‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] :Chapitre 10 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Départ de Bordeaux. —Retour à l'Ile-de-France. — Banc des Aiguilles. — Navigation intéressante. — Banc de Fortune. — Baie de Zeila. — Côtes d'Arabie.

Le 12 janvier 1987, je m'embarquai comme enseigne, à Bordeaux, sur le Prévôt-de-la-Croix, de sept cents tonneaux , capitaine Eligany-Dubreuil , et nous entrâmes en mer le 18 février à neuf heures du matin. Le 3 mars, dans la nuit, nous passâmes à l'est des îles Madère, sans en avoir connaissance. Le 4, à midi, notre latitude était de 32° 25’, et la longitude de 17° 20’; nous ne reconnûmes l’île Selvage que le 7, à quatre heures de l’après-midi ; elle nous restait à stribord, trois ou quatre lieues de distance. Le 8, à huit heures, nous eûmes connaissance de la grande Canarie au sud ; l’île Fortaventure nous restait au sud-est par notre lravers; à midi le pic de Ténériffe , ouest nordouest, dix lieues de distance, et la pointe nordouest de la grande Canarie au sud-est un quart

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sud , distance de trois lieues. Nous passiâmes entre ces deux îles, ct à six heures du soir le pic de Ténériffe fut relevé au nord, dix à douze lieues de distance ; nous primes pour nouveau

: point de départ 17° 45’ de latitude, et 18°48/ de

longitude occidentale , méridien de Paris. Les vents étant légers et variables, nous ne pûmes traverser la ligne équinoxiale que le 51, par 17° 23 de longitude : nous tîinmes autant qu'il fut possible le cap au sud, avec les mêmes vents d’est et de sud-est. Le 14 avril, nous passâmesle tropique du capricorne par 22° 7’ de longitude; et le 27 nous traversâmes le premier méridien de Paris par 33° de latitude. De ce jour, nous fimes valoir la route à l’est un quart sud-est par le 35° 19 de latitude, et 19° 25/ de longitude orientale , point que nous atteignimes le 4 mai. Nous estimions que nous étions au sud du cap des Aiguilles ; on mit en panne pour sonder; mais une ligne de deux cents brasses n'ayant pas rapporté de fond , j'en conclus que le banc de ce nom ne s'étend pas aussi loin au sud qu'on l'avait cru jusqu'alors. Les vents s'étant fixés au sud-est, nous prîmes la bor ‘5e du nord pour nous rapprocher de terre, dont nous eûmes en effet connaissance le 5 mai. Le 6, les vents

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ayant retourné au nord-ouest, nous gouvernâmes à l'est, relevant le cap des Aiguilles au nord-est un quart est ; notre latitude était alors de 35°, et17° 45 de longitude. Les oiseaux de ces parages se montrèrent en nombre prodigieux, et parmi eux les damiers , les pétrels de différentes espèces, les albatrosses, et lesmanches de velours, dont il nous fut facile de tuer plusieurs. Le8, les vents tombèrent à plat; onjetala sonde sur les quatre heures et demie; elle rapport: cent soixante-dix brasses, fond de sable gristrès fin, mêlé de noir,de coquilles pourries et corail. Le 10, à neuf heures du matin, la côted’Afrique se montrait depuis le nord nord-est demi-est jusqu’au nord un quart nord-est ; notre latitude était alors de 34° 24', et notre longitude de 23° 50’. Depuis le 10 jusqu’au 24, la mer fut très difficile, et nous fit même éprouver quelques avaries : ce dernier jour, à quatre heures et demie, un météore lumineux, à peu près de la grandeur du disque du soleil , vulgairement appelé œil de bœuf ou de bouc, et offrant la forme d’une portion d'arc-en-ciel, se montra dans le sud-ouest. Ce sinistre symptôme , que les marins regardent comme le précurseur d’un ouragan, nous obligea de nous mettre en garde;

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et bientôt le vent souffla avec fureur ; la mer n'était qu'une vaste écume : dix-huit heures se passèrent sans éprouver aucun relâche. Au moment de ce coup de vent, notre latitude était de 55° 44', et la longitude de 49° 30’. Le 4 juin nous arrivâmes à la hauteur de l’île Rodrigue; nous la relevions au coucher du soleil, au nord-ouest, quatre à cinq lieues de distance. Le 8, le temps qui était couvert nous empêcha de découvrir l'Ile-de-France ; l’île Ronde se montra seule : nous nous dirigeâmes de manière à la laisser à stribord, ainsi que l’île aux Serpents, qui nous apparut presque immédiatement ; nous aperçûmes bientôt aussi le coin de Mire et l’île Plate; les nuages s'étant dissipés, on distingua enfin l'Ile-de-France. À midi, étant nord et sud de l’île Ronde, ;’observai 20° 9’ 45/' de latitude : ce ne fut que le 10 que nous primes position dans le port.

Je fis un nouveau séjour à l'Ile-de-France , et au bout de quelques mois je passai second lieutenant sur le Mathurin, de six cents tonneaux, capitaine Visger, dont la destination était pour Moka.

Le 30 novembre 1787 nous appareillâmes , prenant notre direction vers le nord avec une

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bonne brise de sud-est. Notre dessein était de passer à l’est des îles Amirantes , situées entre le 4° et le 7° degré de latitude méridionale. À cette hauteur, plusieurs indices nous annoncérent le fond vers les 10 heures du soir : on sonda aussitôt, et l'on trouva qu'il était très inégal, de 7 à 10, 14 et G brasses. Le capitaine ordonna de reprendre la route qui nous avait amenés sur ce banc, mais l'eau se trouvant encore diminuée, et la sonde ne donnant quecinq brasses, quelques minutes après ce mouvement on prit le parti de mouiller. Depuis huit jours que nous avions quitté l'Ile-de-France, notre différence en longitude ne pouvait être considérable : il nous parut certain que nous étions sur le banc de Fortune,dont nous nous étions crus éloignés d'au moins quinze lieues.

Pour charmer les ennuis de l'attente, on jeta plusieurs lignes , qui rapportirent du poisson en quantité. Celui qui fréquente les bancs de corail se nourrit de la substance de cette production sous-marine , ce qui le rend d’une qualité malfaisante. Pour l'éprouver,on plonge une cuillère d'argent dans la chaudière; si l'argent ne change pas de couleur, le poisson est sain ; s’il noircit, il faut s'abstenir. Quoi qu'il en soit

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