‹ Mémoires du capitaine Landolphe (volume 2)Chapitre 5 sur 19 · MÉMOIRES • U · texte numérisé non relu

MÉMOIRES • U

mes bénéfices un accroissement toujours plus étendu. Mes magasins s’emplissaient de marchandises. Outre l’eau-de-vie , la poudre à canon, les fusils, les sabres, etc., j’avais en ma possession plus de deux mille barres de fer plat, et d’autres objets semblables en aussi forte. quantité.

: Trois . années étaient près de s’écouler encore , et je n’avais reçu des administrateurs de la compagnie qu’un petit bâtiment nommé VQkro , et le Boudakan commandé par le capitaine Destouche , qui ne m’avaient pas amené un seul homme. Cependant tous ceux que le Pérou contenait au départ de France n’existaient plus* excepté les deux tuiliers Jean Poupon nea u et Jean Tondu (i), et M. 3e baron de Beauvois, qui tomba si dangereusement malade que je perdis toute espérance de le sauver. Les deux chirurgiens ayant rsnclu le dernier soupir comme les trois équipages, je recourus aux leçons de mon

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U) Voyez page i3i du premier volume.

■DU CAPITAINE LANDOLPHE. Io5

premier état , je redevins un instant chirurgien et j’appliquai les vésicatoires aux deux jambes du naturaliste. Je l’embarquai de suite sur le Boudakan, où le remède et l’air ,de la mer lui rendirent la santé. Ainsi je n’avais plus autour de moi que les tuiliers, le capitaine Olivier et Ignace Sainte- Anne. Ces quatre personnes ne m’ont jamais voulu quitter; elles m’ont rendu d’importants services ; j’en conserverai toute ma vie le plus précieux souvenir. -

Pourquoi faut-il qu’aux accents d’une si

juste reconnaissance je sois forcé de mêler les cris qu’arrachent les artifices long-temps combinés d’une scélératesse inouie? Pourquoi, moi qui pensais jusqu’alors * n’avoir jamais eu un seul ennemi personnel , suis-je appelé à révéler un forfait que, si j’en étais coupable , je vpudrais laver de tout mon

sang , pour n’en point porter au tombeau

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* Car premier complot des Anglais était moins dirigé contre ma personne que contre lajcoldnie.

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l’intolérable remords? mais je dois parier ^ et livrer ici à l’exécration universelle les in* famés auteurs de l’action que l’on va lire.

Au mois de lévrier 1791, il arriva de Liverpool un bâtiment anglais qui s’arrêta dans lie fleuve du Bénin. Le capitaine en descem dant à terre vint me voir. Il me pria de recevoir quarante à cinquante tonneaux de gros sel rouge de Prusse en pierre , sorte d’objets pour lesquels les habitants d’Gwhère et de Bénin ne montrent pas le moindre empres-

sement. Comme il ne pouvait s’en défaire , et que ce sel apportait un obstacle à la disposition régulière de ses pièces à l’eau , je souffris qu’il le déposât daps un magasin. Il aurait bien voulu me vendre sa -cargaison ; mais je n’eus pas plutôt jeté les yeux sur sa facture qu’il me fut aisé de reconnaître que ce capitaine n’était jamais venu dans la rivière Formose, car nulle partie de ses marchandises ne convenait aux naturels du pays ; de sorte que je tombai dans le cas de refuser tout ce qu’il m’offrait. Se retirant fort mécontent , il

-DU CAPITAINE UAffDOLPHE.

mit à la voile, et remonta le fleuve jusqu’à Gathôn. Il y séjourna deux mois et y perdit les trois quarts de ses matelots. Après oe désastre, il descendit la rivière, se présenta

pour me proposer de nouveau son sel que je persistai à repousser , encore qu’il me fût laissé à vil prix, il me l’abandonna et partit.

Le 3o avril 1792(1), àsix heures du matin, je découvris deux grands navires à trois mâts mouillés en dehors des barres ; ils étaient placés à tribord et à bâbord de la goélette l* * Amitié , que commandait le capitaine Belliard de Nantes, portant pavillon simulé' portugais > armée à Bordeaux par M. Sénat, Cette goélette tenait lieu de corvette au trèsgros navire le Prosper , capitaine Ma hé, armé aussi par M. Sénat, qui faisait sa traite dans la rivière du Gabon *.

(i) Voilà encore le retour d’une époque si fatale à 1 auteur. Voyez pages ï8ô-i85, du premier

Volume.

* Elle est sous la ligne. Tous les noirs, vendus à Ga-

Les de y ^premiers navires étaient anglais et sous les ordres des capitaines Gordon et Cokeron. Ces officiers , accompagnés du subréçargue Potier , descendirent à mon établissement vers les onze heures de la matinée. Après les compliments et les politesses d’usage , ils firent débarquer de leurs canots deux grandes caisses, et les ouvrant, ils en ôtèrent six beaux lustres de cristal à chaînes

dorées j un très^élégant bureau de bois des Indes appelé magnioni , ainsi qu’un secrétaire du même bois, et dont le travail était d’un aussi bon goût que l’autre meuble.

. Ces précieux objets me furent offerts de la part des armateurs anglais, en reconnaissance des services que je leur avais rendus.

J’en vais citer deux. Un de leurs navires étant

thon en cette circonstance parle capitaine Laurenti, étaient transportés à l’Ile - du - Prince et livrés à M. Bapst, correspondant de M. Sénat et compagnie ; laquelle compagnie se composait de négociants du. Brésil.

entré dans la rivière fut imprudemment amarré trop près de la terre, et sans observer que la mer monte en ce lieu de six à

huit pieds. La nuit, la mer baissa, Tout l’équipage dormait. La plus grande partie heureusement était couchée sur le pont et sous des tentes *. Le navire chavira : deux hommes perdirent îa vie. Je sauvai les marchandises et les fis sécher dans îa prairie.

