‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] : (volume 2)Chapitre 11 sur 50 · MÉMOIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE

de granit nus, qui s'élèvent s+rn#adiculairement des deux côtés à quatre-vingt-dix et cent toises , et ont quelquefois plus de hauteur. Ces énormes masses s'étendent, sans interruption sensible , sur toute la longueur du canal, qui n'est pas moindre de cinq à six milles, sur une largeur d'un mille au plus. La couleur gris foncé de ces rochers, mouillés par la pluie, qui tombait en abondance, jetait sur l'eau des masses d’ombres si noires et si compactes qu'il était impossible de signaler la présence des rochers. Dans cette hideuse solitude, ni la voix de l’homme, ni le chant des oiseaux, ni même les ébats des poissons, ne troublent l'éternel silence qui semble y régner; le rapprochement et la prodigieuse hauteur des côtes, qui resserrent et bornent la vue entre deux murailles gigantesques, les rochers qui, de toutes parts, et dans des directions diverses, menacent le navigateur, tout concourt à inspirer la tristesse et l’effroi.

Les vents d'est devenaient de plus en plus frais, et le ciel se convrait de sombres nuages. Nous donnâmes, vent arrière, et avec peu de voiles, dans le canal, mais en nous faisant précéder, à un quart de mille de distance, par le

DU CAPITAINE PÉRON. 65 canot du haut duquel un officier intelligent sondait, d'une minute à l’autre ; nous avancâmes à l'ouest nord-ouest. À cinq heures, nous étions entre deux îlots, l’un à l’est, l’autre à l’ouest, à une distance d'à peu près un mille, dans l'intérieur du canal, qui, dans cet endroit, a tout au plus un quart de mille de largeur : la sonde rapportait dix-neuf brasses, fond de vase. Ayant remarqué que la côte ouest est bordée de pointes de rochers, nous primes le parti de ranger celle de l'est, qui nous parut beaucoup plus saine. À la moitié du canal, que l'élévation des falaises rendait extrêmement sombre, l'air était aussi sonore qu'il aurait pu l'être dans un appartement construit à dessein de réfléchir la vibration des sons.

 sept heures et demie , nous aperçûmes une petiteile devant nous ; on se rapprocha de la rive gauche, et bientôt après nous entrâmes dans une très grande baie dont l'enfoncement se porte au nord, Nous continuâmes de marcher à l’ouest nord-ouest vers une ouverture qui paraissait dans cette partie, et que nous présumions devoir donner dans la mer: nous en découvrimes deux autres qui y donnent également, l’une au sud, l'autre au sud-ouest ; mais elles sont encom-

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brées d’ilots et de rochers, et paraissent longues etétroites. À onze heures, nous donnâmes dans celle sur laquelle nous avions gouverné depuis notre sortie du canal, et nous ne tardâmes pas à nous trouver au milieu de quelques petites îles et d’une multitude de rochers, dont les uns s’élevaient au-dessus du niveau de la mer, et un beaucoup plus grand nombre restaient cachés au-dessous ; nous en poursuivimes les détours avec une témérité qui ne peut s'expliquer que par la crainte où nous étions de périr, corps et biens , si nous eussions ralenti nos efforts. A midi, nous arrivâmes enfin sans accident à la pleine mer.

Nous gouvernâmes à l'ouest sud-ouest pour doubler un rocher solitaire qui nous restait au sud-ouest un quart nord-ouest. Après l'avoir dépassé, à moins d’un mille de distance au sud, nous fimes route vers l’ouest, pour doubler une île qui nous restait au sud ; nous distinguâmes dans l’ouest nord-ouest une terre isolée et élevée qui nous restait à environ douze milles de distance.

Ici se termine notre ascension au nord. La saison était trop avancée pour naviguer dans des latitudes plus élevées; les fatigues que l'é-

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DU GAPITAINE PÉRON. 67

quipage avait essuyées, le défaut de vivres que n'avait pu suppléer l’achat de quelques poissons, nous faisaient une loi de penser au retour, qui fut en effet résolu.

