‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] : (volume 2)Chapitre 27 sur 50 · LEUR · texte numérisé non relu

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flottille qui nous apportait les tributs d’une nature prodigue. L’audacieux insulaire s’avançait vers nous jusqu’à quatre lieues en mer; les flots irrités, les tempêtes ne l’effrayaient pas dans sa course aventureuse : il semblait. de sa frêle nacelle, défier le péril.

Le pont du vaisseau n’était point assez vaste pour contenir les bananes, les giraumons, les patates, les fruits à pain , que nous livrait une main libérale. Quelques morceaux de fer, des couteaux, des ciseaux, des limes, des scies , petiteset grandes , des haches , des vrilles, des clous, des aiguilles, étaient, aux yeux des insulaires , plus précieux que l'or. Les animaux n'étaient point à un taux plus élevé; dix cochons, de cent cinquante livres chacun, nous furent donnés pour un fusil de munition et quelques balles.

Les productions de la terre ne sont pas l’unique richesse des habitants d'Owhyhée; l’industrie a aussi ses articles d'échange, tels que des massues, des hamecons de nacre, des manteaux tissus de plumes d’un rouge éclatant, des étoffes , des tresses, des cordages , des paniers en osier dont ôn se sert en guise d’oreillers , des nattes d’un tissu très délicat, et qui

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surpasse en perfection tout ce que j'avais vu à Madagascar, 2t même aux îles des Amis. Des perles d’une belle grosseur nous furent aussi données aux mêmes conditions que le reste.

Les naturels de cet archipel sont en général d'une beauté remarquable; ils sont robustes et alertes ; leur physionomie est douce et pleine d'expression; leur taille élevée surpasse celle des Européens; toutefois ils sont moins grands que les habitants des îles des Amis, mais leur caractère est plus gai, plus loyal et plus communicatif. Ils étaient tous les jours au milieu de nous, et nous au milieu d’eux : aucun acte, aucun geste ne provoquérent notre défiance ; de leur côté, ils traitèrent avec nous avec la même sécurité que si nous eussions été leurs compatriotes. À l'heure de la retraite, lorsque la nuit approchait, quelques uns nous demandaient comme une faveur de rester à notre bord et d'y passer la nuit : cette complaisance de notre part n'eut jamais aucune suite fâcheuse.

La franchise et l’affabilité ne sont pas, dans ces insulaires , des vertus de circonstance ou de calcul; ils agissent les uns envers les autres avec douceur et bonne foi. et dans toutes les

occasions, dans les divers rapports qu'ils ont avec les étrangers, jamais ils ne démentent cet heureux caractère.

S'ils trouvent l’occasion de rendre service, de témoigner leur obligeance, ils la saisissent avec empressement : il semble que ce soit un plaisir qu'on leur procure. Nous devions envoyer le canot avec quelques futailles pour faire de l’eau; des insulaires, qui montaient une double pirogue, nous demandèrent avec instance de les charger de ce soin : nous hésitâmes un peu, redoutant la tentation qu'ils pourraient avoir de s'emparer des cercles de fer ; mais leurs prières furent si pressantes qu'il fallut céder : ils firent trois voyages, et nous rendirent nos futailles intactes.

L’hospitalité , ce droit si sacré que l’Europe, qui se dit la terre classique de la civilisation , a tant de fois méconnu, s’est réfugiée chez ces hommes que nous qualifions dédaigneusement du nom de sauvages.

Plusieurs Anglais, des Américains, des Espagnols, au nombre de vingt-sept, vivaient paisiblement à Owhyhée et dans les autres iles. L'un d'eux me raconta qu'il avait quitté l'état de matelot. fatigué d’une vie errante et

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DU CAPITAINE PÉRON. 191 périlleuse. Il était descendu sur cette terre, qui l'avait adopté; sans fatigue, ct presque sans travail, il s'était fait une existence douce et agréable. Si les récoltes viennent à manquer, me dit-il , les fruits des arbres et les racines succulentes de plusieurs plantes suffisent pour nous mettre à l'abri de la disette. Les habitants étaient, pour ses compagnons et pour lui, autant de frères : en respectant leurs usages , leurs mœurs, ils avaient l’assurance de n’être gênés en rien; il y avait entre les nouveaux venus et les naturels une heureuse réciprocité de tolérance et de bons procédés.

