‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] :Chapitre 43 sur 56 · MÉMOIRES Î · texte numérisé non relu

MÉMOIRES Î

(1) Découverte par Cook en 1974, et ainsi nominée par lui à cause de la conduite inhospitalière des habitants. Elle a treize lieues de circonférence; elle n’a point encore été explorée.

place qui lui a été assignée sur la carte de Cook. Elle me parut étendue, plate et boisée. Nous ne vimes aucune pirogue. Le 29, à neuf heures, les observations me donnèrent 192° 49/ 50” de longitude et 14° 46/ de latitude, ce qui nous plaçait à environ quarante-cinq lieues à l'est de l'ile Opoun, l’une de l'archipel des Navigateurs. Le 30, à huit heures, notre longitude était de 193° 23/ 50”, et la latitude de 13° 4o! : ce qui nous plaçait à cinquante lieues environ au nord-est de la plus orientale des îles des Navigateurs , découvertes par M. de Bougainville. Dans la matinée du 31, nous vimes plusieurs oiseaux ; l’un, entre autres , se dirigeant vers l’ouest et dont le vol, la couleur ct la grosseur avaient de la ressemblance avec le canard sauvage.

Le 5 avril, à trois heures de l’après-midi, gouvernant au nord nord-ouest avec des vents de nord-est, nous eûmes connaissance, dans le nord-ouest un quart nord, par nos bossoirs de bâbord, à environ cinq lieues de distance, d’une petite île, et peu après, en approchant, de deux autres de la même grandeur ou environ. Sur les sept heures, n'étant qu'à deux milles de la premiére, on distinguait beaucoup de cocotiers.

Le 4, au jour, nous ralliâmes la terre, et à huit heures, à une lieue de distance, nous aperçûmes deux hommes qui nous suivaient en marchant , à mesure que nous côtoyions la plage ; d’autres parurent sur des monticules et sous des arbres, agitant des nattes et d’autres morceaux d'étoffe. Regardant ce signal comme uné invitation d'aller à terre, nous arrivâmes sous le vent de l’île, la relevant à l’est 5° sud. Une baie spacieuse s'offrit à nous, formée par des plateaux ds corail qui s'étendent en forme circulaire de l’une à l’autre île. Quoique le temps fût beau , aucune pirogue ne se mit à la mer; je pris un canot avec quatre hommes, et je m'embarquai, accompagné de M. Muirr, l'un de nos passagers de Port-Jackson.

Je gouvernai vers un village que nous avions entrevu à travers les arbres ; à mesure que nous approchions de l’île , les insulaires parurent se diriger vers le lieu où il était probable que nous allions débarquer. Nous fûmes subitement arrêtés par un banc de corail sur lequel il n’y avait au plus qu'un pied et demi d’eau, et moins en certains endroits. Je levai rames, et, par signes , j'engageai les naturels à s’avancer vers nous : ils restérent long-temps indécis ;

enfin six d'entre eux se détachèrent, armés de lances et de massues; mais, à une certaine distance, cinq s’arrêtèrent ; le sixième, tenant d'une main une massue et de l’autre une branche de cocotier, s’approcha jusqu'au bord du plateau. Là , il me fit une harangue à laquelle je ne compris rien, et qu'il termina en nous jetant sa branche de cocotier. Supposant que la branche de cocotier était une marque de bienveillance , je rapprochai le canot , et, toujours accompagné de M. Muirr, je descendis sur le banc de corail. Tandis que mes matelots se tenaient prêts à faire feu au moindre aecident , je me dirigeai vers des Indiens, leur préseutant d'une main la branche dont ils nous avaient fait don , et leur tendant l’autre main en signe de bonne amitiés ils ne me comprirent pas, ou du moins ils ne répondirent rien à mes gestes. Je leur montrai des bananes, des patates et des oranges, tâchant de leur expliquer que je désirais en obtenir d'eux , et qu'en échange je leur donnerais des couteaux et des morceaux de fer; ils les regardèrent, -et me firent signe qu'ils n'en voulaient pas. Avec le couteau je partageai la branche de cocotier et leuren présentailes morceaux : cette opération

excita leur surprise; ils s'approchèrent davantage, et consentirent à recevoir le couteau et quelques morceaux de fer. Je les crus apprivoisés par cette largesse, et je leur témoignai le désir d'aller au village ; mais à peine eurentils compris le sens de cette demande, qu'ils poussèrent des cris, des hurlements. Ils se placèrent entre nous et leurs cabanes; ils agitèrent leurs armes d’un air menaçant, et, nous montrant le canot, ils nous signifièrent de repartir au plus vite. M. Muirr, s’imaginant qu'ils nous avaient mal compris, leur fit des supplications à sa manière , et, pour leur montrer que nous n'avions pas d'armes , il ouvrit et étendit les deux bras. À ce dernier geste, les insulaires, croyant qu'on voulait les prendre à bras le corps , prirent la fuite vers leurs cabanes, se retournant de temps à autre pour voir si nous :8 suivions.

Quelquesinstants après , je fis aux insulaires de nouveaux signes d'amitié; ils n’y répondirent que par des cris de fureur , que par des gestes menaçants. M.Muirr et moi, nousprimes le parti de retourner au canot. Lorsqu'ils virent que nous gouvernions vers le navire, ils coururent vers leurs pirogues , comme pour les

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lancer à la mer, mais je ne sais quelle réflexion leur fit changer d'idée : nous continuämes notre marche.

