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4 NÉMOIRES
sans vie le premier Indien qui se présente devant moi; un second éprouve le même sort.
Cependant le tillac et le pont étaient couverts d’ennemis : je ne trouvai d'autre moyen de prolonger mon existence de quelques heures, que de me jeter dans la cale, en traversant une écoutille qui donnait dans ma chambre. Les Indiens remorquèrent le bâtiment avec leurs pirogues; une violente secousse m’apprit qu'ils l'avaient fait échouer.
» Je fus découvert, saisi et garrotté. Dans cet état, on me traîna sur le rivage , auprès d'un grand bûcher qu'environnaient plus de trois cents individus de tout sexe, témoignant, par leurs clameurs et leurs ris, la joie de leur triomphe. À cet aspect, je crus que ma dernière heure avait sonné ; heureusement les femmes ayant intercédé pour moi, je fus délivré de mes liens , et la vie me fut accordée , à la condition toutefois que j’aiderais à porter sur le bûcher les cadavres sanglants de mes infortunés compagnons. Cette opération terminée, les danses commencèrent , et il me fallut prendre rang parmi les Indiens.
» Mes vêtemens me furent enlevés ; je revêtis le costume du pays, une peau de bête sau-
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vage attachée au cou, et retombant par-derrière jusqu'aux jarrets, et l’on m'envoya dans l'intérieur desterres , avec défense , sous peine de mort, d'approcher du bord de la mer.
» Je n’osai point enfreindre la défense qui m'était faite. Quelquefois je gravissais les montagnes les plus élevées , dans l'espérance d’apercevoir un bâtiment ; cette consolation me fut bientôt enlevée. Aussitôt qu’un navire paraissait sur la côte, on me conduisait dans un vallon écarté, on m’y attachait à un arbre , et je restais là tout le temps que le bâtiment était en rade, sans qu'aucun aliment me fût apporté : un jeûne de quatre jours faillit me coùter la vie.
» Je pris enfin le parti de cacher ma douleur ; je parus joyeux et satisfait de mon sort ; je caressai mes bourreaux, et même j'appris leur langue. Je voulus les accompagner dans leurs chasses et dans leurs excursions de l'intérieur : insensiblement je gagnai leur confiance ; ils m'emmenèrent partout avec eux , excepté à la pèche ; ils me surent bon gré de prendre parti dans leurs expéditions guerrières ; je fus traité avec plus de douceur, et lorsqu'un vaisseau paraissait en rade, on ne m'’attacha plusäun arbre.
» Le but, ordinaire de leurs guerres est la rapine. Si une tribu a fait une chasse heureuse, si elle a reçu quelques marchandises en échange, la tribu voisine se décide à l’attaquer ; et lorsqu'elle est victorieuse , il est rare qu’une autre tribu ne cherche pas à lui enlever le fruit de sa victoire. On calcule la marche de manière à arriver de nuit au village qui doit être attaqué. Les sauvages ne sont jamais sur leurs gardes ; quand ils sont surpris, et iis le sont presque toujours, ils n’opposent aucune résistance et prennent la fuite, abandonnant leurs femmes et leurs enfants. Les agresseurs épargnent ces êtres faibles, mais les hommes qui tombent en leurs mains sont immolés sans pitié. Leur principe est qu'il ne faut jamais mançuer l’occasion de diminuer le nombre de ses ennemis.
» Ïl est rare qu'ils emmènent avec eux les enfants ; il est rare aussi qu’ils fassent des prisonniers : il faut croire cependant qu'ils tiennent quelques vaptifs en réserve pour des circonstances prévues ou imprévues ; j'ai vu plus d’une fois le chef de la tribu à laquelle j’appartenais se repaître de chair humaine.
» Mon infortune me procura pour ami un
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DU CAPITAINE PÉRON. y,
Indien captif comme moi ; il avait été pris quelque temps avant mon arrivée, et avait vu égorger toute sa famille sous ses yeux. Ce malheureux était d’une tribu voisine ; toutes ses pensées le reportaient vers le pays qui l’avait vu naître.
» J'ai dit que j'avais la précaution de me tenir éloigné de la mer, et que, le plus souvent qu'il m'était possible, du sommet des montagnes je promenais mes regards sur la surface des eaux. Un jour je découvris un bäâtiment à trois mâts, qui se trouvait à quelques lieues de la côte.