La plupart des étrangers sont mariés ; ils ont des enfants, et tous m'ont parlé de leur situation actuelle avec enthousiasme. A quelques uns d’eux je parlai de patrie; je leur rappelai les lieux qui les avaient vus naître; je cherchai à faire vibrer les fibres de leur cœur à des souvenirs si doux, mais ils restèrent froids et indifférents ; en réponse aux paroles de sentiment qui m'échappaient, un Anglais parodia d’une manière burlesque ces mots si connus : ubi bene, ibt patria.

On s’imagine bien que des hommes qui renoncent à leur pays, qu'aucun lien n’attache

plus à leur famille, à leurs amis, ne sont pas l'élite des citoyens de l’Europe : une rencontre imprévue me ferait croire que cette idée n’est pas sans fondement. Parmi les réfugiés volontaires je reconnus deux individus que le lecteur n'a peut-être pas oubliés , les conspirateurs de l'île d'Amsterdam, Cook et Godwin. Ils étaient venus à notre bord , mêlés avec les naturels; à mon aspect, ils s’enfuirent épouvantés, et retournèrent à la côte. Puisse le ciel leur pardonner ainsi que je leur pardonne !

Le capitaine Barba, qui à Port-Jackson m'avait annoncé la saisie de l’Émilie, avait fait naufrage sur un des écueils qui bordent l'ile de Wohoo. Une partie de son équipage et sa cargaison avaient été sauvés : dans son malheur , secours de tout genre et protection lui avaient été généreusement accordés. Les naturels s'étaient empressés de venir à son aide ; ils avaient recueilli les débris du naufrage. Le capitaine Barba était resté parmi eux; dans son isolement , lorsqu'il n’avait aucun moyen de résistance, ses marchandises avaient été respectées.

Il en est à Owhyhée comme en France, comme dans tous les pays : les habitants ne

DU CAPITAINE PÉRON. 195 sont pas satisfaits de leur sort. Enfants ingrats de la nature, ils dédaignent le riche héritage qu'elle leur à légué; des biens qui leur sont inconnus ont des charmes pour eux que n'ont point des biens plus réels, et qui sont sous leurs yeux ; ils jettent au-delà des mers des regards inquiets ; ils aspirent à franchir le vaste espace qui les sépare d’un autre monde : presque tous nous demandaient à être admis parmi nous, et ce ne fut pas sans peine que nous leur fimes comprendre et agréer nos refus.

Ainsi qu’à Annamouka, la garde-robe des insulaires desîles Sandwich, se réduit à une pièce d'étoffe de leur fabrique, dont ils s’enveloppent depuis les épaules jusqu'aux talons, lorsqu'ils ont à se défendre contre l’intempérie des saisons ; si le temps est doux, ils la replient avec grâce autour de leur ceinture.

Les femmes coupent leurs cheveux un peu plus longs par-devant que par-derrière , à peu près à la Titus; les hommes les tiennent très ras des deux côtés de la tête, mais sur le milieu , depuis le front jusqu’à la nurue du cou, s'élève, en forme de casque, une bande de cheveux assez longs, et de quatre à cinq pouces de largeur : cette coiffure ne leur sied pas mal.

154 MÉMOIRES et même elle leur donne un air martial (à).

L'art de la natation est pour les deux sexes

(1) Les femmes des îles Sandwich sont belles et bien faites. Leur habiliement consiste en dix pièces d’étoffes du pays, longues de trois aunes et larges de trois pieds, dont elles s’enveloppent le corps et qui leur descendent jusqu’à mi-jambe. L’étoffe qu’elles mettent par-dessus est ornée de très jolis dessins et ressemble à du calicot imprimé. Elles mettent par-dessus tout cela une pièce d’étoffe d'environ trois aunes de long et autant de large, qui est ou noire ou blanche, ou ornée de différents dessins. Elles suspendent à leur cou un petit miroir et une pipe ; c’est la partie la plus essentielle de la toilette. Elles portent aussi un crochet d'ivoire qu’elles nomment palura , et qu’elles attachent à leur cou avec des tresses des cheveux de leurs amis. Quelques unes por- | tent les cheveux longs ; d’autres les tiennent courts, 1 les relèvent par-devant et les saupoudrent de chaux. Elles aiment beaucoup les chemises blanches et les | mouchoirs de soie noire.

à: Les hommes portent une bande d’étoffe très forte , qui passe entre les cuisses et fait le tour des reins. Comme les femmes, ils se couvrent les épaules d’une pièce: d’étoffe. Dans de certaines occasions solennelles, ils portent un bonnet et un manteau de plumes, qui leur donnent un air tout-à-fait imposant. En hiver, ils

se vêtissent de nattes très bien peintes et bordées. ( Voyage de M. de Kotzebuc. )

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la branche la plus importante de l'éducation. Tous les matins des troupes d'enfants de huit à douze ans se livrent à cet exercice dans les endroits de la côte où le ressac a le plus de violence. Aidés d'une planche qu'ils poussent en avant, ils s'élancent sur le sommet des vagues , au moment où elles se brisent contre les rochers ; ils en suivent les ondulations, et reprennent le chemin de la mer, pour revenir au rivage.

