CHAPITRE XVI
Ile inconnue. —Iles des Amis. — Mongo-Lahy. — Annamouka.—Échanges avec les naturels. — Signalement de nombreux écueils. — Ea-00-Wee. — Tonga-Taboo. — Découverte de trois îles; frayeur des habitants.— Quelques idées sur la formation des îles de l'Amérique du sud, et sur la manière dont elles se sont peuplées.
Le 18 février 1796, en conséquence de mes arrangements avec M. Dorr, je quittai Port- Jackson sur le l’Otter, dont il était capitaine. Le vaisseau prit sa route à l’est; notre intention était de passer au nord de la Nouvelle- Zélande. Le 19 au jour, à 34° 56’ de latitude méridionale , et 153° 6’ de longitude orientale de Greenwich, 107 milles de distance de Port- Jackson, route directe, est 30° sud, nous signalâmes la présence d’un banc de sable ou de corail, d'environ trois cents pieds de circonférence, qui paraissait avoir quinze à vingt brasses.
Le 2 mars, après un temps et des vents va-
riables, la mer devint tout-à-coup unie comme une glace , et d’une couleur blanchâtre ; elle se couvrit de ces matières phosphoriques connues par les naturalistes sous le nom de méduses, et par les marins sous celui de bonnets flamands : quoique le temps fût très sombre, il en résultait autour du vaisseau une clarté si vive que l'on pouvait lire les caractères les plus fins. Je présumai que nous étions passés très près et sous le vent d’une île inconnue; deux circonstances me confirmèrent dans cette idée :
nous avions aperçu un nombre prodigieux doi seaux, tels que paille-en-queues, goëlettes, etc. , qui, au coucher du soleil, s'étaient retirés vers l’est nord-est, qui nous restait alors par les bossoirs de bâbord. Le lendemain, à trois heures du matin, les flots redevinrent très élevés, comme ils l'avaient été jusqu’au 1° mars. A neuf heures du matin, l'observation me donna 1798° 56! 6/ de longitude orientale de Greenwich , laquelle, réduite à trois heures du matin, époque à laquelle nous dûmes dépasser cette île, la place par 198° 29/ de longitude, et 29° 5o/ de latitude sud.
Le 5, à neuf heures du soir, étant entrés dans la région des vents de sud-est, nous diri-
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geâmes notre route entre le nord et l'est. Le 5, à dix heures du matin, notre longitude se trouva être de 184° 21” 15”, et notre latitude de 25° 54'. À ce moment, l’île Vasquez, dont nous n'eùmes pas connaissance, devait nous rester dans le nord-ouest, à environ quinze lieues de
distance. Le 6, à dix heures 18’ 10/ du matin,
par distance du soleil à la lune , la longitude était de 186° 6/ 30/' sud, et notre latitude de 24° va! sud.
Le 7, à deux heures du matin, nous passämes le tropique du capricorne. Le vent du nord soufflait légèrement; l'air se trouva comme embaumé d’un parfum délicieux que nous envoyaient des fleurs odorantes. Quelques îles nous restaient à peu de distance dans cette direction, mais nous ne pûmes les signaler; notre latitude était alors de 23° 27’ sud, et la longitude orientale de 186° 18’. Or ce ne pouvait être l’une de celles du groupe des Amis ; Eaoo ou Middelbourg, la plus méridionale de toutes, nous restait en cet instant à quarante lieues au nord-ouest. Jesupposai donc que nous devions avoir à proximité l’île Sola, quisetrouve au sud de la précédente , et dont la longitude en ce cas serait de 2° 30’ portée trop à l’ouest
dans les cartes. Dans cette même journée nous vimes quantité d'oiseaux de terre et de pailleen-queues rouges, ainsi que diverses plantes marines flottant sur les eaux, et jusqu’au 11 les mèmes objets frappèrent nos yeux. Nous gouvernions alors au nord nord-ouest, notre latitude étant à midi de 20° 53, et la longitude de 186° 3, à seize lieues dans le sud-est de Roterdam (Annamouka), d'après la situation de cette île fixée par le capitaine Cook. Une petite ile basse et boisée parut devant nous à cinq lieues de distance; nous n’y aperçümes pas d'habitants.
Le lendemain, à onze heures, prolongeant notre bordée l’ouest nord-ouest, nous fûmes en vue de vingt-deux îles et de trois dangereux récifs, l’un à l'ouest sud-ouest, l’autre au nord , et le troisième au sud-est; ces derniers se prolongent en apparence à trois ou quatre milles dela terre. À midi j’observai 20° 22/ de latitude, et 185°30/ de longitude; alors Roterdam paraissait dans le nord-ouest à trois lieues de distance , et entre elie et nous une petite île, environnée de brisants, dont nous vîmes sortir un grand nombre de pirogues se dirigeant vers nous. Lorsque les Indiens nous eurent abordés, ils nous firent
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entendre que cette île s'appelait Mongo-Lahi. À midi, ne pouvant la doubler au vent, nous courûmes une bordée à l’est pour nous élever, et à deux heures nous reprîimes celle de l'ouest.