Le 14 août, à onze heures, le cap ouest de l’entrée de Bokerelle se montra dans le nord nord-est , dix à douze milles de distance, et les îles Foresters, à l’est sud-est, à dix-huit milles. À midi, la brume , qui se dissipa, nous laissa entrevoir les deux caps de Bokerelle, l’un par l’autre, à l’est, et les îles Foresters à l’est sudest 5° sud ; au coucher du soleil, le milieu de l'entrée de Bokerelle nous restait au nord un quartnord-est, quinze milles de distance, et les îles Foresters au sud-est, neuf à dix milles. Le 19, au jour, les îles Foresters nous restaient au sud-est un quart est 5° est; nous gouvernâmes au sud-est un quart sud, dans l'intention de les doubler. À midi, j'observai 54° 4o'; je relevai les iles Foresters au nord nord-ouest 3° ouest, huit à neuf milles de distance, et le cap Pitt, à l’est nord-est 3° nord, à vingt-quatre milles.

Dans l'intention de visiter une seconde fois le golfe de Mirze, nous suivimes le parallèle de ce cap, mais un calme nous força de pren-

dre la bordée du sud. Au coucher du soleil ,. nous étions à douze milles du cap Pitt, qui nous restait au nord-est, à quinze milles des îles Foresters, que nous relevions à l’ouest un quart nord-ouest, quatre à cinq milles de distance des plus proches terres. Le 16, à huit heures et demie, nous avions le cap Pitt au nord, À trois milles de distance , et à neuf nous étions dans le golfe.

À onze heures, nous eûmes la vue d’un village situé dans un enfoncement, à environ six milles au nord du cap Pitt, au-devant duquel on découvrait une plage de sable. Aucune pirogue ne se montra; je pensai que ce pouvait être le village de Tatascou. À midi, j'observai 54° 46’ de latitude, et relevai le cap Pitt au sud, quatre milles de distance, et l'extrémité sud c’une île peu distante à l’ouc:: du cap Stéphens, qui était la terre la plus en vue, à l’ouest nord-est, à vingt-un milles.

Nous louvoyâmes pour approcher de cette petite baie qui nous paraissait sûre, poussant nos bordées jusqu’à une portée de fusil de terre; mais ne trouvant pas de fond avec une ligne de soixante brasses, à six heures nous primes le

large.

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DU GAPITAINE PÉRON. 69 Deux pirogues nous atteignirentà sept heures ; les Indiens qui les montaient ne nous don-

S nèrent aucun renseignement sur le village dont rt ils sortaient ni sur celui qu'on leur montrait € dans l'enfoncement.

es À huit heures du soir, nous jetâmes l'ancre, 1, par vingt-trois brasses, à une encablure plus au 18 nord que celle dont nous étions partis deux

heures auparavant. Je relevai l'entrée de la baie I | de Mirze à l’est nord-est, trois à quatre milles ix de distance; les îles et les rochers qui se trouel vent en dedans et au nord du cap Pitt, au sud- | i- ouest, deux milles de distance ; l’entrée de Ta- E. rit tascou, ouest un quart sud-ouest; et une autre rai ouverture où se trouve probablement un village au qu'on nous avait précédemment désigné sous le té nom de Tate-hy, à l'ouest, à un mille de disré tance, et à six ou sept du cap Pitt.

est Le lendemain, je reconnus la baie de Tate-

hy; son entrée n'a pas plus d’un demi-quart de tte mille d'ouverture ; elle est un peu plus large en nt dedans, et peut avoir au milieu au moins un | re; mille et demi d’étendue; entre les deux pointes de d'entrée, la sonde rapporta treize, douze et onze |

le brasses, qui diminuèërent, en avançant, de onze |

à dix. neuf, huit, sept et six. En dedans de

la pointe sud d’entrée, dans un enfoncement, est une excellente aiguade. La direction de cette baie est ouest sud-ouest ; lle n'est ouverte qu'au vent d'est ; les côtes extrémement boisées qui la bordent sont formées par des montagnes élevées, dont l’inclinaison n'excède pas 45° de la base au sommet.

