‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] :Chapitre 25 sur 56 · RUE · texte numérisé non relu

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156 MÉMOIRES La frégate expédiée par le Prince-Roi ren-

tra au bout de cinq jours; cette frégate était une vieille chaloupe qu’on avait fait scier en deux et ralonger; elle était surmontée de trois mâts d’une seule pièce, sans hune ni barre de perroquet ; les vergues se rabattaient les unes sur les autres et s’amenaient sur le pont. Aussitôt après son retour, ou tira un coup de canon du fort, et l’on hissa un pavillon rouge; c'était pour nous un signal d’aller à terre. Nous nous rendîmes d’abord au palais et de là au chantier, où se trouvait le Prince-Roi, très occupé à surveiller des ouvriers qui réparaient sa flotte, c’est-à-dire douze ou quinze chaloupes. Il nous accueillit avec sa grâce accoutumée, nous li , ême des compliments qui nous parurent à ‘: at soit peu exagérés. [1 nous prit ensuite à l'écart, et d’un ton qui peignait le trouble de son âme, il nous dit que l'ile de Mayotte persistait dans son refus de payer le tribut accoutumé , qu'il était résolu de déployer toutes ses forces pour la faire rentrer dans le devoir, et qu'avant huit jours ses meilleures troupes s’embarqueraient sur vingt-cinq frégates. Il ajouta que si nous consentions à transporter trois cents hommes

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sur notre bâtiment, sa reconnaissance serait sans bornes ; il s'engagea même formellement à remettre gratuitement au capitaine vingt esclaves, à moi dix, et autant, en proportion, aux autres officiers du vaisseau , comme dédommagement de l’embarras que nous aurions ; et de plus il nous donna sa parole que tous les prisonniers faits à Mayotte seraient immédiatement conduits sur notre navire, et qu'il n'exigerait le paiement qu’à notre retour.

Le capitaine ayant assemblé les officiers, on considéra qu’il nous était à peu près indifférent de rester deux mois à Mayotte ou à Anjouan, que d’ailleurs le port de Mayotte était plus sûr que celui où nous étions ; et l’on se décida à accepter les propositions qui venaient d’être faites.

Le Prince-Roi ne sut comment nous exprimer sa joie ; il était dans la persuasion que la présence de notre navire suflirait pour en imposer aux rebelles , et les faire rentrer dans l'obéissance.

Peu de jours après, les chaloupes furent lancées à l’eau ; plusieurs autres arrivèrent successivement des divers points de l’île, et le port d’Anjouan offrit un tableau brillant et tout-à-fait animé.

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Trois cents hommes montèrent à notre bord, et mille Autres environ furent répartis sur le reste de la flotte, qui comptait trente-cinq voiles. Les officiers et les généraux étaient au nombre de trente. L'armée semblait animée du meilleur esprit : les Mayottais, disait-on, ne sont pas en mesure de résister à de telles forces ; il ne faut que nous montrer pour vaincre.

La distance d’Anjouan à Mayotte est de dix-huit lieues ; partis au point du jour et laissant les autres bâtiments en arrière , nous y arrivâmes avant la nuit. Le navire laissa tomber l'ancre par quatorze brasses, fond de sable, dans une baie fermée à tous les vents, et qui se trouve au nord de l’île. Deux hommes se montrèrent sur une colline élevée d’où s’échappait une cascade dont la chute avait au moins quatre-vingts pieds de hauteur; ils agitaient des morceaux d'étoffe. À ce signal, que l’on prit pour une invitation d’aller à terre, quelques uns de nos gens, ainsi qu'un interprète, descendirent dans le canot et se dirigèrent vers le rivage. Lorsqu'ils se furent rapprochés des deux Maycttais, à la portée de la voix, ceux-ci leur crièrent en portugais que si nous venions

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en amis , ils nous accorderaient tout ce dont nous pouvions avoir besoin , mais que si nous venions comme ennemis, nous trouverions en eux des hommes qui avaient juré de périr tous jusqu’au dernier plutôt que de se rendre.

Le lendemain , toute la flotte était arrivée. Sélim , général en chef, donna l’ordre de se diriger au fond de la baie, à l’est du mouillage, vers un morne isolé et très élevé qui lui présentait une position avantageuse. Le débarquement s’effectua avant la fin du jour, sans opposition de la part des Mayottais.