Une nouvelle pirogue venant de l'ile arriva sur nous; elle portait cinq insulaires qui montérent à notre bord. L'un d'eux, qui nous dit être le chef, nous présenta quelques poissons euits, suivant leur usage, dans des feuilles de coco; nous l’accueillimes avec tous les signes de bonne amitié, et nous lui dimes que notre intention était d'aller à Annamouka (1). Cette
(1) Annamouka fait partie des les des Amis, appeltes Tonga par les habitants; ce groupe d'îles de l’océan pacifique méridional est au nombre d’environ cent cinquante ; elles sont situées près du tropique du capricorne, entre les 13° 4o/ et 25° 30’ de latitude sud, et les 172° et 198° de longitude ouest. Découvertes en 1643 par le capitaine hollandais Tasman, elles furent visitées en 1973 par le capitaine Cook, qui leur donna le nom d'îles des Amis à cause de l'union qui régnait alors entre les habitants, et de leur affabilité envers les étrangers. Les principales d’entre ces îles sont, Vavaou, où n’a pas abordé ce célèbre navigateur; Tonga, Eoua, Annamouka, Hapai, Lefouga, Mayorga, Neoutahoutabou, Kouiahe, Toufoa, etc... : elles ont beaucoup de
annonce lui fit plaisir; il frappa des mains, rit aux éclats, et nous pressa contre son sein. Il renvoya sa pirogue, et sous sa direction nous passâmes au nord d'Annamouka avec une jolie brise de nord-est. Sur les trois heures, nous fûmes joints par un nombre considérable de pirogues , simples et doubles, portant des fruits en abondance. Après avoir doublé la pointe nord de l’île, nous mîmes vent dessus, vent dedans, laissant dériver le vaisseau le long de la côte ouest, à environ deux milles de distance, ayant soin de sonder à chaque instant, pour laisser tomber l'ancre sur le premier fond propre au
ressemblance avec celles du grand océan. Le sol cultivable dans la plupart est à quatre-vingts pieds au-dessus du niveau de la mer; il y en a environ trente qui sont habitées et cultivées avec beaucoup de soin: le climat y cst en général agréable; malheureuseinent on y éprouve d'assez fréquents tremblements de terre. La religion des habitants est un mélange de différentes doctrines du paganisme ; les nobles paraissent croire à l’immortalité de l’âme ; la polygamie est dans leurs mœurs. Le capitaine Cook a peut-être exagéré le bien qu'il y avait à dire de ces insulaires ; toutefois il faut convenir qu’ils ont un peu de bonne foi entre eux, et très peu à l'égard des étrangers. (Dictionnaire géograph.)
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mouillage ; nous ne trouvâmes partout que des plateaux de corail qui le rendaient inégal de quinze à neuf et six brasses. Nous fümes obligés, à l'approche de la nuit, de mouiller par dix brasses sur un fond de corail, dans le sud-ouest de l'ile,
Pendant tout le temps que nous employâmes à chercher un mouillage, nos échanges avec les naturels furent très actifs. À huit heures du soir, le pont était couvert de bananes de cinq à six espèces , de melons d’eau dont les moindres pesaient douze livres; d'’ignames, patates , oranges, chaddecks, ananas, cocos,
fruits à pain, cannes à sucre, etc. La nuit
étant arrivée, nous tirâmes un coup de canon : les insulaires comprirent parfaitement ce si-
gnal; ils descendirent dans leurs pirogues , ‘et
regagnèrent la terre.
Ces insulaires étaient au nombre de plus de mille ; grands et vigoureux, renommés par leur adresse et leur penchant à dérober ce qui leur convient, ils pouvaient faire quelque tentative contre nous : par mesure de précaution, on fit monter sur le pont les sabres et les fusils, et nos dix canons furent chargés à mitraille et placés en batterie ; cela fait, le lendemain , au
lever du soleil, on tira un nouveau coup de canon.
À ce signal, la mer fut en un instant couverte de pirogues, et le tableau le plus pittoresque s'offrit à nos yeux. C'était à qui devancerait les autres; cent pirogues entourèrent le vaisseau. Les échanges recommencérent,contre des ciseaux et des couteaux. Nous avions aperçu des cochons ; mais les insulaires se montrèrent difficiles pour cet objet : ils demandèrent des haches, et nous n’en avions pas. Ils nous vendirent aussi des étoffes très bien tissues avec des écorces d’arbres, et teintes en diverses couleurs, des lignes de pêche et des cordages, des hamecons de nacre, des massues, des lances, des arcs, des flèches, le tout travaillé avec beaucoup d'art.
Sur les huit heures, nous aperçûmes plu- loue sieurs doubles pirogues arrivant de la partie | Le nord-ouest de l’île ; elles portaient de quatre- de | vingts à cent personnes. L'une d'elles vintse pla- nord cer derrière nous, et l’un desinsulaires tenant à sà m la main le bout d'une hansière de quatre à cinq j'ava pouces de grosseur , faite de fibres de coco- | la pe tier, se jeta à la mer, et avec une dextérité sur- 1 trou
prenante l’attacha aux chaines de notre gou-
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vernail. Je lui criai de larguer son amarre; mais il fallut qu'un chef le lui ordonnât. Les échanges continuèrent toute la journée.
