H MÉMOIRES
mer un asile à l'étranger. Le Premier Consul de la République française, Napoléon Bonaparte, venait, par la victoire de Marengo , de reconquérir en un seul jour l'Italie tout entière. Or, on avait vu ressusciter au même instant , jusqu'aux portes des États pontificaux, la république du Piémont et la république Cisalpine. Il était donc présumable que , sur le passage de l'armée victorieuse, la république Romaine et même la Parthénopéenne *, établies naguère par la République française, leur mère, après avoir disparu à l'époque si rapide de ses défaites, revivraient à l'occasion de ses nouveaux triomphes. Le Pape, malgré tant de sinistres augures, se confiant à la Providence et résigné à toutes ses volontés, resta ferme à son poste. Il attendait les éyénements, sans daigner faire une seule démarche pour pénétrer les intentions du vainqueur à son égard. Peu de temps après, elles se manifestèrent ainsi que je vais le raconter.
Le cardinal Marliniana , revenu du Conclave dans son diocèse de Verceil, fit savoir au Saint-Père qu'en
* Les temps de l'unité italienne, dont-Mazzini, Cavour, Garibaldi et surtout Orsini Tassassin, sont les véritables fauteurs, n'étaient pas encore arrivés. L'Italie, en 4796, 1797, etc., se partageait, se fractionnait en petites républiques; il y avait la Cisalpine, la Transalpine, laCispadane, la Transpadane, la Romaine et la Parthénopéenne. La République française couvait tout cela sous son aile. Seulement après avoir donné le jour à toutes ces burlesques parodies, la République française tuait la vieille république de Gènes et elle livrait celle de Venise à l'Autriche, qui ne veut plus se séparer du Lion de Saint-Marc.
traversant sa ville épiscopale à la tête de son armée, le Premier Consul l'avait chargé de manifester au Pape son désir d'entrer en négociation pour arranger les affaires religieuses de France , et qu'à cet effet il demandait que Sa Sainteté envoyât à Turin monsignor Spina , archevêque de Corinthe in partibus infideliunij avec lequel il voulait s'aboucher.
Ce prélat, qui suivit Pie VI dans sa captivité et qui assista à sa mort à Valence, en Dauphiné, avait connu le Premier Consul quand celui-ci, de retour d'Egypte et débarquant à Fréjus pour se rendre à Paris, passa par Valence, très- peu de temps après la mort du Souverain Pontife.
Le pape Pie VII communiqua au Sacré Collège l'invitation de Bonaparte. Il est facile d'imaginer qu'on ne balança pas un instant à répondre à une demande ayant pour objet de régler, ainsi qu'on l'annonçait, les affaires de la Religion dans un pays oti l'esprit révolutionnaire l'avait presque étouffée.
Monsignor Spina fut donc dirigé sur Turin avec ordre d'entendre et de rapporter, — con ordine di sentire edi riferire. — On devait pourvoir ensuite, d'après ses rapports, à ce qu'il y aurait à faire.
On ne tarda pas longtemps à acquérir une première preuve de la manière de Bonaparte d'agir par surprise. Souvent ensuite la Cour pontificale éprouva les effets de ces brusqueries, qui eurent tant de fâcheux résultats.
Tandis que Spina, d'après l'ordre reçu, guettait à
Turin l'arrivée du Premier Consul , tout à coup il reçoit l'avis — auquel le rang de celui qui le signifiait et le mode artificieux dont il était enveloppé prêtaient tous les caractères d'un commandement — d'avoir à se rendre immédiatement à Paris^ où Bonaparte l'attendait.
Je n'ai pas bien présent à la mémoire si le prélat, en annonçant cette nouvelle au Pape , se dirigea de suite sur la capitale de la France — et il me semble qu'il en fut ainsi — sans attendre à Turin l'autorisation de le faire, ou s'il partit après avoir reçu une réponse. Quoi qu'il en soit, le seul motif de son appel — s'occuper des affaires de la Religion — suffisait même, sans s'arrêterjau départ précipité et au caractère de celui qui le mandait, pour que le Pape ne pût pas s'y refuser. Le prélat voulut avoir avec lui un théologien pour lui servir d'auxiliaire et de conseil en matières doctrinales. Il choisit le P. Gasçlli, alors général des Servîtes, ou qui l'avait été peu aupara* vant , car je ne me souviens pas très-parfaitement de cette circonstance. C'était un Piémontais de nation qui, sous le Pontificat précédent, avait, dijt-on, été destiné au cardinalat comme régulier. Mais ce bruit n'avait alors aucun fondement certain.
Après un assez court séjour à Paris, Spina, par ses premières dépêches, ne put faire espérer un favorable résultat de son voyage. Il laissait entendre que le gouvernement français ne se montrait pas disposé à signer un concordat vraiment avantageux à l'Église,
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SOUS prétexte que les effets extraordinaires produits par douze ou treize années de la plus horrible révolution étaient des empêchements insurmontables aux vœux de Rome. Tout était changé en France, disaiton : les pensées, les usages, les lois et la manière de voir par rapport aux prêtres. L'esprit religieux et surtout ridée de n'importé quelle dépendance extérieure — y compris, bien entendu, celle de la Cour de Rome — avaient disparu presque totalement du pays. Spina annonçait en outre qu'on lui avait soumis des projets de concordat absolument inadmissibles, puisqu'ils étaient opposés aux maximes fondamentales de la Religion et aux lois les plus sacrées de l'Église; qu'il n'avait pas manqué d'adresser, de son propre mouvement, des propositions et des remontrances, mais que tout était inutile.
Il concluait en disant qu'il n'omettrait, pour réussir, aucun soin, aucune 'diligence et aucune fatigue, se réservant d'en faire connaître plus tard les résultats.
Sa mission à Paris se prolongeait sans apparence d'une heureuse issue, quand, à l'improviste, arrive à Rome un envoyé du gouvernement français. Toutefois cet envoyé n'avait ni le caractère d'ambassadeur ni aucune lettre de créance pour Sa Sainteté. Le ministre des affaires étrangères à Paris avait seulement annoncé à monsignor Spina qu'il faisait partir pour Rome un diplomate, avec lequel le gouvernement pontifical devrait s'entendre sur les affaires relatives à la France, soit pour les choses gouverne-
mentales, soit pour celles qui avaient rapport à la négociation religieuse alors en train , si la nécessité s'en présentait. Il priait encore le prélat de notifier cette démarche au Saint-Siège.
Celui que la France venait de choisir pour une telle ambassade était ce même M. Cacault venu à Rome sous le pontificat précédent. Il connaissait admirablement les usages, les hommes et les choses de la Cour romaine.
Dès son arrivée, il parla des bonnes dispositions du Premier Consul, de la bienveillance dont le général était animé pour la personne du Pape, et de l'opinion très-avantageuse qu'il en avait. Ces paroles et d'autres semblables, jointes à la probité, à la modération , aux égfitrds et aux formes polies naturelles à M. Cacault, et qu'il ne démentit jamais pendant son séjour à Rome jusqu'à l'heure de son rappel, — rendons justice à la vérité et au caractère de ce diplomate*, — firent concevoir de grandes espérances à
* M. Cacault, moitié Breton, moitié Vendéen, était né à Clisson (Loire > Inférieure). Il avait été longtemps employé aux affaires étrangères sous l'ancienne monarchie , et il en conservait respectueusement les traditions. Plus à même que tout autre de bien apprécier la Cour romaine et la haineuse insolence de ses ennemis , il s'était toujours montré juste envers le Saint-Siège, au risque de sa fortune et peut-être de sa vie. L'hommage rendu à sa mémoire par le cardinal Consalvi est donc un témoignage de gratitude et un acte d'équité honorant l'un et l'autre. M. Cacault, nommé sénateur à la création du Sénat, avait, pendant ses pérégrinations diplomatiques en Italie, assisté aux glorieux débuts du général Bonaparte, qui le tenait en très -grande estime. Quand le Premier Consul eut ceint le diadème impérial , Cacault ne put jamais
Sa Sainteté et aux Cardinaux. lis se flattèrent que le prélat Spina pourrait plus facilement faire goûter à Paris des raisons que Cacault recueillerait de la bouche du Pape et de son ministre, et qu'il transmettrait lui-même au Premier Consul, tout en faisant apprécier dans ses dépêches la bonne volonté qu'il avait trouvée et qu'il trouvait encore à Rome , ainsi que le désir sincère de tous de régulariser les choses avec la France. Le Saint-Père, traitant avec Cacault et le reconnaissant , quoique sans lettres de créance et sans paractère officiel, pour un ambassadeur du gouvernement français , fournit une preuve évidente de ses bonnes dispositions et de son ardeur à terminer les affaires. Il passait sur les formalités les plus nécessaires et s'exposait même à entendre le gouvernement déclarer, au besoin, qu'il ne se croyait pas lié par les propositions ou les actes d'un homme nullement accrédité.
Pendant ce temps , on continuait à Paris les négociations avec monsignor Spina, qui, parti de Rome
se résoudre au rôle de courtisan. Il n'abdiqua ni son franc parler ni ses saillies vendëo-bretonnes. Un jour même il en donna une preuve assez éclatante.
Ce jour-là, l'empereur Napoléon, causant d'histoire et de littérature avec Fontanes, Cambacérès, Lebrun, Talleyrand et d'autres personnages de sa cour , entendit l'un d'eux jeter avec éloge dans la conversation le nom de Tacite. Il s'écria tout à coup : « Tacite 1 Tacite ! ne me parlez pas de ce pamphlétaire ; il a calomnié les empereurs Tibère et Néron. » M. Cacault était présent. A ces mots, il s'approche de Napoléon Bonaparte et lui dit à mi-voix et en souriant : a Sire, esprit de corps! esprit de corps! » Napoléon sourit à son tour.
muni de la seule iastruction d'entendre et de rapporter ^ ne s'en trouvait pas. moins très^engagé à faire lui-même des avances. Il se bornait à recevoir les propositions du gouvernement et à les rejeter, quand il lui paraissait impossible de l^s agréer. Mais quoiqu'il se soit vu en situation de combiner et d'exiger quelque chose de son propre chef , «-^ pour ainsi parler, — d'après la nature de tous les traités, on s'aperçut dès lors, et plus encore par la suite, que la maxime du gouvernement français était d'imposer sa loi dans cette négociation , et de ne point permettre que la partie adverse eût voix délibérative.
Bonaparte voulait dicter ses projets ou plutôt ses plans de concordat et ne laisser au Pape que la faculté de retrancher les articles que les règles de l'Église montreraient absdument inadmissibles. Par malheur, on était à une époque où le seul rétablissement de la Religion, sans aucune autre prérogative, devait coûter bien des peines et être soumis à des entraves que les circonstances locales , la corruption universelle et les suites de la Révolution rendaient de toute nécessité, ainsi qu'on l'objectait, et non sans fondement. Mais ce rétablissement, même acheté au prix de tapt de labeurs*, devait être considéré avec raison comme un bienfait d'un prix incalculable pour rÉglise, qui conservait en outre l'espérance d'obtenir davantage quand la tempête révolutionnaire
^ Les Romains, qui n^o&t jamais perdu Thabitude de résumer leur opposition dans une satire ou par un jeu de mots, colportaient et
serait calmée. Et en effet, n'était-ce pas un triomphe que de voir la Religion renaître dans un pays où Ton avait proclamé le culte de la déesse Raison , et où existaient encore des temples publics portant sur leur frontispice : à la Jeunesse, li la Virilité, à la Vieillesse, à F Amitié, au Commerce, à la Bienfaisance ? Ces églises étaient dédiées à d'autres fadaises semblables au lieu de l'être au vrai Dieu et aux saints dont autrefois elles glorifiaient le nom! Or la condescendance du Pape devait permettre au gouvernement du Premier Consul de s'associer aux efforts de l'Église.
C'est à l'aide de ces raisons, trop fondées pour la plupart, que Bonaparte justifiait et voilait ses desseins, nés d'un système occulte et tramés de longue main, pour le rétablissement du culte catholique. Il désirait que ce culte servit uniquement à son bat et fort peu au besoin des circonstances dont j'ai parlé plus haut; et néanmoins elles étaient vraies, ainsi que je l'ai fait observer.
Après avoir rejeté les premiers projets de Concordat, monsignor Spina en transmit successivement à Rome quelques autres, émanant du gouvernement français , et qui lui paraissaient un peu plus admis-
affichaient en tout lieu ce jugement relatif à Pie YI et à Pie VII, et dont nous n*avons pas besoin de faire ressortir Finiquitë :
Pto {VI) per conservât la fede,
Perde la sede, Pio {Vil) per conservar la sede,
Perdd la fede.
sibles. Ils furent mal accueillis ^ eux aussi , par la Cour pontificale. Enfin on en reçut un dernier, que Ton jugea susceptible de pouvoir être rendu acceptable, dans la vue au moins d'introduire de nouveau la Religion chez un peuple où elle était réduite à n'exister plus que dans les ténèbres et dans les cœurs.
C'est donc seulement mû par la pensée d'élaguer de ce projet tout ce que les lois de l'Eglise ne pouvaient pas. absolument concéder, et par l'espoir d'obtenir un jour , comme le gouvernement français le donnait à entendre, ce qu'alors on ne pouvait pas arracher, qu'on forma une congrégation des plus doctes Cardinaux. Assemblée devant le Pape, cette congrégation mit la main à l'œuvre, et l'on renvoya au Premier Consul le projet amendé. On y joignit pour Spina la faculté de le signer, si les corrections proposées par Rome.étaient admises à Paris. Toutefois cet espoir fut déçu , et on apprit que le chef de l'État insistait sur l'acceptation pure et simple de son projet. Il faisait dire que la persistance du Pape dans les moyens dilatoires produirait de déplorables conséquences, autant pour la Religion que pour la domination temporelle.
Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Père, néanmoins sans l'épouvanter. Il s'était restreint, en amendant le projet, à retrancher simplement ce que son devoir lui empêchait à toute force d'accorder. Rempli d'un courage et d'une sagesse vraiment apostoliques, il se détermina à endurer n'importe
quelle calamité, y compris même la perte de sa souveraineté temporelle, qu'on avait menacée d'une manière expresse, plutôt que de céder un seul pouce de terrain après s'être acculé à ses derniers retranchements. Pie VII se vit secondé dans sa résistance par cette nombreuse congrégation des Cardinaux les plus savants, qui avait été formée dès le principe et qui se rassemblait en sa présence pour l'examen des dépêches et des projets reçus de Paris. On avait, avec l'assentiment de cette congrégation , corrigé le projet renvoyé pour la signature réciproque si les corrections eussent été admises.. Ce fut encore avec son approbation que le Saint-Père persista dans ses desseins, et brava les conséquences qu'on lui laissait entrevoir.
