CHAPITRE PREMIER
Dirert de Brest. — Pic de Ténériffe. — Baie de Tous-les- Saints.—Température, — Productions. — San-Salvador. —Mode d'architecture particulier à cette ville. — Piété nocturne de ses habitants.—Luxe des hommes.—Grâce et enjouement des femmes.
En mars 1585, les hostilités ayant cessé entre la France et l'Angleterre , un vaisseau russe de seize cents tonneaux, qui se trouvait à Brest, fut frété au compte du gouvernement , à l'effet de transporter des munitions de guerre à l’Ilede-France et dans l'Inde. M. Moreau, l’un des officiers les plus distingués de la rnarine française, en eut le commandement. Je n'avais alors que quatorze ans ; M. Moreau voulut bien me
recevoirà son bord en qualité de pilotin.
Le vingtième jour de notre navigation, une terre d’une prodigieuse élévation nous apparut au-dessus des nuages ; c'était le pic de Ténériffe, et bientôt après l’ile du même nom, qui se trouve peu éloignée de la côte d'Afrique. Quoique nous fussions poussés par un vent frais de nord-nord-est , nous ne ralentimes pas notre marche pendant la nuit,et le jour nous montra plusieurs autres îles. Vers midi, nous passâmes à égale distance de Ténériffe et de la grande Canarie : la situation de ces îles , près du tropique du cancer, les place au rang des contrées qui sont le plus favorisées du ciel ; leur heureuse température leur avait mérité, dans l'antiquité. le nom d'îles fortunées.
Le pic de Ténériffe est l’une des plus hautes montagnes du globe, puisqu'il a près de deux mille toises d’élévation au-dessus du niveau de la mer : les Hollandais y ont fixé leur premier méridien.
Un temps assez long s'était écoulé depuis que nous avions perdu de vue les côtes de France; l'horizon, en reculant devant nous, ne nous avait offert que la mer et l'immensité des cieux: avec quelles délices je contemplai
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les belles contrées qui, les prem.ères s'offraient à mes regards ! Les riches tapis de verdure qui s'étendent depuis lerivage jusqu’au sommet des monts étaient pour moi comme la terre promise ; mais à peine l’avais-je entrevue qu'elle s'évanouit dans le lointain (1).
(1) Ténériffe, île d’Afrique, l’une des Canaries, située à l’ouest de la grande Canarie. Sa forme est celle d’un triangle, dont chaque côté a environ quinze lieues de long. On évalue sa superficie à environ cent trente-cinq. lieues carrées, et sa population à soixante-sept mille habitants. Cette île est en partie couverte de hautes montagnes , dont la plus élevée est le fameux pic, qui est à mille neuf cent neuf toises au-dessus de la mer, et s'aperçoit de quarante lieues par un temps favorable. A son sommet se trouve, d’après M. de Humboldt, le cratère d’an immense volcan qui paraît être éteint depuis plusieurs siècles, mais à sa partie supérieure seulement; car il y a eu, à différentes époques, des éruptions latérales qui ont causé de grands dégâts, entre autres celle de 1704, qui détruisit plusieurs villes et villages, et convertit en déserts les terres les plus fertiles de l’île. Située près des tropiques , Ténériffe est favorisée de tous les dons que la nature à répandus sur les plus belles contrées équinoxiales. Le climat y est aussi agréable qué sain, et rién n’égale la beauté des sites que présente la côte occidentale, où règne un éterne printemps. Les collines sont couvertes de vignobles
n MÉMOIRES
Jusqu'au 15 avril, époque où nous coupämes l'équateur par 17° de longitude, un beau ciel, une mer paisible, un temps serein, tout favorisa notre marche ; nous n’éprouvâmes même pas les calmes qui règnent ordinairement dans ces parages ; aussitôt que nous eùmes dépassé la ligne, la fortune nous présagea ses rigueurs.
