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pas. » Le coup part, îa promesse est accomplie , car la volée (i) est brisée.
Cependant la batterie ennemie ne cessait point son feu , mais ses boulets passaient à droite, à gauche sur nos têtes, et faisaient quelquefois le ricochet devant nous sans nous atteindre. Nos coups , tout au contraire, tirés presque horizontalement , causaient le ravage dans les rangs opposés, et démontaient la plus grande partie de leurs canons.
Tandis que notre feu se nourrissait avec tant de succès contre le camp, la frégate la Calypso manœuvra pour entrer dans la rade. Arrivée à peu de distance de 1 îlot , la pièce masquée se découvrit et tira sur elle. Voyant que l’entrée du port était barrée par un na-
(i) On appelle volée d’un canon, la partie de la pièce comprise entre les tourillons et la bouche. Les tourillons sont des parties rondes vers le milieu du canon qui servent à le pointer , et sur lesquelles on le voit dans une sorte d’équilibre.
vire, elle vira de bord, prit le large, se dirigea vers la Martinique afin de porter à M. de Rivière * , commandant le vaisseau le Ferme > le funeste résultat de l’opération du camp de Saint-Jean qui fut levé à trois heures de l’après-midi. Les émigrés abandonnèrent toute leur artillerie, et firent sauter leurs magasins de poudre.
Nous descendîmes à terre. Les équipages des vaisseaux français accoururent en foule sur ce point , avec Fintention de piller tout ce que les ennemis n’avaient pu emporter du camp ; ils engagèrent mes trente hommes à les suivre. J’arrêtai ce désordre par des remontrances autant que par la force. Ayant dit à ces derniers qu’après s’être couverts de gloire, ils la terniraient en un moment s’ils dérobaient le moindre effet , ils eurent la sagesse de se renfermer dans leur devoir.
* Il a été dernièrement ambassadeur de France à Constantinople.
Nous allâmes à la municipalité qui s'avança vers nous , accompagnée d’officiers , et portant des drapeaux. Le lendemain on fit venir Fartillerie et tous les objets du camp ; ils furent déposés dans les magasins.
Une seconde émigration considérable d’officiers suivit ce grand désastre. Ils avaient appelé secrètement de leurs vœux la réussite du plan de leurs amis; ils se proposaient même daller grossir leurs troupes un peu plus tard; mais cette défaite ayant renversé leurs espérances, ils conservèrent encore celle de retrouver une occasion plus heureuse dans un projet mieux concerté.
Je rencontrai à la Pointe-à-Pitre M. de Saint-Jean , chevalier de Saint - Louis , le propriétaire même de l'habitation dont, malgré tous ses efforts , les royalistes s'étaient emparés. Il m’embrassa , en m’accablant de remerciments de ce que j’avais préservé du feu ses édifices que les émigrés voulaient incendier , selon leurs menaces. J’appuyai
Dü CAPITAINE LÂNDOLPHE. l5l
ses réclamations auprès de la municipalité ,
qui lui accorda une indemnité de quatre-
vingt mille francs pour tenir lieu de répara-
lions.
La colonie demeura dans une tranquillité parfaite jusqu’au mois de mars; mais le bruit ayant couru d’une rupture entre la France et l’Angleterre , les inquiétudes se renouvelèrent : on organisa soudainement une milice coloniale , composée d’infanterie et de dragons. Je fus incorporé dans une compagnie de ceux-ci. L’établissement de cette armee devenait d’autant plus urgent que 1 on était
menacé d’une révolte des nègres. On défendit
à tout Français d’abandonner la Guadeloupe , déclarée en état de guerre. Me voici donc dragon et obligé d’aller tous les jours à l’exercice , où commandaient des officiers de cavalerie fort instruits. Chaque soir il sortait de la ville plusieurs détachements de cinq à sept hommes, pour faire des patrouilles sur divers points jusqu’à deux lieues.
Un soir que l’un de ces détachements dont je faisais partie, se dirigeant du côté de la paroisse de Sainte-Anne, passait auprès d’une haie de citronniers, le cri de Qui vive? se fit entendre. Le brigadier ayant répondu Patrouille ! — Halte-là ! réplique-t-on. L’on nous range en bataille; à peine étions-nous en ligne que nous fûmes accueillis de nombreux coups de fusil à travers la haie. Cette action non moins subite qu’imprévue nous obligea de piquer des deux vers la ville, où 1 alarme fut aussitôt semée.
