‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] : (volume 2)Chapitre 44 sur 50 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

Départ pour l'Amérique du sud. — Ile Tristan d’Acunha.— Goëêmons. — Iles de Gought et de Marseven ; erreurs à leur sujet. — Iles du Prince-Édouard. — Iles du Rendez-vous; révolutions qu’elles ont subies ; description et signalement.

Le 8 novembre 1799, je m'embarquai comne capitaine commandant la Sully, de cent soixante - quinze tonneaux, trente hommes d'équipage, et huit pièces de quatre; ce bâtiment était doublé en cuivre. M. Hall, Américain, mon élève et mon ami, avait le titre officiel de capitaine, l’état d’hostilité qui régnait entre la France et l'Angleterre ayant rendu cette précaution nécessaire. Notre destination était pour l'Amérique du sud.

Le 9, je relevai le phare de Boston à l'ouest , à six milles de distance, ce qui me donnait pour latitude 42° 20’ nord, et longitude 50° 51”, occidentale de Greenwich. Nous fimes valoir, pendant toute la nuit, luroute à l'est un quart

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(1) Nantucket , île du Massachusset, États-Unis, à environ six lieues de long sur quatre de large. On y récolte beaucoup de foin, mais l’agriculture y est négligée, les habitants se livrant de préférence à la pêche

de la baleine ; cette île est située à huit lieues du cap Cod.

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dans le sud sud-est ; à trois heures, nous relevâmes le centre de l'ile d'Acunha, à l’est un quart sud-est. Le 22, nous eûmes la vue des îles Inaccessible et Tristan , la première au sud un quart sud-est, et la deuxième au sud-est un quart est. La violence du vent m’obligea de tourner l’île Tristan , pour trouver un endroit convenable au débarquement.

Le centre de l'ile d'Acunha est situé par 37° 10’ de latitude méridionale, et 11° 44 50” de longitude occidentale; elle peut avoir huit lieues de long, du nord au sud, et dix de l'est à l’ouest, en totalité vingt-sept à vingt-huit lieues de circonférence. La vue de l'intérieur de l’île inspire un sentiment de tristesse; elle offre l'empreinte du malheur et de la désolation. Quelques arbrisseaux d’un vert assez foncé, tortus et comme flétris en naissant, sont épars sur la crête des falaises, qui est de trois cents pieds au-dessus du niveau de la mer; ces falaises s'élèvent perpendiculairement dans le pourtour de l’île; elles sont composées de terre calcaire d’un jaune blanchätre. Une montagne est au centre de l’île , et de ses flancs s’échappent des torrents qui arrivent à la mer en traçant sur les falaises

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un nombre prodigieux de ravins plus profonds dans leur partie supérieure qu’au moment de la chute des eaux. Les pieds des falaises sont uniformément séparés de la mer par une plage de cinquante à soixante pieds de largeur. Dans un seul endroit de l’île, au nord-est, leur escarpement éprouve une altération sensibles à moitié environ de leur hauteur on rencontre un terrain qui vient en déclinant toujours jusqu'à trente ou quarante toises, et se termine à la mer en pente douce. Un ruisseau , qui prend sa source dans les montagnes, après avoir parcouru la partie supérieure de l’île, descend en cascades dans un profond ravin, le long de la falaise, au-dessus même de ce terrain privilégié , qu’il traverse en différentes directions jusqu’à ce qu'il aille se perdre dans la mer. C’est là le seul point de l’île qui puisse offrir à l'homme quelques ressources, si toutefois on a le temps d’y semer d’autres plantes que des touffes de céleri sauvage et de glaïeul.

La montagne est formée de la même substance que celle des falaises; ses flancs sont également sillonnés de ravins larges et profonds.

Les côtes de l’île Tristan offrent plusieurs

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mouillages; clles sont saines, en exceptant toutefois la pointe occidentale, où des têtes de rochers se prolongent dans la mer jusqu’à un quart de mille. La mer, dans la partie nord et sud, est couverte de l'espèce de goêmons désignée par Linnée sous le nom de fucus giganteus.

Cette plante marine croît ordinairement sur des fonds de roche de quinze à vingt brasses , et même de plus de profondeur; sa tige , ronde à sa naissance, a environ trois pouces de diamètre; elle est creuse, garnie de feuilles larges et longues , qui se succèdent les unes au bout des autres. Dans ces feuilles, et même entre elles , se trouvent des globules de la grosseur d’une noix, dont la contexture paraît tenir de la nature de la feuille et de la tige qui, remplies d’air, semblent avoir été destinées à élever et à soutenir la plante dans une direction perpendiculaire. Le goëmon s'étend sur la surface des flots à de grandes distances, obéissant à la direction des lames ou des courants,

Le 24, à midi, latitude 57° 40’, longitude 6° 26. Le New Directory prétend que l'ile de Gought est à cent quatre-vingts lieues ou cinq cent quarante milles. dans la direction sud-est

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d’Acunha, ce qui la placerait, non par 40° 19/ de latitude sud , comme il l’aflirme , inais par ho° 35’, et par 1° 6’ 30” de longitude ; les tables d’Hamilton Moore la placent au contraire par 40° 15” de latitude, et 2° 30° de longitude.