Bourgeois (i), officier fort intelligent, me prêta le secours de ses lumières pour relever le navire. Nous en vînmes à bout, à l’aide de grosses caïor nés (2) attachées par d’habiles matelots au sommet des plus grands arbres.

Le capitaine Chapman de Liverpool , dont j’ai dit deux mots dans l’un de mes

* Sans cela presque tout le monde aurait péri.

(ï) Il était de Yertou , près de Nantes. C’est celui dont le capitaine a déjà fait mention plusieurs fois. Je

n’ai pas cité plus tôt le lieu de sa naissance , parce que je l’ignorais.

(2) C’est un composé de deux grosses poulies à trois

I îo

voyages à Bénin (i), ayant son équipage en* révolte, mit le pavillon en Berne. Je rn’embarquaide suite avec vingt-cinq hommes dans une pirogue. Je cours sur le navire en faisant un feu soutenu de mousqueterîe. Les mutins, au nombre de huit , prennent îa fuite dans une chaloupe. Je les poursuis : je tire sur leur mât et leur voile. Ma pirogue doublant le sillage de leur canot , je les atteignis bientôt. Ces rebelles tombèrent en mon pouvoir; je les amenai au fort où ils furent déposés dans une prison. Le capitaine Horsîey les réclama pour les envoyer au cap Corse sur là Côte-d’Or, chef-lieu de tous les établissements de la Grande-Bretagne aux côtes d’Afrique.

rouets ou davantage sur le même essieu , qui sert h élever ou à tirer de gros fardeaux. 11 y a dans les vaisseaux deux ca'iornes ; Tune au grand mât, et l’autre au mât de misaine. Elles servent principalement à embarquer et à débarquer la chaloupé et les canots.' Celle du grand mât tient îa chaloupe par l’arrière et celle de misaine par l’avant.

(i) Tome i, page îuo.

DU CAPITAINE La-NDOLPHE. I 1 1

Sî. Brilla n tais tient- en réserve plusieurs lettres qui lui ont été adressées par ces capitaines, afin qu’il pût reconnaître un jour mes services à* leur égard.

Il ne semblera donc point étonnant que j’aie accepté ces présents' dont l’offre, je l’avoue, me fit plaisir. Ne voulant pas laisser sans retour les attentions' des capitaines, je commandai pour eux un très-beau repas qu’un excellent cuisinier nègre , qui avait pris des leçons de son art à bord d’un navire français, était chargé de préparer. Je possédais toutes sortes de vivres et de vins fins. Un bâtiment de Marseille m’avait apporté plus de mille bouteilles de ces- derniers , et de diverses qualités*

Les Anglais mangèrent et burent largement. On s’égaya : la joie devint très-vive; b vin même causait une certaine effusion de tendresse qui montrait pour ainsi dire à nu le cœur sur le verre. On porta de nombreux toasts à la prospérité du commerce, -à* la France, à l’Angleterre , etc.

•Au coucher du soleil on se leva de table; les capitaines et leur suite se rembarquèrent dans leurs canots et se rendirent chacun à son bord.

Vers les deux heures du matin ; les cris redoublés de deux gros chiens m’éveillèrent. Je me levai en toute hâte, imaginant qu’un tigre s’était introduit parmi le troupeau de moutons ? ainsi que je Pavais déjà vu. Mais qui peindra mon étonnement de trouver une ligne d’hommes armés * sur la galerie de mon habitation ? Je ferme avec la plus grande vivacité ma porte et rentre dans l’appartement. J’y étais à peine que j’y rencontre des individus qui s’étaient glissés par une porte du centre communiquant à ma chambre à coucher. Ils déchargèrent à l'instant plus de vingt coups de pistolet sur ma personne et sur mon lit. Ensuite ils firent un feu de file dont la clarté me montra un des brigands enfonçant la

* La baïonnette au bout du fu9Ü.

i)û C A FITA1NE EANDOLPHE. i l3

poilue, S3bi;e d%i)s ma couverture ,

en ce qu’il lue.firqy^it: ;endprftii,

,Je m’ét^i? K peureusement e^çhé squs le bureau que m’avaieHtKdppné ces assassins quelles |iepf!fsap|iar^¥a;ïit!ÿ et jVais;déphiré. ma chemisa ;afor d'éviter Je point bia^p qu’ils pouvaient; , mirer dam Jesjénèbres, ps étaient sans.doute fort ivres, car ils tiraient de tous côtés les uns sur les autres , et j'en vis tomber plusieurs près de moi victimes de leur propre férocité.

J allais infailliblement périr sous les coups de ces scélérats, quand m'armaotde courage, je m’élance au milieu d'eux pour sauter par une fenêtre ouverte sur le jardin. Un Anglais veut me saisir par Pépapie gauche ; sa main glisse sur ma peau t et j'accomplis mon dessein en tombant de la hauteur de dix-sept pieds. Je reste immobile. On regarde par la croisée ; on m'aperçoit; un coup d'arme à feu m’atteint; la balle ou plutôt la mitraille me traverse la jambe gauche. Le chef de l'exécrable

bande demande à celui qui avait tiré ce der~

•3 » [ i V Kl D L

ii 1er coup s île ;&1 pi taira e'î.amloîphe es l mor 0 » Oui ? je le vois sans moitvéinent ;J il est aSs'ü- >v réraetit sans 'vie1; €!est moi qui l’ai tué. »

; : Geite réponse m'ôbligea dé contrefaire lé mort pour les maintenir dans 1 leur erreui1 * Ils 5vinrent,'déndtifàaiiià1 la 'fenêtre j et nobsètvànt aucun mouvement en ma personne J tfs°rnmèrit!én pièéés'yon secrétaire qui renfétf niait beaiicOup ÎFargentyet desdiamants(i) achetés aux capitaines; portugais venant du

Brésil. Ils cassèrent encore avec dtis masses

u n coffre fort où jetais en réserve une gr; quantité de quadruples ' et d’autres pièces tVor ; dites partu§Üttàs. Tout fut pillé en un moment. Les sMetàts avaient poèe des vedettes en dfe’borsdü fort, afin, d’être avertis à

temps, si le village de Boby me (îoirnait des

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l. 'i.s jj u L ii oimr/b quop mz ^ Jiooar ;<» <"

Q) Le capitaine m’assure qwe \ç sac qui les contenait, surpassait en grandeur ceux dont se servent les

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porteurs de la banque de France. Ce sac était rempli.