Lorsque la mer est agitée, les pirogues ne résistent qu'avec peine à la fureur des flots; on dirait que les vagues écumeuses qui les couvrent vont les entraîner dans l’abime. Les insulaires sautent à la mer; ils nagent autour de leur pirogue , les uns à la poupe, les autres à la proue ; ils la soulèvent tour à tour aux deux extrémités , et, la repoussant par saccade , ils lui communiquent un mouvement si brusque de l'avant à l'arrière , que l’eau jaillit au loin : lorsque la pirogue est à sec, chacun remonte lestement à sa place, et les voilà pagayant vers le rivage comme s’il ne leur était rien arrivé.

Les pirogues ont vingt à vingt-cinq pieds de longueur, sur dix-huit pouces de largeur et douze à quinze de profondeur. Ainsi qu'aux

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pirogues des îles des Amis, les deux extrémités sont plus ou moins relevées. Il est aisé de juger, d’après de telles proportions, qu'elles ne peuvent conserver leur aplomb sans le secours du balancier ; celles qui sont accouplées, et que , par cette raison, on appelle doubles, peuvent s'en passer.

Pour affronter l'océan, sans autres secours que celui d’aussi frêles embarcations , il faut aux insulaires un courage plus qu'humain , ou du moins une grande habitude de lutter avec le terrible élément qui les environne. On serait tenté de croire qu'ils ont quelque chose de commun avec les amphibies; je les ai vus plonger sous l’eau, et rester fort long-temps sans avoir besoin de respirer l'air extérieur.

Un bâtiment avait été obligé de laisser une ancre dans la baie, à la profondeur de vingt brasses; une masse de fer aussi considérable était une puissante amorce pour les naturels. Quelques uns se jettent à l'eau; ils dégagent l'ancre des rochers où elle est accrochée, et la roulent surle fond de la mer jusqu’à la grève, avec autant d'aisance que s'ils eussent été à pied sec. Dans le long intervalle de temps qu'avait exigé une opération aussi diflicile, ils ne

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DU CAPITAINE PÉRON. 157 s'étaient montrés que rarement à la surface de l'eau, et avaient disparu avec la rapidité de l'éclair.

Les femmes ne le cèdent pas aux hommes en adresse et en vigueur; à trois quarts de lieue en mer, et au milieu des ténèbres, elles atteignaient le aavire en nageant, et le lendemain, avant que le jour eût reparu , elles nageaient de nouveau vers la côte ; les requins les accompagnaient dans ce long trajet; ce sinistre cortége ne leseffrayait pas.

Ainsi que nous l’avons dit, la civilisation et les arts ont fait quelques progrès parmi les habitants desîles Sandwich ; l'intelligence et l’énergie dont ils sont doués leur en présage de plus grands encore: si le goût du travail féconde un sol que la providence à comblé de tous ses dons, cette contrée est appelée à prendre rang parmi les nations les plus florissantes. Les diverses branches d’épicerie y trouveraient un climat qui leur convient ; cette culture offrirait au commerce des chances avantageuses, et assurerait aux naturels des relations plus fréquentes (1).

(1) Les îles Sandwich sont au nombre de treize ;

Le 14 décembre, pendant notre séjour dans les parages d'Owhyhée,un grand mouvement se fitentendre sur la côte septentrionale du fond de la baie, où se trouve un village qu'un épais bosquet de cocotiers sépare de la mer ; c'était le roi Tamaahmaah qui se préparait à nous faire une visite. Des cris de joie, expression spontanée

elles ont été découvertes par Cook, en 1#78; on évalue leurs superficies réunies à environ deux mille lieues carrées, et leur population à quatre cent mille habitants. La plupart de ces îles sont montagneuses ; elles paraissent arides et offrent des indices d’une origine volcanique. Le sol, quoique fertile en beaucoup d’endroits, ne présente pas cependant aux regards une végétation aussi belle qu’à Otahiti, mais l’industrie des habitants supplée à ce que la nature leur a refusé, et on remarque partout une culture très soignée. Elles produisent l'arbre à pain, l'arbre à papier, la canne à sucre qui y atteint de grandes dimensions ; des yams, des plantains , des arbres à épices, du pisang, du bois de sandal , des bananes, des noix de caco , des mûres, des patates douces, des melons, des châtaignes , du maïs, du tabac, et surtout de la racine de taro , la principale nourriture des habitants.