Le matelot chargé de la visite des gréements annonça que le mât de misaine avait consenti audessous des jotereaux. Le capitaine et les officiers ayant vérifié le fait, on réunit en conseil l'état-major et la maistrance;s il y fut unanimement reconnu que ce mât était hors d'état de résister à la violence des mers et aux tem-
jusqu’à leurs sommets, et les vallées, d’orangers, de myrtes, de cyprès, de dattiers, de plantains, de cannes à sucre, de figuiers, d’oliviers, de lauriers, de chênes, de pins, et d’arbustes odoriférants. Ses productions consistent en vins, froment, orge, yams, bananes, légumes, et fruits de toute espèce; coton, soude, sang-dedragon, aloès, mastic, etc. Le vin que l’on y récolte, quoique moins estimé que celui de Madère, est cependant l’objet d’un commerce considérable , et on en exporte annuellement de dix à quinze mille pipes. Laguna est la capitale de l’île; Santa - Crux en est le principal port. Lat. N. 28° 30’, long. O. 18° g/.
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pêtes qui nous attendaient dans le voisinage du cap de Bonne-Espérance , et, par une conséquence nécessaire , il fut décidé que nous tâcherions de gagner les côtes de l’Amérique méridionale , et d'aborder au port le plus convenable pour nous réparer, s’il en était temps encore, ou pour nous procurer un autre mât. On choisit la baie de Tous-les-Saints, sur la côte du Brésil, qui se trouvait le plus à notre proximité; nous la découvrîimes vers la fin d'avril. Au nord de la baie, nous ralliâmes la côte, mais, pendant plusieurs jours, les calmes enchaînèrent notre marche.
Pendant notre attérage, nous eûmes quelques communications avec la terre ; impatient d'y mettre le pied, je demandai la faveur d'y accompagner l’un de nos officiers. Le soir,
lorsque nous revenions à bord sur une pirogue
du pays, le second maître s’avança en dehors du plat-bord pour nous faciliter l'accès des tire-veilles (1). L’officier monta le premier et sans accident, mais à peine eus-je saisi la corde qu’elle rompit ; celui qui la tenait et
(1) Cesont deux cordes qui ont des nœuds de distance
eu distance, et qui sont suspendues en dehors du vaisseau , de chaque côté de l’échelle.
WU moi nous tombâmes à la mer. Cependant le 4 vaisseau était sous voile, et fuyait avec rapidité;
” l'obscurité de la nuit nous dérobait à tous les
| yeux. Mon compagnon d'infortune était bon nageur et vigoureux ; il me retint sous l’un de ses bras, et pendant un quart d'heure, tantôt (} sur l’eau tantôt sous l’eau, il lutta contre la 1! | mer ; heureusement nos cris avaient été en- | tendus du vaisseau , et la chaloupe qui était à M la traîne fut envoyée à notre secours.
| Nous entrâmes dans la baie de Tous - les- Saints, et à cinq heures du soirnous mouillâmes par trois brasses, sur un fond de sable blanc, auprès dequatorze bâtiments portugais qui nous avaient devancés. La ville fut saluée de treize coups de canon, qui nous furent rendus en égal nombre. Deux pataches nous abordèrent immédiatement : l’une avait pour mission de surveiller l'exportation et l'importation des articles sujets aux droits de douane ; l’autre portait plusieurs officiers en uniforme et le capitaine du l port. M. Moreauleurexposa l’objet de sa relâche; | on s’empressa de lui faire des offres de service. Après cette entrevue, notre commandant ne | voulut point différer d'aller présenter ses hommages au vice-roi ; il eut la bonté de me dire
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que pendant tout le temps que nous resterions dans ce mouillage je ne le quitterais pas , et il me traita en effet plutôt comme son fils que comme son subordonné. J’eus ma part de l'accueil gracieux qu'il reçut de tous les seigneurs portugais, et pendant près d'un mois j'assistai aux fêtes qui se succédèrent tous les jours : on eût dit que chacun voulait rivaliser en civilités et en prévenances de tout genre. Le vice-roi et l’archevêque lui-même nous comblèrent d'attentions.