Quelle richesse! et quelle perte!

I>Ù . CAPITAINE'' L'ANDGLPIIÈ. 1 ï 5

Effectivement , quelques - uns de mes nègres s'étant sauvés portèrent l’alarme au village. Les habitants se levèrent et accoururent en armes; mais lés assassins, qui furent prévenus de ce mouvement, répandirent des traînées de poudre au milieu et sur les meubles de ma chambre ; en fuyant , ils y jetèrent des mèches embrasées qui réduisirent tout en cendres , et jusqu’aux tapisseries.

Malgré d’indicibles souffrances , je venais de me traîner dans un des fossés du fort, ou je m étais enfoncé dans l’eau jusqu’au cou. À la lueur de l’incendie , je voyais fuir les voleurs avec mes précieuses dépouilles. Les maisons étant construites en bois devinrent très-rapidement la proie des flammes. La frayeur d’en être atteint me contraignit de sortir de ma retraite, pour me traîner derechef jusqu’auprès d’une fontaine , entourée de plusieurs grandes pièces d’eau , à cent vingt toises environ du fort.

* > ^es blessures de mon cœur non moins

vives que celle de ma jambe, saignaient de voir le fruit de tant de peines disparaître comme un éclair par la cruelle méchanceté des hommes. Déjà les flammes approchaient du magasin de poudre, quand tout-à-coup une dé ton nation terrible m’offre l’assurance qu’il a sauté. Il renfermait plus de dix milliers de poudre. Le fort, les batteries, les maisons, les magasins furent dispersés en éclats au milieu d’un affreux nuage de fumée que traversaient des tourbillons de feu. J échappai par miracle aux immenses débris qui tombaient à coups pressés comme la grêle autour de moi. Il y en eut de lancés à une lieue de là *. Dieu! quel horrible tableau (i) !....

* On a trouvé un cable énorme étendu dans toute sa longueur sur la cime des arbres à quinze cents pieds ^du fort , sans avoir reçu le plus léger dommage.

(i ) En lisant ce passage à M. Landolphe , j’ai vu ses yeux mouillés de pleurs. Je m’y étais attendu $ cependant les miens n*ont pu résister à cet acte de sensibilité. Peut-être faudraitél plaindre tout lecteur qui n’aurait pas ici les entrailles un peu émues. /

Après l’explosion , une foule de nègres armés, marchant doucement sur trois rangs, sè dirige vers les ruines fumantes. Je reconnus qu’ils étaient de Boby. Je les appelai en leur langue : aussitôt ils vinrent à moi. En m’apercevant entièrement nu, l’un de ces hommes m’emporte sur ses épaules chez Ânimazan , qui s’empressa de me couvrir d’une pièce de toile de Bretagne , et de faire panser ma plaie. Cet honnête phidor se hâta aussi d’envoyer une pirogue au roi d’Owhère pour lui annoncer l’effroyable catastrophe , qui tenait encore tous les noirs glacés de terreur.

Le capitaine Laurent! se trouvait alors à Gathon ; il était près d’expédier la goelette V Amitié à l’Ile-dü-Prince. Il m’adressa douze chemises neuves, six pantalons et deux vestes

de basin blanc. En même temps il écrivit

aux incendiaires Cokeron , Gordon et Potier, une lettre où il éclatait en sanglants reproches de leur conduite horrible ; il leur demandait si l’Angleterre et la France étaient

en guerre, pour se croire autorisés à commettre tant d’atrocités , et si c’était par des barbaries à peine connues parmi les plus cruels sauvages, qu’ils reconnaissaient mes bienfaits.

Ils répondirent que les hostilités n’étaient point encore commencées entre les deux peuples , mais que Faction , qui leur attirait en ce moment tant de blâme , devenait le prélude d’une guerre acharnée dont Fouverîure se verrait avant peu ; qu’ils avaient l’ordre de s’emparer de moi, mort ou vif, en ce que j’étais trop nuisible à leur commerce.

Peut-être se crurent-ils justifiés par cette réponse. On les vit tendre sur-le-champ les voiles pour se rendre à leur destination.

Quand le roi d’Owhère apprit mon désastre, il fit armer trente pirogues dont une montée par le prince Boudakan me fut expédiée. Ce bon jeune homme , navré autant qu’irrité d’un si grand malheur , me dit : « Je viens te chercher pour te conduire à » Owhère avec les blancs, et les nègres cjuj

DU CAPITAINE LÂNDOLPIIE, I 19

31 te sont restés fideles. Prends patience, tu » seras bientôt vengé. Les Anglais qui sont dans la rade de Régio , vont payer cher la

» double insulte qu’ils ont faite au roi ainsi

» qu a ta personne. »

En effet* la nuit, toutes les pirogues investirent les deux navires anglais mouillés sur cette rade. Les noirs , montant à l’abordage, s’emparent des matelots avec leurs

capitaines et les conduisent tous attachés

dans l’intérieur des terres.

