‹ Mémoires du capitaine Landolphe (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · I98 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

I98 MÉMOIRES

dont le quart finissait descendirent pour se coucher. Je continuai de m’attacher fermement à la résolution de découvrir par la faim le chef des rebelles. Chaque nuit , les matelots tenaient des colloques dans l’entrepont *. Les uns poussaient des plaintes d’être punis sans être coupables. Quelques autres disaient : « Toi, tu le connais ce chef, pour™ » quoi ne parles-tu pas ? »

Enfin le troisième jour de jeûne, on amena devant mol le criminel. J’assemblai soudain

* Je me glissais quelquefois la nuit , sans être vu , sous les hamacs. Une fois , j’entendis la réponse adressée

à un marin auquel on demandait ce qu’il pensait de

moi : « Notre capitaine, dit-il , est un brave homme, î) mais aussi c’est un bien grand taquin! » J’allais éclater, mais j’eus le bonheur de pouvoir retenir ma fougue par un silence qui me fut souvent utile.

Ce même individu , dont l’épithete enfermee dans sa réponse excitait ma colère , fait maintenant partie des gardes-du-corps. Il n’y a pas encore deux mois que , venant me voir , je lui ai rappelé en riant cette circonstance.

le conseil de discipline. Selon le code pénal maritime , ce malheureux encourait la peine capitale. On me rendit compte de la délibération du conseil. Il décida que cet homme serait mis aux fers et transporté en France , pour y être jugé par un conseil de guerre.

Je dis à l’équipage que je voulais montrer de l’indulgence, et que je me bornerais à le renvoyer du bord sans certificat. A l’instant on cria d’une voix unanime ; « Qu’il soit dé- » barqué ! qu’il aille où il voudra ! » Comme on le faisait descendre au canot , plusieurs matelots lui appliquèrent sur tout le corps plus de cinquante coups de garcettes , et si je n’étais accouru pour interposer mon autorité, le misérable eût reçu le châtiment de son crime, en succombant sous les coups de ses anciens camarades irrités jusqu’à la fureur. Il fut conduit à terre dans la province de Maryland, où coulait la rivière qui portait nos vaisseaux.

Il y avait déjà plus de quarante- cinq jours que nous maudissions le destin dont

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la rigueur inflexible nous enchaînait sur ces bords. Je ne conservais plus qu’un seul espoir , c’était de voir les éléments forcer l’escadre à l’abandon de sa croisière. Le cinquantième jour une partie de mon vœu s’accomplit ; un ouragan s’éleva ; mais l’ennemi tint bon.

Je fis appeler le pilote américain : « Veux- » lu , » lui dis-je , « gagner cinquante gui- » nées? » — « Avec beaucoup de plaisir, ca- » pitaine. » — « Je te vais charger d’une » mission qui aura pour effet de rendre un » grand service aux Français , que tu chéris. »

— « Parlez , je promets d’exécuter pour eux » tout ce que vous exigerez de mon zèle. »

— « Je suis ravi de ton dévouement. Ton » pilot-boat recevra deux officiers sous l’ha- » bit de savoyard , et deux matelots déguisés )> sous celui de limousin. Tu te dirigeras » vers Norfolck, où l’amiral anglais a jeté » l’ancre. S’il n’est point parti , tu monteras » à son bord, en vantant ton adresse à con- ?> du ire un vaisseau dans la baie. Tu ne lui

y laisseras point ignorer que tu en as fré- » quemment fait usage pour y mettre en » sûreté les navires de sa nation. En mon-

» trant tous les certificats que t’ont délivrés » ses compatriotes , tu le supplieras de t’ac- » corder sa bienveillance par une puissante » recommandation auprès des capitaines, » dont le dessein les porterait à l’entrée de » ce lieu. Si l’amiral a levé l’ancre , tu sortiras » delà baie, et tu iras en pleine mer jusqu a » dix lieues , afin d’observer si des bâtiments » de guerre croisent encore sur ces côtes. » Le pilote, ayant bien compris mes instructions , mit à la voile pour Norfolck. Il y

rencontre l’amiral monté sur un vaisseau

de 80. Après l’avoir salué très-humblement, il lui déroule le tableau de ses nombreuses qualités dans une profession qu’il tient de père en fils depuis un temps immémorial. L’amiral envoie deux lieutenants visiter le pilot-boat. Pendant cette opération, l’Anglais l’interroge : « Qu’as-tu fait des bâtiments » français dont tu es le pilote? » — - « Je les

» ai fait sortir cette nuit , vers la fin de Fou- » ragan. )> L’amiral prononce le grand juron des Anglais , fait tirer un coup de canon de fort calibre , donne l’ordre du départ à toute Fescadre.

Les officiers , en visitant la chaloupe , adressaient des questions aux Français, qui répondaient l’un en savoyard , l’autre en italien, un autre en espagnol : le quatrième jouait le rôle de muet. Un des Anglais dit à celui-ci dans sa langue, en lui donnant un vigoureux. coup de poing sous le menton: « Tu neveux donc point parler! » Le prétendu muet, vaincu par la douleur, oublie la plus intéressante partie de son rôle, et pousse au ciel deux cris aigus. Les Anglais, étonnés se retournent vers le pilote et lui demandent ce que cela signifie , et de quelle manière il établit un langage entre cet homme et lui. — « Par signes. » — « Au diable tes signes! » et va-t-en. » — « Oh! non, je dois vous » suivre à la mer , parce que le commodore )) m’a délivré une excellente recommandation

DU CAPITAINE LANDOLPHE, 2o3

» pour les capitaines anglais qui voudront » entrer dans la baie. j>

Le meme jour à midi, Faudra! déploya les voiles; tous les vaisseaux se rallièrent à son bord. Vers le soir , l’armée se partagea en deux divisions dont une cingla dans le nord et Pautre dans le sud, marchant toutes deux sous une très-foible voilure.

Au point du jour, le pilote quitta l’amiral par le motif supposé qu’il était fort loin des côtes. Etant rentré dans la rivière , l’officier me remit le journal où se trouvait consigné le récit de ce que je rapporte. Aussitôt le Mermciid et la Liberté sortent du fleuve. Le pilote les met hors de tout danger. Je lui donne les cinquante guinées si justement

méritées par son zèle et son intelligence ; il reçoit, en outre, un mandat de dix-huit cents francs pour soixante jours de traitement, sur le consul de France à Baltimore , avec le certificat le plus honorable des services qu’il nous avait rendus.