Spina reçut donc l'ordre de notifier au gouvernement français combien il était impossible au Saint- Père de se départir des amendements joints au projet et de le signer tel qu'il était, puisque sa conscience ainsi que ses devoirs les plus sacrés le lui défendaient. On le chargea en même temps de déclarer derechef que Sa Sainteté était prête à souscrire le projet corrigé , quoiqu'elle se fût flattée de quelque chose de mieux;. mais qu'elle voulait se persuader que son espérance se réaliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus vive anxiété, comptait les jours, en attendant la réponse de Paris à la demande du Saint-Père. Tout à coup, au lieu d'arriver par l'entremise du prélat Spina, comme cela
s'était toujours pratiqué jusqu'alors, cette réponse fut apportée par M. Cacault. Il fit savoir au Pape, d'abord par rintermédiaire de la secrétairerîe d'État, et personnellement ensuite, qu'il avait reçu de. Paris l'ordre le plus positif de déclarer que si, cinq jours après son intimation, le projet de Concordat envoyé naguère de Paris n'était pas signé, sans qu'on y fît le plus léger changement, la plus petite restriction ou correction, lui, Cacault, devait déclarer la rupture entre le Saint-Siège et la France , quitter Rome immédiatement et se diriger sur Florence auprès du général Mur^t, qui s'y trouvait à la tête de l'armée française d'Italie.
Cet ordre , si brutalement péremptoire , du départ de l'ambassadeur, et cette déclaration de rupture, ne produisirent pas l'effet qu'en attendaient M. Cacault ainsi que le gouvernement consulaire. Et cependant les conséquences auxquelles il fallait se résoudre étaient évidentes, à cause de la proximité des troupes françaises. Le Pape fit part de cette nouvelle aux Cardinaux. Ils me chargèrent tous de répondre que le Saint-Père ne pouvait à aucun prix acquiescer à ce qu'on exigeait de lui, retenu qu'il était par ses devoirs les plus sacrés* qu'il voyait avec un vrai chagrin le départ de Cacault, la déclaration d'une rupture imméritée et les résultats qui en découleraient; qu'il remettait sa cause entre les mains de Dieu, et qu'il était prêt à toutes les éventualités que le Ciel lui réservait dans ses décrets. Je reçus l'ordre
de Sa Sainteté de transmettre cette réponse à l'envoyé. Je devais en même temps lui faire observer et le motif si juste qui l'avait dictée, et l'impossibilité pour le Pape d'agir d'une autre manière. Sa Béatitude espérait que M. Cacault, dans sa sagesse, dans sa droiture et dans la rectitude de ses intentions — ces qualités distinguaient véritablement cet honnête ministre, mort aujourd'hui — n'aurait pas manqué d'en instruire son gouvernement.
Porteur de ce message et des passe-ports réclamés, j'allai chez l'ambassadeur. Je lui exposai en détail et avec la plus grande précision les motifs qui forçaient le Pape à se conduire ainsi au prix de n'importe quelle calamité. Il me serait très-njalaisé, je dirai même impossible , de dépeindre quelle sincère douleur produisit sur Cacs/ult cette résolution. Je ne raconterai pas non plus la vive émotion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette résolution inébranlable.
II en fut saisi jusqu'au point d'éclater en véritable fureur, se voyant les mains liées par une injonction des plu& hautaines et qu'il fallait exécuter sur-lechamp. Il était désolé de ne pouvoir retarder son départ; il aurait voulu exposer à son mattre les excellentes raisons qui forçaient le Pape à ne pas consentir, et l'impossibilité pour Rome d'agir différemment. D'autre part, il ne se berçait pas d'un heureux succès, quand bien même il lui serait permis de faire des rjeprésentations, car le caractère de
celui qui ne se laissait pas persuader l'épouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des matières traitées , fort peu <îomprises par les séculiers et par ceux surtout qui professaient des principes différents, offrait un obstacle de plus à cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de convaincre le général Bonaparte s'il avait eu à Tentretenir d'objets politiques. Il ne pouvait se consoler en réfléchissant qu'une rupture qui aurait de si funestes suites allait éclater, parce qu'on n'avait pu s'entendre réciproquement, et il manifestait une très-amère douleur en voyant sacrifier des hommes qui n'affichaient aucune mauvaise intention — ce sont ses propres termes — et qui n'agissaient que contraints par leurs propres devoirs. Il se désolait encore d'assister à une nouvelle ruine d'un pays auquel il était attaché d'une façon toute particulière, d'un pays qu'il avait habité pendant les belles années de sa jeunesse, et dans lequel il était revenu discuter les affaires publiques sous le Pontificat précédent, et où il avait trouvé la plus cordiale réception et la plus éclatante bonne foi.
Transporté de rage — c'est le mot qui le peitadra le mieux — il révéla dans ce très-long entretien ses angoisses extrêmes. Après avoir longtemps médité, il découvrit un biais dont personne ne s'était avisé.
Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le Premier Consul, en apprenant directement de ma bouche tout ce que je venais de lui dire , n'en
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demeurât pas frappé, et qu'il ne se contentât pas de ce que le Pape pouvait et désirait accorder. Il luisemblait que Tunique moyen de suspendre d'abord
et de conjurer ensuite pour jamais les désastres dont
on était menacé , serait de me rendre à Paris pour communiquer de vive voix à Bonaparte, au nom du Saint-Père, ce que je lui avais exposé. Je dévais, * disait-il, aller assurer le Premier Consul que si le Souverain Pontife ne pouvait pas adhérer à ses demandes au delà de certaines limites , ce n'était point par mauvaise volonté, — Sa Sainteté étant animée des meilleurs sentiments à son égard, — mais uniquement parce qu'elle y était forcée par la nécessité la plus impérieuse.
Je fus très-surpris de cette idée, et je lui fis remarquer aussitôt combien il serait difficile de la mettre à exécution. J'étais cardinal et premier ministre; or la seconde qualité ne me permettait point de m'éloigner du Pape. D'un autre côté, un Cardinal ne pouvait guère se montrer dans un pays oii depuis tant d'années on n'avait pas vu même les insignes d'un simple homme d'Église.
Mais aux objections que je lui soumis, il répondit toujours que ces qualités de Cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des obstacles à ce voyage, lui semblaient être au contraire des titres décisifs pour l'entreprendre, et le gage le plus certain du succès; que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur François à Paris de son
premier ministre , le comte de Cobenzer, y résidant . actuellement pour les affaires d'Autriche ; qu'il fallait connaître comme il les connaissait le caractère et la manière de penser de Bonaparte , pour se convaincre que rien ne devait plus chatouiller son orgueil que de montrer aux Parisiens un Cardinal et le pre- * mier ministre du Pape; que ce voyage le flatterait encore davantage que celui du premier ministre de l'Empereur) que j'aurais, grâce à mes fonctions, libre accès auprès du chef de l'État, ce que ni Spina ni aucun autre du même rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en affirmant que le choix fait expressément par Rome d'un aussi haut dignitaire prouverait, avec évidence la bonne volonté du Pape. Cette mission en imposerait aux conseillers pervers ; elle forcerait le gouvernement consulaire à se montrer raisonnable, afin de ne pas amener le public à rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette démarche , afin d'arriver à un accommodement.
Ces raisons, que Cacault développa avec autant d'éloquence que de franchise et de bonne foi , me parurent , à première vue , avoir un très-grand poids. Je lui répondis que ses paroles m'impressionnaient vivement , et que je les jugeais dignes d'être portées
1 En parlant de cet ëminent diplomate; le cardinal Gonsalvi écrit toujours son nom de cette manière. Dans d'autres ouvrages, ce nom est écrit tantôt Cobenzel et tantôt Cobenzi. Sa signature, que nous avons sous leô yeux , ne tranche point la question , car elle est à peu près illisibifi.
à la connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je lui témoignai aussi que si son discours me semblait très-fondé en ce qui regardait Tenvoi d'un Cardinal , je ne pouvais, cependant pas tomber d'accord avec lui sur le choix de ma personne ; que je faisais volontiers abstraction de mon manque de talents et de' qualités nécessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui m'empêcherait d'être désigné pour cette mission ; que si le proverbe si vis mittere^ mitte gratum, si vous voulez envoyer, envoyez qui sera agréable, était vrai (comme il Test du reste), je n'étais pas aimé, et cela apparaissait bien dans les lettres adressées de Paris et dans les conversations que tenaient les amis de la France à Rome. Je ne devais donc pas être chargé de cette ambassade. La persécution et l'emprisonnement que j'avais autrefois subis par ordre du gouvernement républicain à Toccasion dç la chute du pouvoir temporel de Pie VI, alors que l'on m'avait cru exécuteur ou tout au moins complice de la mort du général Duphot , étaient si récents qu'ils vivaient encore dans la mémoire de tous. Déjà l'on murmurait à Paris et à Rome qu'il n'était pas étonnant de voir les négociations du Concordat tourner si mal, puisque le premier ministre de Sa Sainteté était un ennemi juré de la France. — Et, à propos du général Duphot dont j'ai prononcé le nom tout à l'heure , je, dois affirmer que je n'étais pas moins innocent de son assassinat que le gouvernement pontifical et le peuple lui-même. Ce général,
en effet , provoqua sa mort quand , à la tête de quelques révolutionnaires, il se jeta sur la caserne des soldats. L'un d'entre eux, pour se défendre, lâcha le coup de fusil qui le tua.
Je fis donc observer au plénipotentiaire français que je n'étais pas bien vu par le Premier Consul , et que cela porterait préjudice à mon ambassade , dès mon arrivée à Paris et pendant le cours des négociations ; que du reste son gouvernement né voyait pas le Concordat d'un œil très-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les apparences , et que , par conséquent, on attribuerait mes refus non à la force des motifs et dés principes qui empêchaient le Pape d'adhérer, mais à Tanimosité personnelle que l'on me supposait. Je conclus alors en déclarant que , quand bien même le Pape croirait devoir nommer un ambassadeur, je ne devais pas être choisi, et que cette dignité était naturellement réservée soit au cardinal Mattei, très-connu du Premier Consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant déjà été nonce à Paris. Ces princes de l'Église avaient en outre, l'un et l'autre , un nom plus illustre que le mien , et plus capable , évidemment , de flatter cet orgueil auquel on venait de faire allusion.
Cacault répondit à tout cela que c'était moins le nom de l'ambassadeur que ses fonctions et son rang qui, par-dessus toute chose ,^ pouvaient toucher cet orgueil ; que si ces deux Cardinaux avaient des titres de famille plus vieux et plus beaux que les miens.
ils n'étaient pourtant pas secrétaires d'État ainsi que moi; que quant à ce qui m'était personnel et relatif à mes tribulations passées et à mon inimitié contre la France, ce n'étaient que des inepties qui fondraient comme la neige dès que j'aurais été vu et apprécié *. Il voulut bien me dire encore quelque chose sur les qualités qu'il remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vérité et la modestie ne me permettent point de reproduire ces compliments. Il conclut enfin en m'avouant que plus il réfléchissait sur cette affaire, plus il persistait dans son idée , et qu'il me suppliait d'en instruire tout de suite le Pape, auquel il désirait me proposer lui-même comme la seule ancre de salut dans une tempête aussi imminente contre l'Eglise et contre l'État.
Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma personne , et je répondis à ses raisons sur ce point, mais sans aucun succès. Néanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et de demander l'audience réclamée afin qu'il pût lui-même entretenir le Saint-Père.
Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'appréhensions, et le cœur agité en prévision de ce que le Pape résoudrait. Ne me fiant pas à mes propres
^ Afin de peindre d'un seul trait le cardinal Consalvi , les diplomates étrangers lui appliquaient les paroles que Sixte -Quint, bon juge en pareille matière, avait prononcées à Téloge du cardinal d'Ossat, le plénipotentiaire du roi Henri lY. Sixte-Quint disait, en 4589 : « Pour échappera la sagacité de d'Ossat, il ne suffît pas dé se taire, il faut encore s'abstenir de penser devant lui. »
lumièreB et à T impression que le discours si sérieux de Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de retourner à ma demeure, j'allai visiter le nouveau ministre d'Espagne, chevalier de Vargas, arrivé depuis peu de jours. Je crus devoir m' ouvrir à lui et raconter ce qui venait de se passer. C'était pour savoir de quelle façon il prendrait ce projet. Vargas était hors de cause, tierce partie; il devait donc juger sans partialité et sans prévention. L'assentiment complet qu'il donna , après les plus sérieuses réflexions , au voyage que conseillait Caçault^ me détermina à n'en pas différer plus longtemps la communication au Pape , pour ne point me rendre responsable des conséquences qui découleraient peut-être de mon silence ou de mon retard.
Dès que je fus arrivé au Quirinal , je montai dans le cabinet du Saint-Père , et je lui narrai fidèlement et exactement tout ee qui avait été suggéré sur l'envoi projeté à Paris et sur le choix de la personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'était dit et répondu entre le plénipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut surpris outre mesure. Mais , en homme plein . de pénétration et de sagacité , il .avoua , après un long entretien et de mûres réflexions , que l'opinion et le projet de M. Cacault lui paraissaient raisonnables et fondés; que toutefois, eti affaires si délicates, il ne voulait pas agir sans demander conseil à plusieurs} que je devais donc assembler, pour le jour suivant , une congrégation de tout le Sacré Collège ,
et que celte congrégation se tiendrait en sa présence ; que j'aurais à y relater tout ce qui s'était passé y et que l'on écouterait les dires de chacun; qu'il adopterait alors le parti qui lui sen^blerait le meilleur, et qu'en attendant il accorderait l'audience demandée par M. Gacault.
Ayant reçu les ordres du Pontife, je fis convoquer, pour le jour suivant, la congrégation gênéraie des Cardinaux, dans les appartements de Sa Sainteté, et l'envoyé français fut averti qu'il pouvait aller voir le Pape , ainsi qu'il en avait témoigné le désir.
Gacault se rendit auprès de Sa Sainteté , et il lui répéta , avec la plus grande énergie , ce qu'il m'avait déjà dit quelques heures auparavant. Pie VII n'eut pas de peine à lui prouver combien sa détermination était juste; il lui démontra qu'il ne pouvait accepter le plan de Concordait tracé par le gouvernement fran-^ çais. Les paroles de Sa Sainteté confirmèrent l'ambassadeur dans l'idée qu'il avait eue d'abord. Cacault était persuadé, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que si le Premier Consul entendait par lui-môme les motifs du Pape, Bonaparte se rendrait nécessairement à leur évidence. Il ajouta que si Sa Sainteté leur prêtait plus de force par l'ambassade dont lui , Cacault , avait pris l'initiative , ambassade qui manifesterait la bonne volonté du Pontife, son estime pour la France, et l'intérêt qu'il prenait à rattacher de nouveau cette nation à l'Église, les choses s'arrangeraient, sans
aucun doute , surtout si , par une marque de considération personnelle, on flattait le chef du gouvernement français.
