‹ Mémoires du cardinal ConsalviChapitre 51 sur 59 · MÉMaiRES · texte numérisé non relu

MÉMaiRES

gérai dans presque toute l'Europe^ partout où s'étend rinfluence de mon pouvoir \ Rome s'apercevra 'des pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus de remède. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de mieux à faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez voulu. Quand partez-vous donc?

— Après dîner, général », répliquai-je d'un ton calme.

Ce peu de mots fit faire un soubresaut au Premier Consul. Il me regarda très-fixement, et à la véhémence de ses paroles, je répondis, en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outre-passer

^ Dans ce fait encore inexplicable et inexpliqué d'une tentative dé faux en écriture publique, et dans ces paroles étranges que cile le cardinal Consalvi , il y a sans aucun doute quelque chose de pénible. Sa conscience religieuse et diplomatique se trouve profondément blessée par un acte de supercherie corse; mais le captif de Sainte-Hélène a bien racheté cette double faute. On lit au Mémo-

rial de Sainte-Hélène (tome II, pages 41S et 443) ces paroles, qui sont le plus glorieux démenti infligé par TEmpereur lui-même à sa conduite dans toute cette solennelle négociation : ^

> a Lorsque, dit-il, je saisis le timon des affaires, j'avais déjà des idées arrêtées sur tous les grands éléments qui cohésionnent la société; j'avais pesé toute l'importance de la Religion, j'étais persuadé , et j'avais résolu de la rétablir. Mais on croirait difficilement les résistances que j'eus à vaincre pour ramener le catliolicisme. On m'eût servi bien plus volontiers si j'eusse arboré la bannière protestante; c'est au point qu'au Conseil d'État, où j'eus grand'peine à faire adopter le Concordat, plusieurs ne se rendirent qu'en complotant d'y échapper. Eh bien, se disaient-ils l'un à l'autre, faisons-nous protestants, et cela ne nous regardera plus. Il est sûr qu'au désordre auquel je succédais, que sur les ruines où je me trouvais placé, je pouvais choisir entre le catholicisme et le pro-

mes pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que professe le Saint-Siège. « Dans les choses ecclésiastiques, ajoutai-je, on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible de prétendre que j'aie cherché à rompre du côté du Pape, dès qu'on s'est mis d'accord sur tous les articles, à la réserve d'un seul, pour lequel j'ai prié qu'on consultât le Saint-Père lui-même ; car ses propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition. »

Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien laisser d'imparfait, et que pu il statuerait sur lé tout ou rien. Je répliquai que je

testantisme ; et il est vrai de dire encore que les dispositions du moment poussaient toutes à celui-ci ; mais outre que je tenais réellement à ma Religion natale, j'avais les plus hauts motifs pour me décider.

» En .proclamant le protestantisme, qu'eussé-je gagné? J'aurais créé en France deux grands partis à peu près égaux, lorsque je voulais qu'il n'y en eût plus du tout ; j'aurais ramené la fureur des querelles de Religion , lorsque les lumières du siècle et ma volonté avaient pour but de les faire disparaître tout à fait. Ces deux partis, en se déchirant, eussent annihilé la France, et l'eussent rendue l'esclave de l'Europe, lorsque j'avais l'ambition de l'en rendre la maîtresse. Avec le catholicisme j'arrivais bien plus sûrement à tous mes grands résultats; dans l'intérieur, chez nous, le grand nombre absorbait le petit, et je me promettais de traiter celui-ci avec une telle égalité qu'il n'y aurait bientôt plus lieu à connaître la différence. Au dehors , le catholicisme me conservait le Pape ; et avec mon influence et nos forces en Italie, je ne désespérais pas tôt ou tard, par un moyen ou par un autre, de finir par avoir à moi la direction de ce Pape ; et dès lors quelle influence 1 quel levier d'opinion sur le reste du monde, etc., etc. »

n'avais pas le droit de négocier sur l'article en queslion, tant qu'il le maintiendrait précisément tel qu'il l'avait proposé, et que je n'admettrais aucune modix flcation. Il reprit très- vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins ni de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le souscrirais jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manière. Il s'écria : « Et c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherché à rompre , et que je considère l'affaire comme terminée, et que Rome s'en apercevra et versera des larmes de sang sur cette rupture, »

Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Gobenzel, ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrême vivacité , et lui répéta à peu près les mêmes choses qu'à moi, affirmant plu* sieurs fois qu'il ferait changer de manière de penser et de Religion dans tous les États de l'Europe , que personne n'aurait la force de lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être seul à se passer de l'Église romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutôt TEurope en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute et la peine encore.