Dès que l’Américain eut quitté le na/Vire ,

je me dirigeai dans Test, voulant éviter par dessus tout la rencontre des vaisseaux de guerre anglais qui nous avaient si long-temps inquiétés. J’étais à cent lieues des côtes des États-Unis , et je brûlais d’aborder à la Guadeloupe. Gomme je prenais de ce côté la route la plus directe , un coup de vent fort violent me sépara de la Liberté . Le lendemain , un sloop de guerre ennemi , qui ne me croyait point armé, m’attaqua. J’avais eu soin de faire fermer les sabords et de faire coucher sur le pont les marins à leur poste. Je leur dis : « Laissons ce bâtiment s’appro- » cher du nôtre, nous lui donnerons le bal; » et lorsqu’il aura tiré sa volée , la danse )) ouvrira par un seul coup de sifflet. » Tout l’équipage s’écrie : « Oh ! oui , oui ; il faut le » faire danser ! »

Le sloop vint sur nous à pleines voiles; je reconnus bientôt qu’il était armé de vingt pièces. En arborant pavillon anglais , il nous envoya un boulet. Je ne fais aucun mouvement. Le pavillon tête de mort était sur la

DU CAPITAINE LANDOLPIIE. 20^

drisse (i) L’Anglais s'avance jusqu'à une demi -portée de canon et nous salue de toute sa volée dans les mâts et les voiles. Le coup de sifflet de l’ouverture du bal fait en même temps déployer le fameux pavillon, et mettre en jeu notre batterie, dont le ravage chassa l’ennemi au plus près du vent. Ce navire fut rempli d’avaries , parce que mes habiles canonniers avaient reçu l’ordre de tirer horizontalement.

La danse fut aussitôt interrompue par la fuite précipitée de l’ennemi auquel ce genre de musique ne convenait pas dans sa faiblesse. Je le laissai fort tranquillement remporter sa honte , en ce que je crus qu’il entrait dans les voies de la prudence de ne point le poursuivre , ayant des raisons d’imaginer que ce sloop pouvait servir d’aviso (2) à l’un des vaisseaux de la grande

(1) Cordage qui sert à hisser, à élever ou à descen-

dre la vergue le long du mât.

(2) Petit bâtiment léger d’une marche supérieure 3

escadre. Je continuai donc ma route vers la

Guadeloupe.

Ayant rencontré un bâtiment américain f j’appelai le capitaine qui le montait a mon bord. Il se nommait Johnson , et son navire Anna , venant de la Martinique , allant à New-Yorck. Je voulus savoir s’il était facile d’attérir à la Guadeloupe ; il m’apprit que tenter ce moyen était s’exposer à une perte certaine, puisque rentrée de cette colonie était fermée par trente-sept vaisseaux de guerre , frégates et avisos. Je priai l’Américain de me délivrer un certificat de cette déclaration pour mettre à couvert ma responsabilité, dans le cas où j’aurais le malheur d’être pris. Il y consentit et fit signer cette pièce par son second et deux de ses matelots.

Alors, je demeurai contraint de tourner mes vues d’un autre côté. J’eus l’idée de re-

destiné à porter des paquets, des ordres, des avis , qu’il est essentiel de faire parvenir avec célérité'.

lâcher dans File neutre de Saint-Barthélemy, possédée par les Suédois , qui se trouvait être le point le plus près de moi. Je naviguais en pleine direction vers cette île , lorsque second jour , cinglant au sud , la vigie crie : Navire ! Je monte avec ma longue vue sur les barres de perroquet : je vois un bâtiment à trois mâts ; je le soupçonne armé en guerre , car Féloignement ne me permettait pas encore de le reconnaître : étant au vent il arrivait de mon côté par une ligne oblique* J’ordonne aussitôt le branle bas.

Quand il se trouva dans une distance de deux lieues de moi, il arbora le pavillon tête de mort A ce signal , je n’hésitai point à croire que ce navire fût la Liberté : j y répondis par le même pavillon , et nous entrâmes tous en joie. Laurenti vint sur mon bord ; je lui expliquai les motifs qui me portaient à relâcher à Saint-Barthélemy. Ce capitaine retourna sur son vaisseau. Le jour commençait à poindre que je découvris

la terre. J’en prévins Laurenti par un signal t' il força de voiles pour me parler. Les équipages comme les passagers étaient ravis d’un évènement si propre a les tranquilliser.

Nous portions toutes nos voiles au vent , gagnant la terre avec une grande vitesse. Soudain les vigies des deux batiments s’écrient, en disant qu’elles aperçoivent un navire sous le vent à notre égard. Nous 1 examinons, sans pouvoir former le moindre doute qu il n ait entièrement l’allure d’un vaisseau de guerre anglais. Il louvoyait à pleines voiles pour nous couper le passage du port dont nous étions fort près. Je tâchai par tous les moyens que mon salut m inspirait d accélérer la marche du ]\îevuiciid- La corvette la Liberté prenant exemple sur tous mes mouvements, me suivait beaupré sur poupe. Nous touchons au port sans que le vaisseau veuille cesser de nous poursuivre.

i Je prévis qu’il cachait l’intention de nous insulter en face du pavillon suédois. Gomme les moments étaient précieux, je fis embar-

1)U CÀPJTAIiSE LA.NDQLPME.

quer en toute hâte , dans la chaloupe et les canots , quarante des plus adroits artilleurs avec un officier. Je donnai Tordre à celui-ci daller s’emparer à terre d’une batterie de vingt pièces de a4> en avertissant le commandant du fort que cette mesure inusitée n était prise , qu’afin de préserver son pavillon des effets de l’audacieuse conduite d’un vaisseau anglais, qui tâchait de nous chasser jusqu’au fond du port. Effectivement, ce vaisseau entra d'un autre coté; mais le capitaine , observant que la batterie suédoise était garnie d’artilleurs , et les canons pointés contre son bord , n’osa pas brûler une seule amorce. Il usa d’un autre moyen pour ne point perdre entièrement le fruit de sa démarche. Il gouverna sur le Mermaid , dans la pensée de le couler à fond. Je devinai son projet; j’étais heureusement au gouvernail : je mis la barre à bas bord, afin de donner au navire une sorte de secousse à tribord. Cette

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manœuvre eut une réussite conforme à mes souhaits ; car, ayant placé vingt hommes

sur le gaillard , ils défendirent si bien , à l’aide de leurs pieds et de grosses perches , l’abordage du vaisseau , que l’Anglais, voyant son but tout-à-fait manqué , sortit dü port par la passe où j’étais entré.

Dégagé de ce péril , je descendis à terre , et j’allai porter mes .excuses au gouverneur de Vile : « Vous avez vu , monsieur le go u ver- » neur , » lui dis-je ensuite , « qu’il n’y » avait pas une minute à perdre, pour agir » avec vigueur contre cet insolent vaisseau « de guerre, qui, au mépris de la neutra- » lité , voulait me couler bas dans votre )) port et sous vos yeux » Ce digne militaire , en m’embrassant, applaudit à ma conduite, et m’offrit un dîné que j’acceptai.