En arrivant à Owhère, le monarque me

reçut avec une affabilité louchante. « J’ai

» fait prendre . me dit-il , les deux seuls na- * *

» vires anglais qui soient dans mes Etats. » Tu peux choisir le meilleur , le plus beau , » le plus riche , il est à toi. » Je le remerciai j en le priant d’observer que deux choses fort essentielles commandaient ce refus ; la première , c’est que je manquais de marins pour le conduire ; la seconde, cest que, privé d’un titre constatant la propriété de ce

bâtiment , je serais peut-être un jour accusé de Fa voir volé.

« Tu as raison , reprit-il, car, en Faeeep- » tant, tu te priverais du droit légitime de » porter tes plaintes et tes réclamations au » gouvernement anglais. Pour moi, je vais » ordonner que ces deux navires soient ré- » duits en cendre. le considère le peuple de p la Grande-Bretagne en guerre avec moi- » même, puisque des Anglais, loin de res- » pecier la protection que je t’accorde , ont » ruiné par l’infamie tes espérances. Je te » promets qu’ils ne fouleront plus mon terp ritoire tant que je vivrai. Qu’ils aillent, » s’ils le veulent, faire leur commerce dans » le haut de la rivière du Bénin; mais je ne » souffrirai jamais qu’ils puissent vendre un » seul mfcuehoir à mes sujets. »

Ensuite il me recommanda de prendre un grand soin de ma blessure, qui me causait toujours de cruelles douleurs. La mitraille de cuivre dont j’avais été atteint m’ayant déchiré l es muscles, il survenait une forte hémorragie

DU CAPITAIH#'LAWDOLPHE. I2Ï

chaque fois que j’essayais de donner à ma jambéun peu d’extension. La plaie était large et la gangrène s’y manifestait. Le prince Boudakan m’amenant un nègre médit : « Laisse- » toi soigner par cet homme, et tu guériras. » Il y avait déjà vingt-cinq jours que je ne pouvais remuer la jambe sans renouveler l’hémorragie ; je crus suivre l’avis de la prudence en me livrant à la discrétion de ce nègre qui , le jour suivant, apporta des feuilles de la grandeur de celles des noyers. Les ayant coupées en rond de la largeur de la plaie , il en mit cinq l’une sur l’autre attachées par un brin d’hefbe, et les appliqua sur la blessure. J’éprouvai toute la nuit les plus vives souffrances. Le lendemain les feuilles furent levées; la gangrène avait disparu; la plaie était d’un bel aspect, rouge et très-vive. A cette vue, le nègre soulagea mon cœur en répondant de ma guérison.

Il étendit ensuite sur la blessure une poudre blanche qui me sembla fort astringente. Je

n’en saurais exactement rendre l’effet qu en

imaginant en rasoir qui passerait dans le vif. La plaie fut bientôt cicatrisée par ce violent remède ; mais je n’osais marcher , de peur d’en arrêter l’heureux cours.

Le souverain d’Owhère me garda chez lui cinquante-deux jours, pendant lesquels tous les secours les plus affectueux me furent prodigués. Le prince Boudahan me venait voir régulièrement tous les jours. Le roi m’envoyait chercher trois fois par semaine dans un fauteuil porté par deux hommes; j étais enveloppé d’une robe de soie qu’il m’avait donnée en descendant au palais.

Le capitaine Laurent! ayant reçu l’avis de

mon rétablissement, m’offrit un passage à l’Ile-du-Prince sur sa goelelte commandée par Jean Belliard de Nantes, neveu du capitaine Le Jeune qui montait le Royal-houis 3 quand il ht naufrage au Cap- Français. J’acceptai la proposition avec le plus rare empressement. Je la communiquai de suite au roi qui donna l’ordre d’armer une pirogue. On me conduisit à Boby chez Ànimazan» Le canot de la goe»

DU CAPITAINE LÂNDOLPHE. 123

iettc f Amitié vint ta’y chercher. Animazan y fit déposer, par ordre do souverain, quatre moutons* une douzaine de volailles, plusieurs régimes de figues et de bananes.

Trois jours après mon arrivée à bord de F Amitié 5 et mon départ de la rivière, le capitaine Belliard fut atteint d’une fièvre bilieuse qui le mit dans un extrême danger. Je pris le commandement de son navire jusqu’à nie du-Prince. Belliard ayant un peu retrouvé ses forces, nous descendîmes à terre, et nous allâmes chez M. Bapst *, correspondant de la maison de Sénat de Bordeaux. Je ne puis assez vanter toutes les bontés qu’eut pour moi M. Bapst. Il me logea chez lui avec les deux Français qui m’avaient suivi. Je n’ai

jamais reçu de consolations plus nombreuses et plus sincères que de la part de cet honnête négociant. Il m’annonça l’arrivée prochaine d’un grand navire faisant la traite dans la rivière du Gabon , destiné pour Pune des colo-

f II est maintenant courtier de commerce à Paris.

nies françaises, et sur lequel j’aurais la faculté de passer gratuitement. Il montra le dessein d’embarquer les Français sur le bri- \ gau tin le Ça-Ira , que montait le capitaine Michel de Bordeaux, venant du fleuve de Vol te, et armé par M. Sénat. J’aurais pu profiter de cette occasion, mais la place manquait pour me recevoir.

Au bout de quinze jours le bâtiment qu’on attendait vint mouiller au port : il se nommait le Prosper ; il était fort beau , doublé en cuivre et commandé par le capitaine Mahé. Celui-ci séjourna trois semaines en ce lieu pour y réparer son grément , prendre ses provisions et faire de l’eau. La goelette V Amitié ayant été vendue aux Portugais , le capitaine Belliard s’embarqua sur le Prosper en qualité de second , afin de remplacer l’officier de ce rang, qui était mort ainsi qu’un lieutenant et plus de vingt -cinq hommes.