» Aussitôt que la nuit fut venue, nous quittâmes les bois, mon compagnon et moi. Il était onze heures du soir , au moment où nous arrivions au bord de la mer. Nous eûmes le bonheur d'enlever, sans être entendus, et de lancer à l'eau une pirogue ; on conçoit avec quel courage , avec quelle rapidité nous nous dirigeâmes vers le vaisseau: au point du jour il se trouvait entre nous et ia côte, et nous fûmes assez heureux pour le joindre avant qu'on se fût aperçu de notre évasion.
» C'était un bâtiment américain ; le capitaine Mourre, qui le commandait, connaissait
mon nom; il écouta avec intérêt l'exposé de mes infortunes , et de suite il donna l’ordre de gouverner vers la côte.
» Les Indiens arrivaient en foule sur leurs pirogues , faisant leurs démonstrations accoutumées de bienveillance et d'amitié. À un signal donné, deux batteries ripostèrent par une décharge à mitraille. Plus de vingt pirogues furent détruites, et le reste s’éloigna en toute hâte vers le rivage.
» Mon compagnon de malheur fut comblé de caresses et de présents ; mais, malgré son amitié pour moi, il aima mieux retourner au milieu des siens que de m'accompagner dans des contrées lointaines. »
La prudence jusqu'à ce moment n'avait pas été notre vertu ; le récit de M. Caine ne fut pas perdu pour nous.
Le 24, nous appareillâmes à cinq heures du matin. À midi, l'observation me donna 49° 26/ de latitude ; les terres les plus ouest étaient relevées au nord-ouest un quart ouest , environ douze lieues de distance ; la pointe des Brisants, est un quart sud-est, à quatre lieues ; la pointe sud de Nootka, au nord, trois lieues ; la longitude était de 233° 8’, orientale de Green-
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wich. Au coucher du soleil, les terres les plus à l'ouest furent relevées au nord nord-ouest ; les plus sud à l’est nord-est ; la distance des plus rapprochées à huit lieues. Le 25, à midi, j'observai 49 32” de latitude, et 232° 28’ de longitude ; au coucher du soleil, la terre avait entièrement disparu. Le 26, à midi, j'observai 48° de latitude; la longitude était alors de 251° 24. Le 27, la latitude observée à midi était
de 48 41”, et la longitude de 233° 4/. La brume
nous empêcha de voir la terre qui ne devait être qu’à douze lieues de nous; à cinq heures et demie, elle parut dans le nord-est, à six lieues de distance. Le 28, à onze heures, la terre se montra depuis le nord-ouest jusqu’au nordest un quart est ; à midi nous étions par 48° 56/ de latitude et 235°28/ de longitude; au coucher du soleil, la terre la plus ouest, que nous reconnûmes pour la pointe aux Brisants, nous restait à l’ouest nord-ouest, neuf milles de distance ; les terres les plus sud, à l’est sud-est, et l'ouverture d’une baie au nord un quart nordest. Le 29, au lever du soleil, nous vimes la terre depuis le nord-ouest jusqu’à l’est un quart nord-est, quinze lieues de distance ; à midi nous étions par 49° 1/ de latitude et
233° 16/ de longitude. À huit heures, la pointe sud de Nootka fut relevée au nord-ouest un quart ouest , neuf lieues de distance; celle aux Brisants, au nord, à trois lieues , et la pointe de l’ouest de Berkeleys-Sound, au nord-est , à deux lieues.
Le 30, à midi, un temps clair nous laissa voir les montagnes de l’intérieur, dont quelques unes, extrêmement élevées, nous parurent être à vingt lieues dans les terres. Une bonne observation de latitude nous plaçant alors par 49° 19’, je relevai en même temps les terres les plus ouest au nord-ouest un quart ouest, la pointe aux Brisants à l’est nord-est demi-est, à environ six milles, et celle de Nootka au nord, dix-huit milles de distance , ce qui me donna 235° 11/ de longitude. Au coucher du soleil, le milieu du Sound ou détroit de Nootka, nous restait au nord nord-est, et les terres les plus à l’ouest , au nord un quart nord-ouest.