Après le repas, j’allai voir M. Bigard^ consul français. Je le priai de faire passer à

la Guadeloupe les munitions chargées sui

nos deux navires. Il m’apprit que cette colonie , tombée au pouvoir des Anglais, avai été reconquise depuis deux mois par tror frégates françaises et quelques bâtiments d<

DU CAPITAINE LAND0LPF1E. 21 f

transport, contenant dix-huit cents hommes. Ces troupes, ayant effectué la nuit un débarquement à la tète de 111e, s étaient portées en droite ligne sur la Pointe-à-Pitre , culbutant et passant au fil de Fépée tous les Anglais qu’ils rencontraient. Ceux-ci perdirent plus de trois mille hommes. Peu d’ennemis échappèrent au combat sur ce point; leur retraite au fort Saint-Charles, dans la ville de la Basse-Terre, put seule les préserver d’un sûr trépas. -

J’entendis ce récit avec le plus grand

étonnement ; il continua ainsi : « Vos muni-

» nitions arrivent fort à propos. L’ennemi » sera bientôt expulsé de la Guadeloupe. » J’expédierai ce soir un pilot-boat. Chargez- » le de cent cinquante barils de poudre que » je vais adresser aux citoyens Victor Hugues n et Lebas , commissaires de la république » française. Le premier, ayant conduit les » troupes à la victoire , n’apportera pas le » moindre retard à débarrasser l’île de ses

2j2 MEMOIRES

» ennemis , dès que vos provisions lui seront parvenues. »

Le pilot-boat, étant le long de mon bord, reçut les poudres au soleil couchant. Comme on n’apercevait aucun croiseur anglais, il tendit les voiles et prit sa direction vers le nord de la colonie. Il arriva fort heureusement dans la baie de Mahaut , dont les grands navires n’osent approcher, à cause d’un banc de roches de trois lieues d’étendue , de l’est à l’ouest. Trois jours après sa sortie de Saint-Barthélemy, ce bateau revint

de la Guadeloupe. Prenant un nouveau chargement , il remit le soir à la voile pour ■ le même lieu.

Le jour suivant, le consul m’envoya deux lougres (i) où je déposai des munitions de

(i) Sorte de bâtiment marchand à trois mâts , et très-fin voilier. Quand ses voiles sont amenées sur le pont, on ne le découvre pas à une portée de fusil derrière les rochers.

DU CAPITAINE LÂNBOLPHE. ai3

guerre et des habillements, lis parvinrent sans accident à leur destination ; seulement Fun d'eux fut chassé par une frégate anglaise ? qui n’osa le poursuivre jusqu’aux écueils de la baie de Mahaut. Toute la cargaison du Mermaid passa de cette manière à la Guadeloupe.

Le consul reçut alors une lettre qu’il me communiqua, dont voici le contenu :

CC Au NOM DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE :

» 11 est ordonné au capitaine Landolphe » d’abandonner le commandement du na- » vire le Mermaid y attendu que ce bâtiment » est vendu au gouverneur suédois de File » de Saint-Barthélemy. Il lui est également

)> ordonné de commander la corvette de la » république, nommée la Liberté. Le citoyen » Bigard , consul français , fera de suite » embarquer le citoyen Laurent! ex-capi- )> taine de ladite corvette , sur Fun des » premiers bâtiments que Fon expédiera » pour la Pointe à-Pitre , afin que ce capi-

» {aine y rende compte de sa conduite et » du motif de sa séparation d'avec le Mer -

» maicl, »

« Toi , citoyen Landolphe, nous te nom*

« mons capitaine de la Liberté. Tu mettras

» à la voile le plus tôt que tu pourras avec

» la cargaison de cette corvette. Tu choisi-

» siras le port où tu croiras entrer avec le

» plus de sûreté. Prends bien garde aux

» Anglais. Nous t’attendons avec la ^lus vive *

» impatience. »

Signés , Victor Hugues et Lebas? Commis saires de la république française pour la colonie de la Guadeloupe.

« La Pointe-à-Pitre , le 27 brumaire, an 3 » de la République Française, une et indi-

» visible.

Avant de m’embarquer, je gravis la montagne la plus élevée de File , et promenant

mes regards sur l’horizon [avec ma lunette de longue vue, je ne découvris aucun croiseur ennemi. La distance de Saint-Barthélemy à la Guadeloupe est d’environ quarante

lieues ; j’espérais que la Liberté , marchant bien , ferait plus de trois lieues à l’heure. Je déploie toutes mes voiles à quatre heures du soir, et favorisé d’un bon vent , j’arrive au point du jour à la baie de Mahaut* J’étais à peine dans la passe que la vigie crie : Vaisseau derrière nous ! Sortant du port d’Anr tigue, il nous avait sans doute aperçus , car il forçait de voiles sur la Liberté ; mais ce fut en vain ; il perdit tout le fruit de sa diligence. Je n’avais rien à redouter sous la protection d’un fort armé de pièces de 18 ; et me voyant à l’ancre, ce vaisseau vira de bord promptement.

J’allai de suite pkr terre à la Pointe-à- Pitre prévenir les commissaires de mon heureuse arrivée ; j’en reçus un excellent accueil^ ils ordonnèrent le prompt débarquement des munitions que j’apportais. tuo

Laurenti , dont j’ignorais l’arrestation , venait d’être traduit devant le tribunal révolutionnaire. On l’accusait d’avoir voulu ,, dans le coup de vent que nous essuyâmes.

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se séparer de moi pour livrer son navire aux Anglais. Il m’écrivit sa position. Pénétré de la pureté de son patriotisme , je prends sa défense avec chaleur. Je rédige une lettre énergique adressée aux commissaires et aux juges. J’y expose que c’est une infamie de soupçonner de trahison un brave marin qui avait pris à l’abordage un vaisseau bien plus fort que le sien; que personne mieux que, moi ne pouvait connaître 3a bravoure de ce capitaine si impudemment et si faussement taxé de lâcheté; que moi-même avais conduit cette prise nouvellement armée, de Baltimore à Sain t-Ba r thé le m i ; que, dans tous les temps, la conquête du Mermaid serait un fait d’armes honorable à la marine française ; qu’indigné do cette atroce dénonciation , j’irais entendre les calomniateurs de la valeur pour les confondre en plein tribunal , et porter sur leur front la rougeur de la confusion.

En effet, le jour même que l’infortuné capitaine y parut , je me présentai ; je dis à

DU CAPITAINE LÀNDOLPHE. 21 7

ses juges d’une voix forte et assurée : « Où » sont les délateurs qui veulent livrer au » glaive la tête de Laurent! ? Qu’ils paraissent » ici devant vous et devant moi. Je saurai » détruire avec Faccent de la vérité toutes les » impostures qu’ils ont imaginées dans leur a noire méchanceté. Qu’ils paraissent encore » une fois je les écoute. Quoi ! iis se taisent 1 » ils se cachent ! les lâches ! qui ne savent » que calomnier Finnocence en secret, et » n’osent soutenir leurs mensonges à la face

» du public. Ah 1 citoyens juges , souffrez » que j’invoque contre ces misérables la » peine que leurs vœux criminels appelaient » sur mon ami. »

Après quelques moments de silence , les juges passèrent dans une pièce voisine , et rentrant presque aussitôt, le président prononça le jugement suivant :

cc D’après l’exposé du capitaine Landolphe a en ce qui concerne la conduite du capi- » laine Laurenti , le tribunal décharge le dit » Laurenti de toutes les accusations portées

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» contre loi ^ ie melen pleine liberté , et le » reconnaît habile à servir la République. » Le surlendemain de ce jugement , les commissaires Victor Hugues et Lebas ordonnèrent à Laurenti de monter un très-beau navire français , et lui délivrèrent le brevet d’enseigne de vaisseau.

