‹ Mémoires du cardinal ConsalviChapitre 39 sur 59 · LE BARON DE REDEN AU CARDINAL · texte numérisé non relu

LE BARON DE REDEN AU CARDINAL

A Rome, ce 3 de décembre 1823.

Éminence ,

Je viens de recevoir directement du Roi mon maître une approbation si complète et si honorable pour moi de la conclusion des négociations que j'ai eu le bonheur de traiter avec Votre Éminence , que je ne puis me refuser la satisfaction de vous en faire part. Comme j'ai reçu en même temps les ordres de presser l'expédition de la bulle, j'ai remis au cardinal délia Somaglia une note en conséquence, dont j'envoie la copie ci-jointe à Votre Eminence. Elle observera que j'ai fidèlement suivi ses conseils, et' que j'ai écarté tous les détails historiques ou étrangers à l'expédition de la bulle. Je suis parti du principe que tout était convenu, arrêté, approuvé par Pie VU, et je n'ai demandé que purement et simplement l'expédition de la bulle. Mais, chère Eminence, donnez-nous bientôt de bonnes nouvelles de votre santé, à laquelle tous les gens de bien s'intéressent si vivement. Le comte Parisani n'était pas content des dernières nouvelles. Dieu veuille exaucer nos vœux, et vous nous reviendrez mieux portant. On s'intéresse vivement à Londres et partout à votre bien-être. Faites en sorte que je puisse mander de meilleures nouvelles au Roi mon maître qui vous chérit, que celles que je lui ai fait parvenir en der-

INTRODUCTION. m

nier lieu. Croyez-moi, si vous revenez plus florissant de santé, vous verriez Texpression de la joie sur la majorité des physionomies. Vous ne savez pas combien d*amis vous avez. Agréez les assurances de cet attachement et de cette haute estime que je vous ai vouée à jamais et avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Éminence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

F. BABON DE ReDEN.

Ces lettres de rois et de princes, de ministres et de grands hommes dont il nous serait si aisé d'étendre indéfiniment la liste , rendent toutes au pape Pie VII , et à son secrétaire d'État, par conséquent à l'Église , un hommage qui, sous quelques-unes de ces plumes, sera bien inattendu. Consalvi n'a plus de frères et de parents, il a remplacé la famille par l'amitié. L'aflFection qui luL est témoignée par ces correspondants qui ont charge d'âmes sur le monde entier est le plus éclatant tribut payé à une gloire universelle.

Ce ne sont pas, en eflFet, des^ courtisans qui viennent, les uns à la suite des autres, offrir à la puissance une manifestation de respects intéressés et d'enthousiasmes commandés à heure fixe. Ce concert de louanges, qui, de tous les points de l'Europe, aboutit à Rome et la popularise en immortalisant son Pape et en célébrant son ministre , a quelque chose de véritablement instructif. C'est le gouvernement des

Pontifes et la Papauté elle-même assistant à leur pos- I. ^i

m INTRODUCTION.

térité évoquée par les correspondants de Consalyi ; c'est Consalvi s' empressant de suivre le précepte donné par TApôtre et « cherchant à se réconcilier le monde » ; c'est Pie VII acclamé par toutes les bouches et béni par tous les cœurs.

Tant de félicités successives après de longues vicissitudes devaient avoir un terme. Le Pape atteignait la vingt -quatrième année de son pontificat. Pour faire sourire l'octogénaire sous la tiare, ses familiers murmuraient discrètement à ses oreilles qu'il verrait les années de Pierre. Lorsque Consalvi , usé par le travail , par les veilles et par son incessante application à plaire à tous, entendait de pareils pronostics : (( C'est égal, répétait-il en inclinant tristement sa belle tète sur sa poitrine, nous nous en allons ensemble, le Pape et moi. » Le Cardinal était en proie à une maladie organique et à de funèbres présages. Ils se réalisèrent coup sur coup.

Le 6 juillet 4823, Pie VU, après s'être promené en voiture et avoir fait à pied un peu d'exercice, était rentré dans ses appartements. En voulant se lever de son fauteuil pour atteindre un cordon de sonnette, il tomba sur le parquet et se cassa le col du fémur. Cette chute, dangereuse à tous les âges, le devenait bien davantage en s'attaquant à un corps épuisé, et qui, dans sa sénilité, n'avait conservé de vivace que la tête et le. cœur. Dix jours après, dans la nuit du 4 5 au 16 juillet, l'incendie dévora la basilique de Saint-Paul hors des Murs , où le Souverain

Pontife avait passé une partie de sa vie de moine bénédictin. C'étaient les précurseurs de la mort. Elle fut douce à Pie VII. Il l'attendit en souriant à tous , et en priant pour tous.