Le 2 juillet, à quatre heures du matin, les nuages s'étant dissipés , nous aperçümes une pointe boisée, à environ dix-huit milles de distance ; à midi, nous n'en étions plus qu'à neuf milles , et nous la relevâmes au nord nord-est ; les terres les plus ouest nous restaient au nord
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nord-ouest, et les plus sud, à l’est un quart sud-est. Par l'estime, nous dev'ons avoir 49° 55’ de latitude, et 232° 6/ de longitude; ce qui place le milieu de la pointe boisée par 50° 4! de latitude nord, et 232° 16/ de longitude orientale de Greenwich.
Cette pointe présente un corps avancé de montagnes assez élevées, dont l'étendue peut être de huit à neuf milles, avec direction est est et ouest du compas. Les terres qui l’environnent et la joignent sont très basses ; il en résulte qu'elles se présentent aux yeux sous la forme d’une île, surtout à une certaine distance : leur position en avant des montagnes plus élevées de l’intérieur et la difficulté de les voir distinctement, contribuent à leur donner cette apparence. Cette pointe est entièrement couverte d'arbres; à l’ouest , on aperçoit une petite île qui n’en est séparée que d'un quart de mille.
Le 5, au lever du soleil, le cap Scott (1) se montra dans le nord nord-est à dix ou
(1) Capà l'extrémité de l’île de Quadra et Vancouver ; latitude nord 50° 48’, longitude orientale 131°. Au nordouest de ce cap se trouvent trois petites îles du même nom.
douze lieues de distance, ainsi qu’une ile à l'ouest de ce cap, au nord, à environ huit lieues. Peu de temps après, nousen aperçümesd'autres à l’ouest de celle-ci, ce qui nous obligeade gouverner à l’ouest nord-ouest pour les doubler. Quoique lebâtiment marchâtavecune vitesse de trois milles à l'heure, le peu de progrès que nous faisions pour dépasser leur méridien me donna lieu de reconnaître qu’un courant contraire à notre direction retardait sa marche. À midi le cap Scott nous restait au nord-est,et des îles qui s’en détachent vers l’ouest, depuis le nord-est 5°nord, jusqu’au nord-ouest un quart nord, distance de cinq lieues de la plus ouest. Une bonne observation me donnait alors 50° 35’ de latitude, et 251° 5’ de longitude; ce qui met cette dernière île par 50° 48’ de latitude. Le même jour, au coucher du soleil, nous étions à l’ouest del’ile la pluséloignée du cap Scott, à cinq milles de distance, d’où l’on pouvait reconnaître la forme d'un cratère dans le vide du milieu.
Peut-être cette île a-t-elle été autrefois le foyer d’un volcan. Elle est entourée de rochers jusqu'à une assez grande distance. J'observai pendant que je la relevais directement à l'est
rune ile à huit lieues.
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du compas, qu'elle masque toutes les îles qui se trouvent entre elle et le cap Scott.
Le 4, à huit heures, nous nous estimions assez près de la partie sud de l’ile de la reine Charlotte, qui restait enveloppée dans les nuages ; à dix heures , le temps étant venu au beau, la terre nous apparut sous la forme d’une île ronde, dans le nord-ouest un quart nord ; à midi , elle nous restait à l’ouest nordouest, environ quinze milles de distance ; alors ma latitude était, par estime, de 51° 44',et la longitude, de 229° 35/. À une heure, lerideau de brume s'étant dissipé, l’ile de la reine Charlotte nous apparut, depuis le cap James, situé à son extrémiité méridionale, jusqu’à l’ouest nord-ouest. Cette îleest couvertedemontagnes, dont nous ne pûmes déterminer la hauteur, et qui se terminent brusquement dans leur pente vers les bords de la mer, où l'on aperçoit plusieurs enfoncements. Acinq heures, je relevai les îles au sud du cap James, au sud-ouest uu quart ouest, et une pointe à l'ouest un quart nord-ouest, à huit lieues. Le 5, au jour, la côte, qui fuyait dans le nord-ouest, se montra depuis ce rumb de vent jusqu’au sud, 6° est.
À dix heures, nous étant rapprochés de terre,
nous découvrimes un petit village à l'ouest , distance d'environ cinq milles ; des îlots et des rochers bordaient la côte et s’étendaient au loin dans la mer. Nous gouvernâmes à l’ouest nord - ouest pour attraper une baie qui se trouvait dans cette direction ; à midi, nous mouillâmes à un mille et demi de la pointe est de cette baie, ayant au sud et à l'ouest des rochers découverts à un mille de distance. A dix heures et demie du soir, nous atteignimes un autre mouillage sur le côté sud de la baie.