Nos munitions venues de Baltimore furent

d’un grand secours aux commissaires. M. Hu-

gués (i), doué de qualités précieuses, joignait à l’activité beaucoup de bravoure , et savait allier avec la prudence le goût des entreprises difficiles. Ayant résolu de chasser de l’île le peu d’Anglais retirés au fort Saint-

(i) M. Landolphe, ayant eu quelquefois des discussions assez vives avec M. Hugues, sait rendre justice aux qualités qu’il a montrées. Divers écrits français ou étrangers ont rendu compte de sa conduite politique en France et aux colonies, avec plus ou moins de réserve, avec plus ou moins de violence. M. Hugues est vivant. L’histoire en parlera plus tard , et son jugement sera conforme à. la vérité , qui surnage lot ou tard sur l’océan des passions.

DIT CAPITAINE LANDÜLPHE. ai g

Charles, il fit monter, par des hommes aussi

courageux qu’intelligents , des pièces d’un gros calibre au sommet d’une montagne escarpée et très-élevée , qui domine ce fort. La montagne offre une pente tellement rapide qu’il fallut , pour réussir dans ce projet , employer les poulies et les caïornes. Après une longue persévérance et de nombreux efforts, les canons furent placés avantageusement ; ils démontèrent tous ceux de l’ennemi, et détruisirent presque entièrement la caserne.

Dès le commencement de l’attaque , l'artillerie opposée était réduite à l’impossibilité de tirer sur la nôtre; aussi les Anglais , assurés que toute résistance devenait inutile , gagnèrent, dans un extrême désordre , leurs vaisseaux en rade de la Basse-Terre. Par cette fuite, toute la colonie rentra sous la domi-

nation française.

Le commissaire ne goûta point dans le repos les douceurs de la victoire; il arma soudain plusieurs petits corsaires, montés par des capitaines côtiers , qui connaissaient

parfaitement Faccès de toutes les Antilles et des îles anglaises situées dans ces parages.

Les corsaires s’emparaient journellement

d’une foule de navires marchands , occasionnaient des pertes immenses au commerce de là Grande-Bretagne, alimentaient au contraire celui de la Guadeloupe; tandis que les habitants de cette colonie s’enrichissaient avec les marchandises des navires neutres , suédois, danois et prussiens , auxquels ils vendaient, en retour, leurs cafés, leurs sucres, d’autres productions de leur climat, et tout ce qui provenait des prises anglaises. Il faut encore ajouter à tant d’avantages celui de voir , chaque jour , trente ou quarante bâtiments américains dans la rade de la Pointeà-Pitre venir répandre sur la colonie des provisions de farine, de boeuf, de lard, de morue, etc. Un grand nombre de chevaux y arrivaient aussi par la même voie.

Huit jours après que j’eus mouillé dans la baie de Mahaut , je levai l’ancre pour me rendre à la Basse-Terre. Laurent! et moi nous

DU CAPITAINE I.ANDOLPHE. aai

reçûmes l’ordre de prendre deux cents militaires à bord de chacun de nos bâtiments , afin de nous emparer de File de Saint-Martin , qui se rendit à notre apparition. Nous retournâmes bientôt sur la rade de la Basse.Terre. >

Laurent! me quitta, selon les instructions des commissaires, pour aller croiser. Démon côté , je pris encore dans mon navire deux cents hommes destinés à soutenir la garnison de File de Saint-Martin , que menaçaient les troupes hollandaises de Saint-Eustache.

Je passai fort heureusement , dans la nuit, sous la volée d’une frégate anglaise qui me donna la chasse, et à laquelle j’échappai par une marche supérieure. La Liberté , ayant débarqué ses troupes , revint à la Basse-Terre ; mais comme elle était vis-à-vis la rivière des Pères, je reconnus, à la pointe de ce fleuve, un vaisseau de guerre anglais, forçant de voiles sur moi pour m’interdire le passage. Virant promptement de bord , j’essayai d’entrer dans le canal du Carénage, où Bon voit

une batterie de pièces de 18. Le vaisseau me poursuivait toujours; il vint assez près de moi pour m envoyer sa bordée. Les boulets coupèrent les grandes vergues de la corvette. Dans un si grand péril , je fis soudain garnir douze grands avirons , maniés chacun par

quatre hommes. Cette mesure me sauva : le port fut mon asile. Le vaisseau s’étant trop approché de la batterie qui tira sur lui , et dont les boulets qui l’atteignaient lui tuèrent vraisemblablement quelques hommes , revira de bord en gagnant le large.

Aussitôt que j’eus mouillé , plusieurs habilans m’offrirent des secours , pensant que l’ennemi avait tué ou blessé beaucoup de monde sur la corvette. Leur surprise fut extrême de voir quelle n’avait pas perdu un seul homme ; ils ne purent s^empêcher de me qualifier d’heureux mortel.

Je fis jumeler la grande vergue atteinte des boulets. Ensuite je prévins, par une lettre, le commissaire Hugues de mon ar-

jDU CAPITAINE LÀNDOLPHE.

rivée dans le Carénage. Il la savait déjà des habitants qui m’avaient vu poursuivi et canonné par le vaisseau.

Au bout de trois jours, il me parvint un commandement d’aller sur la rade de Déhays, dans l’ouest de l’île , afin d’y recevoir trois cents hommes conduits par un officier supérieur , dont je tais le nom en toutes lettres , et que je désignerai seulement par l’initiale Y *. Ayant embarqué ces troupes une injonction nouvelle m’avertit de les transporter à Saint-Eustache. Le commissaire s’explique ainsi : « Cette expédition est la plus consi- » dérable de celles dont tu as été chargé. » Prends bien tes mesures envers les Anglais. » Sache qu’ils surveillent tes démarches avec » le plus grand soin. »

Je ne pus embarquer que deux cent cinquante hommes, faute de place; car, avec ce nombre et l’équipage, la corvette se trouvait encombrée. Je descends à terre ; je m'a-

* On devinera bientôt les motifs de ma réserve.

vance vers 3a montagne la plus élevée auprès de la rade. Parvenu à la cime, je dresse ma lunette de longue vue sur toute l’étendue de mer que je peux découvrir. J'aperçois , à dix lieues de moi , deux bâtiments ; c’étaien t, à mon jugement, une frégate avec un vaisseau de guerre , qui croisaient , du nord au sud , entre les îles d'Antigue et de Mont-Serrat. J'observai , pendant plus de deux heures , leur marche et leurs manœuvres. Tandis que l'un cinglait au sud , l’autre se dirigeait au nord, dans l’intervalle d’une heure chacun. Ils couraient des bordées pour se rencontrer. J’estimai que la distance qui les séparait, quand ils commençaient leurs bordées, n'était pas moindre de quatre lieues. Cette remarque servit à déterminer le moment où je pourrais franchir , la nuit , sans être aperçu , l’espace intermédiaire ; car, sachant que la corvette ferait deux lieues à Pheure par le vent qui régnait , il m’était facile d’établir ma sortie avec assez de justesse pour atteindre mon but.