Puis il se mêla brusquement à la foule des conviés, répétant les mèmies choses à beaucoup d'autres. Le comte de Gobenzel, consterné, accourut de suite vers moi et se mit à me prier, à me supplier d'inventer quelques moyens pour détourner une pareille calamité. Il ne me dépeignait que trop éloquemment les conséquences certaines qui allaient en résulter

pour la Religion, pour l'État, pour l'Europe .Je lui avouai que je ne les voyais que trop , que je m'en désolais, mais que rien ne pourrait me faire souscrire à ce qui ne m'était pas permis. Il m'avouait qu'il compreniait parfaitement que j'avais raison de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait qu'on ne pût pas découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui répliquai qu'il était impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on prétendait obstinément ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe à l'article débattu, comme s'en e:rprimait le Premier Consul , puisque dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a coutume de se dire et de se faire en toute négociation, à savoir, qu^ chacune des parties risquant un ou deux pas, on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce moment la salle à manger, et on passa à table, ce qui rompit l'entretien. Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus amer. De retour au même salon , le comte de Cobenzel reprit avec moi la conversation interrompue. Le Premier Consul, nous voyant causer ensemble,' s'approcha, et s'adressant au comte, il lui dit qu'il perdait son temps, s'il espérait vaincre l'obstination du ministre du Pape ; et il répéta en partie ce qu'il avait avancé précédemment, en y mettant la même vivacité et la même force. Le comte répondit qu'il le priait de lui permettre de déclarer qu'il rencontrait non de l'obsti-

nation dans le ministre du Souverain Pontife y mais bien un sincère désir d'arranger les choses et un extrême regret de cette rupture, mais que pour arriver à une conciliation , c'était au Premier Consul seul d'en ouvrir la voie. •

Et comment ? répliqua-t-il avec vivacité. — C'est, reprit le comte, d'autoriser une nouvelle séance entre les commissaires respectifs,- et de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans l'article en litige quelque changement propre à satisfaire les deux parties. « Puis, ajouta Cobenzel, j'aime à penser que votre désir de donner la paix à l'Europe, comme vous me l'avez souvent promis, vous décidera à renoncer à cette détermination de ne souffrir aitcune addition, aucun retranchement à cet article, d'autant plus que c'est vraiment une calamité de consommer une aussi regrettable rupture pour un seul article , quand on a combiné tout le resjte à l'amiable. »

Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagné de beaucoup d'autres paroles sortant très-réellement de la bouche d'un véritable homme de cour, toutes pleines de politesse et de grâce, ce en quoi il était fort expert. Et il manœuvra avec tant d'esprit, que le Premier Consul, après quelque résistance, s'écria: « Eh bien ! afin de vous prouver que ce n'est pas moi qui désire rompFe, j'adhère à ce que demain les commissaires se réunissent pour la dernière fois. Qu'ils voient s'il y a possibilité d'arranger les choses;

mais si on se sépare sans conclure , la rupture est regardée comme décisive, et le Cardinal pourra s'en aller. Je déclare aussi que cet article, je le veux absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements. » Et là-dessus il nous tourna les épaules.

Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait 'de nous réunir pour aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même temps, il exigeait l'article tel quel,' sans aucun changement, ce qui excluait une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la faculté de se réunir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait-) de pousser Joseph, son frère, à l'y amener * lui-même. Le comte de Cobenzel, qui traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu. Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rupture. On convint donc de tenir le jour suivant, à midi juste, au même lieu, cette nouvelle séance, comme on avait tenu la précédente, qui fut si amère et si déplorable.

Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais je ne puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le matin, je vis entrer ' dans ma chambre le prélat ^pina , avec un air triste et embarrassé, et que je l'entendis m'avouer que le théologien Caselli sortait de sa chambre, où il était

venu lui annoncer qu'il avait réfléchi toute la nuit * sur les conséquence^ incalculables de la rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales à la Religion, et qu'une fois arrivées, ellçs devaient être irrémédiables, comme le prouvait l'exemple de l'Angleterre ; que , voyant le Premier ^Consul déclarer qu'il restait inébranlable sur le point de ne pas admettre de changements dans l'article controversé, il était déterminé, pour sa part, à y adhérer et à le signer tel quel; qu'il ne croyait pas le dogme lésé, et'qu'il pensait que les circonstances, les plus impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le Pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il, entre la petite perle provenant de cet article et la perte immense qui résulterait de la rupture.