C’était un bonheur pour le capitaine du Prosper d’avoir rencontré Belliard. Le pre-

DU CAPITAINE LANDGLPHE. 12$

mier. comptait beaucoup sur les lumières de

celui-ci dans la traversée. Ma hé allant en Amérique n avait point une destination fixe. Il tomba malade pendant le voyage. Beliiard essuya une rechute. Dans cette calamité, je demeurai chargé de la direction du vaisseau. Lorsque je fus à cent vingt ou cent trente lieues de latitude de Cayenne , appréhendant fort de perdre le capitaine et le second, je descendis dans la chambre du premier, et lui communiquai mes observations, ajoutant que le vent était favorable, et que le navire faisant deux lieues et demie par heure, nous aborderions en peu de jours dans cette colonie. Mahé me répondit : « Puisque nous » sommes au-delà de l’équateur , et que nous » ne craignons plus ses calmes, nous aurons » toujours un bon vent 5 faites route pour » la Guadeloupe. » Je donnai l’ordre au timonnier de gouverner sur ce point.

Le scorbut * causait de grands ravages à

* On sait que rien n’est plus redoutable que cette

bord. Outre les deux capitaines alités, trente» cinq hommes sur quarante étaient malades. Moi seul jouissais d’une santé parfaite, mais jetais écrasé de fatigue en veillant nuit et jour sur le pont à la voilure et à la marche du vaisseau*

On peut avancer que la traversée de Flledu-Prince à la Guadeloupe fut en cette occasion assez heureuse , puisque nous la fîmes en quarante-quatre jours. Nous étions devant le fort de Sainte-Anne , quand îa corvette de l’État la Perdrix , sortie le matin de îa rade de la Pointe-à-Pitre, s’avance à la portée de la voix. Le commandant s’informe d’où nous venons. Il desire que le capitaine Mahé ou le second se rende à son bord pour lui communiquer des affaires importantes. Je lui annonce que l’un et l’autre sont raa-

maladie dans les voyages de long cours et dans la zone torride. J’ai observé que, du côté septentrional de cette zone, le scorbut exerce une plus grande activité que du côté méridional.

fades. « Hé bien ! répond-il, que l’officier qui « les représen te mette u n canot à la mer. « — » Je; n’ai personne , repris-je ? en état de » faire ce q&e vous desirez. »-??-* « Je vais » vous envoyer le mien, venez à bord. » Le canot de la corvette in ayant conduit

devant le commandant , celui-ci recommença

ses questions. Je répondis à tout fort exactement. Nous étions au 4 octobre 1792. U m’apprit qu’une révolution venait de s’opérer à la Pointe-à-Pitre, et que les royalistes avaient remplacé le drapeau national par le pavillon blanc ; il me chargea de pré ven ir le capitaine Mahé de se tenir siir ses gardes.

D’après cet avis , nous prîmes la direction de la Pointe-à-Pitre. Arrivés sous le fort situé à l’entrée du port , on héla le navire. Aux nouvelles interpellations qui me furent adressées, je déclarai le nom du vaisseau, de son capitaine et le lieu de son départ. On

nous sonftma du fort d’amener notre dra-

peau , en observant que nous ne pourrions entrer au port qu’avec le pavillon blanc.

ï2g MÉMOIRES

j’allai donner avis de cette sommation artf

capitaine j qui me répondit : « Annoncez an » commandant du fort que je ne veux point w mettre mon pavillon bas , et que je vais » le faire à l’instant clouer sur le mât, » Joignant soudain l’effet a la resolution, il donne l’ordre au maître charpentier d’agir dans

cette vue. Je communique au commandant les paroles de Mahé. A ces mots, les canons du fort sont détapés (i) et pointés sur le navire , avec menace de le couler a fond si Fon persiste dans le refus. Je rapporte au capitaine les dispositions du fort. Mahé m ordonne de déclarer nettement au cornmandant qu’il se moque * * de ses canons ; qu’il peut être coulé bas , mais qu’il n’amènera point son pavillon.

Aussitôt que le chef du fort apprend cette détermination , il fait jouer son artillerie sur le vaisseau. Les boulets passent entre les

(0 Débouchés pour être lires.

* Avec un juron.

DU CAPITAINE LANnOLPHE.' I2g

mâts sans causer d’avarie. Au bruit du canon, le capitaine me dit de forcer de voiles pour entrer dans le port, et qu’il prenait sur lui toutes les suites de l’évènement. Je remplis ses intentions : en peu de temps je mouillai près du quai dont les bords étaient couverts d’une multitude d’habitants*

Quand le navire fut en sûreté, je fis serrer les voiles. Une grande chaloupe montée par quarante hommes revêtus de différents uniformes , armés de sabres et de fusils, vint à bord. L’officier qui la commandait prend la parole d’un air menaçant : « Où est le capiv taine du navire? » — « Dans son lit, et » tres-malade. » — « Quels sont les officiers » qui le représentent? » — « Ils n’existent » plus, excepté le second qu’une maladie » retient aussi sur le cadre. Pour moi qui viens de conduire heureusement ici ce » bâtiment , je n’ai d’autfe titre que celui » de simple marin et de passager. » — « Je » veux parler au capitaine. » Je l’introduis dans la chambre de Mahé. Dès que celui-ci

T. II

l’aperçut, il saisit deux pistolets, l’ajusté avec des jurements terribles, en lui disant î « Si tu ne sors d’ici, toi et ta bande, je te » brûle la cervelle. »

L’officier , et les quatre soldats qui le su b vaient , tremblaient d’effroi. Je prends le chef par la basque : «Retirez-vous, monsieur, » lui dis-je, si vous voulez éviter un grand » malheur. Ne voyez-vous pas que ce capi- » taine, maîtrisé par l’accès d’une fièvre vio- » lente, est en courroux de ce qu’on a tiré » le canon sur son vaisseau. Songez qu’il est » Français , que s’il porte un pavillon qui a vous répugne , vous auriez dû le laisser » entrer paisiblement au port , avant de » l’obliger à faire disparaître ce signe ; car il » est à peu près sûr qu’il se serait conformé » plus tard aux nouvelles dispositions que » vous venez d’arrêter. »

Ce peu de mots fit impression sur l’officier: cependant il exigeait toujours que le pavillon fût ôté. Je lui représentai que, puisqu’il flottait sur le bâtiment , il devait y rester

1>U CAPITAINE LANDOLPHE. l3l

jusqu’à la nuit; observant qu'on ne le reverrait pas le lendemain. Toute la force armée s’en alla sans pouvoir remporter en ce moment d’autre fruit de sa démarche que l’inutile effet de menaces inopportunes.