Le 27, nous nous trouvions à 1° 5’ à l’est du lieu assigné par Moore, sans avoir aucune connaissance de l'île, et même sans aucun indice du voisinage d’une terre Nous n’étions encore que de 19° en longitude à l’ouest du point assigné par le New Directory , si toutefois l’île se trouvait sous le parallèle de 40° 21”, que nous n'avions cessé de parcourir depuis le quatrième degré de longitude occidentale. Arrivé au dernier point assigné pour sa longitude, je n’aperçus point l’île ; il est possible que le brouillard qui nous enveloppa constamment nous ait fait passer dans son voisinage sans que nous ayons pu la découvrir ; il est possible qu'il se soit trouvé quelque différence entre sa situation et celle que nous lui avons donnée; mais, d'un autre côté, il me paraît peu probable qu'après avoir passé deux jours à parcourir ce parallèle de 40° 21”, il ne se soit présenté aucune trace signalant la proximité d’une terre : je suis convaincu que la position indi- [LR 19

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290 MÉMOIRES quée par les deux auteurs manque d'exactitude.

Je repris la route à l'est sud-est; nous passimes le premier méridien à minuit. Le 29, à midi, latitude 40° 25’, longitude 5° 8’. Le refroidissement subit de l'air, et l'apparition d’une foule d'oiseaux, nous donnèrent l'assurance que nous étions dans le voisinage de quelques terres que nous aurions laissées au nord, ou d’un banc de glace que le brouillard nous empêchait d’apercevoir. Peut-être étaitce l’île de Gought, et, dans ce cas, la fixation de la longitude par le New Directory serait erronée de 8’ au moins vers l’est. Quant à sa latitude de 40° 15”, elle serait assez bien déterminée, la nôtre au même instant étant de 40° 33’, ce qui entraîne une différence de 18’, distance dont nous en serions passés au sud. Notre longitude, à la même heure, était de 6° 21° orientale de Greenwich : c'est celle que j'assigne à l'ile de Gought.

Le 30, à midi, latitude 40° 26°, longitude 8°45". Le 1° février, latitude 40° 56°, longitude 14°19/. Le 3, à midi, latitude 40° 33’, longitude 20° 11°, ce qui nous plaçait sous le parallèle de l’île de Marseven, mais à 59° à l'ouest,

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Ce même jour, aucune terre ne se monras la persévérance de mes recherches me porte à croire que l'ile de Marseven n'existe pas sur le point qui lui est assigné sur les cartes ; le seul point sur lequel j'aie recueilli quelques indices d’une terre voisine, est 6° 20’ de longitude orientale. Il se pourrait aussi que Gought et Marseven fussent une seule et même ile qui, vue par différents navigateurs, aura donné lieu à deux localités et à deux dénominations (1).

Le 10, à quatre heures du matin, nous eûmes connaissance de la plus méridionale des iles du prince Édouard , qui nous restait au nord, direction du vent, à la distance de > à 8’; la violence de la mer nous en interdit l'approche. Je continuai la route à l'est, nous dirigeant sur l’île de Kerguelin (2), dans

(1) I faut remarquer que M. Péron à constamment eu dans ces parages un gros temps et des brouillards qui ont pu l'empêcher d’asseoir ses observations d’une manière exacte. On a de la peine à croire que les graves erreurs qu’il signale dans ce chapitre et dans le suivant aient été commises par des navigateurs.

(2) Cetteîle a été découverte, en 1972, par un Francais, qui lui a donné son nom ; Cook, qui l’a reconnue

l'espoir de rencontrer les îles Croset et Marion.

