‹ Mémoires du cardinal ConsalviChapitre 42 sur 59 · LE CONCLAVE TENU A VENISE · texte numérisé non relu

LE CONCLAVE TENU A VENISE

POUR l'élection DU SOUVERAIN PONTIFE PIE VII.

SOMMAIRE

But que se prq)ose le cardinal Consalvi en écrivant ses Mémoires. — La mort de Pie YI et le Conclave à Venise. — Consalvi nommé .secrétaire du Conclave. — Situation du Sacré Collège. — Lettres latines aux souverains. — Le Conclave est réuni. — L'Autriche et le cardinal Herzan. — Les chances du cardinal Bellisomi. — Politique de la cour d'Autriche. — Son ministre Thugut veut niatouvrer de telle sorte que les Légations restent territoire allemand. — Il oppose en conséquence Mattei à Bellisomi. — Les intrigues de Herzan. — Le cardinal doyen Albani s'y laisse prendre. — Attitude et caractère du cardinal Léonard Antonelli. — L'omnipotence qu'il cherche à exercer. — Les candidats à la papauté. — Gerdil et Zelada. — Scrutins sans résultat. — Ingé* nieux plan du cardinal Maury pour la nomination d'un Souverain Pontife. — Maory et Consalvi s'entendent sur le choix à proposer aux deux partis. — - Le cardinal Chiaramonti et ses vertuSi^— - Antonelli, habilement circonvenu, croit que c'est lui qui a conçu l'idée de présenter Chiaramonti. — Braschi et Antonelli. — Les négociations au Conclave. — Bellisomi et Mattei en iiace du der^ ni^r scrutin. — Élection de Pie VU. — Cérânonial de la proclamation et de l'adoration. — Couronnement du Pape, -t- Triste conduite du gouvernement impérial. — Les fêtes vénitiennes. — L'Autriche invite Pie VII à venir visiter l'empereur à Vienne, afin de trancher d'un seul coup toutes les difficultés. — Refus du Pape. — Consalvi nommé pro-secrétaire d'État. — Mission du marquis Ghislieri. — Il demande l'abandon des provinces

cédées par force au traité de Tolentino. — Pie VU et le Non possumus, — La teigi\e dans la garde-robe impériale. — Le Pape se décide à retourner à Rome. — Le gouvernement autrichien et la Bellone, — Le voyage par mer. — La bataille de Marengo vient vérifier la prophétie du Pape. — Pie VII à Rome.

Bien souvent je me suis proposé de raconter en peu de mots les principaux et les plus intéressants événements qui ont rapport aux affaires publiques dans lesquelles j'ai été mêlé, afin qu'on n'en perdît pas le souvenir, ou que ces événements ne fussent point dénaturés par de fausses relations. Je me suis engagé dans cette entreprise par la considération du bien qui devait en résulter pour l'honneur et pour les intérêts du Siège Apostolique. J'opposais ainsi le bouclier de la vérité elt la manifestation des faits inconnus aux armes de tout genre avec lesquelles la mauvaise foi et la calomnie, la fraude, l'irréligion et l'ignorance des faits et des hommes s'étudient à altérer cette même vérité. Mais les occupations infinies et très-graves, les emplois très- importants que j'eus à remplir jusqu'à li chute du gouvernement pontifical, mes agitations, mes soucis, mes voyages et tant de funestes catastrophes qui me circonvinrent plus tard, m'en empêchèrent sans cesse. Trouvant aujourd'hui dans cet exil un peu de repos et de trêve, il m'a semblé que je ne pouvais pas consacrer ce temps à l'oisiveté ou à un travail plus agréable, et plus doux. (Et qui sait toutefois si je pourrai accomplir ma tâche?) J'ai encore sous les yeux les devoirs

que je me suis imposés; je sais que je dois me rendre utile à la sainte Église romain^, à laquelle j'appartiens si étroitement. J'ai donc résolu de profiter de cet intervalle pour exécuter un dessein autrefois impossible.

Je mets maintenant la main à l'œuvre j me proposant uniquement de confier au papier des aper^s ti'ès-rapides sur chacun des objets dont je veux parler. Je préviens en outre le lecteur que je n'ai pas l'intention d'écrire une histoire ou de minuter une relation complète et circonstanciée. L'espace me manque pour cela, ainsi que la mémoire de tant de faits, de lieux et de noms, après de si longues années écoulées. Je ne veux pas non plus accompagner mon récit des réflexions et des notes que chaque faitpourrait provoquer, mais je me contenterai de rapporter simplement ceux que je crois les plus intéressants et dont je me souviens le mieux. Mon but, je l'ai déjà dit, est d'opposer la vérité à la calomnie et à l'erreur, d'autant plus facilement qu'en ces sortes de matières je ne veux parler que des choses qui me sont propres. Je commencerai avant tout par le Conclave qui fut tenu à Venise pour l'élection du souverain pontife Pie VIL II est naturel et très-juste que ce soit cet événement qui ouvre mon récit.

La mort du pape Pie VI, de glorieuse mémoire, arrivée vers la fin du mois d'août 1799, à Valence, où il avait été emprisonné après sa captivité dans la Chartreuse de Florence, à la suite de la perte de ses

États y nécessita la réunion du Conclave pour Télection du nouveau Pape. Il eut lieu à Venise, où résidaient alors le Cardinal doyen du Sacré Collège et des Cardinaux en plus grand nombre que dans les autres villes où ils étaient dispersés.