Le 6 octobre, Ma hé ainsi que le second ne pouvant faire en personne à la municipalité la déclaration indispensable de l’arrivée du Prosper , je fus encore chargé de remplir cette formalité. A dix heures du matin je descendis à terre. En arrivant aux bureaux , je reconnus avec surprise le maire , M. Pénicaut, qui exerçait les fonctions de procureur au conseil supérieur au Cap-Français lorsque je commandais la Négresse.

J’avais même conduit sa belle-mère en France

sur ce vaisseau. La connaissance entre ce magistrat et moi fut bientôt renouvelée. ïl se hâta de me demander le sujet de mon voyage dans cette colonie. Je lui contai tous mes malheurs s l’attentat des Anglais sur ma personne, le pillage de mes effets par leurs matelots , et l’incendie de mon habi-

l3a MÉMOIRES

talion qui couronnait si dignement leurs atrocités.

Ce récit en exigeait un autre de sa part. Je le pressai de me dire comment il avait quitté l’honorable emploi qu’il remplissait jadis au Cap. A ces paroles , les pleurs coulèrent sur ses joues • il me fit un tableau déchirant de la position où d’étranges vicissitudes l’avaient jeté. Il ajouta qu a la suite de l’insurrection des nègres au mois d’octobre de l’année précédente , il avait pris la fuite afin d’éviter la mort ; qu’il se trouvait heureusement dans la rade du Cap des bâtiments américains sur l’un desquels il fut recueilli avec sa femme pour être transportés à la Nouvelle- Angletterre; qu’ayant gagné cette contrée, son épouse avait passé en France, et que lui s’était décidé , malgré une séparation douloureuse , à se rendre à la. Guadeloupe , afin d’y exercer sa profession.

Ayant fait , à la suite de cet entretien , la déclaration de Mahé , je revins a bord. Il me pria de retourner à terre pour lui cher-

cher un logement. Je rencontrai le capitaine Hostein arrivant des Indes : il demeurait chez un faïencier qui avait dans sa vaste maison pl ü sieurs chambres inoccupées; j’allai les examiner avec Hostein : j’en louai deux, l’une très -grande pour Mahé > à raison de soixante-six francs par mois, et l’autre pour moi , au prix de quarante francs.

Dès que l’appartement put être habité , Mahé s’y fit porter avec ses malles. Comme il manquait de correspondant pour vendre sa cargaison , Hostein lui indiqua le sien qui jouissait de l’estime générale : c’était M. Cadiot. Je vis avec Hostein ce négociant , sur la prière de Mahé. M. Cadiot voulut bien se charger de la vente des marchandises, mais sans aucune sorte de responsabilité, parce qu’il était imprudent, selon lui, d’offrir une garantie dans l’agitation qu’on voyait régner dans la colonie.

Les conditions étant réglées de part et d’autre, on mit à terre tous les noirs du

Prosper ; on les logea dans d’immenses magasins, et la vente s’en fit bientôt comptant.

Il n’y avait guère qu’une semaine que j’étais hors du navire, quand me promenant le long des quais, je me sens frappé sur lepauïe par un individu qui me demande brusquement mon nom et m’enjoint de le suivre à la municipalité. J’obéis. Le conseil m’interroge : « Sur quel bâtiment avez -vous » passé à la Guadeloupe? » — « Sur le Pros - » per . Il existe ici déjà une déclaration signée » de moi à ce sujet. » — u Quelle était votre » qualité sur ce navire? » — « Aucune. » J étais passager. »

On ouvre le registre; mon nom ne s’y trouve point : on m’en fait la remarque. « Tout l’équipage , dis-je , peut attester ce » que j’avance ; j’oserai même l’interpeller » de déclarer , et cela sans vouloir mon- » trer la moindre couleur de présomption , » si , privé d’officiers pour conduire le vais- » seau lorsque le capitaine et le second ne

» pouvaient agir, je n’ai point sauvé ce na- » vire d’une perte inévitable, et si, pour » ma récompense, un pareil service doit » rencontrer le blâme du conseil? » - « Non , y> certainement, vous êtes un bon Français.

» Voici une cocarde blanche qu’il faut poser » à votre chapeau. Avec ce signe sans tache )j vous aurez la liberté de parcourir la ville

» et toute la colonie. »

— « Messieurs, il vous a plu de suppri- » mer le pavillon national. J’ignore si vous )> avez bien ou mal fait den user ainsi. II m ne m’appartient point de scruter les motifs » d’une semblable conduite. J ignore égale- » ment ce qui se passe en France. J en suis » absent depuis plus de six ans. J ai reçu » du Gouvernement l’ordre d arborer sur » mon fort le pavillon tricolore. Si le Gou- » vernement d’aujourd’hui , en supposant » qu’il soit changé , change aussi le signe » que portent les Français, je me soux) mettrai sans la moindre hésitation à sa » volonté suprême. Cependant , de crainte

» que ma personne ne soit suspecte ici , » veuillez trouver bon que je me résigne à » ne porter aucune couleur. »

. L’assemblée parut fort mécontente de ce discours; elle arrêta que j’irais en prison. M. Pénicaut employa les moyens les plus persuasifs pour ébranler ma résolution : je refusai constamment la cocarde blanche. On mit en délibération le lieu qui devait me renfermer. La voix de M. Pénicaut > en sa qualité de maire , fut prépondérante. Le conseil décida que je garderais les arrêts sur le Prosper : c’était , dans ma situation , tout ce qui pouvait m’arriver de plus favorable. Ma détention dura jusqu’au 26 décembre ' ou près de trois mois.

