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DU CAPITAINE PÉRON. 1 de-vie , ce qui nous était à peu près indifférent. Pendant les deux premiers mois de notre séjour, deux cents noirs nous furent livrés, hommes, femmes et enfants. Les deux derniers mois furent moins heureux; les bâtiments à trois mâts, l’ Atlas, capitaine Ozele, le Maffougue , capitaine Fourneau, et {a Marthe, capitaine Lamoisse , étant venus prendre mouillage dans la rade, établirent une concurrence: les prix augmentèrent ; les noirs devinrent plus rares ; On ne nous en procura plus que soixantecinq.
S'il est quelque chose au monde de plus hideux que les marchés de chair humaine, c’est le moyen dont les vendeurs se servent pour tromper sur la qualité de cette denrée. Un noir estil disgracié de la nature, avant de l’amener à la vente , le malheureux est torturé de mille manières, il est soumis aux plus cruels essais, jusqu’à ce que l’apparence soit tellequ'elle en impose aux yeux clairvoyants du spéculateur.
Si son infirmité résiste à tous les efforts, une main impitoyable le précipite du sommet des rochers ; il tombe dans dés fondrières où la mort l’attend , ou, ce qui est pis encore, une longue etterrible agonie. S'ilne s’agit que d’une
simple hernie, le marchand d'esclaves, avant d'arriver au comptoir, s'arrête dans quelque endroit écarté ; le malade est couché sur le dos ; on le frappe sur le ventre à coups de baguettes jusqu'à ce que la hernie soit rentrée, et, cette opération terminée, le patient est traîné en toute hâte au lieu de la vente,
Les femmes ne sont pas traitées avec moins de rigueur; malheur à elles si l’âge a flétri leurs attraits! Lorsque leur sein, fatigué par les ans , a perdu son élasticité première, on y introduit un chalumeau , à l’aide duquel on souffle jusqu’à ce qu'il ait repris ses formes arrondies. |
Soit indifférence de la vie, soit espoir d’un sort plus heureux sous d’autres climats, les victimes se prêtent à toutes les supercheries qu'invente le caprice d'un maître avide; elles semblent aller au-devant du supplice, et sourient presque à leurs bourreaux.
La superstition est la compagne accoutumée de la cruauté. Devant la maison de l’un des chefs, j'ai vu deux énormes figures en bois ct grossièrementsculptées; l’une vêtue d'une pièce d’étoffe de coton , la tête couverte d’une perruque de plumes de diverses couleurs ; l’autre
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DU CAPITAINE PÉKRON 59 nue jusqu'à la ceinture, et tenant un arc d’une main et de l’autre des flèches. C'est aux pieds de ces idoles que chacun vient déposer ses craintes et ses espérances ; nul n’oserait tenter le destin, se livrer à un projet quelconque, avant d’avoir imploré ces divinités, avant de leur avoir touché les mains. Pour s'assurer contre les événements malheureux, les naturels portent au cou des morceaux de bois qu'ils ont consacrés en les frottant contre ces fé.
tiches ; aux heures de repas , ils trempent dans leurs mets ou dans leur boisson ces précieuses reliques.
Indépendamment de leurs autres fonctions, ce sont aussi les dieux qui tiennent la balance de Ja justice. Lorsqu'un Angolais est soupconné d’avoir commis un crime, si les preuves ne sont pas complètes, on ne perd pas de temps dans de vains débats ; on ne connaît ici ni procureurs du roi ni avocats. Or voici comme on procède, et comme jadis, en France, au bon vieux temps , on a procédé : le prévenu est amené devant le fétiche à perruque de 5limes ; les anciens , qui se disent les sages du pays , au
* nombre de trente ou quarante , s'arrêtent im-
mobiles, et. les yeux fixés sur les plumes de la
| ? perruque, ils attendent silencieusement que le
vent en agite quelques unes; si la plume qui | s'élève est rouge, plus de doute, l’accusé est À 4 coupable. Le blanc, le bleu et le vert sont des EL sel fl couleurs moins funestes; elles ne suffisent cefl 14 pendant pas pour faire triompher l'innocence.
F 1 à 1 Si elles ont prononcé en faveur de l'accusé ,
ur les anciens le soumettent à une épreuve d’un CM | autre genre : on lui présente une dose de cassa, | espèce de poison très subtil : s’il est innocent, ce breuvage ne doit produire aucun effet ; s’il | est coupable, la mort qui s'ensuit est l'arrêt du | ciel même. J'ai assisté à l’une de ces solennités: À | | le prévenu avait échappé à l'influence des plu- VPtE | mes rouges , mais il ne fut point aussi heureux | | en subissant l'épreuve du poison; il mourut | dans d’affreuses convulsions ; et juges et spec- | F0 tateurs , chacun se retira en rendant grâce aux idoles et aux anciens de la haute sagesse qui avait présidé au jugement.