La baie de Tous-les-Saints est située sous le treizième degré de latitude sud ; il résulte de cette position géographique que pendant l'été, qui commence en septembre et ne finit qu'en mars, le soleil darde presque perpendiculairement ses rayons ; les chaleurs sont alors excessives, et sans la brise de mer, qui les tempère pendant le jour, les Européens ne pourraient les supporter. L'hiver commence en mars et finit en septembre, et le soleil, qui se trouve alors dans la partie septentrionale de l’équateur, provoque des pluies abondantes. Dans cette belle contrée , l'hiver ne s’avance point avec son cortége accoutumé de neiges et de frimas ; cette saison semble défier nos prin-
temps d'Eurvpe ; la végétation se développe avec vigueur, les feuilles restent immobiles aux branches , et les arbres, couverts de leurs plus riches parures, présentent à la main de l’homme des fleurs sans cesse renaissantes et des fruits toujours mûrs. L'étranger s'arrête étonné devant cette prodigalité de la nature ; une telle profusion de richesses ferait oublier au Français lui-même les lieux qui l’ont vu naître, si jamais un Français pouvait oublier sa patrie.
Les campagnes sont couvertes de tous les fruits du tropique : on trouve à vil prix les ananas, les bananes de toute espèce, des citrons et des oranges d’une énorme grosseur. Une espèce d’orangesest particulière à ces contrées; elle est surmontée d’une autre plus petite, qui paraît s'échapper de son centre et en renferme les pepins : la partie mûre est volumineuse, et son suc est d’une saveur exquise. Le pamplemousse ou schaddeekt ressemble à l'orange ; son écorce a un pouce d'épaisseur ; on la fait confire dans le sucre ainsi que l’angélique en France ; c’est un mets très délicat. C'est ici que, pour la première fois, j'ai goûté le manioc, l’igname et la patate douce. On prépare avec KR racine du manioc la cassave , espèce de fa-
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rine qui sert à la nourriture des nègres. Le tabac , le sucre, la vanille, le cacao, les drogues médicinales , rien de ce que l'homme regarde comme nécessaire ou superflu ne manque à ces contrées.
Les forêts sont peuplées de perroquets de toutes couleurs : la nature semble avoir épuisé ses pinceaux pour varier les nuances de leurs riches plumages. Les familles de singes y sont aussi très nombreuses ; l'espèce la plus jolie, c'est le maki : la petitesse de sa taille, la délicatesse de ses formes , la finesse de sa physionomie , le rendent digne d’une mention particulière. Il n’est guère plus gros qu’un chat de huit jours; sa tête est de la dimension d’un œuf de poule, le poil de son dos est fauve lustré, et celui de son ventre est gris cendré.
La ville de San-Salvador dos Campos dos Goaytacases est grande, irrégulièrement bàtie et très peuplée , si l'on en juge par le concours de peuple qui du matin jusqu’au soir circule de tous côtés (1). Les rues sont assez
(1) San-Salvador est dans une situation charmante ; cette ville s'étend, sur un assez long espace , le long de la belle rivière de Paraïba, et offre une perspective
larges par le bas et très étroites par le haut ; cette bizarrerie provient du genre de construction des maisons, qui vont toujours en s'élargissant jusqu'au sommet. À chaque étage on établit un colombage en saillie , de manière que l'étage supérieur déborde l'inférieur ; lorsque deux maisons en face l'une de l'autre ont quelque élévation, les sommets semble.t vouloir se toucher. Leshabitantsprétendent qu'ils trouvent dans ce mode d'architecture le double avantage de se préserver des rayons ardents du soleil pendant une grande partie de l’année , surtout
riante et très animée, surtout vue de la route qui conduit à la rivière.
San-Salvador fait un commerce considérable en productions du pays. On cultive la canne à sucre, principalement en remontant la Paraïba , ainsi que sur les bords de la petite rivière de Muriaché, qui se jette dans la Paraïba, vis-à-vis de San-Salvador. Le café et le coton, le riz, etc., y viennent très bien, ainsi que les fruits et les légumes d'Europe. Il existe parini les habitants de riches propriétaires qui dirigent eux - mêmes leurs sucreries, ordinairement situées sur le bord de la rivière, et où ils emploient quelquefois cent cinquante esclaves. Il y a plusieurs de ces établissements qui fournissent de cent à cent cinquante milliers de sucre par an.
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lorsqu'il passe à leur zénith, ce qui arrive en février et en octobre; et de se mettre à l'abri des pluies, qui, pendant l'été, tombent par torrents. Quoi qu'il en soit, l'air, qui se trouve intercepté, circule péniblement, et la santé publique doit en souffrir, d'autant plus que la propreté n'est pas le côté brillant des habitants de San-Salvador;ils ne se font aucun scrupule de jeter dans les rues les immondices qui dans nos villes d'Europe sont déposées dans des
sur la Paraïba et la Muriaché , et, dans le nombre, il y en avait quatre-vingt-neuf qui offraient des bénéfices considérables.