Deux jours auparavant , le bâtiment la Bonne Mère , que commandait le capitaine Gillet , était venu de Bordeaux. Son équipage sema la nouvelle que la France avait déclaré vouloir se gouverner en république. Tous les matelots se répandirent dans les rues avec la cocarde tricolore , et contraignirent les ha-

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bitants de fermer leurs boutiques et leurs magasins , aux cris redoublés : A bas le papillon blanc y ou la mort !

Parmi les passagers sur ce navire se voyait madame Pénicaut. Elle confirma les bruits qui éclataient de toutes parts. Après avoir exposé fidèlement à son mari les maux épouvantables d’une anarchie naissante, elle le conjura de changer son habillement et d’offrir la démission de sa place. Les quarante autres passagers auraient encore plutôt exagéré qu’affaibli les horreurs inséparables d’un si grand désordre. De sorte que tant de voix/ auxquelles il fallait bien ajouter une foi entière 5 jetèrent la terreur sur toute la surface de 111e.

Dans la nuit du 24 au quinze mille hommes descendirent des montagnes et des habitations ; on en forma trois corps , chacun de cinq mille hommes, destinés à la prise des trois forts principaux. A six heures du matin , les trois colonnes s’avancent , s’approchent ? sans vouloir offrir ni recevoir de capi-

I 38 MÉMOIRES s. ‘

tulation ; elles montent à l’assaut, s’emparent des forts, massacrent beaucoup d’habitants , arborent le pavillon tricolore , en exigeant qu’il fut placé sur le faite de chaque maison des campagnes.

Une émigration considérable devint la suite de ces mouvements rapides. Tous les officiers et les personnes attachées au précédent régime priren t un refuge aux îles neu très de Saint-Barthélemy, de Saint - Eustache , de Saint - Christophe , de Sainte-Lucie, de

Mont -Serrât , d’Antigue et même de Saint-

Thomas.

Ce fut, comme je l’ai dit, le lendemain de Noël , deux jours après l’arrivée de la Bonne- Mère , que l’on me donna la liberté de sortir du Prosper. Je revins chez le faïencier pour habiter ma chambre. J’y vis le capitaine Mahé, dont Fétat s’était si fort aggravé qu’il n’y avait plus d’espoir de le conserver; son corps offrait

le signe complet d’une catalepsie : il cessa

d’exister au commencement de janvier 1793. Belliard , qui entrait alor^s en convales-

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cence, paraissait inquiet du parti qu'il devait prendre à l’égard du Prosper; dont les réparations étaient non moins énormes que urgentes. Je lui donnai le conseil de le faire visiter par deux charpentiers et deux capitaines, qui dresseraient alors un procès -verbal des frais exigés pour Farmer de nouveau ; Belliard approuva mon avis. La visite étant opérée, les dépenses présumées l’effrayèrent.

Le bâtiment fut condamné , et vendu par adjudication à M. Méhy , commerçant trèsdistingué de la Pointe-à-Pitre.

Je me trouvais dans l’inaction depuis quelque temps , et la durée de cet état m’aurait chagriné, si je n’eusse rencontré l’officier Bonnechose , qui servait en qualité de lieutenant lorsque je commandais la Chimère. Il était en ce moment chargé de la correspondance d’un négociant hollandais de Sainle-Eustache , et riche de plusieurs millions. Comme ce dernier lui avait prescrit de faire un achat considérable de sucre, il me proposa de . contribuer à c$tte opération , moyennant un

l4o MÉMOIRES

interet de cinq pour cent de commission , avec la condition que je louerais en ville un vaste magasin pour servir d’entrepôt. Cette offre me convint. Le magasin me coûta trois mille six cents francs de loyer. L’esperance de couvrir une partie de mes pertes me revenait. Le goût pris au travail rendait a mon esprit son activité première ; une forte constitution entretenue par la tempérance embellissait mon avenir, et je fermais de bon cœur les yeux sur les maux que le destin réserve souvent à \ceux qui redoutent peu ses coups (i).

Par malheur, les troubles recommencèrent dans la colonie. La torche de la guerre y fut allumée : des brandons tombèrent au milieu d’un rassemblement d’émigrés venant des îles voisines de la Guadeloupe, pour débarquer à la Basse-Terre. On forma subitement

fi) Le manuscrit ne contient point ces réflexions j mais, après les avoir soumises au capitaine, il m’a dit : (y était ma pensée. *

un camp autour de l’habitation de M. de Saint-Jean, située sur le bord delà mer, auprès de la Rivière-Salée qui divise la Guadeloupe en deux parties. Le générai de cette troupe se crut sans doute invincible en ce lieu, car il envoya deux députés au corps municipal de la Pointe-à-Pitre, qui le sommèrent de leur livrer la ville, cinquante têtes de choix *, quinze cent mille francs de contribution, et soixante-six francs par chaque tonneau (i) sur tous les navires en rade. La municipalité rejeta cette sommation avec un profond mépris.

Je reçus l’invitation de me rendre au conseil. La situation de la ville m’y fut peinte sous les plus sombres couleurs. On termina le tableau par me prier de produire quelques moyens propres à dissiper le danger. Je dis

* C’est l’expression dont on se servit.

(i) Ainsi , un seul bâtiment de cinq cents tonneaux aurait payé trente-trois mille francs.