Les deux îles du prince Édouard sont éloignées l’une de l’autre d'environ 12 à 15’; leur direction est nord-est et sud-ouest. Leurs extrémités se font face; les plus rapprochées sont les parties du sud de la septentrionale, ainsi que celles du nord de la méridionale ; l’une et l’autre très élevées, présentant des côtes coupées perpendiculairement , et si escarpées dans toute leur hauteur, qu’elles semblent n’en avoir formé autrefois qu’une seule : les coupures des deux montagnes démontrent qu’elles ont été violemment séparées par une de ces terribles crises qui, à des époques reculées, ont bouleversé une partie du globe. Il existe entre ces deux îles un canal de quatre à cinq lieues de largeur; la montagne s’abaisse graduellement vers le sud-est, où elle se termine en falaise à pic de trente à quarante pieds d’élévation au-dessus de la mer. L'île, vue de ce côté, offre sur un plan incliné une surface très régulière , couverte d'herbes communes et de glaïeuls ; la fraîcheur de la verdure de ces plantes et l’é-

en 1779, la nomma île de la Désolation , à cause de sa stérilité, Latitude sud 49° 20’, longitude est 690 10’.

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lévation de leur tige, me portent à croire que le sol sur lequel elles croissent est fertiie.

La plus septentrionale de ces îles est d’une étendue moins considérable que celle dont je viens de parler; d’après mon estime, elle peut avoir douze lieues de circonférence. Son inclinaison graduelle, depuis sa partie nord jusqu'à son extrémité sud, me donne lieu de conjecturer qu'on doit trouver le fond, et par conséquent un bon mouillage, à une certaine distance de ses côtes, principalement depuis le nord-est jusqu’au sud-est par l’est. La route réduite d’après mes dernières observations m'autorise à fixer son centre par 46° 46 de latitude , et 37° 48’ de longitude.

Le 19, à dix heures, je distinguai l'île du Rendez-vous, qui fut relevée par le bossoir de bâbord au sud-est un quart est, cinq à six milles de distance ; une autre île au sud de celle-ci, au sud un quart sud-ouest, et une troisième , au sud sud-est, le tout du compas.

L'île du Rendez-vous me parut n'être qu'un rocher nu, couvert de mousse jaunâtre, d'à peu près cent cinquante toises de circonférence, et d’une élévation de quinze à dix-huit pieds au-dessus de la mer, dont elle semble sortir

294 MÉMOIRES perpendiculairement : elle ne peut être accessible qu'aux oiseaux, qui, dans ce moment .

s’y trouvaient en grand nombre.

Entre les deux autres îles et celle-ci , il s’en trouve d’autres plus petites, qui ne sont en réalité que de simples rochers. À midi, nous nous trouvions à la distance de deux milles de l'ile du Rendez-vous et des deux autres, ce qui supposait entre elles un canal de quatre milles de largeur : nous n'en voyions que les bases ; celle du Rendez-vous à l’est un quart nord-est, et celle d’une des deux autres, au sud un quart sud-ouest du compas : le chemin fait me plaçait alors par 48° 53’ de latitude , et 68° 37/ de longitude orientale.

Le 20, à sept heures, la terre nous restait, par te bossoir de stribord, au sud sud-ouest, douze à quatorze milles de distance : c'était une petite île , à l'ouest de laquelle se présentaient deux autres qui me parurent être situées par 48° 42! de latitude : je les nommai îles du Beau-Temps. Leuraspect n’avaitcependant rien d’attrayant ; partout des montagnes de forme irrégulière, dont lessommets, terminés en pointes aiguës, et disposés en amphithéâtre, étaient couverts de neige. Toute la côte, depuis Pouest

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DU GAPITAINE PÉRON. 209 nord-ouest jusqu’au sud sud-est, présentait beaucoup d’enfoncements et de vallons qui se prolongeaient jusqu’au rivage. Je continuai au sud sud-ouest pour rapprocher la côte. Des couches épaisses d'algues marines s’étendaient en tout sens sur la surface de la mer, à quatre ou cinq lieues au iarge. Un rocher fut apercu au niveau des eaux; pour l'éviter, j'arrivai à l'est.

À midi, notre latitude était de 48° 47’, et la longitude de 69° 44’. Une ouverture assez sem-

blable à une baie nous restait dans le sud-

ouest un quart sud : nous nous trouvions entre elle et une chaine de rochers à fleur d’eau, qui me paraissait à l’est nord-est du compas , à environ cinq milles de distance de l’embouchure de la baie. Dans cette position , nous relevions une colline d’une forme arrondie, qui s'élève sur un terrain plat dans le sud-est un quart sud , neuf à dix lieues de distance. Après plusieurs bordées, tant au nord qu'au sud , nous parvinmes dans un canal étroit, formé du côté du nord par une roche plate de six pieds au plus au-dessus de la mer, et du côté du midi, par une petite île également aplatie. dont la surface. revêtue de mous se verdâtre, me

donna lieu de présumer qu'elle était de roche pure. En avançant, je découvris des brisants au milieu des couches de goëêmons, et au sud de la petite île, dont ils n'étaient éloignés que d’un mille. La sonde rapportant toujours dix-huit brasses, je n'en conçus aucune inquiétude , tout en redoublant de soins et de précautions.