Les deux pointes d'entrée gisent au nordouest et sud-est, éloignées l’une de l’autre de huit milles ; la pointe nord au nord-ouest un quart ouest, 5° ouest; deux petites îles entre ce rumb de vent et le nord ; la pointe sud-est, est un quart nord-est, des rochers se prolongeant au nord d'elle, jusqu’au nord-est un quart nord, et le fond de la baie, qui offre l’apparence d’une embouchure de rivière, à l’ouest sud-ouest ; la terre la plus proche nous restait au sud, à un mille de distance.
Deux pirogues nous avaient abordés, à notre premier mouillage; elles portaient onze individus, huit hommes, deux femmes et un enfant.
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Vers le 52° degré de latitude, sur la côte nord-ouest de l'Amérique, le beau sexe a adopté une parure dont je dois faire mention pour l'instruction de nos dames de France. Les femmes, et par conséquent les deux dont je viens de parler, s'étaient fait une ouverture à la lèvre inférieure, et, dans cette ouverture, avaient adapté un morceau de bois de forme ovale, d'environ trois pouces et demi de longueur et d’un pouce et demi de diamètre , excavé dans ses deux surfaces ; l'extrémité de la lèvre inférieure , extrêmement tendue , entrait dans une autre excavation pratiquée à la circonférence du morceau de bois. Cette espèce de cuillère était si solidement fixée, que le mouvement imprimé par les muscles n'était pas capable de la déplacer. Quand ces femmes gardaient le silence , ce qui leur arrivait quelquefois, le poids du morceau de bois réagissant sur la lèvre , la faisait tomber sur le menton, et laissait à découvert les dents et la gencive inférieure; lorsqu'elles parlaient, le morceau de bois et la lèvre étaient dans une position horizontale ; mais si elles se mettaient À rire, grâce à la contraction des muscles, le morceau de bois montait jusqu’à la base du nez.
L'enfant qui accompagnait les deux Indiennes était une fille de neuf à dix ans; elle avait lalèvre inférieure percée par un clou de cuivre qui paraissait avoir été rivé des deux côtés.
Le 6, au point du jour, nous tirâmes un coup de canon pour annoncer notre arrivée aux Indiens. Ce jour et le suivant nous fimes quelques échanges : un chef, nommé Hugas, monta à notre bord, accompagné d’un vieillard ; il fut bien accueilli, ce dontilse montra très satisfaits il nous fit de vives instances pour nous rendre à son village. Le 8, au jour, je me rendis à terre.
Dans le sud-est du mouillage , je découvris un ruisseau d'eau douce, qui fut pour nous une bonne fortune. Je m'avançai jusqu’à un demi-mille dans l'intérieur; le sol me parut bon, quoique les arbres soient inférieurs à ceux de la baie des Pauvres pour la hauteur de leur sommet et l'étendue de leurs rameaux. Au pied d'un des plus grands arbres je remarquai une grande caisse à moitié enterrée, qu’un mouvement de curiosité me porta à ouvrir, et je trouvai un squelette humain qui paraissait y avoir été déposé depuis plusieurs années.
N'ayant point eu d'autres renseignements à cet
deux Indienis; elle avait lou de cuivre deux côtés.
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égard, je ne puis dire si c'est ainsi que se font les inhumations chez ces sauvages,
Cette baie, que je nomimerai Skil-Ka-Nance, du nom que portait le chef d'un petit village situé sur le côté nord , est la seconde que l’on trouve au nord-est du cap James, et à environ vingt-cinq milles de distance au nord; sa latitude doit être de 52° 20/, et sa longitude de 20° 4".
Leo, nous appareillâmes avec intention de doubler les îles et les rochers qui nous restaient au nord du mouillage. Le 10, la pointe de Huas nous restait au sud : cette pointe est la troisième que l’on voit vers le nord, lorsqu'en partant de Skil-Ka-Nance les petites îles qui sont à l'entrée, du côté du nord, restent, au sudouest , à une portée de fusil de distance. Entre celles-ci et la pointe Hugas, se trouvent plusieurs îlots, dont le plus avancé au nord parait coupé perpendiculairement du côté de la mer ; la côte, pleine de coupures, nous laissa voir plusieurs enfoncements , dont deux seulement me parurent propres à un mouillage, Les Indiens nous avaient prévenus qu'il n’y avait point d'habitants.
Dans la matinée, nous recûmes la visite de