‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] :Chapitre 26 sur 56 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Départ pour Madras. — Banc de corail et naufrage. — Flegme des Hollandais; outrages qu’ils prodiguent à des naufragés.— Batavia; ses canaux; insalubrité du climat.

Deux mois après notre arrivée, M. Deschiens, qui s'était rendu célèbre dans les mers de l'Inde par des prises nombreuses sur les Anglais, vint à bord de la Marie-T'hérese; séduit par la tournure élégante et leste de ce navire, il se décida à en traiter , et me proposa de rester aupres de lui dans mon grade de capitaine en second. L’intention de M. Deschiens était de faire un voyage à Madras.

Le 10 novembre 1791 , nous quittâmes l'Ilede-France sous toutes voiles et par le plus beau temps possible, gouvernant au nord pour attraper le parallèle de 4 à 5° sud, que nous devions entretenir jusqu’à l’île de Sumatra. Le 29, un nombre considérable d'oiseaux nous annonça le voisinage des iles Salomon et de

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Peros-Banhos, situées par 5° 30’ de latitude sud, et 69° 55’ de longitude orientale, méridien de Paris. Nous estimant alors à environ dix lieues à l'ouest de ces îles, nous gouvernâmes au nord pendant la nuit pour les éviter. Le 30, par 4° 30’ de latitude, nous vimes une plus grande quantité d'oiseaux que la veille, entre autres, des goëlettes blanches, à tête noire, dont la présence nous avertit que nous étions dans le voisinage du banc de Speiker.

A neuf heures du matin la sonde ne rapportait que vingt brasses de profondeur, et nous voyions distinctement sous le navire de vastes plateaux de corail. Nous nous dirigeîmes vers l’est, mais le gros temps et l'agitation de la mer fatiguèrent beaucoup le vaisseau, et nos avaries devinrent inquiétantes. Craignant de ne pouvoir lutter dans cet état contre les vents de nord-est qui nous attendaient entre Achem et Madras , on résolut de faire escale à Tapenoly, comptoir anglais sur la côte occidentale de Sumatra. Le 10 décembre, de nombreux oiseaux et des branches et des tronçons d'arbres, flottan* ‘utour de nous, signalèrent le voisinage de la terre; la pluie et le brouillard ne nous permirent pas de la distinguer avant cinq

156 MÉMOIRES heures du soir ; c'était l’ile de Nassau, dont la

côte très élevée se prolongeait au sud-est, à une très petite distance. Le mauvais temps nous ayant décidés à virer de bord, le 11, à midi, l'île Triste , située à vingt lieues environ au sudest de l’île de Nassau , fut relevée au sud, à environ dix lieues de distance. Les courants nous avaient portés dans cette direction avec une vitesse de deux milles par heure. Le temps s'étant remis au beau, nous découvrimes bien distinctement les sommets des montagnes de l’île de Sumatra ; mais les courants et les vents contraires ne nous laissant plus d'espoir de rattraper Trapenoly,dont nous étions déjà sous le vent à une distance très considérable. nous nous rapprochâmes de Bancoul, comptoir anglais sur la même côte. A cinq heures du soir. la violence du vent nous obligea de reprendre la bordée de sud-ouest pendant la nuit. Le bâtiment faisait eau, et de deux heures en deux heures , nous devions faire jouer les pompes. A minuit, nous ralliâmes la terre, qui reparut au jour ; mais, à midi, notre latitude et les relèvements nous apprirent que nous étions à une lieue et demie de l’enfoncement de la baic de Manna. à huit lieues sous le vent de Ban-

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DU CAPITAINE PÉRON:. 157 coul. À deux heures, nous virâmes à l’ouest, dans l'espoir de pouvoir, en louvoyant, repiquer au nord ; mais, à quatre heures et demie, de nouvelles bourrasques d'ouest nord-ouest nous forcèrent de laisser arriver sur Bantam (1), île de Java, en dedans du détroit de la Sonde; nous y abordâmes le 15, à deux heures de l'après-midi. La veille, nous avions passé à une lieue de l’île Trompeuse.