Nous mouillâmes dans cette baie, à deux heures de l’après-midi, par sept brasses et denie, fond de vase , à une encablure de la côte du sud, la pointe d'entrée de ce côté à l’est 5° sud ; celle du nord, qui est formée par un rocher toujours découvert, est nord-est, 5° nord; le fond de la baie, ouest un qu‘"t sud-ouest ; le cap sud de la partie orientale de la baie de Mirze ne restant à l'est nord-est, à quatre milles de distance; et la pointe sud de l’île, qui est à l’ouest du cap Stéphens, à l’est nord-est 5° est, à vingtquatre à vingt-cinq milles.

À quatre heures, plusieurs grandes pirogues arrivèrent à l’entrée de la baie; leur marche, eu avançant vers nous, fut trés lente, et même, à une certaine distance, elles s’arrêtèrent tout court. Nous cherchâmes à rassurer les Indiens par des signes de bienveillance; pendant dix minutes, ils restèrent immobiles et silencieux.

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DU CAPITAINE PÉRON. 71 Une des pirogues fit enfin un mouvement vers nous: parmi les hommes qui la montaient, était un des chefs du pays, nommé Skaye, qui nous observait, un coude appuyé sur le bord de la pirogue, la tête senchée et soutenue par ses mains, dont en même temps ilse cachait la moitié du visage. Il nous aborda, et, nous montrant ses peaux de loutre, il demanda en échange des fusils et de la poudre. Nos divers articles ne le tentèrent pas; cependant il monta sur le pont, qu’il parcourut dans tous les sens, examinant avec une extrême attention tout ce qui frappait ses regards. Nos opérations terminées, il rentra dans sa pirogue, et nous assura que si nous voulions séjourner quelques jours dans la baie, il préviendrait de notre arrivée les chefs de Squil-gui-dy, Kao, Eltazy ct Koma. Le lendemain , à huit heures et demie, Skaye revint à bord; il nous dit que les tribus dont il nous avait parlé la veille, ainsi que celles de Tatascou, Tate-hy, et autres villages voisins, s'étaient enfoncées dans l’intérieur des terres, pour aller à la pêche du saumon.

Le 20, à huit heures, nous appareillâmes avec l'intention de nous arrêter auprès du village d'Takas. où les Indiens nous avaient dit, à

uotre premier passage, que nous lrouverions beaucoup de pelleteries. Nous gouvernimes à l'est un quart nord-est 5° est, pour doubler la pointe ou cap sud de la baie de Mirze. Après avoir doublé plusieurs rochers qui entourent la pointe de Mirze, nous gouvernâmes au nord , vis-à-vis le village d'Iakas, situé au fond de la baie. Nous étions dès lors abrités par la chaîne de montagnes élevées qui, partant du cap Mirze, se prolonge fort avant dans le nord. Nous ne tardâmes point à voir s'élever une colonne de fumée dans le nord nordouest, à environ douze milles de distance. À cinq heures, nous n'étions qu’à un demi-mille de la côte ouest de 1x baie ; mais, ne trouvant pas de fond avec une ligne de soixantedix brasses, nous reprimes le large. Le 21, nous laissimes tomber l'ancre à l’est sud-est de deux petites îles dont nous n'’étions tout au plus qu’à un quart de mille de distance ; nous nous trouvions à deux milles et demi en dedans de plusieurs rochers qui s'étendent de l’une à l’autre pointe d'entrée de la baie, mais assez éloignés les uns des autres pour laisser entre eux des passages faciles. À huit heures , nous louvoyämes pour remonter au nord vers

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DU CAPITAINE PÉRO N. 99 l'endroit où, la veille au soir, nous avions aperçu la colonne de fumée ; mais ayant fait peu de progrès, nous retournâmes à notre mouillage.

Dans une ouverture assez large à l’ouest des deux petites îles, je trouvai partout un fond de roche par dix, neuf et huit brasses; l’entrée en avait donné treize, dix-huit, quinze, vingt et vingt-deux. Je ne vis point la fin de cette ouverture , qui court à l’ouest, et je la regardai comme un canal de séparation entre les deux îles.