Le commandant ordonna de battre la
générale ; il envoya de suite cinq cents
hommes au lieu d’où l’on avait tiré , mais
on n’y trouva personne. A quatre heures du matin , un dragon parti à toute bride de la commune de Sainte- Anne vint nous annoncer une révolte de plus de quinze mille nègres , qui déjà s’étaient emparés des fortifications, après avoir contraint le chef à leur remettre ses clefs.
DU CAPITAINE LANDQLPHE. ï53
La générale est de nouveau battue dans tous les endroits habités de File. On rassemble quinze mille hommes armés ; ils marchent avec résolution contre les rebelles, postés dans une grande plaine près de Sainte- Anne , au nombre de plus de cinquante mille. On les attaque avec Fartillerie volante, puis à la baïonnette : ils montrent du courage dans leur défense. Le nombre des morts devint considérable de part et d'autre. Mon cheval fut tué sous moi d'une balle qui lui traversa le ventre. Je me tirai assez heureu-
sement de ce combat. À deux heures de l’après-midi les colons eurent l’avantage; tous les nègres prirent la fuite.
Le lendemain un recensement général s’opéra dans les habitations. On tâcha de découvrir les chefs de cette insurrection terrible. Tous les noirs répondirent aux questions sur un objet si grave, que ceux qui les avaient poussés à la révolte étaient des blancs venus de France , qui leur disaient que les
noirs étant déclarés libres devaient demander l’exécution de la loi *.
Le recensement prouva l’absence d’au moins deux mille nègres. Quelques propriétaires en avaient perdu jusqu’à vingt. Quand l’ordre fut rétabli, un conseil décida que l’on attacherait dans d’immenses magasins des hamacs où tous les noirs iraient coucher ; que l’on placerait des pièces de canon aux carrefours; que l’on y tiendrait constamment les mèches allumées, et qu’au déclin du jour les fenêtres seraient toujours éclairées.
Le capitaine Laurenti, qui m’avait secouru dans mon malheur à File de Borodo, commanda plus tard le navire la Liberté , armé en corsaire par M. Sénat pour croiser sur les côtes d’Afrique. Ayant fait plusieurs prises» il les conduisit à Cayenne. Son bâtiment était en fort mauvais état, et tout près de
* Pendant la bataille , ils criaient tous la loi ï la loi !
couler bas, ce qui l’obligea de relâcher à la Guadeloupe. Les réparations du navire exigeaient d énormes dépenses : on le condamna; il fut acheté par M. Méhy. Ce négociant m’ouvrit alors la proposition de commander un très-beau bâtiment : « Je l’armerai en » course, me dit- il ; il ^portera seize pièces » de canon ; je le nommerai le Vengeur , afin » de vous rappeler que vous devez tirer ven- » geance des insultes du commerce anglais, » en recouvrant sur cette nation les pertes » qu’elle vous a fait essuyer. Je vous laisse » entièrement libre de choisir votre équi- » page, et vous pouvez garder l’assurance » que rien ne sera refusé de ce que vous » me demanderez. )>
J’acceptai très-volontiers une proposition qui renfermait tant d’avantages. Gent quarante marins dévoués , avec les officiers , composèrent mon équipage. Je pris pour mon second le brave Navarre , dont l’adresse s’était si bien manifestée dans Fart de pointer un canon. Je mis à la voile avec le dessein d’éta-
bîir ma croisière à quarante ou cinquante lieues dans l’est de toutes les îles anglaises , depuis Tabago jusqu’aux environs d’Antigue. Jetais sûr d’y rencontrer des navires ennemis.
Le troisième jour après notre sortie * étant au vent des îles de Sainte-Lucie , nous vîmes plusieurs bâtiments auxquels nous donnâmes la chasse ; mais ils s’aperçurent que le Vengeur était un corsaire , et s’éloignèrent avec d’autant plus de facilité qu’il marchait mal. J’étais désolé , ainsi que l’équipage , de cet incomparable défaut. Nous essayâmes vainement de réparer un peu le vice de construction par des déplacements multipliés dans la cale r tantôt sur l’avant tantôt sur l’arrière. Tous les jours nous voyions avec douleur des navires qui échappaient à notre poursuite , tandis que nous demeurions exposés à devenir la proie du premier vaisseau de guerre qui nous aurait découverts.