Avant l’arrivée des Européens , on n’y connaissait d’autres quadrupèdes que des chiens, des rats, des cochons, des lapins; on y trouvait aussi de la volaille. I y à aujourd’hui du bétail, des chevaux , des moutons ,

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de l'amour de ses sujets, l’accompagnaient sur son passage, Au lever du soleil, sa majesté owhyhienne s'embarqua sur une pirogue qu'entouraient plus de soixante autres, et se dirigea vers le navire.

Tamaahmaah était un des plus beaux hommes que j'eusse vus; sa taille de cinq pieds

des chèvres, etc. Les oiseaux y sont nombreux et très beaux, mais les espèces ne sont pas multipliées,

Les habitants sont en général au-dessus de la taille commune et très forts. Ils marchent avec grâce, courent avec beaucoup de vitesse, et sont très susceptibles de résister à la fatigue. Les deux sexes ont, en général, l'abord franc et ouvert, mais les femmes ont, de plus que les hommes, beaucoup de sensibilité et de douceur dans le regard.

Le climat de ces îles diffère peu de celui des Antilles, qui se trouvent sous la même latitude, mais du côté opposé du nouvel hémisphire. Toutelois elles ont un avantage sur ces dernières, c'est d’être exemptes des terribles ouragans qui les ravagent si fréquemment.

L'agriculture , la pêche et la chasse, la construction d’embarcations , la fabrication de différentes étoffes avec lécorce de mûrier, celle des nattes de toutes les dimensions et de toutes les nuances, de filets , d’ustensiles de chasse, etc. , forment la principale occupation des basses classes,

Ces insulaires fréquentent la côte nord-ouest de l'A-

six pouces avait les plus heureuses proportions ; sur son visage respirait une mâle fierté que tempérait la douceur; ses manières étaient nobles et faciles. On comparait le prince Tamaahmaah à un Apollon ; uu des Européens dit qu'il avait la force et la valeur de ce dieu. Il était vêtu d’un drap bleu d’Angleterre , retombant des épaules jusqu'aux talons; il avait, ainsi que les autres Indiens, la tête, les bras, les jambes et les pieds nus.

mérique, où ils portent des approvisionnements de bouche, qu’ils échangent contre des peaux de loutres. Ils expédient celles-ci en Chine, où elles sont fort recherchées , ainsi que leur bois de sandal et leur nacre de perle.

La population est divisée en quatre classes : les prètres, les nobles , la caste moyenne qui est la plus nombreuse, et une quatrième qui est très méprisée et qui ne se compose que d’un petit nombre d'individus. Le roi est appelé Hicri-ei-Moka , c’est-à-dire chef ou seigneur des îles ou de l’île. Chaque prince est Hicri- Nuc ou grand seigneur. Toutes les terres sont censées appartenir au seigneur de l’île, et les nobles ne les possèdent qu'à titre de fief héréditaire, mais inaliénables. Les laboureurs sont les fermiers ou les paysans des seigneurs féodaux et du roi; toutes ces terres paient un tribut au roi.

( Dictionnaire géographique. )

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DU GAPITAINE PÉRON. 161 Tamaamaah possédait des connaissances étendues sur nos constructions navales; il ne montra pas de surprise en parcourant le navire; il nous interrogea, d'une maniere claire et précise, sur Les différentes parties de la charpente, sur les manœuvres et les gréments, et il écouta et saisit avec rapidité les explications qui lui furent données ; même il parut prendre plaisir à les faire comprendre à ceux de ses officiers qui se tenaient à ses côtés.

Il y a tel souverain en Europe qui jettera un œil de dédain sur le banquet de Tamaahmaah: car, il faut bien l'avouer , l’art de la gastronomie n’est point aussi avancé à Owhyhée qu’à Paris et à Londres, et l’on n’a point jugé à propos d’y établir , aux dépens des sujets, une liste civile que grossit annuellement l'insatiable appétit de ces brillants oisifs, qui s’honorent du titre de courtisans. Tamaahmaah fit apporter son dîner à bord ; avec une grâce toute royale , il nous pria d'y prendre part. II n'y avait sur la table que deux plats, l’un composé d’une pâte molle que les insulaires appellent tavroo , l’autre d’un chien rôti. Le lavroo est fort acide ; il ne flatta point mon palais. Quant au chien rôti, malgré les in-

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