Dans les divers mouillages que nous fûmes obligés de prendre, nous perdîimes une ancre; une autre fut faussée. Nous dirigeâmes la marche au nord-est; après avoir parcouru trois lieues, nous aperçûmes autour de nous une quantité considérable de petites îles, hérissées de brisants. Nous revinmes sur nos pas, entre Annamouka et la premiere île que nous avions aperçue en quittant ce mouillage. Pendant la nuit, nous changeâmesde bord de deux heures en deux heures; les insuläires d’Annamouka, prévoyant l'embarras où nous pouvions être au milieu des brisants , allumèrent un grand feu sur le rivage pour nous servir de point de remarque. Nous n’eûmes en général qu’à nous louer d’eux.
Le 14, au jour nous reprîimes la direction de la veille, espérant trouver un passage au nord de cet archipel. A sept heures, nous passâmes entre la petite ile que la veille au soir j'avais surnommée Porte-du-Labyrinthe, dans la persuasion qu'après l’avoir doublée nous retrouverions la pleine mer etun banc de récifs
on Lhe caeamr us der chartes
qui n’en était éloigné que d’un demi-mille, à l’est. À midi, je découvris . à mon grand étonnement , vingt-six îles, disséminées sur tous les points de l’horizon. Cette nouvelle portion de l'archipel était bornée, du sud-ouest au sudest, parle nord , d’unechaîne de récifs, sur lesquels la mer brisait avec beaucoup de force; l'enceinte qu'ils formaient sur les trois quarts de l’horizon était parsemée d’écueils, les uns à quelques pieds sous l’eau et les autres audessus. Nous ne renonçâmes point encore à l'espérance de trouver un passage, ct nous continuâmes de gouverner au nord-est entre ces brisants. Nos efforts furent infructueux, etnous revirâmes au sud.
À midi, nous fûmes accostés par plusieurs pirogues , dont une double montée par quatrevingts à cent individus des deux sexes et chargée de fruits de toute espèce. Le chef nous donna un cochon de deux cent cinquantelivres, contre des couteaux et des ciseaux à gaîne, ce dont il parut très satisfait. Un de nos hommes déserta dans une autre pirogue : il céda probablement aux offres d'hospitalité qui lui furent faites, et peut-être aussi aux attraits des femmes, dont aucune ne se montrait cruelie.
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À six heures du soir , nous nous trouvâmes entre Mongo-Lahy et une autre île qui est à son sud. Nous relevions cette dernière au sud sud-est , et la pointe d’un banc de récifse prolongeant à l’est. Le récif sud-ouest de Mongo- Lahy nous restait au nord-ouest, et Mongo- Lahy au nord : distance entre les deux îles et les récifs, à peu près trois lieues et demie. Le 15, après une nuit très orageuse, le jour nous montra , par notre travers , à une très petite distance sous le vent, le récif sud-ouest de Mongo- Lahy , que nous avions relevé le soir précédent au nord nord-ouest : nous fûmes assez heureux pour le dépasser, grâce à l'énergie et aux bonnes manœuvres de l'équipage ; il était temps, car une tempête violente nous accueillit peu d’instants après. À huit heures, étant revenus de l’ouest au sud , nous prolongeâmes un récif fort étendu qui nous restait à l’ouest.
À deux heures, une île plate, et d’une moyenne grandeur, se montra vers le sud, ainsi qu’une autre plus considérable , au sudouest; cette dernière était Tonga-Taboo, ou Amsterdam. Une très longue chaîne de récifs paraissait s'étendre à son nord nord-ouest. À quatre heures et demie, Ea-00-Wee, ou Middelbourg,
parut au sud un quart sud-est. Cette dernière est plus élevée que les autres , mais moins étendue que Tonga-Taboo. Le 16 nous relevâmes Ea-00-Wee au sud, et Tonga-Taboo à l’ouestun quart sud-ouest. Plusieurs pirogues partirent de cette île , et se dirigèrent vers le vaisseau ; elles nous vendirent divers objets, et notamment des perles fines. Amidi nous mîmes en panne pour attendre quelques autres pirogues qui venaient de Tonga-Taboo : un des chefs nous fit les plus vives instances pour nous déterminer à mouiller; mais, pressés de nous éloigner des bancs et des écueils dont cette mer est semée , nous le refusâmes, quoique à regret. Il voulut, avant notre départ, nous offrir six gros cochons bien gras ; pour ne pas rester en compte de générosité , on lui donna deux haches , des couteaux , des ciseaux , une vrille, des clous, et autres menus articles : cette munificence le satisfit entierement,
En partant de Port-Jackson, M. Dorr avait caché à son bord quelques condamnés à la déportation (1); cinq d’entre eux nous quittèrent
(1) Parmi ces déportés il en est un dont le souvenir ne sera toujours cher. M, Muirr, dont je parlerai plus
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