Les plaines qu’arrose la Paraïba puraissent manquer de bestiaux , quoique offrant d’ailleurs tous les moyens d'en élever un très grand nombre. On s'occupe bien de l'éducation de quelques mulets, mais ils ne sont ni
aussi forts ni aussi beaux que ceux de la capitainerie
de Minas-Geraës et de Rio-Grande. Les chèvres et les moutons sont petits, etles cochons ne réussissent pas aussi bien que dans les autres pays.
La Paraïba prend sa source dans la province de Minas-Geraës , coule à l'occident, entre la Sarra dos Argâos et celle de Mantiqueira, et ayant reçu la Parahibuna, la Rio-Pomba, et d’autres petites rivières contiguës , elle continue de rouler ses ondes à travers d’immenses forêts, jusqu’à ce qu’elle entre, près de son embouchure , dans les plaines des Indiens-Gouytaers.
12 MÉMOIRES lieux retirés. Les rez-de-chaussée sont presque tous envahis par les boutiques : le tabac, la mélasse, les sirops , le fromage, les goudrons, les poissons , entassés sur le seuil des maisons, et placés sur un sol humide, répandent au loin une odeur fétide.
À San-Salvador, comme dans toutes les contrées où règne la superstition , les monastères et les églises sont en très grand nombre; la cathédrale s’y fait remarquer par son architecture , sa grandeur et sa magnificence : l'or et l'argent massif y brillent de toutes parts.
Aucun pays ne présente un peuple plus religieux, si toutefois les pratiques extérieures du culte sont le signe certain d’une véritable piété. Au premier son de la cloche qui annonce l'heure de l’angelus , tous les travaux sont suspendus dans les maisons, les personnes qui se trouvent dans les rues s'arrêtent , et, le front découvert, chacun murmure son oraison; on ne reprend le cours de ses affaires que lorsque la cloche expirante en a donné le signal. À toute heure du jour, les temples sont encombrés d’une foule d'individus de tous les rangs ; dans les rues même, vers le soir, aussitôt que le soleil a quitté l'horizon, devant les
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DU CAPITAINE PÉRON. 15 statues des saints, qui, sous les formes et les costumes les plus bizarres, se multiplient de maison en maison, au choix de chaque habitant, des groupes nombreux d'hommes, de femmes et d'enfants, sont prosternés, récitant à haute voix des prières ou chantant des cantiques. Les dévotions se prolongent fort avant dans la nuit. L'obscurité qui couvre ces pieuses pratiques, et l’affluence prodigieuse du peuple, donnent à cette grande cité je ne sais quel aspect sombre et mystérieux dont rien en France ne peut nous retracer l’image ; cependant, au milieu de ces scènes lugubres, on écoute avec plaisir quelques voix dont les doux accents se marient aux sons de la guitare ou de la mandoline : la beauté des nuits, sous cet heureux climat, prête de nouveaux charmes à ces simples concerts.
Dans un pays où la terre recèle les métaux les plus précieux, on n’est point étonné de voir toutes les classes s’adonner au luxe ; les hommes eux-mêmes ne dédaignent pas de frivoles ornements : non contents de réunir dans leurs maisons les meubles les plus recherchés , les matières les plus rares, ils surchargent leurs vêtements d’anneaux d’or, de pierre-
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ries, de diamants ; malheureusement le peu de dignité de leur maintien contraste avec la richesse et l'élégance de leurs ajustements. Les femmes, à l'exemple des hommes, se couvrent des plus brillantes parures, mais elles ont de plus cette grâce que ceux-ci ne peuvent se procurer à prix d'argent. Elles m'ont paru en général d’une beauté remarquable ; quant à l'esprit et à l’enjouement , elles doivent en avoir beaucoup , leurs saillies doivent être bien piquantes, s’il faut en juger par l’effet qu'elles produisent sur ceux de leurs auditeurs qui ont le bonheur de les comprendre : quant à moi, je ne connaissais pas la langue portugaise ; je fus réduit à un triste rôle, celui d'écouter et de ne pas entendre.
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