Le Pape répondit qu'il avait convoqué tous les Cardinaux pour s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravité ne lui permettait pas d'agir sans les plus mûres réflexions et sans avis préalable.
La congrégation générale se tint dans les appartements de Sa Sainteté. D'après l'ordre que je reçus du Saint-Père, je rapportai tout ce que m'avait dit M. Gacault , soit sur l'ambassade en général , soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire sur le premier point qu'une relation simple et franche; mais quand j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothèse de la mission , je ne croyais pas devoir être choisi pour plénipotentiaire. Je démontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les raisons les plus évidentes , qu'il ne fallait pas penser à moi , mais plutôt aux cardinaux Doria et Mattei , dont je fis ressortir les titres , qui devaient , à mon avis , leur assurer la préférence. Je ne manquai pas de faire remarquer d'un autre côté combien je devais appréhender une légation aussi scabreuse, dont le nonsuccès déplairait à beaucoup, et la réussite à un très-petit nombre, -— ce qui la rendait fort peu désirable et poussait même à la décliner, — et je terminai en déclarant que le choix de ma personne nuirait très-sûrement à l'affaire par les motifs déduits plus haut.
Aucun des Cardinaux ne s'opposa à l'ambassade projetée ; tous , au contraire , la regardèrent comme la seule ancre de salut dans les circonstances actuelles. Et quand on passa du général au particulier, tous aussi me désignèrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria et Mattei , ou tout autre auquel on aurait pu songer. Pour justifier leurs votes, ils argiiaient que ma qualité de secrétaire d'État semblait, d'après l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus agréable la légation du premier ministre du Pape à celui qui avait déjà près de lui le premier ministre deTEmpereur, Mes scrupules étaient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. Voyant que tous désiraient non-seulement l'ambassade, mais encore l'ambassadeur, le Pape, après avoir gardé Je silence jusqu'à la fin , pour ne gêner aucun des Cardinaux, se joignit au Sacré Collège. Il décida qu'on partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. Me sera-t-il permis de rapporter ici ce que je ne crains pas de voir démentir , car le lieu où je m'exprimai fut public, et plusieurs témoins auriculaires existent encore ? Le Pape avait annoncé sa résolution : après avoir rendu grâces au Saint-Père ainsi qu'au Sacré Collège de la confiance qu'ils me témoignaient,— confiance que je savais ne point mériter, • — je dis avec franchise et candeur que j'avais en ce moment un besoin extraordinaire de me souvenir de mes promesses et de mes serments d'obéissance aux volontés du Pape, promesses et serments articulés
quand il me plaça le chapeau de cardinal sur la tête; que cette foi soutenait mon courage et m'aidait à servir le Pontife suprême et le Saint-Siège; que mon désir de le faire était ardent, mais que ce secours m'était indispensable au moment d'accepter une mission si difficile et si périlleuse , que j'avais tant et de si fortes raisons pour décliner.
L'assemblée se sépara en m'annonçant que je devais hâter mon départ et TefiFectuer dans les quarante-huit heures, c'est-à-dire dans la nuit du vendredi 6 juin» La congrégation se tenait le soir du mercredi 4 de ce mois. Le Pape et les Cardinaux alléguaient pour motif de leur impatience, sans compter plusieurs autres, une considération qui pèsera beaucoup dans les débats de cette affaire. Tous ceux qui furent interrogés disaient que non-seulement on avait à craindre de nouvelles calamités de la part du gouvernement consulaire , après les menaces proférées , mais encore qu'il fallait se défier des hommes dont les intentions étaient perverses en Italie. On les suspectaitet à cause de leur mauvais vouloir, et aussi à cause de la France, qui, aimant mieux, en face de l'opinion publique, paraître se venger d'un outrage qu'attaquer avec violence et injustement, aurait su les exciter sous main à servir ses intérêts. Le fait est que les conséquences de l'assassinat du général Duphot étaient trop récentes pour qu'elles ne fussent pas sous les yeux de tous, et pour qu'on n'en redoutât point le renouvellement.
,0n faisait observer, non sans fondement, que les révolutionnaires d'Italie et les partisans de la France, en voyant M. Cacault s'éloigner et déclarer la rupture, chercheraient peut-être à profiter des dispositions du peuple , qui leur était hostile et fort attaché à la puissance papalei Les révolutionnaires auraient pu pousser ce peuple à insulter quelqu'un des Français ou de leurs partisans, assez nombreux à Rome. En sacrifiant ainsi une victime , ils fournissaient au gouvernement consulaire le prétexte de se venger par la destruction du gouvernement pontifical, auquel on en attribuerait la faute, ainsi que cela s'était pratiqué à la mort du général Duphot. Cette considération, appuyée sur de très-solides bases, tourmentait l'esprit du Pape et des Cardinaux.
Heureux de souffrir tout, jusqu'aux maux les plus extrêmes, pour là défense de la vérité et pour l'acquit de leurs consciences, ils désiraient néanmoins éviter le plus possible que la malice des gens en imposât à la multitude toujours aveugle et toujours prête à croire sans examen. Ils ne voulaient pas que les ennemis du Siège apostolique présentassent au peuple comme le résultat d'une faute du gouvernement ponrtifical les effets produits seulement par la colère qu'auraient soulevée sa fermeté et sa constance dans Taccomplissement de ses devoirs les plus stricts. C'est donc pour parer à ces inconvénients que le Pape et les Cardinaux souhaitaient si ardemment que le voyage vers Paris ne subît pas le moindre délai.
Ils exigèrent que Tintervalle fût abrégé le plus possible , et ils me prièl'ent de demander encore au ministre français de rester à Rome. Son séjour dans cette ville enlèverait ainsi tout prétexte aux malintentionnés, quels qu'ils fussent. De cette sorte, on ne se serait pas aperçu de la rupture, que son départ aurait rendue trop manifeste^
M. Cacault apprit avec une joie extrême qu'on avait résolu de m'envoyer à Paris, car il se promettait les meilleurs effets de la légation. Mais ce fut avec un regret inexprimable qu'il me démontra l'impossibilité où il était de suspendre son départ, qu'on lui avait prescrit d'opérer dans le terme de cinq jours. En vain, lui fis-je remarquer que la certitude de mon voyage à Paris lui fournissait un juste motif de solliciter de nouvelles instructions et de les attendre à Rome. Tout en convenant de la force de mon observation , il confessait qu'un ministre pouvait peut-être
prendre sur lui de ne pas exécuter ses ordres à la rigueur, mais sous un autre gouvernement que le sien. Ceux qu'il avait reçus, ajoutait-il, étaient si positifs qu'ils ne lui laissaient pas la moindre liberté d'action. Il offrit d'expédier à l'instant même un courrier à Paris, afin d'y faire connaître la résolution du Pape de députer son premier ministre auprès du chef de l'État, pour concilier, s'il était possible, ce qu'on n'avait pu terminer jusqu'alors. Il se déclara encore prêt à notifier cet événement au général en chef de l'armée française en Toscane. Une semblable
tiouvelle le dispenserait peut-être, — en tant qu'il le pourrait, — de remplir les instructions qu'il aurait pu recevoir en cas de rupture. Mais il ne se crut point autorisé à suspendre son départ, qu'on lui avait positivement prescrit d'effectuer, si le Pape refusait d'adhérer au plan dô Concordat.
En m'enlendant dire que ce qu'il proposait de faire pourrait eq(f)êcher le gouvernement français de nuire au Pape , mais ne mettrait pas d'entraves à ce que les malintentionnés tenteraient de leur propre mouvement pour offrir des^ prétextes de vengeance aux Français , qui les feraient valoir , si leur intérêt le réclamait, le bon ministre fut touché par la vérité de ces observations. Ne pouvant tout accorder, et désireux de réaliser quelque chose en faveur du Pape et de Rome, il me dit , après avoir bien réfléchi : « Je ne vois, monsieur le Cardinal, qu'un seul moyen susceptible de remplir votre but , et ce moyen dépend de nous deux. Procédons ainsi : partons ensemble , dans la même voiture , et arrangeons-nous de manière que le public le voie et le sache. Nous bouleverserons les têtes, et nous jetterons la confusion dans les idées* des méchants qui voudraient pêcher en eau trouble et tirer parti de la manifestation d'une rupture. Je ne puis la cacher; d'après les ordres que j'ai reçus, je suis même obligé de la signaler par ma retraite en en donnant avis aux Français quisont ici. Mais d'un autre côté, en nous voyant partir ensemble, cette rupture paraîtra une rupture d'un
fjQuveau genre , puisque les ministres des deux par* ties adyerses voyageront l'un à côté de l'autre. Croyez-moi, cette appare^ce intimidera les mécJiJint», qui, dans la probabilité d'un arrangement, n'oçerqpt pas remuer k leurs risques et périls. AHops ensemble jusqu'à Florence, où je m'arrêterai près du général en chef, suivait pes instruction^ , et Votre Éminence poursuivr^^ son voyage vers Paris, Tput eu ne me sschfmt pas autorisé à demeurer ici, je crois néanmoins pouyoir m' associer à vous pour une partie du voyage. Je ne viole eu cela aucune des injonctions du Premier Cpnsul, et je crois môme faire quelque chose qyi lui ser^i très^agréaWe. En tout cas, j'encourrai yoloi^tiers la respousabilité d'une
mesure inspirée par 1^ sfigesse et par l'amour du bien. »
Cette ouverture d'un homme s^vissi sensé et aussi droit me parut fort habile. Je lui répopdis que j'ailais en référer jtu Pape, et que, s'il l'approuvait, nous partirions tous |es deux. Le Souverain Pontife consentit, et on arrêta de la sorte notre départ pour le lendemain.
C'était le dernier jour des cii^q qui deyaieut prér céder sa retraite d^ flome, dans le c^s pù le plau n'aurait pas^té accep^^. J'employai le peu d'hpure» qui me restaient à me faire rédiger claireinent et définitivement les instructions et les ordres qui allaient me seryir de règle dans la négociation, Mon principal but eu cela était de n'avoir rien à prendre
sur moi, L'objet en lui-même, mon insuffisance, spécialement en ces sortes de matières, et la responsa* bilité qui pesait sur mes épaules, l'exigeaient. Il était évident que si le traité ecclésiastique ne pouvait pas se conclure, on m'ipputerait tous les dommages qui W résulteraient j soit pour le spirituel, soit pour le temporel. D'un autre côté, si j'avais le bonheur de réussir, on devait m' attribuer encore les pertes subies par l'Église et ce que les temps, les circonstances et l'homme avec lequel j'allais négocier, empêcheraient d'obtenir plus complètement. Il était facile de prévoir qu'au milieu des périls et de la tempête, tous auraient déclaré qu'il ne pouvait y avoir aucune difficulté à subir telle ou telle condition, et que ce serait folie, dureté ou zèle immodéré que de la refuser, Après l'orage au contraire, et quand il n'y aurait plus de dangers à courir, j'étais certain que, pour me remercier du Concordai, tout le monde ou beaucoup de personnes au moins affirmeraient que j'avais trop accordé et qu'il valait mieux périr que de céder sur certains points. Je savais qu'en dépit d'instructions et d'ordres très-précis, je n'aurais pas évité entièrement cette injuste et cruelle alternative , car elle existe dans la nature des choses et dans la propension des esprits* Les circonstances les plus opposées dirigent les cceurs et leur inspirent tantôt une folle sécurité hors du danger, tantôt une crainte ridicule au milieu du péril. Presque toujours l'impétuosité des passions et non la juste apprécia-
tion des choses conduit l'homme et le fait agir. Mais si je savais qu'il serait difficile d'éviter complètement ces dégoûts, j'étais cependant convaincu qu'il me serait possible de m'y soustraire en grande partie, quand je pourrais prouver au moins à la postérité que j'avais rempli mes ordres, et que s'il m'avait été donné dans la négociation d'oblenir quelque chose, même de peu d'importance , je n'avais pas eu la faiblesse de céder volontairement ou de mon chef.
Cest dans ce but que j'obtins, avant de partir, qu'on joignît à mes lettres de créance, contenant les pleins pouvoirs habituels que l'on me laissait pour tous les traités, une instruction, ou plutôt un ordre très-précis, par lequel on me déclarait, au nom de Sa Sainteté, que, comme nous allions discuter sur des matières de religion , dont elle demeurait seule juge, mes pouvoirs étaient fort bornés; que, portant avec moi le projet de Concordat corrigé à Rome et rejeté jusqu'alors par la France , je devais le regarder non-seulement comme la base du traité â inteiTcnir, mais encore comme le Concordat luimême. On m'accordait néanmoins la faculté d'y faire, des changements ou des modifications de peu d'importance, d'y ajouter et d'y retrancher; mais il m'était expressément interdit d'altérer en rien la substance de ce plan. Il avait été rédigé et approuvé, comme on s'en souvient, par le Pape et par cette nombreuse congrégation des Cardinaux les plus savants, et même par tout le Sacré Collège. On jugea
donc que l'on ne devait pas s'en départir et en accepter un autre , ainsi que le gouvernement français l'exigeait au prix d'une rupture et de ses résultats. Je pensai en outre qu'il était très-nécessaire de me faire lier les mains de la sorte, car je prévoyais que si je n'avais pu montrer au gouvernement français combien mes pouvoirs étaient limités, on m'aurait forcé dans mes retranchements. Il aurait été très-facile de me prêter un pouvoir souverain qui, si j'en avais usé, aurait fait retomber sur ma tète la responsabilité des conséquences.
Le bref délai fixé pour mon départ ne me permit de m'occuper que des choses indispensables au voyage, et quand elles furent arrangées, il me devint impossible de veiller aux autres, assez nécessaires cependant et qui me concernaient personnellement. Il ne me resta pas même le temps de rechercher le moyen le moins incommode et le moins dangereux pour exécuter l'itinéraire. Par ordre du Pape, je confiai, pendant mon absence, au cardinal Joseph Doria, le plus ancien des Palatins^, l'exercice des
^ Les Cardinaux palatins étaient au nombre de quatre. On les appelle Palatins, parce que anciennement ils servaient le Pape et habitaient avec leur suite le palais du Souverain Pontife. Aujourd'hui les Palatins ne sont plus neveux ou parents du Prince; mais ils n'en composent pas moins sa famille palatine , avec les prélats plus spécialement attachés au service personnel du Pontife. Les quatre cardinaux jouissant de ce titre sont : le secrétaire d'Ëtat, ledataire et les secrétaires des mémoriaux et des brefs. Le Cardinal préfet des sacrés palais apostoliques a été adjoint en 4848 par le pape Pie IX aux quatre palatins primitifs.
fonctions de secrétaire d'État. Je ne me fis accompagner par aucun employé, mais mon frère, plein d'affection pour moi, ne voulut pas m'abandonner dans cette occasion critique, et il ne craignit point d'endurer les fatigues qui devaient incomber au secrétaire dont il tenait la place. Qu'il me soit permis de payer ici un tribut de gratitude et de larmes tout ensemble à la mémoire toujours chérie de cet homme très-vertueux, très-aimable et très-vénéré, que j'ai si déplorablement perdu! Un valet de chambre et un domestique nous suivirent.
