CHAPITRE IIL
Ile-de-France. — La ville. — Maisons nomades, — Ouragans.— Port et haie. — Fortifications. — Attelage de noirs.— Beautés du site. — Paul et Virginie. — Les singes ou le balancier.
L’Ile-de-France a été découverte il y a plus de deux cents ans par les Hollandais, qui lui donnèrent le nom d’Ile-Maurice ; ils y formèrent un établissement qu'ils cédèrent à la France en 1712 ; on conçut en 1750 l’idée de lui donner quelque consistance politique.
Cette île, située par 20° 10’ latitude au sud de l'équateur, n’a qu'environ trente-trois lieues de circonférence. Dans toutes les saisons , les montagnes qui la dominent présentent à l’œil enchanté, des arbres couverts de fleurs, de fruits et d'un feuillage toujours vert. Les plus élevées sont au nord-ouest; et à l’ouest de celles-ci, sur une plaine basse et d’une vaste étendue, la ville se déploie, et non loin d’elle la rade et le port.
La ville est bâtie presque entièrement en
2S, —— Oura- Attelage de
inie. — Les
il ya plus is, qui lui sy formèrent à la 1730 l’idée olitique.
atitude au rente=trois tes les saint présenouverts de e toujours d-ouest; et ne basse et déploie, et
rement en
DU CAPITAINE PÉRON. 39 bois ; les maisons sont petites. mais propres et commodes ; leur forme et leur élévation varient autant que leur nombre. Elles sont peintes de toutes couleurs, ce qui à l'avantage de les défendre contre l'extrême ardeur du soleil. On les déplace presque toutes à volonté : souvent vous rencontrez à l'extrémité de la ville la maison que la veille vous avez vue dans un quartier opposé : ce déménagement se fait à l’aide de rouleaux et presque sans frais. On sait que l'Ile-de-France est exposée à des ouragans furieux; une maison de pierre qui cede à leur violence porte au loin le ravage, et parfois ses malheureux habitants périssent ensevelis sous les décombres. Une maison de bois offre encore moins de résistance à ces terribles chocs , mais si les compartiments sont liés solidement entre eux, aucune de ses parties ne se disjoint; elle semble, en succombant,.
avoir seulement changé de position, et le plus souvent il suffit de la relever et de la remettre sur pied : c'est là peut-être le motif qui fait préférer aux habitants les constructions en bois.
On m'a cité divers effets de la fureur des ouragans. Une maison située au sommet de la montagne dite du Pavillon, quoique assez pro-
flondément enfoncée dans la terre, fut arrachée MX de sa base et lancée au loin dans la mer. J'ai [e vu dans la rade des vaisseaux chavirés, d’au- | tres échoués, quelques uns qu'on fut obligé | de couler bas, pour éviter de plus grands |: désastres. Un bâtiment de quatre cents tonfil) | neaux eut son grand mât tordu comme un fil tire-bouchon; et, dans le même temps, les || planches, les portes, les croisées, arrachées des A maisons, volaient dans les airs, comme les l | | feuilles de os arbres emportées par les vents | d'automne (1).
11 La rade. qui git sud-est et nord-ouest, est plus longue que large : à son entrée, le fond de vingt-cinq brasses. quoique de sable et corail moulu, est de bonne tenue, et va diminuant | à mesure qu'on avance en dedans. jusqu'à qua-
qi tre et cinq brasses , et finit en vase. Elle peut | contenir quatre cents bâtiments, qui s’y trou-
vent en sûreté avec quatre amarres, beaupré
surpoupe, et ainsi à l'abri d’évitage, de quelque
côté que viennent le vent ou la marée, qui ne
(1) En 815, un effroyable ouragan à détruit un
| nombre considérable de maisons, de plantations, de | | bois et de vaisseaux. — L’Ile-de-France appartient au-
{4 jourd’hui à PAngleterre.
it arrachée \mer. J'ai rés, d’aufut obligé lus grands cents toncomme un temps, les rachées des comme les ar les vents
d-ouest, est rée, le fond sable et coa diminuant jusqu'à quae. Elle peut qui s’y troues, beaupré , de quelque arée , qui ne
a détruit un lantations, de appartient au-
DU GAPITAINE PÉRON. 99 oarne que de six pieds dans les nouvelle et pleine lune. Dans la rade se trouve compris le Trou-Fanfaron, espèce d’enfoncement qui faisait autrefois partie du port, et qui en est aujourd’hui séparé par une digue, au bout de laquelle se trouve une ouverture pour le passage des plus gros vaisseaux ; cet emplacement convient au carénage et aux autres fortes réparations. Le flot vient du nord-ouest, et l’ébe du sud-est.
