LAWRENCE, LE GRAND PEINTRE ANGLAIS, AU CARDINAL CONSALVI
R'ussell-Square , 5 mars 4822.
Monseigneur ,
Au milieu des occupations importantes qui vous sont confiées et qui exigent votre attention , vous ne
VOUS offenserez pas de la liberté que j6 prends de vous écrire cette lettre, puisqu'elle vient annoncer à Votre Éminence rachèvement de la commission agréable exécutée par une personne que vous avez infiniment obligée, et qui doit le bonheur de la plus belle partie de sa vie à votre généreuse condescendance , à votre munificence et à votre bonté.
Voire peintre anglais Lawrence a Thonneur de vous faire part qu'il a chargé pour Votre Éminence, à bord de YEuryale (frégate commandée par le capitaine Glifford), le .portrait de Sa Majesté Britannique, qui m'a été si gracieusement demandé par Sa Sainteté le Pape. Pour ce portrait, j'ai déployé toute la vigilance et tous les efforts de mon savoir borné , afin de le rendre le moins possible indigne du sujet et de la destination, et cela autant que mon talent et mon expérience dans Tart me l'ont permis.
Si le souvenir des bienfaits et d'un bonheur passé peut exciter des idées flatteuses, j'espère que mon nom vous aura prévenu en faveur de cette lettre, qui, en annonçant l'arrivée du portrait fidèle de Sa Majesté , m'aura déjà obtenu mon pajdon pour la liberté que j'ai prise dans l'assurance personnelle de ma haute estime, gratitude et respect; tribut dont la sincérité saura me laver de la tache de présomption. Ayant communiqué à mes amis M. Molajoni et M. Pierre Camuccini mes intentions pour la conservation du tableau à son arrivée, et au premier d'eux les motifs qui m'ont empêché d'y joindre la copie du
portrait de Sa Sainteté qu'elle voulut ïÂen me coinmander, je n'occuperai pas plus longtemps les heures de votre existence si utile à cette ville chérie , qui est toujours présente à ma mémoire , et si dévouée au service de ce Pape vénérable dont l'image que j'ai conservée est pour moi un souvenir si cher et si sacré. Mais en priant Votre Émin^oM^e de me prosterner à ses pieds avec les expresidons d'un dévouement pieux, d'une vénération très-profonde, et d'un amour inaltérable , j'ai Thonneur de me dire avec une très-haute considération et respect , de Votre Éminence, le très-humbie, très^dèle et très-obéissant serviteur,
TïoirAS Lawrence.
NIBBUHR AU CARDINAL.
Albano, le 49 septembre 48Si2.
Monseigneur ,
Établis dans la maison de Votre Éminence, nous ne saurions laisser passer, ma femme et moi , la première occasion qui se présente d'offrir à elle nos rem^rciments les plus empressés et les plus sentis de sa bonté. Tout était préparé pour nous accueillir, et il me semble que j'éprouve déjà les effets d'un air pur d'automne qu'on ne respire point encore à Rome. Puisse ma pauvre femme sentir aussi quelques bons effets d'on changement d'air!
Le séjour dans cette maiscm me rappelle les obli-
INTUODUCTION. 455
gatioas que nous y avons déjà eues envers Votre Ëmineaee^ souvenir qui, pour n'être plus particulièrement renouvelé 9 n'était pourtant certainement pas effacé.
Si le beau temps continue , la sAreté qui règne maintenant dans tout le pays m'inspirera le courage de faire des courses un peu lointaines; il n'y a que le trop triste état de la santé de ma femme qui paii^è m'en retenir.
Mardi, si M. Fambassadeur de France fût venu quelques minutes plus tard , j'aurais exposé à Votre Éminence une affaire pour laquelle j'ai besoin de sa protection. Peut-être se rappellera-t-elle que j'eus rhonneur de lui dire à la fin de l'hiver que je désirais acheter des héritiers de feu le connétable Colonna la Diane j( anciennement placée dans la grande galerie du palais Colonna y et trouvée dans, le voisinage de Bevillaco). Le prix qu'on demande était très-modéré; ums j'ajoutai que , si Votre Émineuce la désirait pour le musée , je me garderais bien de solliciter indiscrètement la permission de l'exporter. Votre Éminence me donna l'assurance que le Gouvernement n'y songeait pas , les fonds assignés étant disposés pour plusieurs années. Alors, comme pourtant il aurait été difficile que je me fusse trouvé dans une situation assez aisée pour pouvoir garder la statue, j'écrivis au ministère pour demander si on désirait que je l'achetasse pour le musée du Roi. Après beaucoup de retards , on m'a donné une réponse affirmative, et j'ai
arrêté le marché avec les héritiers Coionna, bien entendu qu'il y aurait la permission d'exporter la statue.
J'ignore quelles sont les démarches usuelles pour la solliciter , mais avant de les tenter j'ai recours à la protection de Votre Éminence. Elle daignera prendre en considération que la Prusse n'a jamais encore obtenu une faveur de ce genre; que comme le Roi en parlerait à Votre Éminence, il est presque certain qu'il n'aurait point de refus , et qu'ainsi un refus précédent n'aurait d'autre suite que de me faire paraître sous un jour très-défavorable, soit d'avoir manqué de zèle , soit de m'y être mal pris ; que, enfin, la statue, quoique belle, n'est pas du premier ordre , et surtout infiniment moins célèbre que d'autres dont l'exportation a été permise.
Que Votre Eminence daigne donc me guider, m'appuyer et me protéger.
Je suis avec respect , reconnaissance et un attachement dévoué , Monseigneur , de Votre Éminence , le très-humble et très-obéissant serviteur,
NiEBUHR.