Ayant fait avertir l'envoyé de France qu'à l'heure dite je passerais le chercher dans ma voiture , je pris congé du Pape, qui me combla de tendresse et de bénédictions. Ce furent les seules consolations que je reçus au moment de me jeter dans une entreprise aussi périlleuse. Le matin même du samedi qui commençait le sixième jour, je me rendis chez M. Cacault ; et à l'instant où il montait dans ma voiture, mon frère se plaça dans la sienne, en présence d'une foule très-nombreuse; puis nons sortîmes ensemble de Rome.
Il serait hors de propos de peindre l'étonneinent de toutes les contrées de l'État pontifical que nous traversions, lorsque les habitants virent passer le premier ministre du Pape et l'ambassadeur franç)9ns. Tous, incertains, étaient dans la plus profonde stupéfaction. Je ne dirai pas non plus les particularités du voyage en lui-même. Il n'en fournit du reste aucune
jusqu'à Sieûtië. Datis cette ville, il se fit un changement qui peut mériter quelques ligues. Nous y rencontrâmes tin courrier dix général en chef, portant à Cacault la réponse de Murât à sa' lettré qui lui annonçait mon départ potir h FrdnCe. Ce tourner nous prévint qtfe le général n'étafi pas à Florence, mais A Pisé, où il invitait rarabassadetir du Premier Consul à se i^endre. CatcàuU, déjà d'un- certain Age, sè trouvait (rèâ-fatîgtré dé là rapidité de la course, se décida à ne pas la renouveler, mais à àe reposer quelques jours à Sienne. Il espérait alteùdrè le retour de Mrirat à Florence un peu plus tard.
I! tûé sembla que je nfè pouvais pas agir ainsi. Je ne désirais pas différer mon a(^rivée à Paris j mais, d'un autre côté, il m'en coûtait de ne pas voir le général en chef. Je Souhaitais àë transmettre à Rome, si je le pouvais, àvani de quitter l'Italie, quelque nouvelle qui fût capable au lùoins de calmer un instant les inquiétudes. On redoutait alors beaucoup les mouvements de Murât. .11 devenait d'autant plus important que je le visse, qu'on n'était même pas certain à la Cour pontificale que l'annonce de mon ambassade tM agréée à Paris, tant à ôause de ma personne qu'à cause de l'acte en lui-même, qui pouvait peut-être sembler, de la part du Pape, vouloir forcer la main au gouvernement français. En éfifet, c'était faire retomber sur lui tout l'odieux d'une conciliation inutilement tentée, Si on ne terminait rien, après que lè Pape avait, par cette ambassade,
prouvé si solennellement son désir de mener la chose à bonne fin. En tout cas il était sage d'arrêter pour le moment la marche du général ou de savoir de lui ce que Ton devait espérer ou craindre.
En conséquence , je résolus de prendre le chemin de traverse et de me diriger sur Pise, auprès de Murât y afin de lui offrir par là une marque d'estime et d'égards. Cela m'était d'autant plus aisé qu'à son précédent voyage à Rome j'avais fait sa connaissance particulière.
Je me séparai de M. Cacault et je pris la route de Pise. Mais je rencontrai à deux postes de Sienne un autre courrier du général , qui faisait dire à M.. Cacault que, puisqu'il allait avec moi à Florence, lui. Murât, s'y rendait de son côté afin de m'y voir à mon passage. J'abandonnai aussitôt la route de Pise, pour m' engager sur celle de Florence. J'eus dans cette ville la satisfaction d'apprendre du général en chef qu'il n'avait aucun ordre à exécuter pour le moment. Il me devint donc possible de calmer à l'instant même les frayeurs de Rome ; puis, après un jour de repos à Florence , pendant lequel le général Murât me témoigna une affection empressée, je le quittai, ainsi que M. Cacault, qui arriva peu d'heures avant mon départ , et je me dirigeai sur Paris. .
Après un voyage de quinze jours, durant lequel je ne pris de repos qu'à Florence, Turin et Lyon, j'arrivai dans les premières heures de la nuit, de Rome à Paris, accablé de fatigue et ignorant toujours
de quelle manière on aurait pris la nouvelle de ma mission 9 ayant vainement attendu en route une réponse à la communication faite par la secrétairerie d'État à monsignor Spina dès que mon départ eut ' été décidé. J'allai m'établir à l'hôtel où était logé ce prélat avec son théologien, le père Caselli, et je ne trouvai aucun sujet de consolation dans le récit qu'ils me firent de Tétat des choses.
Ma première pensée dans la matinée suivante fut d'informer le général Bonaparte dé mon arrivée , et de connaître à quel moment je pourrais avoir l'honneur de le voir. Je lui fis demander en même temps dans quel costume il désirait que je me présentasse. Cette demande était nécessaire, car à cette époque l'habit ecclésiastique dans Paris, comme du reste dans toute la France, était chose absolument hors d'usage. Les prêtres étaient vêtus comme les séculiers ; les églises consacrées à Dieu étaient dédiées à l'Amitié, à l'Abondance, à l'Hymen, au Commerce, aux Jardins, à la Fraternité, à la Liberté, à l'Egalité et autres divinités de la raison démocratique. On ne voyait aucun signe extérieur de religion. Les idées républicaines étaient encore en pleine possession de tous les usages de la société. On donnait à tout le monde le titre de citoyen : il me fut attribué à moimême pendant le voyage , bien que je fusse couvert des insignes du cardinalat. Je n'avais pas cru devoir m'en séparer un seul jour, faisant en cela preuve de plus de courage que de prudence. Dans la capitale de
la France néanmoins, et surtdut en me trouvant face à face avec le chef du gouvernement, il est évident que la chose exigeait de ma part tinè certaine circonspection: Je ne voulais pas quitter l'habit ectlésiastique, mais je ne me souciais pas non plus d'elposer la pourpre romaitie à quelque incident désagréable. Pour faire parvenir les stièdîtes demandes ,• Fabbé Bernier me servit d'intermédiaire. Ce prêtre avait été Tufi des principaux chefs de la Vendée , dafts sa lutte héroïque contre le pouvoir républicain, te môme pfètre fut plus tard lè f)liïs actif îùstrument dala pacification des provinôes royalistes, lorsqtiè, privées de tout secours étranger et acèablées sous les plus atroces violences d'une force infiniment supérieure, elles avaient dû s'estimer heureuses d'accepter les cotiditiôns de paix moins dures que le
nouveau gouvernement consulaire, dans son propre intérêt, avait eu la sagesse dé fèur offrir. L'heureuse intervention de l'abbé Èernier dans une affaire aussi importante l'avait mis en faveui!' auprès de Bonaparte, qui, ayant décidé de nommer un négociateur, dès les premières ouvertures avec monsîgnor Spiàa, l'avait judicieusement choisi de préférence à tout autre, parce qu'il réunissait en lui la connaissance des matièreé ecclésiastiques, l'habileté du diplomate et la réputation d'un homme qui,, d'une part, ne' pouvait être suspect au Saint-Siège , non moins pour la pureté de ses principes que pour la cause soutenue par lui, et qui, d'autre part, avait tout intérêt
à ûe pas perdre les ûiérites récents acquis auprès du gouvernement auquel il s'était rallié lors de la pacification de la Vendée'. Cet ecclésiastique, qui jus-
* Le cardioal Gonsalvi , iqui ne pouvait savoir de l'histoire de là Vendée que les faits extérieurs, a bie'n jugé à son point de vue l'abbé Bérnier, qui va devenir, sous Timpulsion de Bonaparte, le principal et Tunique négociateur français du Concordat. Dans les dernières années de la guerre civile, Bernier ne fut pas irréprochable , et il se vit accusé d'avoir fait fusiller par le général Stofflèt le général de Marigny, dont il redoutait l'influence et les talents. Ce n'est point ici le lieu de renouveler ces graves accusations, qui ne sont pas les seules à peser sur sa mémoire ; mais en détachant une page de V Histoire de la Vendée militaire, paf i, Crétineau -Joly (totne II, page 47i), nous ferons connaître le caractère de cet ecclé^ siastique et le double rôle qu'il joua aussi bien dans les camps vendéens que pendant les négociations du Concordat.
« Les choses étaient arrivées à ce point, écrivions-nous en 4842 , lorsque Tabbë Befnier , auquel le général Hédouville avait beaucoup promis , et qui rendait d'importants services , fut appelé à l'évêché d'Orléans. Afin de lui fournir une occasion de montrer aux provinces de l'Ouest la considération dont était entouré Fancien commissaire des armées catholiques et royales, Bonaparte, après l'échange des ratifications du Concordat, le chargea de parcourir le Bocage, d'y prêcher la soumission au pouvoir et d'y conférer provisoirement les cures de campagne. De Bourmont, d'Autichamp, de Suzannet , de Châtillon , d'Andigné , Forestier , et les autres généraux des pays insurgés, avaient déposé les armes; ils furent appelés à Paris, où ils étaient accueillis avec des égards étudiés. Ils y vireilt le nouvel évéque d'Orléans , qui se montrait bienveillant et affectueux pour les royalistes et les émigrés , et qui ne cessait de lés assurer de son dévouement à la cause des Bourbons.
» Ces détails, énumérés par de tels hommes aux anciens Volontaires qui n'avaient pas abandonné le Bocage, préparèrent partout à Bernier une brillante réception; il arrive. Ce peuple de fidèles, que sa voix électrisa si souvent, se porte sur son passage, se précipite à ses genoux pour recevoir sa bénédiction , pour le remercier de lui rendre ses églises et ses prêtres. A ce contact de pieuses émotions, Bernier se laisse entraîner aux souvenirs que tous les
qu'à cette heure avait toujours traité avec monsignor Spina , ayant à peine reçu la nouvelle de mon arrivée, s'empressa de me rendre visite, et ce fut par lui que je fis parvenir au Premier Consul la communication dont je viens.de parler.
La réponse du Premier Consul fut plus prompte que ne l'aurait voulu quelqu'un qui devait souhaiter un certain intervalle entre le débotté et la présentation , moins à cause de la fatigue du voyage que du manque de temps pour se procurer quelques informations nécessaires ou utiles, qui pussent en tout cas lui servir de lumière et de règle dans une première entrevue. L'abbé Bernier revint immédiatement avec cette réponse : « que le Premier Consul me recevrait dans cette matinée même, à deux heures après midi, et quant au costume, que je devais venir en cardinal le plus qu'il me serait possible. »
villages incendiés lui retracent ; mais lorsqu'il vint installer Tabbé Montaut sur le siège épiscopal d'Angers, les démonstrations ne furent pas aussi flatteuses pour son amour-propre. Il rencontra dans cette ville une* opposition qui , par son amertume , compensa bien le triomphe dont il avait été l'objet. Chaque jour il recevait des lettres où s'exhalaient de violents reproches; chaque jour des bouteilles pleines de sang lui étaient envoyées ; il ne pouvait marcher qu'entre deux haies de soldats, écartant avec leurs baïonnettes le peuple dont les menaces insultantes lo poursuivaient. L'âme déchirée par cet accueil , Bernier retourna dans son diocèse ; il y vécut humble et pieux , remplissant les devoirs de son ministère.
» Malgré l'apparente faveur dont semblait jouir le curé de Saint- Laud, il n'était pas heureux; son front souvent se chargeait de nuages. Bonaparte avait flatté sa vanité d'un chapeau de cardinal; à la première promotion qui suivrait la signature du Concordat, il devait être un des quatre ecclésiastiques français destinés à rece-
Cette réponse , qui m'était désagréable par sa trop grande promptitude , me mit aussi dans l'embarras en ne faisant aucune mention de monsignor Spina, qui, n'ayant pas encore été présenté au Premier Consul, ne se crut pas autorisé à m'accompagner, ce qui me plaçait dans l'obligation d'aller absolument seul , à mon vif déplaisir, attendu la nouveauté et mon ignorance complète de la situation où je me trouvais. Quant à venir en cardinal le plus que je pourrais, je n'en éprouvai aucune espèce d'embarras. Quoique j'eusse compris qu'il voulait que je me rendisse aux Tuileries en grande pourpre, je réfléchis que les Cardinaux ne portaient ce costume que deyant le Pape, et que c'était par abus seulement que certains Cardinaux paraissaient ainsi vêtus à la cour des monarques dont ils étaient sujets de nais-
voir la pourpre romaine. En 4803 , de Belloy , Fesch, de Boisgelin et Cambacërès en sont revêtus; de Bayane, doyen de la Rote, était compris dans cette promotion , et Tëvêque d'Orléans oublié.
» Cet oubli fut pour lui un coup fatal ; depuis ce jour il ne 6t que languir. Puis en i 806 , après un pénible entretien avec Napoléon ^ il fut soudainement saisi d'une fièvre bilieuse : il expira le ^" octo- ' bre, victime de son ambition trompée; il n'était âgé que de quarante-deux ans et demi.
» Quand l'abbé Bernier sentit sa fin approcher , il trouva dans son cœur cette foi dont, au milieu de la première guerre, il avait été l'apôtre. Pour ne laisser sur sa mémoire que les reproches ou les éloges que ses actes publics seuls méritaient, il fit brûler lui-même les documents recueillis pendant qu'il se cachait en Bretagne, et les notes qu'il avait rédigées sur la Vendée. Mais la réputation du curé de Saint-Laud n'est point descendue dans la tombe avec lui ; elle survivra, car, même au milieu des révolutions, de tels hommes sont rares. »
sance. Je résolus donc de n'aller à Taudience qu'en habit noir, avec les bas cependant, la barrette et le collet rouges, ainsi que les Gardinaui^ vont ordinairement hors de chez eux , quand ils ne sont pas en fonction.