Deux forts défendent l'entrée de la rade, celui de La Bourdonnaye sur l'ile des Tonneliers, du côté de babord en entrant, et l’autre, nommé le Fort-Blanc, du côté de stribord. Le premier domine la plate-forme, qui peut avoir vingt-cinq pieds au-dessus du niveau de la mer, et qui est entourée de douves profondes dont les bords sont garnis de revêtements de pierres de taille de huit pieds. De distance en distance, on a pratiqué du côté de la mer des embrasures où peuvent s'asseoir des pièces de vingt-quatre et de trente-six. Le Fort-Blanc, établi au côté opposé, est une simple batterie à barbette, d'autant plus redoutable , qu’elle porte des pièces du même calibre , et qu’on ne l'apercoit pas d’un quart de lieue. Si les forts
es empires
étaient mis en bon état de défense, l’Île-de- France serait inexpugnable de ce côté, protégée d'ailleurs par des récifs de corail qui s'étendent au loin.
On compte une lieue du port à l'entrée de la rade que l’on nomme Pavillon, à cause de deux énormes bornes fixées par de fortes chaînes sur les pointes de rochers, à l’effet de prévenir les bâtiments qui arrivent, contre les écueils nombreux de la côte.
Pendant mon séjour, j'ai eu occasion de voir à la fois réunis dans la rade et dans le port plus de cent cinquante bâtiments de guerre ou de commerce, du port de quatre cents à quinze cents tonneaux. Tant d'intérêts accumulés dans un espace aussi resserré répandent la vie et l’activité ; le chargement et le déchargement des marchandises , la circulation des marins, les opérations compliquées des négociants, tant pour l'exportation que pour l'importation, tout cela donne à l'Ile-de- France une physionomie que ne nous retracent pas nos premières villes de commerce.
Le transport de toute espèce de denrées, de la ville au port et du port à la ville, se fait sur des charrettes que traine péniblement un at-
l'Ile-deté, procorail qui
entrée de
cause de de fortes | l'effet de t, contre
casion de et dans le iments de uatre cents érêts accusserré rérgement et la circulapmpliquées tation que à l’Ile-des retracent ce.
enrées , de se fait sur ent un at-
DU GAPITAINE PÉRON. 97 telage de huit noirs. Leur maître marche à leurs côtés; un fouet de poste à la main, il aiguillonne leur zèle; le plus léger retard est puni par des coups. Lorsque les noirs, tristes suppléants des bêtes de somme, ont ainsi traversé de longues années , lorsque la vieillesse et ses infirmités ont affaibli leurs forces, ils sont vendus aux cultivateurs de l’île; ceux-ci les font travailler à la terre, jusqu’à ce qu’enfin, écrasés sous le poids de leur nouveau joug, ils aient trouvé dans la mort la fin de leurs misères. 1] n’y a pas en Europe d’attelage de bêtes de somme qui rapporte autant que celui auquel ces malheureux sont appareillés. J'ai connu des maîtres charretiers qui possédaient huit ou dix voitures, dont chacune faisait douze voyages en un jour, au prix de huit fr; produit net, 1,000 francs environ pour une juurnée.
Entre la ville et les montagnes de l’est, la plaine se partage en jardins'et'en pâturagés : c'est dans cette partie que'se trouve le Champde-Mars, promenade d’une grande étendue et entourée d'arbres, sur laquélle la garnison va manœuvrer. Ù
L'Ie-de-France est tres fertile ; elle produit
beaucoup d'arbres à fruits d’une admirable vegétation , et d'autres aussi à épices, ou précieux pour la marqueterie. Le manioc , la patate et l'igname s’y trouvent en abondance. La canne à sucre et le cafier forment, avec le coton, le tabac et l’indigo, le principal revenu de la colonie.
Après Bernardin de Saint-Pierre , il ne m’appartient pas de parler des belles cascades qui , de soixante pieds de hauteur, bondissent dans la vallée ; des sites gracieux et pittoresques que l'inimitable auteur de Paul et Virginie a décrits avec tant de grâce et de vérité, En parcourant les lieux qu'avait foulés le peintre de la nature . en visitant la plage où avait expiré celle dont le souvenir était gravé dans mon cœur, je me sentis ému, attendri; d’un pas timide, d'un œil inquiet, j'interrogeai les arbres , les pierres, les plus simples monuments : tout était silencieux autour de moi; les vestiges avaient disparu ; les vieillards eux-mêmes ne comprenaient pas mes paroles. Je leur redemandais Paul et Virginie, et ces noms si doux s'échappaient de leur bouche comme le son renvoyé par l’insensible écho(:).