L'armée resta campée sur cette éminence pendant quinze jours; on ne fit aucun mouvement, on ne prit aucune mesure qui annonçât un plan d'attaque. Des partis parcouraient la campagne, et après avoir enlevé quelques vaches et quelques chèvres , ils rentraient au camp. Dans l'intérêt du prince, et dans le nôtre, nous crûmes devoir faire à Sélim quelques remontrances sur la lenteur de ses opérations ; il répondit qu'avant de rien entreprendre , il avait voulu explorer le pays et connaître les positions qu'occupaientles Mayottais , etqu'enfin sous deux jours il allait se porter en avant. En effet, le surlendemain

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un mouvement général eut lieu dans l’armée.

Fatigué, ainsi que quelques uns de mes compagnons, de la vie monotone que je menais sur le navire , je résolus de suivre l’armée, avec l'intention toutefois de ne prendre aucune part à la bataille, et de ne faire usage de mes armes qu'à mon corps défendant.

Au signal donné, toutes les troupes se mirent en marche , précédées de deux conques marines, dont les sons discordants retentissaient au loin. Les soldats jetaient des cris, poussaient des hurlements ; c'était un bruit affreux. Sans doute on voulait effrayer les ennemis, et les faire débusquer des épais taillis où on les supposait cachés. L'armée n'observait aucun ordre; il n'y avait ni alignement ni aucun acte qui indiquât la moindre notion de l’art militaire.

Le long du chemin qui conduisait à un village qu’on ne tarda point à découvrir, les Mayottais avaient suspendu aux arbres , ici des cœurs , là des entrailles , et plus loin des têtes de cabris. Ces sinistres présages ne firent aucune impression sur les soldats ; leur bruyante ardeur redoublait à mesure que nous avancions.

Après une heure de marche, nous àrrivâmes

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au village; il était abandonné , maisles meubles avaient été enlevés ; il ne restait que quelques vases ; j'eus beaucoup de peine à persuader à nos gens de ne point faire usage de l’eau qu'ils contenaient. Ce village était composé de cinquante maisons, construites en bousillage et couvertes de feuilles de cocos.

L'armée continua sa route, rencontrant partout les mêmes débris d'animaux suspendus aux branches ; elle entra sans obstacle dans un autre village. Il n'y restait que deux vieillards auxquels l’âge n'avait pas permis de suivre leurs compatriotes. Quelques soldats levèrent la main pour les frapper, mais j'eus le bonheur de leur faire entendre qu’une action pareille attirerait sur eux la vengeance du dieu des armées.

À la sortie du village se trouvait une fosse à chaux qui me fit naître une idée assez bizarre : je fis observer à Sélim qu'aucun signe extérieur ne distinguait les soldats d’Anjouan de ceux de Mayotte, et, que dans le fort d’une bataille, cet oubli pourrait causer une étrange confusion; je lui conseillai de marquer tous ses soldats d’une croix sur le front. Sélim fut frappé de la justesse de mon avis; il fit faire

halte à sa troupe, et ordonna de placer la croix blanche sur le front noir de ses soldats. On eût dit des chrétiens nouvellement convertis qui partaient pour la croisade.

Après avoir marché pendant deux heures sur un sol entrecoupé de collines et de vallées, nous arrivâmes à un troisième village plus considérable que les premiers. Malgré le profond silence qui semblait y régner, on n’y entra qu'avec beaucoup de précaution. Il était abandonné ainsi que les autres; quelques vieillards qui seuls s’y trouvaient furent respectés.

Il étaitalors deux heures de l'après-midi; nous étions à trois lieues et demi du vaisseau. Mes compagnons et moi nous exposâmes à Sélim qu'il était de notre devoir de rentrer à bord avant la nuit, et que n'ayant plus que le temps nécessaire pour revenir Sur nos pas, nous étions dans l'obligation de le quitter à l'instant même. Sélim et son état-major parurent consternés de cette déclaration; sa troupe, qui peut-être sans nous n’eût pas pénétré aussi loin dans le pays, s’assembla en tumulte ; elle s’écria que si nous partions, elle partirait avec nous; et , sans attendre d'autre explication, ceux des soldats qui s'étaient tenus en arrière

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prirent la fuite ; quelques uns mirent le feu au temple et à deux ou trois maisons. Je représentai à Sélim que de telles atrocités étaient inutiles, et qu'elles ne serviraient qu’à exaspérer l'ennemi; il promit de faire punir les coupables.