Au bout d une semaine de tentatives inu-
tiles pour faire des prises } je résolus de rentrer à la Pointe-à-Pitre , et de remettre le navire à son propriétaire. Arrivé dans le port , je dis à M. Méhy : « Je vous prie , monsieur ,
» de reprendre le Vengeur , (jue vous m avez » confié pour me venger des Anglais ; il est » assurément bien bon , très-solide et d une ^ 3) belle apparence ; mais c’est un fort mau- » vais marcheur. Je n ai rien a gagner sur ce » vaisseau que des coups sans honneur.
Le négociant prit honnêtement l’observation , en me priant de croire qu’il aurait été très-fâché que je fusse tombé au pouvoir des Anglais. Navarre conçut sans doute un brillant espoir sur mon refus , car voyant le Vengeur tout armé, avec un équipage nombreux , et muni d’un approvisionnement pour quatre mois , il en sollicita le commandement , que M. Méhy lui accorda sans hésiter.
Navarre déploya les voiles six jours après ma rentrée. La semaine qui suivit son départ vint dissiper son illusion ; il fut enlevé par
une frégate anglaise. M. Méhy lui-même se rendit auprès de moi pour m’annoncer cette perte , qui lui coûtait cent cinquante mille francs , n’ayant aucun associé. Il en prit oc» casion de me féliciter d’avoir débarqué de son navire à temps; puis il ajouta : « Je pos- » sède le Prosper qui vous a transporté , » comme passager , des côtes d’Afrique ici. » Consentez - vous à le commander pour » aller en France au premier port où l’oc- » casion vous permettra de mouiller ? Je vais >) l’armer de vingt-six pièces d’artillerie. Vous » en formerez lequipage avec autant de » liberté que vous avez choisi celui du » Vengeur. Je le chargerai de trois cents » barriques de sucre terré, avec deux cents » milliers de café , qui seront en consigna» » tion dans vos mains. Je vous accorde cinq » pour cent de commission sur toute la » vente, et autant sur les marchandises que » vous rapporterez à la Guadeloupe, suivant » la note que vous recevrez de moi. Je vous » accorde en outre quatre cents francs d’ap-
DU CAPITAINE LANDOLPIlE. I $9
» pointements par mois , un port de seize » tonneaux pour le voyage et le retour , dix » mille francs pour les frais de votre table ,
» enfin le tiers du produit donné par les » passagers que vous aurez le pouvoir d’em- » barquer. »
On conçoit bien que je me gardai de refuser des offres si brillantes. Je fis mieux , je les acceptai avec le sentiment de la plus vive reconnaissance. Nous apposâmes notre signature au bas de l’acte qui contenait ces conditions. Je m’empressai de faire visiter et réparer le Prosper . Il fut chargé promptement. Plusieurs balles de coton servirent de bastingage. On posa Fartillerie en place. L’équipage se composa de cent quatre-vingts hommes. Les provisions étant embarquées , excepté les poudres , on se disposait à tendre les voiles : mais voilà qu’un terrible contre- temps vient tout-à-coup mettre opposition à mon départ. L’assemblée
générale de la colonie déclare , par une pro-
clamation , File en danger ainsi qu en état
de siège. On défend aux Français de quitter la Guadeloupe, sous peine de mort. Il fallut * à mon très-grand regret , obéir à cet ordre, décharger et désarmer le Prosper , dont les marchandises restèrent emmagasinées.
M. Méhy, ayant encore en propriété le navire la Liberté , forma le projet de Farmer en course et de l’envoyer à la Nouvelle-Angleterre , afin d’y compléter son équipage. Il sollicita de l’assemblée coloniale la permission de transporter à Philadelphie , sur ce bâtiment, quatre députés qu’elle choisirait, et qui réuniraient tous leurs efforts pour obtenir des munitions de guerre et des vivres auprès du ministre plénipotentiaire de France ; objets précieux dont la colonie manquait au moment d’ètre attaquée par une escadre anglaise. La permission fut accordée. On prit les commissaires * parmi les plus notables de la Guadeloupe.
M. Méhy me proposa la direction de ce
* MM. Caussade,Dormois,Magagnon, et Masseguin.