(1) On sait aujourd'hui que l'épisode de Paul ct
nirable véu précieux à patate et , La canne à coton , le u de la co-
il ne m'apscades qui »
lissent dans resques que nie a décrits | parcourant le la nature .
ré celle dont cœur, je me imide , d'un les pierres, t était silenavaient disne compreredemandais oux s'échap-
son renvoyé
de de Paul ct
DU CAPITAINE PÉRON: 509 On trouve à l'Ile-de-France des lésards à peau lisse, d’autres couverts d'écailles, et, parmi ces derniers, quelques uns d’une grande espèce : on y rencontre aussi des cerfs et des gazelles. Les ânes , les mulets et les chevaux n'y sont pas communs ; le cabri y remplace le mouton, quoique la chair en soit moins délicate. Les cochons sont les seuls animaux importés d'Europe qui aient prospéré: c’est Madagascar qui fournit les bœufs et les vaches que réclame la consommation de la colonie.
Il y aurait de l’ingratitude dans mon fait à oublier les singes ; or voici comment j'ai fait connaissance avec eux :
Un jour qu'assis au pied de la cascade du Réduit, environné d'arbres nombreux et touffus , je m'amusais à pêcher à la ligne , quelque bruit se fait entendre dans le feuillage; je cherche des yeux , et d’abord je n’apercoisrien : le bruit recommence, et je découvre un singe d’une moyenne force , placé sur une branche qui s'é-
Virginie n’a été qu'une touchante fiction; le tombeau de Virginie, que les habitants de l’He-de-France montrent aux étrangers, est une innocente spéculation de la vanité, qui peut être aussi considérée comme un juste hommage rendu à l'un de nos premiers écrivains.
de nn TR ee 2
en
tendaitjusqu'au milieu de l’eau. En cet endroit. la rivière pouvait avoir de vingt-cinq à trente pieds de largeur. Le singe avançait, retournait sur ses pas, et faisait mille contorsions ; tous les muscles de sa physionomie signalaient une vive anxiété. Il s'éloigne un moment. et bientôt reparaît suivi de deux autres singes ; ceux-ci s’avancent lentement vers lui, le regardant avec d’effroyables grimaces et semblant le délier au combat. Le premier réplique par d’au-
tres grimaces non moins menaçantes : toutefois. reconnaissant que la partie n'est point égale, il recule insensiblement vers l'extrémité de sa branche.
Les singes ne m'avaient point aperçu : dans l’ardeur belliqueuse qui les anime, rien n’a pu détourner leur attention. Je m’approche de l'arbre , comme on dit. à pas de loup; j'arrive de branche en branche jusqu’à celle où les trois ennemis sont en présence , et je m'y établis de manière à leur couper la retraite. À mon apparition . les hostilités sont suspendues ; les singes, immobiles dans leur position, examinent tous mes mouvements; mais comme je me porte en avant, ils se portent en arrière. Dans la crainte d’être trahi par mon poids, je m'arrête ;
\ cetendroit.
inq à trente
t, retournait
Drsions ; tous nalaient une nt. et bientôt es ; ceux-ci le regardant nblant le déque par d’auantes : touteie n'est poitit rs l'extrémité
aperçu : dans ime , rien n'a
‘approche de loup ; j'arrive lle où les trois m'y établis de . À mon appadues ; les sinbn, examinent me je me porte rière. Dans la s, je m'arrête;
DU CAPITAINE PÉRON. 41 ils s'arrêtent aussi, et, devinant peut-être le motif qui m’enchaîne à ma place, tous trois répètent contre moi les menaces et le défi par lesquels tout à l'heure ils se provoquaient entre eux. Je l’avouerai , j'éprouvai une sorte de dépit d’être ainsi bravé par des singes. Tout entier au désir de la vengeance, je saisis la branche d’une main vigoureuse et la secoue avec acharuement : mes adversaires tiennent bon ; ils se cramponnent de leur mieux, et, dans leur sécurité, me prodiguent d’ironiques grimaces.
Je redouble d'efforts, et avec tant de succès, qu'il leur faut enfin penser au salut commun.
Le plus avancé s'étend de toute sa longueur , le second en fait autant, et le troisième suit l'exemple des deux autres; celui-ci saisit la queue du second , et le second celle du premier, et, à l’aide de cette corde de leur invention, l’un et l’autre abandonnent l'arbre et restent suspendus. Le premier. docile à la manœuvre, descend, retenu par la patte à l'extrémité de la branche ; et ses compagnons ne formant plus avec lui qu’une seule et même chaîne , il leur communique un mouvement semblable à celui d’un balancier de pendule.
Cependant j'agite la branche avec toute la vi-
42 MÉMOIRES gueur que me donne l'espoir presque assuré du triomphe. Un cri part : le singe du bas avait averti celui du haut que l'élan était suffisant . et les voilà tous les trois qui pirouettent dans les airs et vont tomber sur l’autre rive, au milieu du feuillage. De là mes trois ennemis me font leurs adieux par de nouvelles grimaces.
tésdosieéte
esque assuré > du bas avait ait suffisant , uettent dans > rive, au miennemis me s grimaces.