Le Cardinal doyen , ayant reçu vers la fin du mois de* septembre la nouvelle de la mort du Pontife , invita aussitôt les Cardinaux qui habitaient la Yénétie à se rendre auprès de lui. Ils furent rejoints par plusieurs princes de l'Église, qui, des pays circonvoisins, accoururent de leur propre mouvement. Dès qu'on se vit en nombre , on procéda à la nomination du prélat secrétaire du Conclave. C'est par ses soins que doivent être faites les intimations et les autres •actes préparatoires d'usage. Le secrétaire du Sacré Collège , Monseigneur Pierre Negroni , ne se trouvait pas sur les lieux. Il était resté à Rome pendant la révolution , et comme les Cardinaux avaient quelques raisons pour se dispenser de le convoquer ^ , ils jugé-

* L'armée française, commandée par le général Alexandre Berthier, occupa le 40 février 1798 le Monte-Mario et les environs de Rome. Peu de jours après, la Révolution entra avec elle dans les murs de la capitale de l'univers chrétien. Le 20 février, le Souverain Pontife, détrôné par la violence, fut traîné de prison en prison.

A ce moment solennel où la Révolution frappait le Clergé et la Cour apostolique de spoliation et d'exil, en menaçant de la morttous ceux qui résisteraient, VËglise romaine eut la gloire de ne compter qu'un très-petit nombre de défections parmi ses princes et ses prélats. La foi produisait toujours l'espérance, comme aux beaux siècles primitifs. Le pape Pie VI, prisonnier, donnait à tous l'exemple d'une courageuse longanimité et s'effrayait moins de 36s périls

rent à propos d'attribuer son office à un des prélats qui résidaient à Venise. Nombreux furent les compé*^ titeurs ; mais le choix tomba sur celui qui ne s'était pas mis sur les rangs , ne croyant pas mériter un tel honneur. Je fus donc, à Timproviste, préféré à tous, en ma qualité d'auditeur de la Rote romaine depuis près de six ans»

Mon premier soin fut d'adresser des lettres à tous les Cardinaux absents pour leur faire part de la mort

personnels que des quelques lâchetés donl il prévoyait que le Saint-Siège allait être le témoin. Père et Roi, il ralliait autour de la chaire de Pierre ceux qui l'abandonnaient à Theure des dangers. L'octogénaire proscrit s'efforçait de communiquer à tous son intrépidité, et une lettre adressée de l'exil au cardinal AUieri — lettre donl la minute est entre nos mains — montre avec quelle sublime résignation et quelle admirable force d'âme le Souverain Pontife, qui sera le martyr de Valence, savait paternellement flétrir de scandaleuses pusillanimités.

AU CARDINAL ALTIERI, A ROiME.

« En date du 30 mars 4798.

» Votre lettre du 42 courant nous a été remise par l'abbé Digni. Vous ne'pouvez, écrivez-vous, soutenir avec honneur la dignité du cardinalat, et pour cette raison vous la déposez entre nos mains, et vous nous priez de vouloir accepter la résignation que vous en faites. Si npus trouvions une raison canonique qui justifiât votre résolution, nous nous rendrions à vos instances^ et vos désirs seraient exaucés. Mais nous avons en vain cherché et recherché; nous sommes donc contraint de vous donner une réponse négative.

» L'impossibilité de soutenir avec honneur le cardinalat est une question d'économie privée qui peut avoir sa solution. Beaucoup d'astres se sont trouvés dans les mêmes embarras pécuniaires; ils se sont condamnés à un genre de vie privée, mais nul n'a renoncé au diapeau de cardinal. Un d'entre eux, le cardinal Cienfuegos, que nous avons connu au temps où ii menait une vie retirée — et

no MÉMOIRES

du pape Pie VI , et pour les convoquer en Conclave. J'écrivis ensuite à ce sujet aux Souverains, et ce travail fut très-difficile dans une circonstance si opposée aux précédentes.

Lé Saint-'Siége n'avait plus, en effet, la tranquille possession de ses États. Sa situation ne ressemblait pas à celle qui avait accompagné la mort des autres Papes. Il était dépouillé de ses domaines, que possédaient à cette heure l'empereur d'Autriche et le roi deNaples. Il se trouvait encore dans des circonstances très-critiques vis-à-vis des autres cours de l'Europe.

beaucoup d'autres ont dû se trouver dans le même cas — a enduré des maladies assez graves. Nous n'avons jamais appris qu'il ait songé, comme vous, à renoncer à la pourpre.

» Nous avons cru devoir l'attribuer aux craintes qu'inspirent les circonstances actuelles. Mais, sur ce point, il faut se recommander à Dieu, implorer courage, fermeté, et se rappeler les paroles que nous vous adressâmes lors de la remise du chapeau, que vous deviez combattre pour TÉglise usque ad sanguinis effusionem inclusive.

» Si la peur était un motif suffisant pour renoncer au cardinalat, le Collège des Cardinaux serait-bien tôt dissous et éteint. La forme d'élection du Pape est variée. Nous n'avons pas ici en abondance les livres qui traitent de cette matière : nous en avons pourtant assez pour affirmer qu'un cardinal ne peut renoncer au droit qu'il a de participer à l'élection du Pape, droit qui selon Colielius (Not. cardinalat,, pars prima, cap. 46, privileg. 35} est summe puhlicum. Nous apprendrons donc volontiers les raisons qu'ont su trouver les théologiens que vous dites avoir consultés.

» Vous avez devant les yeux deux exemples opposés : Tun du cardinal Antonelli, qui répondit avec grande édification et applau-^ dissement universel à qui lui proposait de renoncer à la pourpre; l'autre du cardinal Antici, qui renonça à sa dignité dans une lettre que nous avons laissée sans réponse, ne trouvant pas qu'elle en méritât. Il faisait valoir, pour légitimer sa démarche, des motifs de

Je ne citerai que trois de ces lettres latines , les plus importantes sans contredit.

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