A l'heure convenue, le maître des cérémonies delà Cour est à mon hôtel , comme Tabbé Bernier m'en avait averti; il pae prit dans sa voiture, et, seul ainsi avec lui, j'arrivai aux Tuileries, Je fus introduit dans un salon du rezrde-çh^qssée appelé le salon de^ ambassadeurs. Le mattre des cérémonies jpe dit d^ rester là quelques moipents, jusqu'à ce qu'il eût donné avis de mon arrivée. Je demeurai seul, sans rien voir autour de moi qu'une profonde solitude. On m'avait sans doute dirigé à dessein par ce côté silencieux et désert du palais, afin qu'à.phaque pas ma surprise fût plus vive, et plus vive aussi Hrapression embarrassée qui devait naturellement en être le résultat. Et en effet, le maître des cérémonies étant revenu peu de moments après, et m'ayant annoncé que je pouvais passer à l'audience du Premier Consul, m'indiquant du geste une petite porte qui donnait sur le vestibule du grand escalier du palais, j'éprouvai véritablement la même surprise que fait éprouver au théâtre un changement subit de décoration, lorsque d'une chaumière, d'un bois, d'une prison, ou de toute autre situation pareille, on passe au spectacle éblouissant de la cour la plus magnifique et la plus nombreuse.
DU CARDINAL CONSALVI. 3o4
C'était l'heure, cprame je l'ai su depuis, oii avait lieu ^u^ Tuileries la parade, qui, à cette époque, se reqQuve]ait tous les quinze jours, et à laquelle assistaient les trois consuls qui formaient }e gouvernement, les sommités de T^ltat, c'est-à-dire le Sénat, le Tribunat, \^ Corps législatif, les dignitaires du palais, les ministres, les généraui^ pt les autres fonctionnaires, et un nombre immense de troupes et de specr tateuff. Le Premier Consul voulut n^e faire allpr à l'audience pour la première fois dans cette solennelle occasion 9 afin de me donner, je le crois, une idée de sa puissance, me frapper d'étonnement, et peutr être aussi de crainte ^ Il ne sera pas difficile d'iiQâginer qu'une personjje arrivée à Paris la m\t précédente, sans être avertie, sans rien savoir des usages, des coutumes ni des dispositions des personn?iges devait lesquels elle paraissait, et qui était reprdée en quelque sorte comme l'^^tP^r responsable du mauvais résultat des négociations poursuivies, jusqu'alors, dut ressentir d'un tel appareil, aussi impo-
^ Tpl est le récit de la présentatioQ di^ cardinal Consalvi au Pre^ mier Consul , et de leur première entrevvie aux Tuileries. Ce récit émane du Cardinal lui-même. M. Thiers, toujours si bien renseigné sur les grands événements comme sur les plus petits détails, a une version toute différente , et il arrange ainsi la chose :
« Le cardinal Consalvi arriva le 20 juin (i«' ipessidor) à Paris. L'abbé Bernier et monsignor Spina accoururent pour le recevoir, et le rassurer sur les dispositions du Premier Consul. On convint du costume dans lequel il serait présenté à la Malmaison, et il s'y rendit, fort ému de l'idée de voir le général Bonaparte. Celui-ci, bien averti , n'eut garde d'ajouter au trouble du Cardinal. » Histoire du Consulat et de V Empire^ par A. Thiers, t. III, p. 255 et 256.
sant qu'imprévu , une émotion profonde et même le plus visible embarras. Ne pouvant me figurer que ma première audience me serait accordée en public, et ignorant entièrement la circonstance de la cérémonie de cette revue , je pensai que la multitude qui remplissait le vestibule et Tescalier était accourue par curiosité , ayant appris (sans que je pusse imaginer comment) ma présentation aux Tuileries. Le bruit des tambours aux plus hautes marches de l'escaliefy les salons et les antichambres remplis de personnages richement vêtus , les grands dignitaires qui s'y pressaient en foule et qu'il était impossible de ne pas reconnaître à leurs costumes et à leur .tenue , me pénétrèrent d'une surprise toujours croissante.
J'arrivai enfin dans un salon où je vis un seul personnage qui vint au-devant de moi, me salua sans dire une parole y puis marchant avec moi et me précédant, m'introduisit dans une pièce voisine. Je ne sus pas alors quel était ce personnage , mais j'appris par la suite que c'était le ministre des affaires^ étrangères, M. de Talleyrand, nom trop connu dans les annales de la Révolution pour que j'aie besoin d'y ajouter ici^ Je pensai qu'il allait m'introduire dans
^ Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, éVéqae d'Autun, ami et confident de Mirabeau , fut l'un des principaux instigateurs de la Constitution civile du clergé et de toutes les lois restrictives que les avocats et les jansénistes inventèrent contre la liberté. Il prit sur lui de consacrer comme évoques constitutionnels les premiers prêtres nommés par ce qu'on appelait dérisoirement le suffrage populaire; puis, après ce scandale, il renonça au sacerdoce, émigra
le cabinet du Premier Consul , et je me rassurai par Tespoir que je pourrais enfin être seul avec lui. Mais quelle fut ma surprise , lorsque ^ cette dernière porte s' ouvrant, j'aperçus dans un vaste salon une multitude de personnages, disposés comme pour un coup de théâtre! Au fond de la salle, on voyait symétriquement rangés les divers corps de TÉtat (qui étaient, comme* je Tai su depuis, le Sénat, le Tribunat , le Corps législatif et les hautes Cours de la magistrature), et sur les côtés, les généraux, des officiers de tous grades, les ministres, les grands fonctionnaires de TÉtat, et en avant de tout ce monde , détachés et isolés , trois personnages que je sus plus tard être les trois Consuls de la Republique.
Celui qui était au milieu fit seul quelques pas vers moi, et ce ne fut que par conjecture que je pressentis Bonaparte, conjecture bientôt confirmée par l'attitude du ministre Talleyrand, qui, toujours à mon côté, me présenta à lui. Je voulus alors dire quelques ' mots pour le complimenter et lui parler du sujet de mon voyage ; mais il ne m'en laissa pas le temps, car je fus à peine auprès de lui qu'il prit la parole aussitôt et me dit d'un ton bref : « Je sais le motif de votre voyagé en France. Je veux que l'on ouvre immédiatement les conférences. Je vous laisse cinq
pendant la Terreur et revint à Paris sous le Directoire, qui lui donna le portefeuille des affaires étrangères. Talleyrand avait fini par épouser civilement une madame Grant.
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jours dé temps, et je vous préviens que si à l'expira» tion du cinquième jour les négociations ne sont pas terminées, vous devrez retourner à Rome, attendu que, quant à moi, j'ai déjà pris mon piarti pour une telle hypothèse. »
Telles furent, sans une syllabe de plus, les pre^ mières paroles que Bonaparte m'adressa, avec un air ni afibble ni brusque. Puis il se tut , attendant ma Iréponse. Je dis alors « que l'envoi fait par Sa Sainteté de son principal ministre à Paris était une preuve de l'intérêt qu'elle mettait à la conclusion d'un concordat avec le gouvernement français, et que je me flattais de l'espoir d'être assez heureux pour ie terminer dans l'espace de temps qu'il désirait». Soit que cette première réponse ne lui eût pas déplu, soit qu'il n'eût pas conçu de moi une idée trop défevorable, en voyant qu'avec la grâce de Dieu je ne m'étais pas troublé par le spectacle inusité de cet imposant appareil , soit qu'il eût résolu d'avance de ftire après notre rencontre ce qu'il fit effectivement, toujours est-il qu'après cet échange de paroleè, il entra subitement en matière , e.t pendant plus d'une demi-heure , dans la même attitude et devant tout le monde, il parla sur le Concordat, sur le Saint-Siège, tw la Religion, sur l'état actuel des choses, et même sur les articles rejetés , avec \me véhémence et une abondance inexprimables, sans colère toutefois ni dureté dans le langage.
Je répondis à chaque point ce que je crus devxMr
DU CARDINAL CONSALVl. 356
dire, sans trouble d'esprit (je le répète, par une grâce spéciale du Ciel et nullement par mon propre mérite), et ne laissant aucune plainte contre Rome sans une justification convenable. Ce n'est pas ici le lieu de relater tout ce qu'il dit en cette circonstance; tel n'est pas l'objet de cet écrit. Mais je ne saurais m' empêcher de rappeler une seule chose, uniquement comme indice qu'il me donna dès ce moment de son aversion pour la Société religieuse dont je vais parler. Il dît donc « qu'il ne pouvait voir sans ^ étonnement et sans scandale l'union du Pape avec une puii^ance non catholique comme était la Russie, manifestée par le rétablissement des Jésuites sur la demande de Paul F (qui venait de finir par une mort tragique). Cette union, ajouta-t-il, doit évidemment contrarier et blesser le Roi Catholique, puisqu'elle est faite pour plaire à un souverain schismatique. » Je répliquai avec une grande franchise « qu'il avait été trè&4nàl informé sur ce fait, attendu que si le Saint^^Père n'avait pas cru devoir refuser à l'empereur de Russie 'le rétablissement des Jéipuites pour ses États, il n'avait pas agi sans la déférence qu^e lui commandaient sa paternelle affection' et sa haute cau'^ sidératîoQ pour le roi d'Espagne, et que là preuve en était dans l'intervalle de plusieurs mois écoulés entre la demande de Paul V^ et l'envoi de la Bulle, laquelle n'avait été expédiée qu'après que Iç Pape se fut assuré que la cour d'Espagne n'y trouverait aucun suj^t de plainte » .
Après quelques réponses semblables faites par moi à beaucoup d'autres choses qu'il me dit dans cette première audience en public, il finit en répétant « que Ton commencerait donc immédiatement les négociations, n'ayant pas de temps à perdre, vu les grandes affaires qu'il avait entre les mains ». Puis me faisant un signe^ de la tète comme un salut , il se remit quelques pas en arrière à la place où étaient les deux autres Consuls, et me congédia de la sorte. Je fis alors une inclination (comme j'avais fait à mon entrée) et je sortis de la salle, accompagné par M. de Talleyrand jusqu'à l'endroit où il était venu à ma rencontre. De là, le même maître des cérémonies m'accompagna et me reconduisit à mon hôtel.
Cette journée ne se passa point sans que l'abbé Bernier vînt me voir. 11 me dit « qu'il avait reçu du Premier Consul l'ordre de commencer immédiatement les négociations, lesquelles devaient être terminées en cinq jours, et que faute d'une conclusion, passé ce délai, je pourrais repartir. Il ajouta que le gouvernement désirait connaître en détail les raisons du Pape touchant le refus d'adopter purement et simplement le projet de concordat présenté à Rome par M. Cacault. )> C'était le même projet que le Pape avait rejeté lorsque monsignor Spina le lui avait transmis. J'avais développé les motifs de son refus, ainsi que les raisons des amendements et les modifications qu'il y avait faites et que la France avait rejetées. L'abbé Bernier désirait avoir de moi sur cet
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objet un mémoire qu'il aurait à remettre au Premier Consul le jour suivant.
Il ne s'était pas encore écoulé vingt-quatre heures
depuis le moment de mon arrivée, après un voyage le plus rapide et le plus dénué de tout repos , y compris celui de la nuit,^ et il fallait me prêter à des vœux qui paraissaient des ordres, afin de ne fournir dès le commencement aucun prétexte d'irritation , et pour ne pas aliéner Tesprit de l'homme qui commandait et qui déjà était accoutumé à ne connaître aucun ob* ' stade à ses volontés. Je réservais mes refus pour ce qui serait intrinsèque au sujet toutes les fois que la chose l'exigerait. J^e crus devoir passer par-dessus tout ce qui m'était personnel, et je promis que la note serait faite.
Le mémoire, fruit des veilles d'une nuit, fut remis le jour suivait à l'abbé Bernier, et par celui-ci à M. de Talleyrand , qui devait ensuite le communiquer au Premier Consul. Le but de ce mémoire était de justifier le refus du projet de concordat tel qu'il avait été libellé par le gouvernement français , et de montrer ce qu'il y avait de raisonnable et de juste dans les modifications exigées par le Pape. J'y faisais remarquer que le Pape , en même temps qu'il cédait tant et tant de choses, ne gagnait rien de son côté, réduit qu'il était à se contenter du seul rétablissement du Catholicisme -en France, sans aucune.de ces prérogatives dont il avait joui autrefois, et qu'il possédait encore dans tous les autres Etats catholi-
qiies. le ooncluaid que si , pour un objet aussi majeur que le rétablissement de la religion en France , là Pape devait consentir à toutes sortes de sacrifices, il ne pouvait être réduit à celui des principes, lesquels , en matière de religion , étaient invariables et ne permettaient jamais que l'erreur ou les fausses maximes fussent substituées à la vérité et aux lois de l'Église.
Le résultat de ce Mémoire ne fut pas heureul. Loin de reconnaître la raison qui guidait le Saint- Père dans son refus de souscrire purement et simplement au projet français, loin d'admettre la vérité et l'importance des sacrifices que subissait le Pape en se contentant de la modification qu'il y avait introduite, le rapport du ministre au Premier Consul, en lui remettant moi;i Mémoire, fut aussi bref qu'acerbe et significatif, et singulièrement propre à l'indisposer à mon égard et à le confirmer dans l'idée que mon zèle pour la cause du Saint-Siège était surtout excité par mon hostilité personnelle contre le gouvernement français. M. de Talleyrand écrivit lui-même à la marge de la première page du Mémoire que j'avais rédigé pour le Consul ces mots que je vis plus tard moi-même, lorsque ce document passa entre les mains de l'abbé Bernier : « Le Mémoire du cardinal Consalvi fait reculer la négociation beaucoup plus loin que tous les écrits qui l'ont précédé. »
Un rapport aussi défavorable , bien qu'il indisposât fortement le Premier Consul, ne ralentit pas néan-
moins le cours des négociations. J'ai déjà prévenu que ces pages n'avaient nullement pour objet d'en relater la teneur, ni d'entrer dans le fond des matières qui y furent discutées , en reproduisant les raisons qui déterminèrent le Pape et ses mandataires à adopter ou à rejeter telle ou telle clause. Gomme tout cela se trouve aux. archives de la Secrétairerie d'Etat et ressort des relations détaillées de la négociation que cette Secrétairerie a reçues, j'y renvoie. Le but de cet écrit est d'offrir l'histoire je dirai extérieure de la négociation, et non l'histoire intérieure de l'affaire , excepté cette partie du fond , qui a trop de connexion avec l'intérieur ou avec quelque événement qui s'y rapporte (comme on verra plus loin), et qu'on ne passerait pas sans préjudicier à l'inteUigence des principes de conduite qui m'ont guidé dans ces péripéties. Je ifxe contenterai de certaines remarques.
Le travail de ces négociations ne pouvait être plus opiniâtre. Bien qu'elles n'aient pas été terminées dans les cinq jours prescrits , chacun des jours en sus fut inévitablement considéré comme le dernier. On imagine facilement quelle fatigue et quelle gène environnaient chaque conférence et chaque mémoire à rédi* ger. Il fallait passer les nuits et trouver encore le temps de changer , de corriger ce qu'on avait écrit avant de le remettre. Outre les conférences journalières avec l'abbé Bemier , j'en eus deux avec le Premier Consul en tète*à-tète.