Le 25, à huit heures, après différentes bordées entre la baie et l'ile de la reine Charlotte, nous prolongeâmes la côte à l’est sud-est. à trois milles de distance ; nous y découvrions plusieurs enfoncements, mais aucun indice ne nous fit croire qu'il y eût des habitants. À trois heures, nous nous trouvâmes par le travers de la baie que j'avais sondée le 51 juillet précédent : nous approchâmes des nappes de goémons qui en occupent une partie, mais la vue de quelques pointes de rochers nous engagea à prendre le large. À quatre heures.

nous laissâmes arriver à l’est un quart nordest 5° nord, pour la pointe Rose. la plus

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74 MÉMOIRES orientale de l'ile. A huit heures, la relevant à l'ouest, trois milles de distance, nous eûmes fond par cinq brasses; on gouverna ensuite au sud-est un quart est, avec l'intention de s’arrêter le lendemain au village de Skiet-Kis. En effet, le 24, à huit heures, ce village nous restait au sud , douze ou quinze milles de distance. À neuf heures, nous eûmes connaissance d’un rocher d'autant plus dangereux qu'il ne marque pas à la mer haute : il gît directement quinze milles au nord de l’île la plus reculée au fond de la baie, et à laquelle j'ai donné , à cause de sa forme, le nom d’ile Ronde, et à trois milles de la côte ouest de la baie : à l'est du navire, la sonde ne rapportait que deux brasses. La passe que nouschoisimes rapportait de trois à trois brasses et un quart ; cette profondeur augmenta tout-à-coup à vingt brasses, dès que nous eûmes franchi la barre qui s'étend d’une pointe à l’autre de l'entrée de la baie. A midi, nous vinmes mouiller par vingt brasses. fond de vase, entre les deux îles situées en face du village de Skiet-Kis.

Ce jour et le lendemain, nous reçümes la visite de plusieurs pirogues ; il est remarquable qu'elles ne portaient aucun des Indiens

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DU CAPITAINE PÉRON. 79 que nous avions vus à notre premier passage.

Cette circonstance paraîtra peu importante en elle-même; elle contribue toutefois à m’affermir dans cette idée, que l'ile de la reine Charlotte est plus peuplée qu'on ne croit; elle me donne ici l’occasion de rappeler ce que j'ai déjà dit , que toutes les terres qui présentent l'apparence de côtes , depuis le détroit de Juan de Fuca jusqu’à l'entrée de Bokerelle, espace d'environ cent quatre-vingt-dix lieues de longueur, sont un vaste archipel que coupe une multitude de canaux ; que la masse entière de ce que nous nommons l’île de la reine Charlotte se compose d’un groupe d'îles, étroitement serrées les unes contre les autres. Le prolongement sans fin des canaux, au milieu des hachures de terres, est une preuve qui vient à l'appui de mon assertion; l'instabilité et la rapidité des courants en est une autre non moins positive. Dans mon système, les collines et même les montagnes qu'on aperçoit en prolongeant le rivage du côté de l’est n’appartiennent pas au continent , mais aux terrains insulaires que baigne l'Océan.

L'existence de ces canaux établit entre les indigènes des communications simples. et

journalières ; nous avons déjà vu que la nouvelle des événements qui les intéressaient les uns et les autres se propageait en peu de temps et à de grandes distances. La présence d’autres individus sur le même point «ù peu de temps auparavant nous avions passé démontre la facilité des relations ; c’est un fait qu'on n'observerait pas ou qui serait bien rare sur les plages d'un continent.

Nos échanges eurent lieu avec ordre et loyauté, ct de part et d'autre nous n'eûmes aucune plainte à former.