BIT CAPITAINE LANDOLPHE. l6l
vaisseau. Cette fois je n'y pus consentir; je lui exposai que ce commdndement devait passerait capitaine Laurenti, qui le méritait sous beaucoup de rapports ; que déjà cet officier avait pris k conduite du même navire dans une autre course ; que ce n’était qu'à la suite d’un accident qu’il l’avait conduit à la Pointe-à-Pitre ; qu’ayant reçu , dans ma déplorable situation , mille soins généreux de cet honnête homme aux côtes d’Afrique, je serais le plus ingrat des mortels, si j’acceptais en cette rencontre une fonction qu’il savait honorer à tant d’égards.
Ce refus m’attira la visite de l’un des commissaires , M. Caussade 7 qui m’avait précédemment témoigné quelque amitié, en mettant à ma disposition un fort bon cheval, dont je fis usage dans file après l’arrivée de la Bonne-Mère . Possesseur d’une très belle sucrerie appelée Gôte d’Or , à deux lieues de la Pointe-à-Pitre, il m’invitait souvent à dîner dans cette habitation charmante. « Je suis ^ fâché , me dit-il , que vous ayez refusé le
T. II
» commandement de la Liberté. » Je lui expliquai le sujet de ma conduite. « Hé bien ,
» reprit-il , je vous déclare que si vous ne » partez point avec nous , je donne ma dé- » mission , et cet exemple sera suivi par deux » de mes collègues. » — <c Si rassemblée co- >> loniale me le permet , je m’embarquerai a volontiers comme passager. » — « Donnez- » moi votre parole d’honneur sur cet ar~
» ticle. » — « Kecevez-la ; comptez qu’elle » est sacrée. »
Le lendemain , M. Caussade vint me dire :
« L’assemblée , à ma prière, vous a nommé » adjoint à la députation ; mais cela ne suffit » point, il faut que vous promettiez de di- » riger le vaisseau pour éviter les croisières » de l’ennemi. » — « Vous exigez une con- » dition qui sort de ma puissance : il est en » effet contre toutes les règles que deux ca- » pitaines aient le commandement sur up » seul bord , car les matelots ne sauraient » auquel obéir. Toutefois j’irai parler au ca- » pitaine Laurenti , mon ami; nous cher-
DU CAPITAINE LANDOLPHE. l63
» eherons ensemble le moyen de remplir » vos souhaits. »
- Je prévins Laurenti que , pour complaire aux députés, je descendrais tous les soirs dans sa chambre à l’insu des matelots , et que je lui indiquerais la route qu’il devait tenir la nuit. Laurenti , auquel j’appris ce qui s’était passé touchant ce voyage , se confondit en remercîments et jura de suivre tous mes conseils.
Je retournai vers M. Caussade ; je lui donnai la certitude que les commissaires n’avaient rien à redouter dans la traversée ; que les mesures étaient parfaitement prises pour s’éloigner de la rencontre des Anglais , en passant dans des lieux où jamais on ne voit leurs ‘ navires. Les députés entendirent ce peu de mots avec joie : leur tranquillité parut assurée. On pressa l’armement de la Liberté . Il me fut permis d’embarquer, sans payer le fret, huit barriques de sucre et de. café.
Nous allions tendre les voiles , quand un courrier , venant de l’est de la Guadeloupe ,
annonce qu’une escadre ennemie est en vue de la Désirade et de Marie-Galande. A cette nouvelle , on nous adresse une défense de sortir du port. Laurenti et moi, nous étant concertés , prenons la résolution de violer cet ordre. A onze heures du soir , le temps paraissant très-calme, les canots de divers bâtiments américains nous prirent à la remorque. En marchant sous le fort , nous fûmes sommés de mouiller Fancre , avec menace de coups de canon en cas de refus. Aussi sourds à cette sommation qu a Pordre précédent, nous continuons notre marche, nonobstant les coups de canon tirés de ce fort sur le navire.
A une lieue et demie du port , nous découvrîmes l’escadre anglaise dans un éloi-» gnement d’environ cinq lieues de l’île, et s’y dirigeant pour s’en emparer. Une grande brise s’éleva dans ce moment ; nous en profitâmes pour forcer de voiles*, et nous prîmes la
* Une frégate détachée de l’escadre nous poursui*
DU CAPITAINE LANDOLPHjÈ. l6S
route sous le vent de toutes les îles anglaises, bien certains de ne point trouver d’ennemis dans ces parages, Au bout de dix jours nous eûmes le bonheur d’entrer dans la baie de la Chesapeak , et nous débarquâmes à Baltimore. Les députés se rendirent sur-le-champ près de M. Fauchet, ministre plénipotentiaire à Philadelphie , afin d’y remplir l’objet de leur mission.