Je sentais qu'une déroute générale allait être la conséquence de notre départ; je persistai néanmoins dans ma résolution, et mes compagnons et moi nous nous mimes en route.

Lorsque nous remontions la colline que nous avions franchie pour arriver au village, des hourras effroyables se firent entendre derrière nous. L'armée mayottaise débusquait au travers des tourbillons de flammes qui s’élevaient du temple et des maisons embrasées ; elle se portait sur nous au pas de course ; déjà même elle n’était plus qu’à une demi-portée de canon

À cette apparition, les Anjouannais n’écoutent plus la voix de leur général ; ils tournent le dos et fuient vers le camp, de toute la vitesse de leurs jambes. Lorsque nous arrivâmes au sommet de la colline, il ne restait plus autour de Sélim que cinq soldats, et mes com-

pagnons et moi, en tout douze hommes. L'armée mayottaise pouvait être de deux mille hommes, tous armés de sabres et de fusils.

Déjà les balles nous sifflaient aux oreilles; il fallait prendre un parti brusque et décisif.

La colline avait dérobé aux yeux des Mayottais la retraite honteuse et précipitée de nos soldats. Je proposai à Sélim de rester près de moi sur la hauteur avec quatre hommes , et de faire feu sur l'ennemi, qui était à nos pieds ; de disperser à quaranteet cinquante toises sur la droite etsur la gauche nos six autres compagnons , qui se montreraient successivement sur différents points, lâcheraient un coup de fusil, puis se retireraient derrière la colline et reparaîtraient en d’autres endroits. Ce plan est aussitôt suivi qu'adopté ; Sélim et moi, nous voilà tantôt provoquant l'ennemi , tantôt nous retournant vers nos prétendus soldats, et leur criant de rester cachés jusqu’à nouvel ordre. Cette petite ruse de guerre eut un succès merveilleux : les Mayottais s’arrêtèrent, persuadés que toute l'armée était embusquée derrière cette importante position.

Cette illusion pouvait ne pas durer longtemps ; en répétant la même manœuvre, nous

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parvinmes jusqu'à une autre colline éloignée de deux portées de fusil, et voyant que décidément l'ennemi n’avançait pas, nous n'hésitâmes plus à suivre la piste de nos fuyards et à retourner au camp (1).

Les soldats nous avaient devancés de plus de deux heures. Tremblant de frayeur , ils se jetèrent aux pieds de Sélim : celui-ci leur

(1) Il y a peut-être quelque vanité de ma part à me placer comme acteur dans le fait d'armes que je viens de raconter. Mon intention étais de ne pas parler de moi, de me mettre tout-à-fait de côté. Ce n’est pas ce qu’a voulu mon éditeur; c’est donc à lui et à lui seu que le lecteur devra s’en prendre, si l’on s'avise de confondre mon récit avec les fables que parfois d’autres voyageurs ont débitées. Je dois avouer que, dans cette circonstance , la vérité trouverait difficilement des témoins ou des preuves, à moins qu’on ne voulût en faire demander à Anjouan. Une réflexion suffira, je l’espère, pour me donner quelque crédit. Dans la déroute de la petite armée aux destinées de laquelle mon imprudence m'avait lié , il y allait de la vie pour mes compagnons et pour moi; si nous venions à succomber, les intérêts de mes commettants pouvaient être compromis. Quel est donc le Françaisqui, lorsqu'il s'agit de son existence et surtout de son devoir, ne trouverait pas en lui-même des ressources subites, un peu de courage et d'énergie ?

reprocha leur infamie et leur lâcheté ; il leur déclara que le prince connaîtrait la vérité , et que ceux qui , à la première occasion, ne laveraient pas leur honte dans le sang de l’ennemi auraient la tête tranchée.

Je fis entendre à Sélim qu'à sa place je ne laisserais pas une telle conduite impunie ; qu'il était de toute nécessité de faire un exemple; que, sans cette mesure, il devait s'attendre à de nouveaux revers. Îl approuva la justesse de mes observations, mais il se persuada que ses menaces avaient fait une assez grande impression sur sa troupe. Je conclus de cette faiblesse que Sélim n'avait que du courage et qu'il manquait de caractère; dès ce moment, je lui souhaitai du succès dans ses opérations, et je me promis de ne plus y figurer.