Le capitaine se rendit auprès du gouverneur, qui l’accueillit fort bien , et lui exprima ses regrets de ne pouvoir lui fournir les objets dont il avait besoin. Il lui conseilla de se diriger sur

(1) Bantam, royaume sur la côte nord-est de Java, autrefois très puissant, mais dont les limites sont maintenant tellement resserrées que sa population n’est évaluée qu’à deuxcent trente-un mille six cents habitants. La ville de Bantam, qui jadis était dans un état florissant, n'est plus aujourd’hui qu'un pauvre village dont le territoire est arrosé par une rivière du même nom et où l’air est très malsain. Les Hollandais et les Anglais y avaient des comptoirs en 1603, mais l'établissement de ces derniers ayant été détruit en 1684, les Hollandais y exercérent un pouvoir presque absolu jusqu’en 1811, époque à laquelle les Anglais s’emparèrent de la colonie entière, qu’ils conservérent jusqu’en 1814. La ville de Bantam appartient aujourd'hui aux Hollandais.

Batavia, où les ateliers et les magasins étaient abondamment pourvus.

Le 16, nous remimes à la voile pour cette destination.

Sur cette mer, couverte d’écueils, nous avions pris toutes les précautions que peut dicter l'expérience ; une vigie à la tête du petit mât de hune, dans les porte - haubans ; un pilote, le plomb à la main, prévenant de cinq minutes en cinq minutes de la quantité d’eau que rapportait la sonde; les cartes de M. d’Après de Manevillette sous les yeux , rien n'avait été oublié pour assurer notre marche. Confiant dans ces sages mesures et dans la beauté du temps, je m'abandonnais au plaisir de contempler les sites enchanteurs que nous offraient l'île de Java sur la droite et les petites îles basses que nous laissions à gauche; une foule de bateaux malais, allant d’une ile à l’autre, semblaient animer ce brillant tableau : une secousse terrible m'arracha soudain à mes douces rêveries ; nous étions sur un banc de corail.

Il était dix heures du matin: les voiles sont serrées , les embarcations mises à la mer. A l’aide des ancres que l’on porte en arrière, on essaie de soulever le vaisseau : grelins , câbles.

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aucres , rien ne résiste aux efforts du cabestan; tout est brisé , rompu , et le vaisseau reste immobile,

Nous mimesles signaux de détresse; on tira le canon; etun bateau malais nous ayant abordés, un officier fut expédié au gouverneur d'Onrust (1) pour lui demander les plus prompts secours. Une partie de l'équipage fut employée à défoncer les futailles d’eau; le reste transporta nos dernières ancres au nord, mais toujours sans succès.

Il fallut se décider à alléger le bâtiment, qui déjà faisait beaucoup d’eau; on chargea la chaloupe de tous les objets qu'elle put contenir; elle partit pour les déposer sur l’île de Horne , éloignée d'environ deux lieues; le lest fut jeté À la mer. Au retour de la chaloupe, on essaya de faire reculer le vaisseau ; efforts inutiles ; toute espérance s’évanouit en voyant le câble de notre dernière ancre coupé par les pointes de corail.

(1) Petite ville sur la côte de l’île de Java ; elle était flarissante sous la domination des Hollandais; mais, dans la dernière guerre , elle a été ruinée par les Anglais, elle ést aujourd’hui inhabitée. A quatre lieues nordouest de Batavia.

[était alors quatre heures du soir, et la mer baissaiten proportion de l’allégement que nous avions procuré au vaisseau ; il fut décidé qu'avant la nuit on enlèverait les mâts de hune. Les hommes de notre équipage étaient découragés, ils pestaient , juraient; ce ne fut qu'avec peine qu'ils se décidèrent à cette opération, qui réussit enfin sans accident.

Dans ce moment un canot élégant nous aborda ; il portait le capitaine du port, chargé par le gouverneur de venir prendre connaissance de notre situation. Cet officier, après avoir jeté un coup d'œil sur les plateaux de corail qui nous environnaient, nous dit d’un ton flegmatique que nous n'avions rien à craindre; il ajouta quelques observations de même force, et nous quitta en nous donnant l'assurance qu'à minuit ilnous enverrait un bateau de quinze tonneaux. Il nous eut à peine débordés qu'il alla s'échouer sur la crête d'un rocher qui commençait à se découvrir ; à notre grand déplaisir , il n’y resta qu'un moment.

