HUMBOLDT. I
A Ottmachau , ce 23 juillet 4 8SI3. I
Éminence , ^
La réception de votre lettre, qui m'honore d'une si haute distinction et m'apprend que mon travail vous a satisfait, m'aurait fait éprouver le plaisir le
plus vif que je puisse ressentir, si elle n'eût pas été accompagnée de la. triste nouvelle de votre récente maladie. La vie, les services de Votre Éminence sont tellement nécessaires au bonheur de ce pays bienalmé, dont le souvenir est ineffaçablement gravé dans mon cœur, que votre indisposition est un malheur public qui jette la crainte et l'alarme parmi toutes les nations et plus particulièrement l'Angleterre, dont le dévouement aux États du Saint-Siège a été si singulièrement raffermi par la sagesse et la noblesse de votre conduite. Je n'ai pas besoin de vous dire que les témoignages de distinction reçus à Rome m'ont fait une profonde impression , et que la nouvelle de l'altération de votre santé m'a causé la plus vive inquiétude. Puisse la durée de vos jours égaler celle du siècle où vous vivez, qui deviendra si célèbre! puisse votre santé se maintenir comme l'énergie incomparable et l'activité que les plus grands hommes d'État vous reconnaissent ! puisse votre vie être aussi heureuse à son déclin que vos talents et votre exemple ont été utiles à l'humanité !
Il m'est impossible d'exprimer pleinement toute la satisfaction que j'éprouve. L'assurance de l'approbation de Sa Sainteté relativement à mon travail, que .Votre Éminence me donne si généreusement , me • comble d'une joie indicible comme les sentiments de respect et d'amour dont me laisse profondément pénétré votre gracieuse lettre. Les traits vénérables de Sa Sainteté seraient toujours présents à mon souve-
nir, quand même mon pinceau n'aurait pas conservé (bien qu'imparfaitement) son image. Quant à sa bonté, elle ne s'effacera jamais de mon cœur. Que le Saint-Père ait entouré de bienveillance un étranger; qu'il l'ait admis, à cause de sa profession, en sa présence sacrée, c'est ce que je n'oublierai jamais. Je me félicite de pouvoir dire qu'elle a fait aussi une profonde impression dans l'âme du gracieux monarque dont j'ai l'honneur d'exécuter les désirs. Je supplie Votre Éminence de me mettre aux- pieds de Sa Sainteté, avec tous les sentiments d'une vénération reconnaissante , et de lui offrir mes humbles remerctments pour le don que Votre Éminence m'envoie dans sa lettre , comme splendide compensation du portrait de Sa Majesté Britannique.
Permettez-moi de remercier encore Votre Éminence ( et quand sera-t-elle épuisée , ma reconnaissance ?) pour l'honorable distinction de mon travail, qui se trouve placé dans un lieu si digne d'envie, bien que dangereux. C'est un véritable bonheur de ma vie, capable de compenser tous mes soins et toutes mes fatigues, de savoir qu'une de mes œuvres les plus soignées et les plus achevées se trouve dans ces galeries qui excitent l'admiration de tous les artistes. Bien que je n'aie pas mérité ce succès, j'en ressens pourtant la plus intime joie. Je sais, Éminence, que vos généreuses intentions envers moi dans cette circonstance ont été parfaitement secondées par l'obligeante libéralité de mon collègue dans
les arts (s'il m'est permis de parler ainsi), le chevalier Camuccini, à qui je suis souverainement redevable pour l'intérêt qu'il m'a témoigné. Je suis tout aussi reconnaissant envers son frère pour les services empressés qu'il m'a rendus. Je professe les mêmes sentiments pour les amis que j'ai parmi les personnes canâdentiellement employées auprès de Votre Éminence, et que je me flatte de ^pouvoir nommer dans cette lettre , qui doit être auprès de vous , Éminence, l'interprète de ma reconnaissance spéciale. Le nom de mon premier bienfaiteur réveille naturellement dans ma mémoire le souvenir de tous ceux qui ont eu quelque part dans les témoignages de bonté que j'ai reçus de Votre Ëminence. De ce nombre, hélas! était le grand artiste (Canova), que Rome, que l'Europe viennent de perdre pour toujours,
Permettez^moi , Éminence , de vous prier de vouloir bien conserver la mémoire de celixi qui sera toujours votre débiteur, et veuillez croire à l'attachement ineffaçable et au profond respect avec lequel • je guis, de Votre Éminence, le très-humble, trèsfidèle et très-respectueux serviteur,
T. Laurence.
Russell square, 49 mars 48t3.