M’étant dépouillé de mon noble titre d’adjoint aux commissaires , j’allai prendre un logement , comme pensionnaire , chez un nommé Delrimphe , dans le très-petit village de la Pointe , à une demi-lieue de Baltimore.
Je renouai connaissance , au domicile de mon hôte , avec M. Denormandie , frère du liquidateur-général de la dette publique à Paris, qui , s étant fort heureusement sauvé du sac du Port-au-Prince lors de Finsurrec-
vit ; mais , craignant de se briser sur les roches que je côtoyais , elle abandonna son dessein; ce qui remplit de joie les commissaires : M. Caussade me sauta au cou et me serra dans ses bras.
t66 MÉMOIRES
tion des noirs, avait trouvé un asile dans
cette contrée de l’Amérique. Nous nous étions
rencontrés autrefois à Paris chez M, Damour,
négociant, rue Bourg-PAbbé. Comme je lui
manifestais Penvie de repasser promptement
en France, il me désigna pour cet objet
la frégate la Concorde , commandée par
M. Mahé*, mouillée dans la rade de Norfolck
et prête à partir, a Allez voir, me dit-il , le
» consul français Poissonnier ; c’est un ma-
>> rin , il pourra vous obliger. »
Je suivis ce conseil. J’allai trouver le consul,
à qui je racontai en peu de mots les principales
traverses de ma vie. Il m’écouta fort atten-
tivement , et prenant la parole à son tour : « Vous êtes Français , marin et de plus mon » compatriote , ce sont trois titres bien pro- » près à m’intéresser. Je vais vous donner un » ordre en vertu de quoi vous irez à bord
» de la Concorde ; le capitaine vous accor-
* li n’était point paient du capitaine du Prosper , bien qu’il portât le même nom.
» dera une place à la table de ses officiers,
» aux frais du gouvernement. Venez demain,
» à sept heures du matin ; vous partirez » dans un pilot-boat (i) que j’enverrai ,
» chargé d’effets , à bord de la frégate. »
J étais rempli de satisfaction.
Je devançai d’une heure l’instant de m’em-
barquer. J’étaisà six heures , au lieu de sept , sur le quai. Mais comment exprimer ma douleur d’apprendre, en arrivant, que l’embarcation avait mis à la voile à cinq ! Je m en revins l’ara e navrée chez le consul. Il put voir tous mes regrets de ce qu’il s’était mépris sur l’heure du départ du pilot-boat. Il me^ dit : vc Soyez tranquille , je saisirai avec em» » pressement la première occasion qui s’of- » frira pour votre passage. Si vous avez y ) quelque besoin d’argent , parlez : je suis » autorisé à donner , pendant un temps de-
(1) Les Anglais donnent ce nom à un baleau destiné à porter des pilotes. C’est une grande chaloupe pontée. Quelques-uns de ces bateaux contiennent quatre-vingts tonneaux.
l68 MÉMOIRES
» terminé , trente francs par semaine à » chaque Français qui doit faire le trajet de » France. « Je le remerciai de cette offre , car je conservais encore les sucres et cafés que j’avais emportés sur la Liberté , et que je desirais vendre sous peu.
Je retournai, toujours bien triste , à mon logement. M. Delrimphe possédait une maison de campagne dans la baie de la Chesapeak , sur les bords de la rivière de Pa n tourna ck , à quarante-cinq lieues de Baltimore. Il me proposa , six jours après le départ de la Concorde , de l’accompagner dans ce lieu. Je souscrivis à son offre avec un plaisir d’autant plus vif, que je rencontrais le moment favorable d’acquérir d’exactes notions sur cette fameuse baie , où coulent tant de rivières.
M. Delrimphe était propriétaire d’un superbe pilot-boat , dont il connaissait parfaitement la manœuvre. Je m’y embarque avec lui et trois hommes. Nous restâmes deux jours
sous voiles. La mer était fort belle. J’éprouvais une sorte de ravissement en contemplant les rives de la baie et celles des fleuves qui viennent y apporter le tribut de leurs eaux.