Jusqu'alors la mer avait été tranquille ; mais tous les soirs, depuis notre arrivée sur la côte de Sumatra , nous avions éprouvé des grains et même des orages assez violents ; il. fallait un

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DU GAPITAINE PÉRON. 161 miracle pour nous préserver de ce nouveau péril, et ce miracle ne se fit pas.

Sur les sept heures, l'horizon se couvrit de nuages au nord-ouest ; le tonnerre se fit entendre; les éclairs, qui se succédaient avec rapidité, embrasèrent l'horizon; l'orage, qui s'approchait insensiblement, éclata sur les neuf heures, et les vents et les flots nous assaillirent de toutes parts.

Bientôt on annonça cinq pieds d’eau dans la cale. Jusqu'à minuit nous restiâmes aux pompes avec une inconcevable ardeur; mais, l'entre-pont lui-même étant envahi, il fallut renoncer à ce travail: le vaisseau, ouvert de tous côtés, fut couché sur le tribord, à l’opposite du vent et des vagues dont la mer nous couvrait; chacun apporta sur le gaillard ce qu'il avait de plus précieux.

À une heure après minuit, craignant que le vaisseau ne se partageñt en lambeaux , on résolut d’abattre le grand mât et celui de misaine, dont la chute imprévue sur le pont aurait pu entraîner de graves accidents : cette opération ne fut pas terminée avant trois heures du matin.

Une énorme vague, balayant le gaillard d’ar.

162 MÉMOIRES rière, remplit une de nos embarcations, et l’entraîna à lamer,otelledisparut. [ne nous restait plus que la chaloupe ; je sautai dedans avec un de nos meilleurs matelots, pour empêcher, s’il était possible , qu'elle ne se brisât contre le vaisseau.

Le tonnerre et les éclairs s'étaient éloignés ; l'obscurité la plus profonde régnait autour de nous ; la pluie qui continuait de tomber, le vent qui soufflait avec une violence nouvelle, et les sourds mugissements de la mer en fureur, étaient, au milieu de ces épaisses ténèbres , l'image du chaos.

Les matelots avaient défoncé les caisses d’eau -de-vie ; en buvant, ils étourdissaient leur désespoir : des querelles et des rixes sanglantes furent la suite de ce désordre.

Le jour vint enfin éclairer nos désastres ; le vaisseau brisé se partagea en deux ; la partir de derrière, sur laquelle nous étions presque tous. s'ébranla et se renversa ; on se jeta pêle-mêéle dans la chaloupe , et je restai, moi huitième. abandonné sous les débris: M. Deschiens m'aperçut 3 il ordonna aux matelots de rapproche: la chaloupe pour me recueillir; sa voix fut méconnue. les matelots s'éloignèrent.

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Neuf heures s'étaient écoulées depuis le départ de la chaloupe; elle n'avait pas reparu ; aucun bateau ne se dirigeait vers nous.

Vers trois heures, le gaillard d’arrière se sépara et partit à la dérive; c'était notre dernier moyen de salut. Je me jetai à la nage ainsi que quatre de mes compagnons qui se trouvaient de mon côté : l’un d’eux se noya ; les trois autres et moi, après une lutte longue et pénible, nous eùmes le bonheur de franchir des brisants et d'atteindre notre radeau. Les lames nous en arrachèrent par intervalles et nous rejetèrent à la mer, mais un instant de repos nous rendait quelque force, et, en nageant de nouveau, nous y remontions.

Trois de nos compagnons étaient restés sur le devant du vaisseau ; existaient-ils encore, s’étaient-ils livrés comme nous à la discrétion de quelques planches ? cêtte incertitude était

pour nous aussi cruelle que notre propre situation.

Vers cinq heures, la chaloupe parut enfin ; elle gouverna pour nous recueillir, mais, pensant que la surcharge de notre poids l'empêcherait d'atteindre les débris du navire, j'ordonnai aux matelots de s'occuper d’abord des

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