Pendant toute la durée de cette affaire , j'ai pu seulement rendre visite aux deux autres Consuls • au ministre des affaires étrangères (chez lequel je dînai une fois) et aux ambassadeurs d'Espagne et d'Autriche, sans voir les autres et sans presque visiter Paris.
Lorsque je travaillais avec l'abbé Bernier, j'étais dans la position la plus, désavantageuse; car, dans tout ce qui offrait quelque difficulté , il assurait sans cesse qu'il ne pouvait rien décider^; qu'il lui était impossible d'adhérer à mes raisons , quelque^'évidentes qu'elles lui parussent, obligé qu'il était d'eu référer chaque jour au Premier Consul. Quant à moi, au contraire , il ne me fut jamais permis d'envoyer un courrier pour informer et consulter le Pape , sous prétexte que Ton devait nécessairement signer le lendemain. Ma qualité de^plénipotentiaire me dispensait de tout recours à Rome^ me disait-on, lorsqu'on craignait de m' entendre affirmer que rien de semblable ne s'était vu dans aucun traité, et beaucoup moins dans les matières de Religion, où, en dernière analyse, c'est le Pape, et non son plénipotentfaire, qui est le maître et le régulateur.
Rien ne contribua à rendre ces négociations moins amères, encore moins à obtenir des clauses meilleures pour la Religion, pas plus toutes les facilités possibles , ni un évident esprit de conciliation , ni un empressement raisonnable, ainsi que toute sorte d'abnégation. En effet, l'Église et le Saint-Siège ne
faisaient pas seulement les plus énormes sacrifices d'argent , de territoire , de prérogatives et de droits , mais je ne proposai jamais, dans ces discussions^ aucun objet temporel, tel que le recouvrement des provinces perdues, la réparation ou le soulagement des maux incalculables que TËglise avait soufferts.
Enfin on n'épargna certainement aucune diligence, aucun sgin, aucune tentative, aucune bonne manière, aucune démonstration de fermeté et de vigueur qui pussent, selon les circonstances, mener l'affaire à la meilleure fin désirable, vu les éventualités où s'était placée la France, le caractère de celui qui la gouvernait et les efforts réunis des incrédules, du Clergé constitutionnel, ainsi que de tous les ennemis du Catholicisme et de Rome.
Le meilleur témoignage de tout cela est assurée ment celui des deux ambassadeurs d'Autriche et d'Espagne, et surtout du premier. Le comte de Cobenzel était, comme on sait, le ministre de l'em* pereur François, envoyé expressément à Paris pour traiter les affaires alors sur le tapis.. Il vint plusieurs fois user de son influence auprès de moi pour me presser d'achever le. Concordat. Il me répétait sans cesse que si le Premier Consul ne s'arrangeait pas avec Rome, s'il se détachait définitivement du chef de la Religion catholique , l'incendie et la ruine qui en résulteraient ne se borneraient pas à la France, — bien que cette seule perte fût immense pour l'Église, — mais que le Premier Consul voudrait des com-
plices de sa défection , afin d'en diminuer aux yeux des peuples l'impression et Thorreur et d'en empêcher les résultats fâcheux à son autorité ; qu'il forcerait la main, comme il l'avait dit plus d'une fois, aux autres gouvernements, et entraînerait à sa suite l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, là Suisse, la Hollande , et tous les pays où se ressentait sa puissance déjà sans bornes et irrésistible. L'ambassadeur autrichien énumérait les conséquences fatales d'un tel bouleversement et pour la Religion et pour l'État, Il faisait ressortir la difficulté, pour ne pas djre l'impossibilité radicale de réparer, en un tel genre de choses, les pertes déjà consommées (ainsi que l'enseignent l'histoire et l'expérience), même dans la supposition de certains changements, ce qui. alors n'apparaissait sous tous les points de vue que dans un lointain fort éloigné. Il me conjurait, pour le bien même de la Religion et des divers États, de tenter tout ce qui n'était pas décidément impossible pour la ratification d'un concordat sans lequel la ruine universelle était irréparable.
Ces obsQrvations et ces prières , par trop vraies et trop fondées sur la position du moment et le caractère du régulateur des destinées communes , ne me firent pourtant pas dévier d'une ligne de mes instructions ni de mes devoirs. J'en sentais toute la force, j*en découvrais toute l'importance. Néanmoins elles n'eurent d'autre effet que de me confirmer dans la détermination que me dictaient les ordres mêmes du
Saint-Père, savoir r de ne pas rompre les négociations "et^ de ne pas refuser le Concordat, parce que je ne l'aurais point obtenu aussi bon que" possible , mais de ne pas le signer non plus en outre-passant les instructions que le Saint-Siège m'avait intimées, et dont j*ai fait mention plus haut.
C'est dans cette vue que j'ai poursuivi, durant à peu près vingt-cinq jours (je ne saurais préciser davantage), les conférences avec l'abbé Bernier, , étant perpétuellement assisté du prélat Spina et du théologien Caselli. Je travaillais en commun avec eux; ils assistaient à tous les entretiens, minutaient en commun avec moi, chaque jour, les réponsps aux propositions de l'abbé Bernier, et déterminaient avec moi les objections à lui opposer. Ce n'est pas le lieu de dire quels efforts, quelles angoisses coûtèrent ces conférences, quels obstacles incroyables s'y rencontrèrent , quelles furent les prétentions du gouvernement français, dans quelles entraves fut mis celui qui agissait pour le Saint-Siège, car ce n'est pas la fin principale de cet écrit, comme je l'ai dit en commençant. Il est un point cependant que je ne puis passer sous silence. Il faut justifier non pas tant celui qui a négocié le Concordat à Paris (la chose est déjà faite par le projet de concordat amendé à Rome avant ma mission, quoiqu'il ait été rejeté par le gouvernement français, à défaut de plusieurs concessions pour d'autres objets) que le Saint-Siège lui-même , qui s'est cru dans la nécessité inévitable d'y adhérer,
après avoir épuisé tous les moyens et tous les efforts imaginables pour détourner le gouvernement français de cette demande. Je veux parler de l'affaire de la démission des anciens évèques.
Le Premier Consul avait déclaré dès le principe qu'il était indispensable de réduire de moitié au moins le nombre des anciens évèchés, afin de pouvoir doter les nouveaux, eu égard à l'usurpation des biens ecclésiastiques qu'on devait regarder comme irrémédiable, à moins qu'on ne cherchât à y voir un obstacle. éternel au rétablissement du culte catholique en France. Il avait encore déclaré d'une manière plus forte et plus immuable que le gouvernement nouveau n'avait aucune confiance dans les évèques titulaires i partisans de l'ancien régime, pour lequel ils avaient émigré à la suite de la dynastie expulsée; qu'il n'entendait à aucun prix qu'ils occupassent ies nouveaux sièges, hormis ceux qui, ayant offert leur démission, seraient ensuite nommés à des sièges vacants par le pouvoir consulaire, auquel ils en seraient redevables. Avant que je fusse accrédité par Rome, le Pape avait fait des efforts inexprimables pour détourner le gouvernement de cette prétention, mais le Saint-Père trouva une résistance invincible. Le gouvernement français déclarait formellement qu'on ne ferait jamais de concordat, et par conséquent que la Religion catholique ne se rétablirait point en France, si^e Pape ne s'engageait pas, dans un des articles du traité (comme on le voyait dans le
projet du gouvernement), à faire donner aux anciens évoques leur démission. En cas d'un refus, le Pape était obligé de déclarer leurs sièges vacants et d'instituer canoniquement sur les nouveaux sièges les évêques nommés par le nouveau gouvernement, au nom de sa souveraine autorité.
Quand le Pape fut convaincu sans aucun doute qu'il n'obtiendrait qu'au prix de cet article le rétablissement de la Religion catholique dans les popu^ leuses provinces de la France, il avait cédé, quoique avec la plus extrême amertume, à la force des circon«> stances, et cela de l'avis unanime du Sacré Collège'. Il considérait le très-grand bien ou le très-grand mal qui résulterait du rétablissement ou du non-rétablissement de la Religion dans ce pays, non-^seulement pour la France elle-même, mais pour les États qu'elle entraînerait dans son parti , lorsque aurait Heu cette ' décisive question de l'Eglise catholique. Il considérait aussi qu'en supposant que les anciens évêques refusassent de contribuer à un avantage aussi inestimable et préférassent leurs propres intérêts à ceux de la Religion, ce fait seul les rendait indignes qu'on eût pour eux des égards funestes* à la Religion et à l'Église. Du reste, l'histoire de l'Église oflFrait d'écla- *
^Lorsque le pape Pie VH, après de longues hésitations, eut accordé là terrible clause qui détruisait Taneien épiscopat français et établissait sur ses ruines de nouveaux évêques empruntés à la Révolution, il ne put s'empêcher de s*écrier : « Nous voulons bien aller jusqu'aux portes de Tenfer ; mais nous entendons neus arrêter là. »
tants exemples de cette conduite dans des cas semblables et même moins pressants.
Ces réflexions avaient décidé le Saint -Père à accepter cet article avant même que j'eusse quitté Rome* Mais je savais combien cette épine déchirait cruellement son âme. Je ne lafissai donc pas, dans le cours des négociations de Paris, de tenter tous les travaux d'Hercule (qu'on me permette une allu* sion inspirée par le nom que je porte) pour déterminer le Premier Consul à y renoncer. Ce fut en vain que, dans nos entretiens privés, je m'efforçai de lui faire goûter quelqu'une de toutes les raisons que je pouvais imaginer dans ce but. En vain lui représentai-je que les évéques anciens, lui devant leur rappel à la tète de leurs Églises, lui en auraient toute l'obUgation', et que ce lien, joint à celui du serment qu'ils devaient prêter, rassurait de leur fidélité. Quand je vis que ees argumente étaient inutiles, --« il y répondiiit par d'autres qui se disent tirés de la nature du coeyr humain, et par conséquent de *la sottise, eraime il s'exprimait, qu'il y a à se flatter qu'ils changeraient leur cœur et s'attacheraient de bonne foi au nouveau gouvernemeut , — je fis l'essai
^ L'empereur Napoléon, qui, déporté sur un rocher au milieu de rOcëan , a fait de si étonnants aveux dans le Mémorial de Sainte^ Hélène , éimi un jour en parlant ém évéques nommés avant ia Révolution (toiiae U, page 6) : « Tous ees anciens évéques eurent ma confiance et auI ne la trompa. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ceux dont j'ai «u à me plaîâdre sent pi^éelsment ceux^ue j'avaii faits moi-mnèajue. »
d'un motif qui semblait devoir l'emporter. Je m'appuyai sur les maximes qu'on professe en France. Je lui soutins que lés privilèges tant vantés et les si fameuses libertés de l'Église gallicane allaient rece- voir par ce fait un échec dont les histoires du pays ne renfermaient assurément aucun exemple. Faire dé* poser par le Pontife , grâce à un acte de sa suprême autorité y quatre-vingt-dix ou cent évéques français tous ensemble, au cas où ils se refuseraient à la demande de la démission volontaire qu'on exigeait d'eux; les déposer sans procès, sans jugement, pour leur en substituer de nouveaux; si, disais-je, ce n^est pas injuste, à cause de la fin qu'on veut atteindre, c'est assurément attribuer au Pape sur les Églises de France une autorité telle que cela suffit pour jeter à terre le grand colosse de ses libertés et privilèges tant vantés. Et c'était vrai.
Je ne laissai pas de faire observer aussi que si le Saint-Siège avait été animé du désir d'exercer cette suprême autorité dans un pays où elle avait rencontré tant de résisiance, au lieu de s'opposer si vigoureusement, comme je le faisais, à la demande du Premier Consul, le Pape aurait du sai^r volontifir^ cette occasion; mais, ajoutai-je, ses justes déférences pour des évéques si bien méritants de là Religion par leur fermeté pendant la crise révolutionnaire lui faisaient désirer le contraire.
Bien n'ébranla le Premier Consul. Tout ce que je pus obtenir fut que le Pape formulerait à sa volonté
le Bref par lequel il réclamerait aux évêques leur démission volontaire. Et assurément le Bref fut rédigé ensuite dans la forme et la plus honorable, et la plus . officieuse, et la plus affectueuse qu'on pôt souhaiter à leur égard. Mais il était impossible d'arriver à obtenir qu'on ne fit pas mention dans ce Bref de la nécessité où serait le Pape, dans le cas d'un refus, de passer outre en vertu de son autorité suprême, afin d'obtenir le bienfait du rétablissement de Fa Religion en France. Je l'avais propos^, pour ne pas les désobliger, dans la demande elle-même. Le Premier Consul objecta que, sans cette insinuation, aucun ne signerait la démission espérée , et.qu'alors l'exercice du pouvoir absolu sur un bien plus grand nombre deviendrait plus violent et ferait plus de bruit.
Que n'a pas coûté au Saint-Siège. ce Concordat! Je n'en dirai qu'une seule chose, c'est que le prix de tous ses sacrifices, la compensation de toutes ses concessions, le contre-poids de toutes ses peines, fut toujours la certitude de l'extinction totale du schisme et l'abandon sincère du clergé constitutionnel, que le gouvernement français promettait de la manière la plus solennelle et la pliis authentique comme l'effet du Concordat, si l'on parvenait à le rédiger * .
^ Le Concordat, tel qu'il était sorti des mains de Bonaparte et du cardinal Consalvi , apparaissait à la Révolution comme la ruine au moins momentanée de ses espérances. Elle ne pouvait ni en
A force d'indicibles fatigues, de souffrances et d'angoisses de tout genre, enfin arriva le jour où il semblait qu'on touchât au terme désiré, c'est-à-dire à la conclusion, quant à la substance, de ce même projet de traité amendé à Rome, que le gouvernement français avait repoussé avant mon voyage, et
amortir ni en relarder les effets; elle conçut l'idée de faire tourner mystérieusement à son profit les impétuosités de caractère du Premier Gonsuh Elle recruta des complices; chacun, dans la mesure de ses passions ou de ses intérêts, poussa Bonaparrte dans la voie des exigences. On calculait que par là on rendrait le Siège romain odieux à Tépiscopat émigré, et qu'on répandrait sur la France un germe de soupçon ou de division qui fructifierait peutêtre. Une lettre de l'abbé Bernier au cardinal secrétaire d'État ne laisse aucune incertitude sur le plan projeté. Bernier avait joué double jeu pendant les négociations du Concordat; il le jouait encore.