Plusieurs de ces fleuves sortent de la Virginie
et du Maryland. On communique de la baie à la Pensylvanie.
Je traçai au crayon divers sites qui firent ♦ t
le plus d’impression sur mon esprit, et j eus lieu d’observer que les bords des rivières étaient presque partout couverts de fort beaux sapins , parfaitement propres à la mâture des vaisseaux. Les ondes nous portèrent jusqu’au pied de l’habitation de M. Delrimphe , dont elles baignent les murs. La sonde me donnait là seize pieds de profondeur , et vingt jusqu’à vingt-trois au centre de la rivière.
Dès le lendemain du voyage , nous allâmes dans un canot pêcher avec un petit filet sur un beaù bassin où nous prîmes d’excellent poisson , de très-grosses carpes et deux bro*
chets ; les unes passèrent à la poêle et les autres furent mis au court-bouillon *.
M. Delrimphe, m’ayant fait examiner en détail sa propriété , voulut me la vendre. La maison était fort jolie , d’un seul étage et de six pièces. Il y avait une grande cour , une écurie, une remise , un jardin d’un arpent, planté d’arbres fruitiers. Cent acres de terre en dépendaient , dont une moitié était ensemencée de seigle et de blé , et dont 1 autre
était boisée. 11 me demanda trois cents dollars
pour le prix de cette acquisition. Le dollar en argent valait un peu plus de cinq fr. (1). Ce marché me semblant avantageux , j étais prêt à le conclure ; mais j’exigeai un délai de cinq mois , à partir de juillet ou l’affaire
* Je demande encore une fois grâce pour ces minutieux détails qui me rappellent quelques moments heureux de ma vie.
(1) On a vu, tome 1 , page 206 7 que le dollar en papier monnaie était évalué à un franc.
BU CAPITAINE LANDOLFHE. 171
s’entamait, en affirmant que si, dans l’intervalle , l’occasion de m’embarquer pour la France ne s’offrait point , l’engagement que je contractais demeurait sacré. Le propriétaire jura qu’il attendrait ce terme avant de disposer de son habitation. Nous cessâmes d’en parler.
En attendant l’heure du retour à Baltimore , j’allais chasser aux environs de l’habitation , où l’on voit beaucoup de gibier. Un jour que je tirais des perdrix , un grand homme accourut vers moi. Il agitait de très-loin son chapeau , criant de toutes ses forces : Holà ! oh ! oh ! Je ne savais trop que penser de sa course et de ses cris. J’imaginai pourtant que la chasse pouvait n’être pas libre, et qu’il avait l’intention de me désarmer. Je pris des précautions pour éviter toute surprise ; j’armai mon fusil , en l’avertissant de garder une distance honnête entre lui et moi. Il s’arrête , tire un papier
de sa poche et me prie de lui dire si je suis le capitaine Landolphe. — « Oui. » — « Hé
» bien , lisez cette lettre. » Il s’approche ; je prends la lettre; je l’ouvre brusquement , et lis avec rapidité ce qui suit :
« Dans quelque Heu que tu sois , au mo- » ment où la présente te parviendra , tu le » quitteras sur-le-champ pour te rendre chez » le consul français de Baltimore, qui a reçu » l’ordre de payer ton voyage jusqu’à Phila- » delphie. Tu viendras ensuite auprès de » moi prendre des instructions relatives au » service. Songe bien que ta tête répond de » l’exécution de cet ordre. »
Signé , Fauchet , ministre plénipotentiaire de France près le congrès des Etats-Unis.
Je revins à l’habitation instruire M. Delrimphe de l’arrivée du message qui m’appelait à Philadelphie. Il savait déjà que la lettre m’était remise , m’ayant lui - même envoyé le porteur au milieu de ma chasse. «Je comptais, » dit-il , rester encore ici trois ou quatre » jours, mais puisque l’ordre qui vous par- '» vient est fort pressé, nous partirons de- » main pour Baltimore. » Son pilot-boat nous
transporta clans cette ville en deux jours et demi. J’allai voir le consul français; il m’annonça que le capitaine Laurenti avait pris à l’abordage un très-grand navire anglais , du port de cinq cents tonneaux , armé de vingt-quatre pièces de huit, et chargé d’eaude-vie. Ce bâtiment , qui se trouvait alors dans le port, venait d’ètre vendu avec sa cargaison plus de huit cent mille francs. Je demeurai fort étonné de cette nouvelle, en ce que le corsaire monté par Laurenti ne portait que seize pièces de quatre; mais c’est rendre hommage à la vérité en déclarant que son équipage était composé d’hommes intrépides.