Au moment où nous faisions nos préparatifs de départ, j'aperçus une pirogue qui s'était avancée jusque sous le beaupré; elle était montée par une femme et trois jeunes Indiens qui regardaient avec beaucoup d'attention le câble rentrant par l'écubier : je leur fis signe d’accoster et de nous aider à le hisser plus promptement; ils obéirent de suite à mon invitation, et, croyant nous être utiles, ils embrassèrent le câble et cherchèrent à le soulever, mais au premier effort leur faible nacelle s'enfonça sous eux ; ils reconnurent l'inutilité et même le danger de leur zèle. Au lieu d'avoir quelque ressentiment de la petite perfidie que jeleur avais

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faite, ils se mirent à rire, et me témoignerent, par des gestes énergiques, leur regret de ne pouvoir me rendre service ; je leur répondis, de mon côté, par des signes d’amitié, et je les remerciai de leur complaisance. Ils accostèrent de nouveau, et l'un d’eux jeta à mes pieds une queue de loutre : je ne voulus pas être vaincu en générosité; n'ayant sur moi que mon couteau, je le leur présenlai; mais, sur l’injonction de la mère, la pirogue s'éloigna rapidement, se dirigeant vers la côte.

Quelques instants après, la même pirogue fut apcrçue, revenant du village; elle s'arrêta à une certaine distance ; aussitôt que je me fus montré sur le pont, elle s'approcha du navire: la femme était accompagnée de ses trois compagnons; elle me montra, ainsi que les jeunes Indiens, une très belle peau de loutre, et me fit entendre qu’elle était pour moi, etqu’on me priait de l’accepter. J'avoue que je fus attendri d'un procédé aussi délicat; je crus me tirer d'affaire, en offrant de payer la peau de loutre, à la manière accoutumée ; mes instances furent vaines; leurs signes , leurs cris, tout m'annoncait un présent purement gratuit, Les offi-

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ciers du vaisseau me pressèrent de céder, et j'acceptai la peau de loutre.

Dans un chapitre précédent, j'ai examiné les causes d’irritation qui se manifestent trop souvent entre les indiens et les navigateurs. Le fait que je rapporte vient à l'appui de mon opinion, que la violence aura été employée quelquefois à l'égard des peuplades du nord ; qu’on aura voulu leur enlever par force ou par surprise les objets qu'ils apportaient en échange, et que le souvenir de ces artes injustes à provoqué des représailles contre les étrangers qui ont succédé aux auteurs de ces délits. Parmi les Indiens, il est quelques peuplades qui ont un caractère prononcé de perfidie et de férocité, conséquence nécessaire de leur ignorance et de l’état de barbarie où ils sont réduits ; ilen est beaucoup d’autres dont les mœurs sont douces et les intentions bienveillantes. Plus d’une fois je me suis trouvé à terre entouré d’une foule d’Indiens ; j'étais sans armes, sans aucun moyen de résistance, et jamais ils n’ont abusé de ma situation. Je dois dire que ma conduite à leur égard a toujours été circonspecte et amicale ; j'ai mis dans mes relations avec eux de la droiture et de la loyauté. Ma

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DU CAPITAINE lÉRON. 79

conviction est qu'avec un système uniforme de douceur et d'équité, les navigateurs apaiseraient les inimitiés et ramèneraient les esprits des Indiens, qui peut-être ont plus de bon sens et de perspicacité qu’on ne l’imagine.

Le 26, à neuf heures du matin, nous avions dépassé le banc de sable par trois brasses; cette profondeur augmente insensiblement à mesure qu'on s’en éloigne. Nous gouvernâmes à l’est un quart nord-est pour nous mettre en dehors des rochers qui s'étendent au large de la pointe sud de la baie. À onze heures, nous nous dirigeâmes au sud-est un quart sud, sur la pointe nord de Cami-Cha-Ouar. À midi, elle se montrait devant nous à treize ou quatorze milles de distance ; à sept heures, nous étions à deux milles de ce point, que nous relevions au sud sud-ouest, etnous mouillâmes

par treize brasses. Le rocher qui se trouve à

l’est de la pointe nous restait au sud, deux milles de distance, et la pointe sud de Skiet-Kis, au nord-ouest un quart nord.