En conséquence , j’appareillai à six heures du soir. Le vent secondait mon projet. A minuit , je passai sans obstacle. Vers quatre

heures du matin , je fis gouverner un peu plus au nord , afin de longer de fort près

Tîle de Saint-Christophe , et dans Pintention d’arriver aisémentàla rade de Saint-Eustache. Au lever du soleil , n’observant aucun croiseur, je feignis d’entrer dans celle de Saint- Christophe. Je ne portais point de pavillon ; je fis coucher les soldats sur le ventre pour dérober aux Anglais la connaissance des troupes de débarquement. Comme j’étais peu éloigné de la terre, le fort m’envoya un boulet. Changeant de route aussitôt, je pris celle de Saint-Eustache.

A peine avais-je doublé la pointe de Pile de Saint-Christophe , qu’un vaisseau de 64 , mouillé en cet endroit et que je n’avais point vu , file son câble , tend toutes ses voiles pour nous chasser. Le vent le favorisait ; il nous gagnait évidemment de vitesse. J’emploie seize avirons, mis en mouvement par huit

T. II

hommes à chaque. Les soldats et les matelots rivalisent de zèle à la rame. Leurs efforts nous sauvèrent , malgré les coups de canon tirés du vaisseau sur le nôtre. Touchant au port de Saint-Eustache, je fis débarquer deux cents hommes la baïonnette au bout du fusil. Ils montent de suite au fort, volent à la batterie , s’en saisissent , et la tournent contre le vaisseau qui prit la fuite au large.

Je descendis à terre avec le commandant V. Cet officier, durant toute l’attaque, était resté couché dans ma cabane , sous le prétexte du mal de mer, qui, si. je ne me trompe , ne paraissait nullement Fincommoder*. Quoi qu’il en soit , j’acceptai son dîner dont il voulut me faire honneur dans le lo¬

gement du gouverneur hollandais. Le len-

X- Mes officiers , blessés de sa conduite , refusaient de lui parler. « Hé, messieurs, leur dis-je, vous )> ignorez donc que le courage est un don de la nature , » et qu’il ne dépend pas de soi d’avoir peur ! » M. V. est un homme titré qui a possédé de grandes richesses et commandé l’une des premières villes de France.

DU CAPITAINE tANDOLPHÈ. 227

demain, je remis à la voile pour la Guadeloupé.

Parvenus a six lieues de File, naviguant vers la baie de Mahaut , la vigie nous annonce une voile au vent à notre égard. Je monte dans la hune; je l’examine. C était un

vaisseau de guerre ennemi forçant de voiles

sur la Liberté. Je ne pouvais tenter l’entrée du port sans m’exposer aux coups du vaisseau. Je changeai de route afin d’arriver vent arrière dans la rade de Déhays que je connaissais parfaitement, et où le refuge m était assuré par sa grosse batterie.

Je doublais la pointe de File , et voilà que la vigie annonce encore l’apparition au sud d’un navire dirigé sur nous : on le reconnaît pour être un vaisseau de 74. A cette nou-

veHe , ma perplexité devint extrême de me voir entre deux feux. Cependant je montrai aux matelots une confiance dans mes forces que je n’avais pas; je les encourageai par une gaieté feinte, je chantai une chanson dans leur goût. Pendant ce temps on dispo-

sait douze avirons pour accélérer notre marche , et I on gouvernait sur la rade de Déhays.

Le vaisseau qui venait du sud , m ayant joint à une demi-portée de canon , lâcha sa bordée de tribord sur la corvette en nous sommant d’amener. Ses boulets et sa mitraille criblèrent toutes nos voiles. Je fus constamment sourd aux avertissements et aux menaces de l’ennemi, ha Liberté , secondée de ses avirons, continuait toujours sa manœuvre vers la rade. Le vaisseau s’approche de nouveau , et nous envoie une autre bordée terrible à boulets et à mitraille. Un boulet fracasse T habitacle (i) ; un autre

(i) Espèce d’armoire en bois, sans aucun fer ni acier; elle est placée devant le poste du timonier vers l'artimon : on y renferme la boussole, la lumière et l’horloge. Il y a trois compartiments ; celui du milieu répond à la quille, et renferme une lampe de cuivre poür éclairer les deux autres qui n’en sont séparés que par un châssis de verre ; chacun doit contenir un compas de route.

DU CAPITAINE LANDOLPHE. 3 2g

coupe en deux sur le pont un des câbles tenant à l’ancre qu’on allait mouiller ; un autre boulet de 32 perce le pont, traverse le hamac d’un matelot malade sans le blesser,

mais non sans l’empêcher de faire des cris horribles. Plusieurs avirons furent mis en pièces sur le bras des marins, et toujours sans en atteindre aucun. Tous les habitants du lieu voisin , effrayés de voir tomber une grêle de boulets et de mitraille sur leurs maisons, se retirèrent avec précipitation dans les montagnes.

Cependant quelques hommes, qui avaient servi dans la marine , pénétrés de l’extrême danger dont j’étais environné, coururent à la batterie de terre , et firent sur le vaisseau un feu si bien nourri qu’il perdit plusieurs matelots tués sur le pont ; ce qui détermina l’Anglais à laisser échapper sa proie. En effet, sans le secours de cette batterie, je succombais à une attaque infiniment trop inégale pour mes forces. Le vaisseau prit le large ;

je mouillai par cinq brasses d’eau.

Les habitants revenus de leur frayeur, quittèrent les montagnes pour rentrer chez eux. Quelques-uns montèrent sur mon bord, et mirent des soins empressés à secourir l’équipage. Je les remerciai : leur zèle me devenait inutile , puisque nul individu n’avait été touché , quoique la corvette eût reçu de fort près plus de cent coups de canon à boulet et à mitraille, dont une partie recueillie sur le pont remplit plusieurs gamelles. Toutes les voiles furent criblées de manière à ne plus servir, et les grandes vergues fortement endommagées. Tant d’avaries m’obligèrent à rester une semaine dans cette rade. Heureusement qu’ayant reçu auparavant une voilure toute neuve pour remplacer l’autre, en cas d’évènement fâcheux , je pus la faire enverguer de suite.