Le consul me dit de monter à l’instant dans le stage*. « J’ai l’ordre du ministre, » ajouta-t-il , d’acquitter le prix de votre
place, vos frais de route, et de vous voir » partir. » J’observai qu’un voyage si précipité me laissait manquer de linge , et je sollicitai
* La diligence.
quelques instants, afin de pourvoir à mes besoins. Cette légère faveur ne put obtenir son agrément, a Non , non , il faut partir de )> suite » fut le texte de sa réponse.
On compte quarante lieues de Baltimore à Philadelphie ; la diligence employa deux jours à faire ce trajet. J’arrive à l’hôtel de l’ambassadeur : je frappe, on m’ouvre. Un domestique m’assure que son maître est absent. Je m’inscris sur une carte. J’attends quelques minutes dans l’antichambre. On me fait traverser plusieurs grandes pièces , très-belles, bien meublées et couvertes de magnifiques tapis , avant d’arriver au cabinet de Son Excellence, que je trouvai enveloppée d’une robe de très-fin basin blanc , fumant avec gravité son tabac dans une énorme pipe à la sultane, ce Es-tu bien, » me dit-il en se tournant vers moi les yeux fixes, « le capitaine » Landolphe? » — cc Assurément.» — « Puis-je » me reposer sur ta discrétion?» — cc Je l’at- » teste. » — cc Assieds-toi. » Ayant commandé, par un signe, au domestique de sortir et dè
fermer les portes, il recommence la question de savoirs! je suis discret. Je lui réponds que ma profession m’a fait acquérir de bonne heure cette qualité , mais que s’il en doute , il ne doit rien me confier.
Le ministre, après avoir passé la main sur son front , comme un homme dominé par une idée importante, reparle ainsi : « Je veux » t’accorder un commandement ; l’affaire est » épineuse car si Ton te prend , tu seras » peut-être pendu. » ■ — cc Pour peu que cette » mission frise l’espionnage , j’y renonce ; » aucune fortune au monde ne pourrait » m’obliger à la remplir. » — c< Oh non , » certes ! le commandement que je te destine » n’a rien en soi que d’honorable ; écoute : d les Anglais viennent de s’emparer de la d Guadeloupe ; ils ont déporté deux cent » quarante hommes qui ont refusé leur ser- » ment de fidélité au gouvernement britan- » nique. Embarqués pour la France sur des » bâtiments de transport , les prisonniers » ont reconnu , aux attérages de l’Europe ,
ij(j jVïÉMOIRiïS
» qu’ils étaient conduits en Angleterre. Cette
» perfidie méritait vengeance; ils ont uni » des efforts couronnés par l’audace, et ont » eu le bonheur , à leur tour , de mettre » leurs vainqueurs aux fers. Les navires » qu’ils montaient , renfermant des officiers » de la marine marchande, ont été dirigés » vers les ports des Etats-Unis, où l’on sort
» de les condamner comme étant légalement
» pris. C’est donc ces mêmes Français que » tu vas ramener au milieu de leur famille. » Le capitaine Laurenti partagera ta noble » mission. Es-tu content ?» — ce Puisqu’il » en est ainsi , je n’ai point d’objection » contre le projet ; j’accepte même avec y) empressement cette fonction , et je me » soumets à tout ce quelle peut offrir de » périlleux. «
« — Fort bien. Il ne s’agit plus mainte- » nant que d’accélérer l’armement des vais- » seaux. Celui que lu vas commander est au » port de Baltimore, c’est une prise faite » par le capitaine Laurenti , on le nomme
» le Mermaid *. Je te délivrerai dans un » instant le brevet de capitaine de frégate. » Laurent! commandera ia corvette la » Liberté. Ces deux navires seront armés
» aux frais de la république , chargés de » poudres, d’autres munitions de guerre; » et de divers approvisionnements pour la » Guadeloupe , qui recevra , en outre , îe » secours des deux cent quarante hommes » sortis de son sein, si toutefois un heureux » destin vous permet à l’un et à l’autre de » passer en ce lieu. » — « J’en ai le plus » ferme espoir. » .