Le 27, à neuf heures, relevant au sud, à un demi-mille de distance, le village de Skat-Cou- Lana, et le rocher à l'est de la pointe nord de Cami-Cha-Ouar, au nord nord-est, deux

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milles de distance, nous laissâmes tomber l'ancre, par un fond de vingt brasses.

Une pirogue partit du village, montée par huit Indiens robustes et absolument nus. À une certaine distance, ils suspendirent leur marche, et nous examinérent avee attention; ils firent ensuite, à plusieurs reprises et silencieusement, le tour du navire; ils s’arrêtérent enfin, et l’un d’eux nous demanda, d’un ton farouche, si nous venions pour traiter avec eux : sur notre réponse affirmative, ils rebroussérent chemin, sans faire aucun signe, sans dire une seule parole. Après leur rentrée au village, deux nouvelles pirogues se dirigèrent vers nous, mais au même instant le vent nous força d'appareiller.

Notre extrême rapprochement de la côte, des ilots et des rochers qui s'étendent au large, rendaient notre situation tres inquiétante ; à l’aide d’habiles manœuvres, nous eûmes le bonheur de doubler le dernier rocher, ou, pour mieux dire, le plus éloigné à l’est de la pointede Skat-Cou-Lana.

À six heures, nous revinmes prendre mouillage en dedans de la pointe nord de la baie, sur un fond de dix-huit brasses : cette

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pointe nous restait à l’est sud-est, demi-mille de distance, et la pointe du sud , ou de Skat- Cou-Lana, au sud-est, quatre milles de distance.

Dans la soirée , quatre pirogues nous accostèrent ; parmi les hommes qui les montaient, je reconnus plusieurs habitants du village de Skat-Cou-Lana. Ils agirent à notre égard comme s’il ne s'était rien passé entre eux et nous; ils ne témoignerent ni crainte, ni repentir, ni inquiétude : il y avait de l'audace dans leur fait, de venir se livrer eux-mêmes à notre vengeance ; de notre côté, nous feignimes de ne les avoir jamais vus.

Le 28 , les échanges continuërent. Dans la matinée du 29, accompagné de six hommes bien armés, je descendis au rivage , et je visitai la tombe du matelot dont nous avions eu à déplorer la perte. Ce simple monument de nos regrets avait été respecté par les insulaires. Je voulus m'avancer dans l'intérieur du pays, mais la rencontre d’un squelette humain dont la tête avait été enlevée et qui gisait étendu sur l’herbe, et les souvenirs que me rappelait cette odieuse contrée, me firent changer de résolution ; je retournai au navire.

Le 50, aucune pirogue ne vint à nous. Le ll, 6

vent s'étant fixé à l'ouest , nous appareillâmes ; mais les courants d’èbe sur la pointe du sud de l’anse, près de laquelle nous nous étions placés pour nous mettre à l’abri des vents , nous forcèrent à mouiller de nouveau. Tout occupés que nous étions à nos manœuvres, nous observâmes que plus de cent Indiens s'étaient rendus, par différents détours, dans les bois voisins, et qu'ils épiaient tousnos mouvements, sans doute avec le projet de nous attaquer, si le vaisseau avait le malheur d’échouer sur la côte.

Le 51, à cinq heures du matin, nous fimes voile , le cap au sud-est un quart est, pour sortir de l’anse et de la baie. À deux milles en dehors, cinq grosses pirogues, marchant à force de rames vers le nord , passèrent devant nous : elles ne portaient que des armes ; peut-être allaient-elles en expédition contre quelques malheureuses tribus. *

À midi, le milieu de l'entrée de Cami-Cha- Ouar nous restait à l’ouest nord-ouest, cinq milles de distance. Les vents légers nous réduisirent à la nécessité de nous faire touer par le canot pour doubler les îles et rochers qui sont à l’est de la pointe de Skat-Cou-Lana; à

trois heures, nous étions parvenus à les éviter.

Le 1° septembre, au lever du soleil, le village de Hugas nous restait au sud sud-est 5° sud , douze à quinze milles de distance, et les plus proches terres à huit ou neuf milles. À dix heures, des Indiens nous accostèrent, et nous vendirent quatre superbes turbots qu'ils venaient de prendre en un endroit où Ja sonde donna soixante brasses.