Quelques jours après, un mouvement qui eut lieu n'eut d'autre résultat que la prise d’un bossu; c'était un noir mozambique, gai et même bouffon , et fortintelligent. Il avait quatre pieds et demi, une hanche saillante, un bras courtet l’autre long, une tête énorme, des yeux petits, le nez court et relevé , la bouche grande et les lèvres épaisses; les dents blanches. mais taillées en pointe comme celles d’un re-

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Quand on lui demanda pourquoi il s'était laissé 4 | prendre, il montra ses jambes et se mit à rire. |

Nous étions en rade depuis six semaines, et les affaires n'avançaient pas; nous déclarâämes à Sélim que nous allions retourner auprès du prince ; il nous supplia de lui accorder encore huit jours, promettant qu'avant cette époque il aurait remporté unc victoire complète, ou qu'il aurait cessé d'exister.

Le lendemain il se porta dans l'intérieur de l'île, et pendant cinq jonrs nous restimes sans nouvelle aucune. Il reni:a enfin; il nous annonça qu’il avait parcouru l'ile dans tous les sens ; qu'il n’oyait pu découvrii la retraite des Mayottais ; qu'il croyait même qu'il r'en était pas resté un seul (1), et que tous s'étaient re-

(1) J'ai lieu de croire que le général était dans l’erreur. La veille de son retour, étant descendu à terre, je m'avançai seul à quelque distance; huit Mayottais sortirent d'un taiilis et me coupèrent la retraite : j’eus le bonheur de leur en imposer, en les couchant en joue tour à tour. J'avoue que leur aspect imprévu , dans un lieu iso, m'avait causé quelque frayeur.

lirés dans une petite ile basse et boisée où il se proposait d'aller les attaquer. Il nous demanda pour grâce dernière de reprendre à bord

le même nombre d'hommes que nous avions

embarqués à Anjouan , et de les porter sur le rivage de cette île; nous ne crûmes pas devoir lui refuser ce léger service.

L’embarquement eut lieu, et le soir même nous jetâmes l'ancre entre cette petite île et la srande, et, avec le reste de la flotte, on forma une espèce de blocus en avant du village. Les Mayottais, en force, étaient en position derrière un petit retranchement , ayant à leur gauche un morne de plus de cent cinquante pieds de hauteur. Aussitôt qu'ils nous aperçurent, on entendit des cris et des hurlements; ils agitèrent leurs sabres au-dessus de leurs têtes et nous envoyèrent quelques coups de fusil.

Le lendemain au point du jour, les Mayottais avaient disparu ; le silence qui régnait au loin semblait annoncer que le village était abandonné.

I n’y avait plus d'ennemnis: les soldats d’Anjouan demandèrent à grands cris le signal du débarquement , qui se fit avec assez d'ordre. sur une plage de sable à la droite du morne.

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DU CAPITAINE PÉRON. 149 Les Mayottais ne paraissaient pas ; seulement l'un d'eux, sur une hauteur voisine, chantait, dansait, gesticulait, et de temps à autre lancçait de grosses pierres. Les Anjouannais lui tirérent des coups de fusil, et celui-ci, sans s'émouvoir, continua à danser et à lancer des pierres.

Enfin l’armée s’ébranle . et, quoique le désordre soit dans les rangs, on se dirige vers le morne, dans l'intention de le tourner; ce mouvement était à peine exécuté, lorsque les Mayottais se montrent et courent sur les assaillants, en poussant de grands cris. Les Anjouannais n'essaient pas de soutenir le choc; ils battent en retraite , et, fuyant vers leurs vaisseaux, ils abandonnent leurs armes et se jettent à la mer. Les Mayottais poursuivent leurs succès; ils font pleuvoir une grêle de balles et de pierres sur les fuyards et sur les frégates; celles-ci s’éloignent en toute hâte.

Malgré le mépris que m'avaient inspiré les Anjouannais , je me sentis ému des cris que leur arrachait le désespoir; je me rapprochai du rivage. et dans la chaloupe je recueillis Sélimet une soixantaine de ses soldats. Une foule de malheureux nous environnaient, ils s'accro-

chaient à la chaloupe ; je vis le moment où nous allions chavirer, et je fus obligé d'employer la violence pour leur faire lâcher prise.