« Votre Éminence, écrit-il à la date du 6 octobre 4801 , a dû recevoir, par des envois successifs, les actes de démission des évêques insermentés. Ils ont dû être pour le cœur du Très-saint Père et pour le vôtre une douce consolation et une belle récompense. Nos pressentiments de Paris, que Votre Éminence me permettait d'exposer avec elle, se réalisent, comme nous l'avions toujours espéré. L'Épiscopat français se montre digne de son antique gloire, de ses malheurs passés et de ses épreuves présentes. Il s'immole de ses propres mains avec une sublime abnégation , dont Sa Sainteté doit être vivement émue, et que le Premier Consul admire tout haut. Mais il n'y a' plus maintenant à en douter, il surgira des résistances en Angleterre et peut-être en Allemagne. Les évêques réfugiés dans ces deux pays mêlent un peu de politique aux affaires religieuses. Ils diffèrent, ils temporisent, ils se rejettent sur des propositions impraticables, et ils servent ainsi la cause de l'ennemi commun. Asseline, Dillon et Conzié m'inquiètent par-dessus tout. A trois points de vue différents, ce sont les trois chefs de la résistance.
» Dans les entretiens intimes que Votre Éminence a daigné m'accorder, je lui ai parlé avec une franchise qu'elle encouragea, et avec une sincérité qu'elle eut la bonté de reconnaître. Je lui ai souvent I. 2i
qui avait fait enjoindre à M. Cacault de quitter Rome dans le terme de cinq jours.
L'abbé Dernier, qui portait chaque soir au Premier Consul le résultat des conférences, et nous faisait part de son adhésion quand il arrivait à robtenit, après les paroles les plus persuasives et les plus
exprimé mes sentiments les plus secrets , et les événements politiques auxquels mon nom se trouve attaché ne me permettent pas le parjure. Au milieu des plus graves incidents de la guerre civile, j*ai compris que nous marchions sur une route sans issue ; et dès qu'il m*a été donné d'y voir un peu clair , j'ai cru de mon devoir de me rallier au principe sauveur de l'ordre et de la religion , dont le général Bonaparte était l'emblème. J'ai concouru selon mes forces au rétablissement des lois, et Pieu m'est témoin que, même en paraissant louvoyer dans nos si laborieuses conférences sur l'acte auquel votre nom se trouve attaché d'une si glorieuse manière , je n'ai eu qu'un but, arriver de concert avec Votre Éminence à l'achèvement du Concordat, qui soulevait tant de difficultés. Aujourd'hui, je voudrais que Votre Éminence me permît de lui donner un simple avis , avec le profond respect que je professe pour un prince de rËglise et l'affectueuse admiration que je porte à sa personne et à son génie.
» La Révolution ne désarme point ; elle semble attendre un événement imprévu et mettre ses espérances dans un cas de force majeure. Elle a des accents de colère et des imprécations contre les évéques résistant à la prière bien plus qu'aux ordres de Sa Sainteté. Eh bien, ces imprécations sont une feinte de guerre et un moyen pour pousser le Premier Consul à des actes .regrettables. Personne, vous le savez, n'exerce une influence directe sur sa volonté ou sur ses décisions. C'est ainsi que vous l'avez si justement et si spirituellement défini : l'homme de la spontanéité réfléchie. Il sent très-vivement le besoin de mettre un terme à toutes les agitations ; il veut calmer la France et la forcer à un grand repos moral, après tant de terribles secousses. Le Concordat lui a offert le plus sûr moyen d'arriver à son but si chrétien et si louable; mais ce Concordat, Votre Éminence le sait mieux que moi, n'a pas l'assentiment de tout le monde. Il a des adversaires publics comme la dé-
grands efforts, annonça finalement un jour (c^était le 13 juillet) que le Premier Consul acceptait tous les articles discutés , et que, par conséquent, on transcrirait le jour suivant les deux copies autheur tiques du traité. Après sa signataire pt celle du Pape, ces copies devaient rester entre les mains de chacune
funte Église constitutionnelle ; il en a d^autres caches, et qui sont ainsi beaucoup plus dangereux. Deux hommes surtout^ dont Votre Êmi-: nence a appris à se défier à Paris, ne cessent, par toute sorte de moyens possibles , de pousser le Premier Consul à toujours exiger et à ne jamais rien céder au Pape. Les arguments qu'on empioie, Votre Éminence les sait par cœur , car elle les a réfutés par sa franchise dans la discussion , par sa loyauté dans les actes et p^r sa promptitude dans les résolutions. .
» Dans une pensée aussi catholique que patriotique , le Premier Consul a résolu de terminer toutes les difficultés relatives au Conrcordàt. On se sert de celte. intention pour l'exciter contre la cour de Rome; on voudrait le faire peser violemment sur les déterminations du Saint-Père, afin qu'il fût dit en émigration que le Pape n'a plus la liberté de ses appréciations, et qu'ainsi les évéques pnt raison de ne pas se prêter à ce qu'on leur demande. Le second Con-< sul, qui est parfaitement au courant de cette tactique, me 1'^ dévoilée ainsi qu'à M. Portalis; mais nous n'avons pas jugé le moment opportun pour en prévenir le Premier Consul. Il désire avec ardeur que tout soit arrangé pour l'époque qu'il a fixée; tout ce qui abonde dans ce sens lui plaît, et les ennemis de l'Ëglise se servent de ce moyen pour affaiblir ou dénaturer le grand acte que nous avons consommé. Tant que les éyôques émigrés n'auront pas adhéré au Concordat par une démi&sion pure et simple, la réconciliation de la France avec TÉglise sera œuvre morte; il n'y aura rien de complet que lorsque le schisme et la foi exagérée seront con-^ fondus dans un même sentiment de respect et d'obéissance à l'égard du Vicaire de Jésus-Cl^-ist. Là précipitation peut-être nécessaire que l'on met vis-à-vis de la cour de Rom^ est le fait gou* vernemental du Prej[nier Consul , mais ce n'est pas un acte qui lui soit personnel.
» Votre Ëminence connaît la position ; c'est à sa perspicacité bien
des deux parties contractantes. Il me demanda si je voulais signer seul; qu'alors le frère du Premier Consul, Joseph Bonaparte, qu'il prétendait placer sur le même rang que moi, signerait du côté du gouvernement français; que si je voulais m'associer d'autres personnes dans la signature, j'avais à indiquer combien et lesquelles, afin que le Gouvernement en choisît de son côté un nombre égal et de
éprouvée que je m'adresse confidentiellement et eir toute sécurité. Il y a évidemment autour du Premier Consul des gens qui ont intérêt à rentraîner loin de la route quMl s'est si glorieusement tracée. Ces gens sont les débris *de tous les systèmes politiques ou impies que le Concordat est venu renverser les uns sur les autres. Les passions révolutionnaires ne sont pas étouffées, elles se réveillent; par un fatal concours de circonstances, elles peuvent, dans Tesprit des bons , semer des germes de malveillance ou de méfiance envers le Siège apostolique. C'est là même, n'en doutons pas, leur principal but. La Révolution fait représenter dans les provinces catholiques les évoques, ses premières victimes, comme des hécatombes que le Pape traîne aux pieds du Premier Consul. Elle exalte leur résistance, parce qu'elle espère en tirer un jour ou l'autre d'heureux résultats. Si cet état de choses continue , il n'y a pas de doute qu'il naîtra un nouveau schisme tout opposé à celui de la Constitution civile. Dieu nous en préserve!
» En attendant qu'il soit loisible de soumettre cela au Premier Consul, et de lui en faire toucher les inconvénients, j'ai osé croire que Votre Éminence me saurait peut-être quelque gré de parler avec elle en toute confiance. Il serait donc bon et salutaire d'agir isolément et individuellement sur quelques prélats, et de leur montrer à cœur ouvert la fâxïheuse situation dans laquelle TÉglise et la -France peuvent retomber. • Ces prélats ont tous de grandes vertus > plusieurs de grands talents. Je sais que le Saint-Père a pour eux une tendresse toute paternelle, et que Votre Éminence professe à leur égard une estime fondée sur la justice. Mais sous la nécessité qui nous étreint , il faut que ces vertus aillent jusqu'à l'hérofsme du sacrifice chrétien , et qu'elles adhèrent au lieu de se laisser forcer la
même qualité. Je répondis que je pouvais sans doute signer seul , puisque mon arrivée en dernier lieu et ma qualité étaient le droit d'intervenir à tout autre mandataipe antérieur ; mais que je désirais reconnaître le mérite de qui avait travaillé à cette grande négociation avant moi, et ne causer de déplaisir à personne. J'ajoutai que je ferais donc signer avec moi le prélat Spina et le théologien Gaselli. L'àbbé Bernier me dit
main. Ce sera beaucoup plus digne du Souverain Pontife et du corps épiscopal ; le Premier Gohsul, qui n'est jamais en reste pour admirer les beaux caractères et les actes de dévouement, n'oubliera pas ces auxiliaires inattendus. Nous cherchons à dominer la Révolution ou à l'affaiblir : elle est l'ennemie naturelle de l'Église ; que l'Église ne se divise pas au moment du succès.
» C'est à Londres qu'est le siège de l'opposition épiscopale; Votre Éminence seule peut en triompher. Ainsi , sans qu'ils s'en doutent , les évêques émigrés auront donné un terrible dessous à la Révolution. Que Votre Éminence daigne appuyer fortement sur cette idée fondamentale , et ils apprécieront la situation intolérable que l'on veut faire à TÉglise et à eux-mêmes, d
Cette lettre de l'abbé Bernier fut pour le Pape une nouvelle source d'inquiétudes et de tourments. L'Église romaine avait vu la Révolution à Tœuvre; de partout il s'élevait un cri d'horreur contre la Démagogie. Partout en effet elle avait porté, avec la dissolution des mœurs, le mépris du culte, la haine de l'autorité, l'effroi , le vol légal et la servitude , sous prétexte d'affranchissement. Perpétuer ou entretenir les orages, agiter toujours, calomnier sans cesse, était, dès «ce temps -là, la tactique des Démagogues. Bernier l'avait devinée , Consalvi crut saisir un moyen de la paralyser. Charles Erskine, prélat romain, fut chargé, le 44 novembre 4804, d'une mission particulière auprès des évêques français résidant à Londres. Cette mission, à laquelle n'était pas étrangère la lettre de l'abbé Bernier, eut pour but de leur faire verbalement connaître la position du Saint-Siège, la nécessité d'éteindre un trop long schisme, et l'indispensable besoin de relever la Religion de ses ruines.
qu'il alliftit porter ma réponse au Premier Consul , et que 9 datis la matinée suivante, il viendrait m'annoncér cebx que le général aurait choisis pour signer, ce qui devait avoir lieu dans la journée. Il- m'avertit de préparer une (copie du Concordat déjà convenu pour y apposer les signatures respectives; comme lui, de soti côté, en ferait une copie semblable.
Dans la mâtinée du jour suivant, il me déclara que le Premier Consul avait nommé le conseiller d'État Cretet pour être l'égal du prélat Spina, et luimême, abbé Bernier, pour répondre à la personne du père Caseîli. Il ajouta qu'il ne paraissait pas décent de faire la cérémonie de la signature d'un acte aussi solennel et aussi décisif dans un hôtel comme le mien. (J'habitais, avec les deux autres délégués, à Vhâtd de Rome,) Bernier me proposait, et c'était le désir du Premier Consul, de me conduire avec mes deux collègues chez Joseph Bonaparte. J'y adhérai en mettant de côté toute étiquette non indispensable, ïl dit qu'il viendrait lui-même nous prendre uû peu avant les quatre heures du soir, afin de nous conduine iau lieu choisi, « où, assurait-il, nous en finirions dans un quart d'heure, n'ayant rien autre chose à donner que six signatures, lesquelles, y compris les félicitations, ne demandent pas même UH si long temps » . Il nous montra alors le Moniteur du jour, où le Gouvernement avait fait annoncer ail public (qu'on note celte circonstance) la conclusion . de l'affaire par ces paroles ;
« Le cardinal Consalvi a réussi dans l'objet qui Ta amené à Paris * . »
Bernier ajouta que le jour- suivant, 14 juillet, où se célébrait alors la plus grande fête en France*, le Premier Consul voulait proclamer, dans un dîner public lie trois cents couverts et plus, l'heureuse nouvelle de la signature de ce solennel traité, qui surpassait de beaucoup le Concordat de François P' avec Léon X, par l'importance du rétablissement de la Religion en France, après la révolution sans exemple qui venait d'éclater.
Un peu avant les quatre heures de l'après-midi, Bernier arriva , un rouleau de papier à la main , rouleau qu'il ne développa point, mais qu'il dit être la copie du Concordat à signer. Nous prîmes la nôtre, ainsi qu'il était convenu , et nous allâmes ensemble à la maison du citoyen Joseph (comme on disait alors), frère du Premier Consul.
Il me reçut avec les plus grandes marques^ de politesse.
Quoiqu'il eût été ambassadeur à Rome , je n'avais pas eu l'occasion de lui être présenté, n'étant encore que prélat. Dans le peu de jours que je restai à
^ On trouve aa Moniteur du H messidor an ix cette tiote qui est bien plus explicite : « Le cardinal Consalvi a réussi dans les négociations dont il a été chargé par le Saint-Siège auprès du gouvernement. »
3 Cette fête patriotique était la prise de la Bastille , anniversaire assez singulièrement choisi pour célébrer le retour aux idées religieuses et sociales.
Paris, je ne l'avais pas rencontré en lui faisant une visite d'étiquette comme au frère du chef du Gouvernement, car il se retirait assez souvent à la campagne. Ce fut donc la première fois que nous nous vîmes. Après les compliments d'usage, il nous engagea tous à nous asseoir autour de la table qu'on avait préparée à cet effet, et il dit aussi lui-même, comme avait fait l'abbé Bernier : « Nous en finirons vite, n'ayant rien autre chose à faire que de signer, puisque tout est déjà terminé. »
Assis autour de la table , on consacra un moment à la question de savoir qui signerait le premier. Il semblait à Joseph Bonaparte que cet honneur lui était dû comme au frère du chef de l'État. Je lui fis remarquer, de la manière la plus douce et avec la fermeté nécessaire en cette rencontre, que ma qualité de cardinal et de légat du Pape ne me permettait pas d'accepter le second rang dans les signatures à apposer; que sous l'ancien régime de France, comme partout, les Cardinaux jouissaient d'une préséance non contestée, et que* je ne pouvais pas céder en un point, ne regardant pas ma personne, mais la dignité dont j'étais revêtu. Je rends à Joseph cette justice, qu'après quelques difiicultés, il fit retraite de fort bonne grâce, et me pria de signer le premier. Il devait signer le second, puis le prélat Spina, le conseiller Cretet, le père Caselli, et enfin l'abbé Bernier.
On mit la main à l'œuvre, et j'allai prendre la plume.