À la sortie du canal, la mer était dégagée de toutes les algues ou goêmons ; nous avançâmes plus librement vers le fand de la baie. À six heures, nous n'étions plus qu’à un mille et demi de sa côte méridionale, et je laissai tomber l’ancre par vingt-sept brasses. Nous avions à l’ouest un quart nord-ouest, un mille et demi de distance, au fond de la baie, une montagne de roc vif, quise termine en falaise, perpendiculairement à la mer, et qui parait appartenir à une chaîne d’autres montagnes également escarpées, lesquelles , après s'être prolongées à quelque distance dans l’intérieur, reviennent, en ligne courbe, joindre un gros morne que nous relevions au sud. Une autre chaîne de montagnes, aussinues que celle-ci, au nord de nous, s'étend presque en ligne droite du nord nord-est au sud sud-ouest, laissant

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entre elle et le morne, qui nous restait à l'ouest un quart nord -ouest un bras de mer assez profond que je pris d’abord pour l’embouchure d’une rivière. L'entrée de la baie n'était ouverte que depuis le nord-est un quart nord jusqu'au nord-est un quart est. La sonde rapporta , à une encäblure du côté de l’est, vingtsept, vingt-neuf et trente brasses; mais à une demi-encâblure à l’ouest, entre le vaisseau et le fond de la baie, je n’atteignis pas le fond avec une ligne de quarante-cinq brasses.

Le capitaine Cook assure qu'il existe sur les rivages de l’île un grand nombre de loups marins; pour m'assurer de ce fait, je pris terre au pied du morne. À vue d'œil, il me parut être d'environ quatre-vingts toises, et taillé à pic; de sa partie supérieure, il ne s'éloigne pas plus de 12 à 15° de la perpendiculaire sur sa base, qui s'appuie sur une plage étroite, couverte de galets arrondis, et formant une lisière sur les bords de la mer. La côte du morne qui fait face à la baie , et par conséquent au nord, offre beaucoup de saillies plus ou moins considérables, sur lesquelles s'étaient abattus une nuéc d'oiseaux. Après avoir tourné le morne du côté de l’ouest, je reconnus qu'il est sé-

paré de la chaîne des montagnes qui, en décrivant un cercle , se prolongent jusqu'à celle qui nous restait à l’ouest un quart nord-ouest, par un ravin très creux, au fond duquel un ruisseau clair et limpide promène ses eaux.

Le morne est inaccessible, excepté du côté du ravin , qui lui-même est fort escarpé , puisque son inclinaison du sommet à la base présente tout au plus un angle de 45°. Il nous fallut franchir un terrain mouvant et presqu’en poussière, avant d'atteindre au sommet du Morne; là nous vimes une plate-forme d’environ trois milles de circonférence, dont le milieu est occupé par un grand lac; l’encaissement de son lit annonce qu'il doit être très profond; plusieurs petites îles étaient éparpillées sur sa surface. Un volume d’eau aussi considérable, transporté, comme par enchantement , à une pareille hauteur, doit être le produit de Ja fonte des neiges et des pluies, qui, dans la saison où nous nous trouvions , se succèdent avec une grande abondance; il est probable aussi que le ruisseau que nous avions remarqué au fond du ravin prend sa source dans le lac.

Le plateau n'avait pour toute parure que des touffes d'herbes à feuilles plates, clair-semées

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DU CAPITAINE PÉRON. 209 sur les bords du lac, et entremélées d’une sorte de jonc très petit, et assez semblable à celui qui croît dans les sables humides, et enfin d’une espèce de mousse à feuilles longues, soyeuses, d’une nature très spongieuse et d'un vert foncé. Le terrainéloigné dulac n'offrait aux regards qu’une terre jaune et graveleuse. Aucun oiseau, aucun insecte, aucun reptile, enfin aucune trace du règne animal ne se montrait dans ces tristes lieux. |

La baie tout entière se déployait sous nos pieds; quelques îlots, une foule de rochers élevaient leurs têtes à travers les goêmons dont la mer est couverte; au nord, à l’ouest et au sud, d’autres nous apparaissaient , entassés les uns sur les autres, et semblant menacer les cieux. Par-derrière , et autant que les regards pouvaient s'étendre dans l'intérieur , nous découvrions des montagnes d’une prodigieuse élévation, dont les sommets aigus et les flancs déchirés par de profondes cavités attestaient que le sol entier de l’île avait été bouleversé par quelque grande commotion.