Un des chefs du pays mourut pendant notre séjour ; au lieu d'être un signal de deuil et de 0) 1 À tristesse , la nouvelle de sa mort fut celui de | | | la plus bruyante gaieté ; et comme il est de ri- M sh. | gueur, comme il entre dans le cérémonial que |
cette gaieté se prolonge jusqu'au moment où \
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la terre recevra les restes du prince défunt, on distribue à profusion la liqueur qui s’extrait du palmier , et les eaux-de-vie que le commerce à importées. Les Angolais, étourdis , enivrés par ces boissons spiritueuses, chantent, dansent, poussent des cris , des hurlements ; les uns soufflent dans des conques qui leur servent de trompettes , les autres tirent des coups de fusil qui retentissent au loin.
es vassaux du défunt s’empressent de vendre ce qu'ils ont de plus précieux, en nègres, en morfils, en plumes d’autruches, en peaux de tigres ; et ils lui fonthommage du prix qu'ils en ont touché. S'ils possèdent des pièces de coton, ils les roulent autour du cadavre les unes sur les autres, ce qui lui donne l’apparence d’une pelote d’un énorme volume : ainsi emmaillotté, le défunt est placé sur un brancard, que deux à trois cents nègres trainent jusqu'au lieu de repos, toujours chantant, dansant, gesticulant , et donnant tous les signes de l’allégresse.
La fosse est un trou carré de dix à douze pieds de profondeur, sur quinze à vingt de largeur; on y descend le corps avec beaucoup de précaution, et pendant qu'on le couvre de terre, les libations recommencent , les
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… Fais.
56 MÉMOIRES chants, les danses reprennent une nouvelle ardeur , les coups de fusil et les trompettes retentissent plus bruyants que jamais. Enfin la cérémonie est achevée, et les assistants retournent à leur demeure, aussi satisfaits que s'ils eussent été témoins du plus heureux événement.
Étonné d’un tel usage et plus encore d’une profusion qui me semblait gratuite et sans objet, j'osai demander à un Angolais pourquoi ils faisaient ainsi le sacrifice de leurs plus riches marchandises : celui-ci s’'étonna d’abord de ma question ; mon ignorance ou mon impiété excitèérent tour à tour son dédain et sa colère. J'insistai cependant , et il voulut bien me dire que , puisque leur chef était riche dans ce monde , il n'était pas séant qu'il arrivât dans un autre plus heureux avec l'extérieur de la pauvreté.
Les habitants de cette contrée sont en général robustes , mais lâches par instinct et paresseux avec délices; ils n’ont aucune connaissance de nos arts ni de nos sciences.
Le pays est plat et cependant agréable. La verdure des arbres et la variété des paysages dont il est couvert jusqu’à la mer forment une avant-scène d’un brillant effet qui contraste
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DU GAPITAINE PÉRON. 57 avec des collines plus éloignées dans les terres, dont le somnet grisâtre s'élève nu et desséché.
Au sud de la baie, vers la pointe de Cabinde, on trouve les ruines d’un fort que les Portugais ont élevé et que le gouvernement français à fait démolir pendant la guerre de 1775.
Dans les premiers jours de novembre les lièvres avaient commencé à faire des ravages parmi nous. Notre maitre d'équipage, un de nos matelots et quatre noirs avaient succombé; un officier et moi-même nous fûmes atteints de ce mal avec assez de violence pour qu’on désespérât de notre vie. Les opérations étant à peu près terminées , notre capitaine donna l’ordre d’appareiller , et le 16 nous mimes à la voile avec une légère brise de l’est et fimes route pour le cap Français.
Le 22, nous aperçùmes l’île d’Annobin, qui appartient à l'Espagne; quoique à la distance de cinq à six lieues au sud, on distinguait plusieurs vallées d’une belle verdure. Le bp, nous traversimes obliquement l'équateur par > 20’ de longitude occidentale de Paris.
Le 16 janvier 1786, nous découvrimes la partie orientale de Saint-Domingue , l’île Samana , et le 19 nous entrâmes dans la rade du Cap.
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La petite-vérole, qui s'était déclarée à bord deux jours après notre départ, avait fait de grands progrès parmi les nègres; nous en avions perdu vingt-deux , tant de cette maladie que du scorbut. A l’aspect de la terre, plusieurs d’entre eux qui ne présentaient aucun symptôme de mauvaise santé tombèrent morts sur le pont.
Je supprime ici la partie de ma relation qui concerne Saint-Domingue ; les événements dont cette colonie a été le théâtre en ont changé la face: c'est aux témoins de la grande catastrophe qui l’a séparée de la mère-patrie, c'est aux voyageurs qui l’ont visitée à des époques plus récentes, qu'il appartient de tracer un tableau fidèle des mœurs actuelles, des intérêts nouveaux d’un peuple qui n’a plus d’autres maîtres que lui-même (1).
(1) Les différentes parties de Saint-Domingue ont adopté le système républicain. Après la mort de Christophe, le général Boyer a profité des circonstances pour rattacher à un mode uniforme les débris de l’empire haïîtien. La population de cette belle colonie est évaluée à un million cinq cent mille habitants. Un sol fertile, des mines d’or et d'argent , un gouvernement sage et éclairé, lui préparent de hautes destinées.
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Je ne parlerai pas non plus de mon retour en France; assez d’autres ont exploré les côtes de notre belle patrie , raconté ses usages, dépeint ses sites, vanté ses riches productions : les contrées lointaines, voilà mon domaine ; je me hâte d'y rentrer.
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