Nous étions remontés sur le vaisseau ; trois pirogues sortirent de l'ile et s’approchérent de nous à la distance d’une portée de pistolet. En vain on leur fit des signes pour avancer; les morveaux de fer, les couteaux, rien ne put les séduire. Je descendis de nouveau dans le canot, et je me rendis auprès d'eux. Plus hardis ou plus confiants, ils m’attendirent, et me reçurent même avec bienveillance. J'échangeai contre nos articles, des cocos, des haches de pierre, des arcs, des nattes, des cordages, et jusqu'aux pièces d’étoffes dont ils étaient couverts. Avant de nous séparer, ils témoignèrent énergiquement leur satisfaction, et nous invitérent à venir à terre.

Cette dernière circonstance démontre qu'il est possible d'établir des relations avec ces insulaires. Il est probable, il paraît même certain qu'ils n'avaient point encore vu d'étrangers: leur frayeur à notre aspect, leur surprise en voyant la blancheur de notre peau, la forme de nos vêtements, l'ignorance où ils étaient de nos outils et de nos objets d'échange . tout se

réunit pour nous convaincre que nous étions en droit de nous attribuer l'honneur d’avoir découvert trois nouvelles îles; et, dans cette conviction, je gratifiai ce groupe du nom d’f/es de la Loutre, qui était celui du bâtiment que nous montiors. Pour les distinguer entre elles, la plus orientale fut appelée Péron et Muirr, la plus au nord fut appelée Dorr, et le nom de Brown, l'un de nos officiers, fut octroyé à la troisième. Le 5 avril, à une heure trente-neuf minutes quarante-trois secondes , étant en vue et à deux lieues au nord des trois îles, par trois suites d'observations du soleil à la lune, j'eus pour longitude 195° 35/ 30//, pour latitude 10° 45", ce qui place le milieu du groupe par 195° 35/ 30/ de longitude orientale de Greenwich , et 10° 52/ de latitude sud.

Quoiqu'il n'entre pas dans mon cadre d’aborder le domaine des conjectures et des probabilités , il me semble toutefois que l’on ne lira pas sans intérêt quelques observations que ont fait naître l’aspect des îles et des archipels parsemés sur la mer du Sud, et la ressemblance, l'espèce de cach£t original qui se retrouve dans la forme et sur le visage de leurs habitants.

NA Placé sur la partie la plus saillante des bancs

ions voir ‘4 de corail , j'ai fréquemment sondé sans trouver ette le fond par vingt-cinq ou trente brasses ; de l'éles hi ma position, je pouvais distinguer que leur que ! épaisseur n’excédait pas huit à dix pieds, au Îles, fs bout desquels le vide était si profond que je irr , j n'en apercevais pas la fin ; tout m'a démontré m de que leur masse repose sur un pilier , sur une esà la f: pèce de colonne que supporte un rocher. neuf É De cet examen , plus d’une fois répété, j'ai | vue 1 conclu qu'il est possible que toutes ces îles aient trois pour base des bancs de corail, qui, comme le j'eus | champignon , sont portés sur un pivot dont la e 10° racine est au fond de la mer. Cette production 5° 35! marine s'accroît lentement dans le principe ; 1,et 1 plus elle s'élève à la surface de l’eau, plus, | en raison de l’action de la chaleur atmosphéd’a- | rique , elle se développe et s'étend. Lorsqu'elle pro- est arrivée à son niveau, les lames se brisent bn ne avec violence contre ses rameaux les plus sail- j s que lants; le froissement qu'ils éprouvent les réduit || rchi- en poussière; et, de leur mélange avec les sables E res- fins, il se forme une espèce de grève, un sol il ui se | primitif, sur lequel le cocotier (1) et quelques | leurs pu" A

(1) Le cocotier est le plus riche présent de la nature

sert

autres plantes ne tardent pas à s'établir. La racine de cet arbre affermit et consolide cette terre, qui s'eurichit insensiblement de nouvelles alluvions, de la chute des feuilles et d’autres débris de végétaux. C’est ainsi que, dans les temps actuels, plusieurs îles commencent à se former : quelques unes sont réduites à quelques toises de circuit, et n'ont pour toute parure que trois ou quatre cocotiers qui semblent sortir du sein des eaux ; d’autres ont déjà une certaine étendue.

Simon système est fondé, et, en cela, je me soumets d'avance aux objections des hommes plus instruits que moi, peut-être un jour la nature, lente, mais invariable dans sa marche, métamorphosera tous ces récifs et ces écueils , effroi des navigateurs , en autant d'îles majes-

pour les habitants de ces contrées ; son amande et son lait sain et agréable les nourrissent; avec son bois et ses feuilles ils construisent et couvrent leurs habitations: les fibres de son écorce deviennent des vêtements légers et des cordages solides. 11 se plaît sur des plages sablonneuses et y croît sans culture ; les noix qui tonbent de ses branches sont portées au loin par la mer, et, sur les rivages où elles s'arrêtent, des arbres s'élèvent. sans que la main de l'homme ait besoin de les protéger.

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