On me prescrivit de me rendre à la Basse- Terre afin d’y recevoir des vivres, et d’aller croiser à la tète de Saint-Domingue. Les commissaires, en me voyant, ne m’épargnèrent point les compliments d’avoir soustrait ma

DU CAPITAINE LÀNDOLPHE.

corvette au violent désir de l’ennemi. Ensuite

ils me dirent : « Nous allons t’expédier des » vivres pour quatre mois : tu établiras une » croisière de cent jours dans l’est de Saint- » Domingue. Ton équipage comprendra » cent dix hommes : dès que tu seras prêt » à partir , nous t’enverrons nos instrùc- >v lions. » J

Je passai trois semaines en ce lieu. Quand mon navire fut équipé , armé , je mis à la voile pour l’îîe de Saint-Thomas appartenant aux Danois. J’étais chargé de remettre des paquets au consul français. Je sors de la rade au coucher du soleil , malgré la présence de deux vaisseaux de guerre ennemis , croisant à huit lieues de terre. Ils ne m’inspiraient aucune crainte, parce qu’ayant une pleine connaissance des côtes de la Guadeloupe , je savais où trouver des anses propres à me recevoir, comme dans le plus sûr asile. Toute la nuit, je côtoyai la terre à une demi-lieue. Le lendemain dans la matinée, étant à la vue d’Antigue , la vigie avertit

qu’elle voit un navire nous donner la chasse. Je l’observe : c’était une grande et belle goélette.

Tous les matelots vont à leur poste. J’arbore pavillon anglais , en feignant de vouloir

entrer dans le port. La goelette hisse le même

pavillon ; elle force de voiles pour me parler: je diminue les miennes afin de l’attendre , avec un motif d’autant plus puissant que je me sentais exposé au feu d’un fort situé à l’entrée de ce port. La goelette avançait visiblement de mon côté. L’équipage et les soldats se couchent sur le pont, attendant le signal d’agir. Le capitaine de l’autre navire étant tout près de moi , me demande en anglais <-( où je vas. » Je lui réponds : « Amène , » ou je te coule bas, »

Les canons paraissent détapés et pointés contre lui : l’effet de la foudre est moins prompt. Je lui ordonne de me suivre. Les deux navires se touchaient. Vingt de mes matelots s’élancent sur son pont avec un officier. Celui-ci avait l’ordre de s’emparer

du capitaine , et d’aller au gouvernail de la goelette dans le dessein de nous éloigner du fort.

Lorsqu’à deux lieues de là dans l’ouest , je ne redoutais plus l’effet de l’artillerie de terre, j’envoyai mon canot chargé d’a mariner (i) la prise, qui était un corsaire armé de seize pièces, et monté par soixante-dix hommes d’équipage. Le capitaine arriva sur mon bord , s’arrachant les cheveux de douleur d’avoir été surpris sans pouvoir se

défendre , lors meme que ses canons étaient

chargés à boulets et à mitraille.

Tous les hommes du corsaire ayant passé sur mon navire , j’arborai pavillon national sur le pavillon anglais. Je me dirigeai vers l’île de Saint-Barthélemy, comme étant le point le plus prochain, afin d’y conduire ma prise. Arrivés tout près de ce lieu , une frégate anglaise nous chassa , mais sans succès.

(i) C’est remplacer l’équipage d’un vaisseau pris.

J’allai droit chez le consul , M. Bigard : j’y trouvai madame Denormandie , femme d’Alexandre Denormandie * , celui dont j’ai parlé dans ce volume (i) , et auquel j’ai procuré j depuis, l’emploi de trésorier général de la marine à la Guadeloupe. Cette dame , qui vit encore , m’embrassa de suite avec une vive exclamation. Elle sortait de faire naufrage aux roches d’Àntigue sur un bâtiment américain , où elle resta deux heures accrochée aux calhaubans (2) , après quoi une embarcation vint heureusement à son secours. Je fis débarquer mes prisonniers , dont dix-sep t Français faisaient partie **.

* Ils étaient trois frères; Alexandre; Louis, liquidateur général; Ernest, administrateur des eaux et forêts.

(1) Pages i65, 166.

(2) Longs cordages appuyant l'effet des haubans.

** Cette circonstance attirait sur ces derniers la peine de mort.

Les ayant placés sur deux lignes , je dis à ceux-ci : «Vous êtes Anglais sans doute! » Sur leur réponse , « oui , nous le sommes, »

je les fis entrer dans une chambre. Un seul,

M. O’Connor , l’un des plus riches habitants de la Guadeloupe, au lieu de suivre le sens trop clair de ma question , mit de l’obstination à déclarer qu’il était Français. J’insistai pour le sauver. « Il n’y a point de doute que » vous ne soyez Anglais » lui dis-je encore. — « Ho, non , non, je suis Français. » — «Mais, » si vous dites la vérité, comment avez-vous » pu vous embarquer sur un corsaire enne* » mi de votre nation ? J’ai l’assurance que « vous êtes Anglais. Parlez franchement; » avouez un fait qui porte en soi tant d’évi- » dence : vous êtes si bien Anglais que votre » accent seul vous trahirait en niant cette » vérité plus long - temps. » Rien ne put lui ôter l’idée de soutenir sa première déclaration ; il continua de jurer qu’il était Français.

Le consul prit la parole : « Transférez cet

n homme à votre bord. Je renverrai sur le

» prochain pilot-boat que j’expédierai pour » la Guadeloupe. » Lorsque M. O’Connor eut monté sur la Liberté , prison si fatale à ses jours , je Fappelai dans ma chambre. « Qu’a- » vez-vous fait ? M. O’Connor , vous venez y> de commettre une épouvantable indiscré- » tion par l’aveu que vous êtes Français.

» Malheureux ! il fallait annoncer que vous

)> avez pris naissance en Irlande . » A ces mots, il me regarde d’un air déchirant, verse un torrent de larmes , en m’exposant qu’il est père de onze enfants , détache de ses reins une ceinture contenant cent quadruples ? me l’offre et balbutie ces paroles : cc Brave capitaine, prenez cette ceinture, » elle est à vous ; une profonde estime plu- » tôt que le malheur vous la donne. » Après l’avoir refusée , je lus à travers ses yeux obscurcis par les pleurs le plus indicible embarras; puis tirant de sa poche une magni-

* Sa famille était originaire de ce pays.

fique boîte d’or, surmontée d’un médaillon où toute sa famille était peinte avec un art infini, il me présente ce chef-d’œuvre auquel l'amour conjugal et paternel donnait tant de prix. Je renouvelle mon refus.

. « O le plus respectable des hommes, que » je vous plains! Sachez que vous allez être » conduit à la Guadeloupe, et peut-être de-

» vant le tribunal révolutionnaire. Ecoutez » le conseil d’un homme touché vivement » de votre malheur. Si l’on vous mène au » tribunal , exposez aux juges que vous avez » monté sur un corsaire , comme passager

» de la Martinique à l’île d’Antigue ; que,

» de ce dernier lieu, vous aviez Finten-

» tion de vous rendre à la Guadeloupe. » M. O’Gonnor jura sur son honneur qu’il n’était réellement embarqué sur ce corsaire que sous la qualité de passager. 11 éclata en remerciements , me serra fortement dans ses bras , et m’assura , toujours plein de la plus vive émotion , qu’il suivrait ce conseil.