En descendant, je trouvai, presque partout sous mes pas, des pierres calcinées, rudes, poreuses, et aussi légères que celle que nous

appelons pierre-ponce : la couleur en est grise. La rencontre de ces pierres , qui sont le produit de l’action du feu, l'encaissement du lac, l’'amoncellement des blocs de rochers, et la poussière sur laquelle nous marchions, signalaient l'éruption volcanique et le tremblement de terre dont la plupart des îles de ces parages ont été la proie.

Aux deux tiers du chemin, les flancs du morne se trouvèrent couverts d’une nuée d'oiseaux aquatiques : à notre arrivée, nous n’en avions aperçu aucun. Notre approche ne les effraya point; il nous fut facile de les aborder et d'en prendre quelques uns avec la main. En même temps, je cueillis une plante d’une espèce toute différente de celles que nous avions remarquées sur le haut du morne; elle ressemble, pour la forme, à la molène d'Europe, mais elle n’ena pas le velouté, et la couleur de ses feuilles est plus foncée.

D’après l'examen de la contrée , et en suite des observations qui me frappèrent , je me persuade qu'avant la catastrophe qui l’a ébranlée, cette île s'offrait sous un aspect bien différent ; ses montagnes devaient être plus élevées, son territoire avait plus d’étendue ; dans le bou-

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leversement dont elle aurait été le théâtre, le sol, les terres , les végétaux ont été jetés çà et là et entraînés au fond des eaux; la place qu'ils occupaient a été remplie par des rocs détachés du flanc des montagnes ; les côtes, plus exposées à cette terrible révolution, ont été fracturées et dispersées , et la mer s'est arrêtée devant les falaises qui restent aujourd’hui debout, et qui, perpendiculaires et plus solides, ont bravé la fureur des flots.

Je profitai d’une heure de jour qui me restait pour parcourir le rivage; je reconnus, à mon grand regret, qu'il n’y existait aucune trace de loups marins.

Le lendemain 21, je me dirigeai avec le canot vers le bras de mer que nous apercevions fuyant derrière le morne, qui nous restait à l’ouest un quart nord-ouest. Sa largeur, de plus de deux milles à son entrée, va toujours en se rétrécissant; elle n’est plus que d’un mille et demi à deux lieues de son embouchure. De quelque côté que je portasse mes regards, je ne rencontrai, comme la veille, que des montagnes décharnées, dont les bases reposaient sur une plage étroite et couverte de blocs de rochers ou de galets ; je ne découvris

aucun ruisseau, aucune trace de végétation ; les phoques ne se montraient point sur ces rives malheureuses. Je ne trouvai pas toujours le fond avec une ligne de trente brasses, même à deux cents toises de l’une ou l'autre rive (1).

Le 22, nous sortimes de la baie , située par 48° 53’ de latitude et 69° 39° de longitude; nous gouvernâmes sous toutes voiles à l’est. Au coucher du soleil, nous avions dépassé les goëmons : nous relevions alors les terres Îles plus nord au nord-ouest 5° nord; et au nord nord-ouest, autant que la vue peut porter, un rocher à fleur d'eau. Une pointe basse, terminant une terre peu élevée, nous restait

(1) Cette île, qui ne me paraît pas avoir moin: de trente-six lieues de longueur du nord-ouest au sudest, et vingt lieues de largeur, est, comme je l'ai dit, inculte et inhabitée; elle n’est même susceptible de produire ni plantes ni arbustes. Elle a été vue, en 1772 ct 1973, par M. de Kerguelin, dont elle a pris le nom, et visitée en 1776 par le capitaine Cook: c’est au troisième voyage de ce dernier que je dois les notes qui me servirent à attaquer avec tant de précision, au milieu du brouillard, la petite île à laquelle M. de Kcrguclin a donné le nom de l'ile du Rendez-vous, ainsi

que quelques autres plus con:idérables au sud.

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DÙ CAPITAINE PÉRON, 305 directement au sud , six à sopi lieues de distance, et notre port au st douest yn quart sud , à quatre ou cinq lieues (le tout du compas); variation de l'aiguille 32° nord-ouest.

J'observai, entreles terres basses dontje viens de parler et l'extrémité des falaises qui terininent les côtes orientales de l’île, à environ trois lieues au sud de notre baie, un golfe de cinq à six lieues de profondeur, sur six à sept de largeur à son embouchure, dont la direction me parut aller au sud-ouest.

Le 5 mars, à six heures du matin, l'ile d'Amsterdam se montra directement devant nous. À onze heures, nous n'en étions plus qu'à un mille ; à midi, l'observation me donna 38° 45’ de latitude, et 76° 53/ de longitude,

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