Le 2, la brume ne nous permit de voir la terre qu'à cinq heures du soir : la partie en vue était la pointe nord de Hugas, qui nous restait au sud sud-ouest, environ six milles de distance. Le 5, la brume ayant continué, nous n’entrevimes la terre qu'à neuf heures, au sud-ouest un quart ouest, environ neuf milles de distance. À onze heures, nous relevâmesle village de Hugas dans le sud sud-ouest, à quinze milles de distance. La mauvaise apparence du temps nous engagea à fuir la côte; au large, nous relevâmes la pointe sud. de ce havre au sud, à six milles, et la pointe de l'ile qui est au nord-ouest du village, à l’ouest un quart sud-ouest, même distance. Le 4, à six heures, nous relevâmes la pointe sud de

Hugas, depuis le nord-ouest un quart nord, 6,

à vingt-quatre milles, jusqu’au sud-est un quart sud , dix-huit milles de distance. Le temps s'étant remis au beau, nous laissâmes arriver au sud un quart sud-est; et, à onze heures, nous laissimes tomber l'ancre à peu près dans le lieu de notre station précédente. Aucune pirogue ne se présenta.

Le 5, quelques naturels nous firent visite ; ils comprirent notre surprise de ne pas les voir paraître en plus grand nombre, et nous expliquérent que la plus grande partie des habitants s'étaient retirés dans l’intérieur des terres. Nous fûmes réduits à des conjectures sur la cause de cette retraite ; il faut l’attribuer à la rigueur de l'hiver qui déjà commençait à se faire sentir, ou à la pêche des saumons qui, à cette époque , remontent en foule dans les canaux de cette côte.

Dans l’après-midi, cinq à six autres pirogues nous appoitèrent du poisson frais, et des baies assez ressemblantes à nos groseilles de la grosse espèce. Le 6, quelques Indiens nous vendirent sbixante turbots pesant de vingt à soixante livres. Le 7 et le 8 n'offrirent rien de remarquable. Le 9, à neuf heures, nous étions hors de la baie, gouvernant, avec grands frais, au end-est un auartests; à midi, nous relevâmes

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DU GAPITAINE PÉRON. 85 la grande île du milieu de Skil-Ca-Nance au sud sud-ouest, neuf milles de distance. À deux heures nous dirigeâmes notre marche vers ce dernier village, qui est situé au fond de l'anse ; mais le vent ne nous ayant pas permis d'arriver, nous reprimes le large. Au coucher du soleil, la pointe sud de Hugas restait nord-ouest, à dix-huit milles ; le village de Skil-Ca-Nance, sud-ouest un quart sud, à six milles, et l’île en dehors de la pointe est de la baie, au sudest un quart sud, aussi à six milles. Le 10, nous donnâmes dans la baie : trois pirogues passèrent très près du bâtiment, mais sans s'arrêter. Le vent et le courant nous empêchèrent d'attraper le mouillage ; nous laissâmes arriver, dans l'espoir qu'avant la nuit nous pourrions nous rendre à la baie de Cauyers, située à huit ou dix milles plus au sud, et que nous n'avions pu visiter en montant au nord.

in sortant de la baie où nous étions, nous gouvernâmes au sud-est un quart est. À midi, nous avions par notre travers de gros rochers à sec qui se trouvent entre les deux baies de Skil-Ca-Nance et de Cauyers. à une distance d’une portée de pistolet de celui qui est le plus au large; le fond cependant ne se trouva pas

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par trente brasses : on continua de serrer le { plus possible la côte, tenant le cap au sud {}! sud-ouest. À quatre heures , étant parvenus par | le travers de la baie, nous fûmes accostés par | des Indiens qui nous dirent qu’il ne restait j.! pas un seul habitant au village de Cauvyers. D'après ce rapport, nous laissâmes arriver à

l'est un quart sud-est.

Il était temps de nous éloigner de l’île de la reine Charlotte, où nous avions éprouvé tant de fatigues et de dangers.

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