Deux jours après sa détention à bord de

la Liberté , un pilot-boat vint 3e prendre. On le débarqua dans la rade de Déhays. Il y a dix lieues par terre de cette commune à la Basse-Terre : j’ai eu la douleur d’apprendre par la suite qu’il parcourut ce trajet, amarré à la queue d’un cheval, après avoir été dépouillé de ce qu’il possédait en ce moment ; qu’on le jeta dans une prison pour le faire monter au fatal tribunal, qui n’hésita point à le condamner à la mort, en prononçant la confiscation de tous ses biens. G est ainsi que périt avant cinquante ans, par sa faute, le plus tendre des époux, le meilleur des pères, et le plus vertueux de la colonie.

Je passai de File de Saint-Barthélemy à Saint-Thomas pour y déposer mes paquets. Dès le lendemain, je quittai ce lieu dans le but de croiser , selon mes instructions , au vent de Saint-Domingue. Je présumai * que les bâtiments de guerre anglais, en station

* J’ai su depuis que celte conjecture e'tait fondée.

dans File de Tortole , eurent quelque avis de

ma présence sur la rade de Saint-Thomas >

et de mon dessein d’aller à la Nouvelle-Angïeterre ; car à peine avais-je doublé la pointe de Saint-Domingue à cinq lieues de terre, en gouvernant au nord,Ja vigie nous prévient qu’elle découvre un grand bâtiment à six lieues de nous dans l’est, déployant toutes ses voiles de notre côté. Je m’assurai bientôt que c’était une frégate ennemie au vent à mon égard.

Comme il me devenait impossible de relâcher à Saint-Thomas ni ailleurs , il fallut se résoudre à combattre. Je disposai trente matelots déterminés à monter à Tabordage quand la frégate serait près de nous; on devait embarrasser le beaupré dans les haubans de sa misaine , et jeter de nos hunes des grenades sur son pont.

À deux heures de l’après-midi , l’ennemi m’envoya plusieurs boulets de 32 , à une demi-portée de canon. Elle était trop éloignée pour qu’il me fût possible d’échanger

contre son bord avec quelque avantage mes boulets de l\ : je n’en avais point d’autres. Étonnée du silence de ma batterie , la frégate vint se mettre à la portée du pistolet , et me lâcha toute sa volée à boulets et à mitraille, qui tua plusieurs matelots. Tandis que je la voyais recharger ses pièces , je fis tirer contre elle une bordée, ainsi que les caronades (i) chargées à mitraille. J’ordonnai de gouverner sur l’ennemi ; mais, pénétrant mon dessein de l’aborder , il s’avance pour me défier , et m’envoie une autre volee de sa batterie et de ses caronades de 24 remplies de mitraille, dont l’effet terrible fut encore mortel à beaucoup de monde.

Cette bordée me démonta deux pièces, coupa une grande partie des manœuvres; plusieurs boulets percèrent la corvette de part en part : deux hommes, séparés en deux au milieu du corps par un boulet ramé ,

(1) Espèce de canon qui porte le boulet à deux cent

quarante toises environ.

DU CAPITAINE LaNDOLPHE,

tombèrent sur moi , ainsi qu’un pilote côtier * hollandais, de Curaçao, que je reçus dans mes bras.

Malgré tarit de ravages causés par la frégate , nous tentâmes de nouveau l’abordage ; mais , par malheur, le pont de la frégate offrait trop d élévation à notre égard, et ses' bastingages dépassaient les bords de plus de quatre pieds. Les matelots, préparés à sauter sur son pont, ne purent en saisir Poccasion. L’ennemi s’écarte un peu de nous , comme étonné de cette audacieuse résolution , continue son feu , et nous crie : « Braves Fran-* » çais! amenez votre pavillon! »

* Il fat atteint de treize balles , et d’un coup de bisca’ien qui lui traversa les deux joues entre les mâchoires, sans lui briser une seule dent. Son corps devint tout noir. Le lendemain il demanda un verre

\ < » i t . * Jr>

d’eau-de-vie, que les chirurgiens, lui refusaient dans son état qu’ils croyaient désespère'. Je le lui lis donner. On le conduisit à Saint -Thomas. Un an après le combat, j’ai revu à la Guadeloupe ce pilote en bonne santé. On avait extrait toutes les balles de son corps.

T. ir.

La Liberté , criblée par plusieurs centaines de boulets , se remplissait d’eau. Je répondis au • capitaine que je n’amènerais pas , et que la corvette allait couler bas avec son pavillon ; qu’il, pouvait envoyer de notre côté ses embarcations, s’il le jugeait à propos, car nous étions hors d’état de le combattre. Son feu cessa soudain. Observant le balancement du vaisseau qui annonçait un trèsprochain péril v il fit mettre à la mer sa chaloupe et ses canots avec deux pompes , dans l’espoir de: le sauver. Précaution fort inutile.

Les Anglais étant venus à bord de la Liberté pour i’amariner , L’officier qui les commandait demanda où était le capitaine delà corvette. Je me présentai : « Lâissez-moi, »

lui dis-je , « prendre une malle. » Il sou-

scrivit à ce désir; mais, voyant trois pieds d’eau dans ma chambre, je remontai en hâte

et m’embarquai sur son canot. Déjà presque tous, mes matelots avaient joint la frégate. Le capitaine vint me recevoir sur les

DU capitaine: làndolphe. *43

passavants. Je lui présentai mes armes; il refusa de les recevoir ,, en me disant fort gracieusement que je les avais trop bien défendues pour nie les ôter des mains, et qu’il ne devait sa victoire qua des forces trèssupérieures. Il montra beaucoup de politesse , me combla d attentions, m’offrit des liqueurs que je ne pouvais accepter , ayant le cœur trop serré de ma défaite. G’ést dans ce même instant que je vis couler à fond la corvette avec le plus extrême chagrin (i).

Cet honnête marin avait une stature imposante avec un visage orné de beaux traits; il

était âgé d’environ trente ans. Il ordonna

que l’on tendît pour moi un hamac dans sa chambre, et me donna sa table. J’appris de lui-même qu’on l’appelait Mils, et sa frégate l9 Alarme ; qu’elle portait trente-deux pièces dé 3â. Ouvrant son secrétaire, il découvrit

(i) C’est aussi là que le capitaine perdit la fiîiètfe de

corail que lui avait donné le roi d’Owhère. ( Fovèz

page 37 ae ce polume. )

un tiroir rempli d’or , avec ces mots : « Capi- » taine, prenez ici ce que vous desirez ; tout » est à votre disposition. » Tant de générosité me toucha Famé ; mais je ne pus accepter ce bienfait.