Cependant les frégates d’Anjouan, témoins du danger auquel je m'étais exposé, se rapprochèrent aussi de la côte, et recueillirent les débris de l’armée.

Les armes, les munitions, tout était perdu;

l’armée était réduite à moins de mille hommes. Sélim, désespéré, voyait avec effroi le moment du retour. Je doi: dire que seul il avait fait son devoir : pendant dix minutes , il s'était battu contre les ennemis qui l’entouraient , et il ne s'était décidé à se jeter à la nage que lorsqu'il n’y eut plus aucun espoir de résistance. Nous cherchâmes à le consoler en lui donnant l’assurance que nous rendrions au prince un compte exact de ses exploits et de l’odieuse lâcheté de ses soldats.

Le lendemain nous quittimes Mayotte, et le soir même nous débarquâmes à Anjouan Sélim et deux cent cinquante hommes.

À la nouvelle de ce désastre, le Prince-Roi entra dans une fureur que je n’entreprendrai pas de dépeindre ; il voulait être lui-même l'exécuteur de sa vengeance et trancher de ses

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DU CAPITAINE PÉRON. 191 royales mains la tête de ses indignes guerriers. I les fit tous réunir sur une grande place auprès de son palais : son regard, brillant de courroux, leur reprochait le mal irréparable qu'ils venaient de lui causer , la perte de la souveraineté de l’île de Mayotte, et son konneur flétri. On attendait avec anxiété l’arrêt que sa bouche allait prononcer.

Ce prince prit enfin la parole, et, condamnant à l'esclavage trois cents de ceux qui avaient trahi sa gloire et ses intérêts, il déclara qu’à l'avenir tel serait le sort de tout soldat qui manquerait à ses devoirs. Les trois cents hommes furent à l'instant saisis et conduits à bord , et le paiement fut effectué en argent, en fusils et en munitions de guerre.

Notre cargaison se trouva composée de trois cents nègres et de cinquante femmes; les hommes furent attachés deux à deux; on leur mit les fers aux pieds, à mesure qu'ils arrivaient sur le navire, et nous fimes immédiatement voile pour l'Ile-de-France.

1l y avait cinq jours que nous étions en mer, et nos noirs n'avaient montré que des intentions pacifiques. Nous estimant à cent quinze lieues environ de l'ile d’Anjouan, nous leur

accordâmes un peu plus de liberté ; on en vint même insensiblement jusqu’à leur ôter leurs fers.

Le onzième jour, à huit heures du matin, le cook, accompagné d’un maître, descendit à la cale pour y prendre les provisions d’eau et de bois. Lorsque le bois fut amené sur le pont où se trouvaient les nègres, on eut l’imprudence de leur confier le soin de passer les rondins de main en main jusqu’à la chaudière. Chacun d'eux ou du moins presque tous se trouvèrent munis de cette espèce d'armes. T'outà-coup ils frappent les matelots qui déjeunaient , et blessent à mort le maître charpentier. Le cri de révolte se fait entendre ; les matelots n’ont d’autre ressource que de grimper dans les haubans. Le capitaine, deux officiers et moi, munis de nos armes, nous arrivons sur le pont; notre première décharge abat quatre nègres à nos pieds. Ce premier exemple effraie les révoltés et donne à nos hommes le temps de se reconnaître ; au bout de quelques instants, une grande partie des nères se sauvent dans l’entre-pont, d’autres se glissent en dehors du vaisseau dans les portehaubans. et le reste se jette à la mer.

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La chaloupe fut mise à l’eau, et avec six matelots j'eus beaucoup de peine à sauver douze de ces malheureux; aussitôt que j'approchais d'eux , ils plongeaient et reparaissaient à quelque distance. Quelques uns aimèrent mieux se noyer que de se laisser prendre.

Cette révolte, et les mesures de sûreté que nous crûmes devoir employer, nous occupèrent pendant près de cinq heures. Les nègres nous apprirent que l’un d’eux leur avait persuadé que nous les emmenions à l'Ile-de-France pour les manger, et qu'ils ne s'étaient insurgés que pour se soustraire à un sort aussi cruel. Onze nègres avaient péri, et vingt-deux étaient grièvement blessés ; trois de nos matelots et notre maître charpentier nous donnèrent de vives inquiétudes. Les femmes n'avaient pris aucune part à la révolte.

Après quarante-deux jours de navigation nous retitrâmes à l'Ile-de-France.

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