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au conseil : « Que puis-je faire pour votre » salut? Je ne possède aucun titre , je n’ai » aucune influence dans la colonie. Vous » savez que ? triste passager , je n’aspire » qu’à retourner en France , pour rendre » mes comptes aux administrateurs de la

» compagnie d’Owhère et de Bénin. Vie- » time de la scélératesse anglaise , j’ai perdu » toute ma fortune dans l’incendie d’un éta- » blissement élevé à grands frais sur les côtes » d’Afrique. Ce n’est guère dans la tristesse » que l’on puise l’énergie qui produit l’effet » des fortes résolutions. »

, — » Nous plaçons toute notre confiance » en vous, » répondirent les officiers municipaux. cc Vous avez une profonde connais-

» sance des moyens militaires de la marine. » Il s’agit de les mettre promptement en » usage pour repousser l’attaque dont nous ;> menace le plus insolent orgueil. Après la » défense de cette ville , c’est le camp de » Saint-Jean qu’il faut détruire. »

DU CAPITAINE LANDOLPHE* l43

Voyant que les instances redoublaient si fort que j’en étais comme accablé * , je sortis du conseil en promettant d’y revenir le soir. A la chute du jour , j'entrai dans la salle ; je demandai qu'il me fût permis pour l’intérêt de la cité d’agir avec toute liberté , de prendre aux magasins de la république les armes et les munitions que les circonstances exigeraient ; ce que l’on m’accorda sans opposition.

J’allai de suite trouver M. Monroux, capitaine du port. Je lui tins ce discours : « Fer- » mez l’entrée de ce port avec un vieux na- » vire. Vous le ferez placer au milieu de » la passe en le fixant par des chaînes de fer , » afin de prévenir le mouvement vers nous » de la frégate la Calypso **. L’on remplira

* Le lecteur daignera croire, j’espère, qu’en exposant l’évènement tel qu’il s’est passé , je n’ai point le dessein, à près de quatre-vingts ans, de marquer ici le moindre trait de vanité.

** Elle était commandée par le capitaine Malevot. J’ai depuis acheté tout le mobilier de cet officier.

» de roches le vieux bâtiment; on y prati- » quera des sabords à fleur d’eau du côté de » la ville; huit bons matelots le monteront* * » Si la frégate essaie de forcer le passage, » ces marins jetant les pierres par les ouver- » tures feront couler leur bâtiment à fond, » et la Calypso viendra s’y briser. Vous éta- » blirez une pièce de 1 8 sur la petite île qui » touche au port. Elle doit être masquée et » servie par d’habiles canonniers pour diri- » ger le feu sur la frégate , si elle s’opi- » niâtre à s’avancer. »

Je courus chez M. Constant *, négociant, et mon ami. « Je sais qu’il y a ici vingt » bâtiments des Etats-Unis à votre adresse. » Il faut , mon cher ami, que les capitaines » de tous les navires dont vous êtes le cor- » respondant m’envoient leurs charpen- » tiers, pour construire une batterie flot-

* C’est celui que l’on a vu à New-London. Il s’était établi depuis à la Pointe-à-Pitre, où il avait recueilli d’un oncle un immense héritage.

DU CAPITAINE LANtoOLPlîE.

» tante dans un acon * qui se trouve à ma

disposition. J’ai Tordre de m’emparer des » planches que Ton voit sur les quais, et » des clous déposés dans les magasins de la » république. »

Tandis que les charpentiers travaillaient à la batterie, soixante matelots remplissaient de poudre le carton des gargousses et portaient les boulets de 1 8 pour un canon ** que je fis enlever du sable où il était enterré. La pièce fut conduite à bord du navire le Pa-> villon National de Bordeaux , afin de la monter sur son affût, opération que Bon acheva sans retard.

La batterie flottante, quoique établie à la hâte, était pleine de solidité. Je me dispose a l’attaque du camp. A six heures du matin, je fais tirer un coup de canon , en arborant le pavillon national. Tous les habitants

Bateau plat portant vingt barriques de sucre , dis poids de quarante mille livres.

** C’était une autre pièce que celle de Fîiot.

T. II. 1Q

quittent leurs maisons à ce bruit. Ils voient les préparatifs de défense et peuvent à peine s’en rapporter au témoignage de leurs yeux, car tous ces travaux , entrepris et terminés en une nuit, semblaient impraticables en si peu d’heures.

Je tendis les voiles. Comme je m’approchais du camp de Saint-Jean , un grand bateau , qui portait des munitions aux troupes, tombe en mon pouvoir. Mes matelots voulaient pendre le capitaine. Je m’opposai à cet acte indigne de gens d’honneur. Ils consentirent, sur mes observations, à l’envoyer à la municipalité.

Yers les sept heures et demie, le conseil, en m’adressant une grande provision de vivres pour les trente hommes que je commandais, me donna l’ordre de commencer l’attaque. Je répondis que les marins étant auxiliaires, et propres à seconder les troupes de terre, je devais attendre que le premier coup de canon fût tiré de la batterie de l’hôpital, pour faire entendre mon feu.

Je voyais distinctement les officiers généraux à table dans la principale maison qu’entourait le camp. Je dis à un excellent artilleur, nommé Navarre : « Tu vois bien, j> mon cher Navarrois, tous ces messieurs » qui déjeunent si tranquillement; il faut » que tu leur envoies un mets de ta cuisine. » — « Fort bien, capitaine; je vous assure » que celui que je vais leur adresser sera » très-difficile à digérer. » En même temps il pointe sa pièce contre eux : le boulet atteignant le haut de la porte fait un ricochet, renverse la table et met en pièces tout ce qui s’y trouve.

Les assiégés, bien loin de s’attendre à l’arrivée d’un semblable service , s’échappent en toute hâte de la salle du festin, courent à leur batterie dont je n étais guère séparé que de trois cents toises, et font feu sur la mienne. Je recommande à mon bon Navarrois de démonter l’une des pièces de l’ennemi. — « Soyez tranquille, capitaine; » je vous promets que je ne la manquerai

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