Quelle fut ma surprise , quand je vis Tabbé Bernier m'olïrir la copie qu'il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m' assurer de son exactitude, je m'aperçus que ce traité ecclésiastique n'était pas celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux, dont était convenu le Premier Consul lui-même, mais un tout autre! La différence des premières lignes me fit examiner tout le reste avec le soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire non-seulement contenait lé projet que le Pape avait refusé d'accepter sans ses corrections , et dont le refus avait élé cause de l'ordre intimé à l'agent français de quitter Rome, mais, en outre, qu'il le modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré certains points déjà rejetés comme inadmissibles avant que ce projet eût été envoyé à Rome.
Un procédé de cette nature, incroyable sans doute, mais riéel , et que je ne me permets pas de caractériser, — la chose d'ailleurs parle d'elle-même, — - un semblable procédé me paralysa la main prête à signer. J'exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne pouvais accepter cette rédaction à aucun prix*. Le frère du Premier Consul ne parut
1 Le fait que le cardinal Gonsalvi raconte ici et qu'il entoure des plus minutieux détails est resté ignoré jusqu'à la publication de ces Mémoires. Aucun des écrivains ou des annalistes qui ont parlé du Concordat et des négociations précédant la signature de ce grand acte — et leur nombre est infini — ne firent jamais l'allusion même la plus détournée à cet événement capital. Adversaires ou partisans
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pas moins étonné de m' entendre me prononcer ainsi. Il disait ne savoir que penser de tout ce qu'il voyait. Il ajouta tenir de la bouche du Premier Consul que tout était réglé, qu'il n'y avait plus qu'à signer. Gomme je persistais à déclarer que l'exemplaire contenait tout autre chose que le Concordat arrêté, il ne sut que répondre qu'il arrivait de la campagne, où il traitait des affaires d'Autriche avec le comte de Cobenzel 5 qu'étant appelé précisément pour la céréinonie de la signature du traité, dont il ne savait rien pour le fond, iï était tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions admises de part et d'autre.
Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude s'il disait vrai ou s*il disait faux. Je ne sus pas le reconnaître alors davantage; mais j'ai toujours inclinéj et j'incline encore à croire qu'il était dans
de l'empereur Napoléon, amis ou ennemis de l'Ëglise, tous gardent le plus profond silence sur l'acte en question. C'est le cardinal Consalvi qui le premier le révèle à l'histoire. Il ne ûous appartient pas de confirmer ses assertions, encore moins de les nier sans preuves. Nous ne sommes dans ce moment qu'un simple traducteur; mais, en face d'une révélation aussi extraordinaire et faite par un pareil homme , nous croyons qu'il est du devoir des publicistes officieux ou officiels de fouiller dans les archives de l'Empire et de nous apprendre le résultât de leurs investigations. Il est impossible qu'il ne se trouve pas dabs ces Archives trace ou vestige de cet incident extraordinaire , et que la lumière ne sorte point d'une discussion sérieuse et basée sur des documents contradictoires. C'est cette lumière que nous invoquons; nous serions bien heureux d'avoir à déclarer que le Cardinal s'est trompé dans une circonstance aussi solennelle.
une ignorance absolue ^ tant il me parut éloigné de toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette interminable séance , et sans jamais se démentir. ^ Gomme l'autre personnage officiel, le conseiller d'État Cretet, en affirmait autant, et protestait ne rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avançais sur la diversité de rédaction, jusqu'à ce que je la leur eusse démontrée par la confrontation des deux copies, je ne pus m'empêcher de tne retourner vivement vers l'abbé Bernier.
Quoique j'aie toujours cherché dans le cours de la négociation à éviter tout ce qui aurait tendu à suspendre la marche des choses et à fournir prétexte à la colère et à la mauvaise humeur, jeJui dis que nul mieux que lui ne pouvait attester la vérité de mes paroles; que j'étais très-étonné du silence étudié que je lui voyais garder sur ce point, et que je l'interpellais expressément pour qu'il nous fit part de ce qu'il gavait si pertinemment.
Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrassé, il balbutia qu'il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la différence des concordats qu'on proposait à signer; mais que le Premier Consul l'avait 'ainsi ordonné, et lui avait affirmé (ju'on est maître de changer tant qu'on n'èi point signé. Ainsi, continua Bernier, il exige ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n'est pas satisfait des stipulations arrêtées.
Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un aussi
étrange discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime , qu'on peut toujours changer avant d'avoir signé, était inapplicable au cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le mode, la surprise employés pour réussir; mais je protestai résolument que je n'accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la volonté du Pape*, d'après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai donc que si, de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas souscrire celui dont on était convenu, la séance allait être levée. • Le frère du Premier Consul prit alors la parole. Il s'efforça de la manière la plus pressante d'appuyer sur les conséquences de la rupture des négociations, non moins pour la Religion que pour l'État, et non moins pour la France , cette grande partie du Catholicisme, que pour tous fes pays où l'on éprouvait sa toute -puissante influence. Il faut faire, répétait-il, toutes les tentatives imaginables pour ne pas nous rendre, nous présents, responsables de si cruels désastres. Il faut parvenir à nous entendre et à nous rapprocher autant que possible; il faut le faire ce jour-là même, parce que la conclusion du traité religieux a été annoncée dans les journaux, et qu'on en doit proclamer la signature au grand dîner du lendemain * .
1 Une lettre officielle, adressée, le 42 juillet 4804 , au citoyen Joseph Bonaparte par le secrétaire d*Ëtat Hugues Maret , plus tard duc de Bassano, vient singulièrement corroborer le récit du cardinal
Il n'est pas difficile, reprenait-il, de se figurer à quel degré d'indignation et de fureur (ce sont ses termes) s'emporterait un caractère qui ne cédait à aucun obstacle, comme celui de son frère, s'il devait paraître , aux yeux du public , avoir inséré dans ses propres journaux une fausse nouvelle sur un si grave objet.
Joseph Bonaparte me suppliait en conséquence de tenter au moins, dans cette même journée, un accommodement quelconque. Me voyant une invincible répugnance à discuter le projet libellé dans l'exemplaire du Gouvernement apporté par l'abbé Bernier (je m'étais ppsé, dans les réponses que je lui adressais successivement, comme absolument décidé à ne pas toucher à ce projet déjà rejeté par le Pape et exclu définitivement dès l'ouverture de Ja négocia-
Consalvi. Maret écrit, et sa lettre se trouve au premier volume, page 204 , des Mémoires du roi Joseph Bonaparte :
a J'ai eu rhonneur de me rendre chez vous, citoyen, pour vous remettre l'expédition de l'arrêté qui vous nomme, avec les citoyens Cretet et Bernier, ministre plénipotentiaire pour traiter avec la cour de Rome des matières ecclésiastiques actuellement en discussion. Le Premier Consul désire que cette négociation soit terminée dans les vingt-quatre heures. Il attache un grand prix à ce que la convention à intervenir porte la date du i4 juillet. Vous jugerez sans doute, en prenant connaissance de cette affaire , qu'elle est parvenue à un point de maturité tel, qu'une prompte conclusion peut être demandée à la sagacité et au zèle des plénipotentiaires. Les citoyens Bernier et Cretet se rendront demain chez vous, à neuf heures du matin, pour l'ouverture des opérations.
» Le ministre des relations extérieures vous remettra les projets de convention déjà rédigés contradictoirement et provisoirement, ainsi que toutes les pièces et documents nécessaires. »
tion), il n'avait pas de difficulté à mettre en discussion le plan déjà adopté de mon exemplaire. Il croyait qu'on devait essayer de le modifier de manière qu'on pût espérer que le Premier Consul racoueillerait sans peine. Le poids des réflexions qu'il venait de faire, la politesse de son ton et de ses manières dans ce qu'il m'objectait et me répondait, me firent, de l'avis du prélat Spina et du théologien Caselli, qui devaient signer avec moi pour le Saint-Siège, consentir enfin à commencer ce travail. Je m'y décidai, moins dans l'espérance de réussir, attendu ma réso-* lution immuable de ne pas me départir d'un point de la substance de ce plan qu'on rejetait après l'avoir accepté, que pour ne pas paraître incivil et dérai* sonnable, en repoussant une tentative d'accommodément sur un objet aussi grave , tentative qu'on me proposait avec une exquise urbanité. ,
On prit en main le plan de l'exemplaire que j'avais apporté , et on commença la discussion vers les cinq heures de l'après-midi. Pour comprendre combien elle fut sérieuse , combien exacte , combien débattue successivement de part et d'autre, coipbien labo-» rieuse, combien pénible, il suffira de dire qu'elle dura, sans interruption aucune, sans aucun repos, pendant dix-neuf heures de suite, c'est-à-dire jusqu'à midi du jour suivant. Nous y passâmes toute la nuit, sans renvoyer ni les domestiques, ni les voitures, comme il arrive quand on espère finir d'heure en heure une afiaire en train. Il était donc midi. Op
parvenait à s'entendre sur tous les articles ^ un seul excepté, selon la teneur du plan amendé à Rome, puis accepté à Paris , avec certaines modifications non substantielles, et rejeté enfin inopinément par le Premier Consul de la manière que j'ai décrite. On avait réussi à s'entendre de nouveau sur tous les articles d'après la teneur de l'ancien plan, au moyen de nouvelles modifications également non substan» tielles dont te Saint-Siège ne devait pas être mécontent, au point où en étaient les choses.
Mais on ne put en aucune manière tomber d'accord sur un article dont les modifications du gouvernement français entamaient la substance ou, pour mieux dire, arrivaient à formuler une maxime que le Saint-Siège 'pouvait bien souffrir à titre de fait (comme cela était arrivé et arrivait encore), mais qu'il ne pouvait jamais approuver (canonizzare) à titre de convention.
Nous n'avions pu en aucune manière tomber d'ac-» cord sur cet article, et allait sonner l'heure où le frère du Premier Consul devait indispensablement assister à la revue et rendre compte de la signature. Il serait impossible d'énumérer les assauts qu'alors on me livra pour que je me prêtasse au désir du gouvernement français sur cet article. On me suppliait de céder, afin que le frère du Premier Consul n'eût pas à lui transmettre la fatale nouvelle de la rupture.
Rien ne put me décider à agir contre ce qui était le plus sacré de mes devoirs. Je restai ferme dans la
négative, mais je proposai un parti que j'indiquais comme le seul qui me fût permis. Je leur déclarai que, dans l'impossibilité où j'étais d'adhérer à ce qui non - seulement outre - passait mes pouvoirs, mais n'était pas même conforme à nos maximes, je signerais tout le reste du Concordat, en laissant en question cet article , dont on renverrait la décision au Saint-Père. J'offrais d'expédier un courrier pour l'informer des motifs du gouvernement français et de mes objections à l'encontre, promettant en même temps de faire ressortir fidèlement et entièrement la nécessité où se croyait le Gouvernement d'exiger cet article, vu le besoin des circonstances. Je 'fis observer que, le Concordat ne pouvant être publié avant les ratifications respectives, cette réserve n'offrait aucun fâcheux résultat. Elle n'empêchait même pas d'annoncer en général la conclusion de l'affaire,^ car il n'était pas présumable que, réduite à un seul point, le Saint-Père, uni au gouvernement français dans un sentiment réciproque de bon accord, n'évoquât un trait de conciliation .
Voilà, ajoutai-je, tout ce que je puis faire sans manquer à mes devoirs, et je ne saurais aller au delà même d'un pas.
La justesse de mes raisons ne pouvait manquer de frapper l'esprit du frère du Premier Consul comme celui des deux autres. On s'arrêta donc à ce moyen terme. On détacha l'article en question de la partie acceptée de commun accord ; puis on fit la copie de
toutrle Concordat que nous avions réglé dans cette éternelle séance, afin qu'elle fût remise de suite au Premier Consul par son frère. Celui-ci lious dit que, ni lui ni les deux autres délégués ne pouvant se croire autorisés à signer un Concordat aussi différent de celui que le Premier Consul avait ordonné de présenter, sans qu'il le vit d'abord, lui, Jx)sepfa, volait aux Tuileries, où on l'attendait; qu'il reviendrait avec la réponse dans une heure , et même plus . tôt; mais qtf il tremblait de revenir avec une réponse trop contraire à nos. communs désirs, après un si long, un si pénible et si amer travail. Il partit, et nous restâmes là exténués de fatigue , de sommeil et d'angoisses, en attendant la décision.
En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la tristesse de son âme. Il nous apprit ' que le Premier Consul était entré dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé ; que, dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la feuille du Concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait promis, quoique avec une indicible répugnance, d'accepter tous les articles convenus, mais que pour celui que nous avions laissé non réglé, il était demeuré aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le Premier Consul avait terminé l'entretien en le chargeant de ' me dire que lui, Bonaparte, il voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rédiger dans l'exem-
plaire apporté par Tabbé Bernier^ et que je n'avais qu'un de ces deux partis à prendre , ou admettre cet article, tel quel et signer le Concordat, ou rompre toute négociation ; qu'il entendait absolument annon*. cer dans le grand repas de cette journée ou la signature ou la rupture de l'affaire.
On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil message. Il restait encore trois heures jusqu'à cinq, heiire fixée pour ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'énumérer tout ce qui fut dit et par le frère du Premier Consul et par les deux autres pour me décider à le satisfaire. Le tableau des conséquences qui naîtraient de la rupture était des plus sombres; ils me faisaient sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la France et l'Europe, soit envers mon Souverain lui-même et envers Rome. Ils me disaient qu'à Rome on me taxerait de roideur inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqué les effets de ce refus. J'éprouvais les angoisses de la morl , je voyais se dresser devant moi tout ce qu'on m'annonçait : j^iétais (il est permis de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta ; avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans pion refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la négociation fui rompue.
Ainsi se termina cette triste séance de vingt-quatre heures entières, commencée vers les quatre heures du jour précédent, et close vers les quatre heures de
ce malheureux jour, avec une grande souffrance physique, comme on le comprend de reste, mais avec une bien plus grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour s'en faire une idée.
J'étais condamné (et c'était la circonstance cruelle du moment) à paraître dans une heure à ce pompeux dîner. Je devais affronter en public le premier choc de l'impétueuse colère qu'allait soulever dans le cœur du général Bonaparte l'annonce de la rupture qud' son frère devait lui communiquer.
Nous retournâmes quelques instants à l'hôtel; nous Hmes à la hâte ce qui était nécessaire pour nous présenter convenablement, et nous allâmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries.
A peine étions-nous entrés dans le salon où se tenait le Premier Consul , salon que remplissait tout un monde de magistrats, d'officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs, d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un accueil facile à imaginer, ayant déjà vu son frère. Aussitôt qu'il m'aperçut, il s'écria, le visage enflammé et d'un ton dédaigneux et élevé :
{( Eh bien, monsieur le Cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai pas besoin de Rome. J'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape. Si Henri VIII, qui n'iavait pas la vingtième partie de ma puissance, a su changer la Religion de son pays et réussir dans ce projet, bien plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la Religion en France; je la cban-