Les soins obligeans de M. Mils ne se bor-

nèrent point à ma personne , il les étendit sur tous les hommes de mon équipage. Je me plais ici à publier sa belle conduite , qui tranche si fort avec celle de quelques scélérats , ses compatriotes , dont les coups , sous

la foi des traités, m'assassinèrent et me rui-

nèrent en même temps.

Le lendemain du combat , je le priai de, conduire mes blessés à Saint-Thomas , pour

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être échangés contre les soixante-dix prisonniers anglais que j’avais faits, en m’emparant

d’un corsaire de sa nation , et qui étaient

détenus à Saint-Barthélemy. « Comment, » me

j ) V * liMtj'.1 • • f

dit-il d’un air fort surpris , « vous avez fait » la capture d’un corsaire ! Ah ! je ne suis » plus étonné de votre défense. S’est-il bien i) battu ?» — « Je ne lui ai pas laissé le

v; && - > rM

JHJ CAPITAINE LANDOLPHE.

>» loisir de montrer sa valeur ; je l’ai pris » sous le fort d’Antigue. » — « Je vais me » diriger vers Saint-Thomas , j’enverrai tous les Français à terre, excepté vous, capi- » taine, et vos officiers. «

Arrivé devant cette île, j’écrivis au con-

sul français, le priant de m’adresser une demi-douzaine de portugaises à compte sur les appointements qui m’étaient dus , deux rasoirs, un petit miroir, deux chemises bleues et deux pantalons. Je reçus tous ces objets au retour de la chaloupe.

La frégate appareilla ; elle prit la route de l’île de Tortole pour y relever ses ancres qu’elle avait laissées en filant ses câbles par le bout , avec l’intention de me donner la chasse. On passa deux jours sur cette rade. Le capitaine me conduisit à terre , afin de confirmer par ma voix, au bureau de l’amirauté, la prise de la corvette la Liberté , sa submersion à la suite du combat, le nombre d’hommes qu’elle portait , ainsi que celui de ses canons et la grosseur de leur calibre.

a 46 jip.MoiRps

’Mt. *

Après cette déclaration , la frégate tendit

ses voiles pour nous transférer à la Marti-

nique : elle passa dans Je sud de l’île de Sainte-Croix que possèdent les Danois. Ayant rencontré une corvette anglaise commandée par l’un des frères du fameux navigateur Cook, le capitaine Mils me fit passer sur ce bâtiment avec mes officiers. Il me recommanda fortement auprès de son collègue, et ajouta qu’il me reverrait dans huit ou dix jours à la Martinique.

Nous fûmes reçus ensuite dans un trèsgrand navire, mouillé au centre d’une escadre composée entièrement de vaisseaux de guerre. Il y avait trois jours que j étais dans cette prison % quand un sergent tenant une baïonnette à la main, se présente à moi et me dit : «Monsieur le capitaine, par Tordre » de M. le commandant général de la Marti- ” nique , il faut ôter de votre chapeau la

ifl . ,

On nous y laissa deux jours sans nourri tare,.

» cocarde de votre nation. » Cet ordre ainsi conçu m’irrita. « Donne-moi » dis-je au sergent « ta baïonnette. » — « Qu’en voulez-vous » faire ?» — « Te la passer * au travers du » corps , si tu as l’insolence de porter la » main sur mon chapeau. »

A ces mots qui , je l’avoue , n’offraient rien de poli , le sergent courut tout effrayé porter ses plaintes à l’officier du poste. Celui-ci vient m’apprendre que l’ordre était positif de faire tomber la cocarde de tous les Français. « Vous pouvez , » répondis-je, «insérer )) dans votre rapport que je n’ôterai pas cette couleur de mon chapeau , parce que » la justice exige un*acte de réciprocité; » que les Anglais pris à la Guadeloupe ont » conservé la faculté de porter leurs épau- » lettes et leur couleur; qu’ils n’ont à ce » sujet jamais reçu la moindre insulte ; » qu’en conséquence d’une telle faveur » accordée à ces prisonniers, j’ai le droit,

* Encore an juron.

» dans la même circonstance, de la réclamer » pour moi; que, dans tous les pays du » monde , je porterai cette cocarde illus- )> trée par tant de victoires , et que je me » crois autorisé à traiter de lâche le premier » Français sur ce bord qui arrachera la )) sienne. »

- Tous les prisonniers français , au nombre de deux cents, s’écrièrent : Vivent la'cocarde et la nation française ! Les Anglais nous regardaient avec un grand étonnement; ils appréhendaient même une révolte parmi nous; c’est pourquoi le jour suivant des embarcations vinrent nous séparer. On mit huit ou dix hommes dans chacun des canots ; l’on nous dispersa sur des vaisseaux et des frégates ; mais la cocarde fut conservée.

Ainsi qu’il m’en avait prévenu, le capitaine Mils arriva sur la rade, dans la frégate ¥ Alarme. Il vint à bord du Britannia , où l’on m’avait transféré. Je n’ai jamais vu autant de politesse dans un marin : il m’accabla d’honnêtetés. « Yoilà , « me dit-il -, » plu-

» sieurs bâtiments de transport sur le point » de conduire en Angleterre les prisonniers » français. Choisissez celui qui vous convien- » dra pour y être embarqué. » Parmi les quatre navires destinés à ce voyage, je désignai F Océan; c’était le plus grand.

M. Mils me prit le lendemain à huit heures du matin dans son canot, et m’amena sur F Océan. Ayant ouvert la chambre d u capitaine, il fit réserver pou? moi la cabane la plus commode à, mon goût. « Avez-vous' » de l’argent,?) me demanda-t-il, « pour » acheter des vivres ? » — cc Je ne possède

» pas un sou. » Il forma sur-le-champ par écrit une demande de provisions pour six mois ; ce qui me donna lieu de penser que sa générosité s’étendait sur mes officiers.

Lorsque le capitaine de F Océan parcourut des yeux la longue énumération de ces vivres, il ne put retenir ses ris. Toutefois il commanda que l’on plaçât dans ma cabane un excellent matelas, une couverture non moins bonne , avec un traversin. M. Mils ,

continuant ses bienfaits , me dit que j'aurais la table du capitaine , aux soins duquel il sortait de me recommander. Puis me don-

nant une lettre qu'il adressait à un lord de l’amirauté , pour être mise à la poste dans un port d’Angleterre , il m’embrassa et me souhaita bon voyage (i).

Le jour suivant 5 les quatre navires de transport mirent à la voile avec plusieurs bâtiments de commerce. Quatre vaisseaux de 74 et deux frégates nous escortèrent. La traversée dura cinquante jours. Nous mouillâmes à Porstmouth. On nous fit descendre à terre pour entrer dans les prisons que l’on nomme fortune de guerre.

Je fus très-mal nourri , très-mal couché dans ce lieu. Des couvertures de poil de

(1) Voilà comment doivent se comporter des ennemis ge'néreux ! C’est à ces nobles traits que l’on aime à reconnaître le caractère d’une belle ame, O sainte

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