Consalvi ne s'était jamais préparé à cette séparation. Il avait espéré que, comme Saûl et Jonathas, le père et le fils se rejoindraient dans le même trépas, comme ils avaient vécu de la même vie sur la terre. Orphelin tout à coup, et tout à coup arraché aux éblouissements du pouvoir, le Cardinal ne put résister à tant de douloureuses émotions. Malade de corps et d'esprit, il entendait les Romains, dont les tendresses sont si rapides et si funestes, brèves et infaustos populi romani amores^ applaudir à sa chute et se féliciter de voir enfin un règne nouveau. Ingrats avec délices, ils lui faisaient expier dans quelques mauvaises heures cinquante années consacrées par le génie à la gloire de l'Église et aux intérêts de la ViUe éternelle. Consalvi avait tout perdu; il ne lui restait que le prestige de sa renommée et l'affectueuse commisération de l'Europe. Le duc de Montmorency-Laval, ambassadeur de France près le Saint- Siège, lui écrivit ce jour-là même une lettre digne de l'un et de l'autre.

20 août 4823.

Monseigneur ,

Je n'ai pas osé interrompre les premiers moments de votre douleur. Personne ne sent plus que moi, je l'atteste à Votre Éminence, et ne partage davan-

lage tous les sentiments dont son cœur doit être déchiré. Votre Éminence a perdu un père , un ami de vingt-quatre ans , à qui elle a rendu plus de services qu'elle n'en a reçu de confiance et de bonté. C'est un ange dans le Ciel qui prie à présent pour la conservation des jours de Votre Éminence. Ces jours sont nécessaires, absolument nécessaires pour le bien de ce pays, et vos lumières. Monseigneur, rendront encore de grands et d'éminents services à la patrie.

C'est ainsi que je le pense, que je me plais à le déclarer ici et à Paris.

De grâce, Monseigneur, par bonté, pour vos amis, par attachement pour votre patrie, épargnez votre santé, soignez-vous, modérez votre douleur, et croyez qu'elle est dans le cœur de vos amis; et je m'honore de ce titre.

Je supplie Votre Eminence de ne me point répondre , je l'exige comme une marque d'amitié. Mais lorsque ma visite ne pourra pas l'importuner, elle me fera prévenir, et je me rendrai chez elle avec empressement.

Agréez, Monseigneur, l'hommage de mes plus sensibles et respectueux sentiments.

Montmorency-Laval .

Au même instant le comte d'Appohy, ambassadeur d'Autriche, exprimait une aussi noble compatissance et cherchait à fortifier cette âme brisée.

Monsieur le Cardinal ,

Je sens le besoin de vous dire , Monsieur le Cardinal, combien le funeste événement dont toute la Chrétienté vient d'être frappée m'a douloureusement affecté. Les vertus du défunt Pontife ont sans doute une grande part aux sentiments d'afHiction dont je suis pénétré, mais il y a un autre sujet d'un regret extrême que le décès de Pie VII me fait éprouver, et qui est pour moi le moins susceptible de consolation. Je n'ai pas besoin de dire à Votre Éminence Révérendissime que voir cesser les rapports d'affaires, les plus heureux, les plus satisfaisants, dans lesquels j'avais le bonheur d'être avec elle, c'est là le véritable objet de mes regrets. Ma plume ne pourrait tracer que bien faiblement tout ce qui se passe en moi à cet égard; je préfère laisser lire Votre Éminence dans mon cœur , et en appeler à l'amitié dont elle n'a cessé de m'honorer, pour lui donner une juste idée de ce que j'éprouve de pénible dans cette occasion. Le seul sujet de consolation et de soulagement qui me reste , c'est de me flatter de posséder Testime et la confiance de Votre Éminence. Il me sera précieux surtout de m'en prévaloir, quand toutes les fois qu'il s'agira de coopérer au bien, Votre Éminence voudra bien me permettre de recourir à ses conseils , et d'assurer par là le succès de toutes mes démarches.

Je fais des vœux ardents pour que la santé de

Votre Éminence puisse se soutenir au milieu de ses afflictions , et en lui réitérant tout ce que les sentiments d'une reconnaissance et d'un dévouement sans bornes peuvent inspirer; j'ai l'honneur d'être avec la plus haute considération, de Votre Éminence Révérendissime, le très-humble et très-obéissant serviteur,

A. Appofiï,

Rome, ce dO août 4S23.

Le lendemain , le cardinal Fesch , l'oncle des Bonapart^, écrivait :

Page 1