Le prélat Spina me déclara que , puisque le père Caselli, beaucoup plus savant théologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le courage d'assumer la responsabilité de conséquences si fatales à la Religion , et qu'il était résolu , lui aussi , à admettre l'article et à le signer tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais que leur signature ne pût se donner sans la*mienne, ils ne me cachaient pas qu'ils se voyaient dans la nécessité de protester de leur adhé- * sion , et de se garantir par là de toute responsabilité des conséquences de la rlipture , si elle devait avoir Heu.

Je ne puis exprimer l'impression que me firent et

cette déclaration , et l'idée de me savoir abandonné seul dans le combat. Mais si cela me surprit et me chagrina à Texcès, cela ne m'abattit pas toutefois, et ne m'ébranla point dans ma résolution. Après avoir inutilement essayé de les convaincre l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons n'avaient pas dans leur balance de poids à l'égal des résultats qui les épouvantaient, je finis par dire que, n'étant pas, moi, persuadé parleurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout seul dans la conférence ; que je les priais simplement de renvoyer à la fin l'annonce de leur adhésion à cet article , si , ne parvenant pas à concilier la chose , oh était forcé de rompre. Ce à quoi j'étais résolu en cas extrême , quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux devoir. Ils le promirent, et de plus m'afiirmèrent qu'ils ne laisseraient pas d'appuyer mes raisons jusqu'au Dont, quoiqu'ils ne voulussent pas y persister au moment d'une rupture. #

On se réunit donc à l'hôtel du frère du Premier Consul, et la discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi loDgue que la première, assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré douze heures sans désemparer, car elle se termina juste au coup de minuit.

Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce fatal article. Pour bien saisir Taffaire^ il est indispensable d'entrer (rien que sur ce point)

dans l'intrinsèque de la négociation. Je m'étudierai à y porter le plus de clarté possible , en restant (jians la concision de Thistoire , qui n'admet pas les développements d'une dissertation théologique.

Les deux choses qu'on avait regardées à Rome comme les deux pivots (t due cardini) du Concordat, et comme les deux conditions sine quibtis non, ainsi qu'on parle ordinairement, étaient la liberté du Culte catholique et la publicité de son exercice. Nous partions plutôt de l'état d'où l'on venait que de celui vers lequel on marchait. Et, à dire vrai, il était encore trop tôt pour se faire une idéç de ce tolérantisme de tout culte et du Culte catholique comme des autres qu'on vit ensuite. On y admettait que c'était de nécessité indispensable qu'on stipulait expressément ces deux conditions essentielles en faveur de la Religion , lesquelles valaient et justifiaient tous les autres sacrifices qu'on exigeait de l'Église et du Saint-Siège. J'avouerai encore que, supposé même la prévision de ce tolérantisme dont jg viens de parler, on n'en aurait pas moins cru à Rome qu'il était nécessaire d'exiger ces deux conditions, parce que l'expérience a démontré depuis longtemps que, dans la pratique, cette tolérance tant vantée favorise toutes les sectes, excepté la véritable Église.

Par cette tolérance universelle de tout autre culte, le gouvernement séculier se proposait d'assujettir l'Église à ses lois. Sous le prétexte fallacieux d'épiscopat extérieur du Souverain catholique, de saf qua-

lité de protecteur et d'avocat, il prétendait la rendre esclave et dépendante de son domaine absolu. Si cette manière d'agir avait déjà tant pris pied avant la Révolution française, comme en font foi les condamnables lois de l'empereur Joseph II, il est clair qu'on devait la redouter bien plus après une crise où l'irréligion, l'impiété, le mépris de la hiérarchie sacrée, et spécialement de son chef, l'existence des ecclésiastiques devenue précaire , et je dirai presque servile, par la spoliation de leurs biens-fonds, facilitaient beaucoup plus la suppression de la liberté du Culte et de ses ministres.

Quant à la publicité de son exercice, les mêmes raisons s'ajoutaient à cette haineuse fureur contre la vraie Religion. C'est en effet le partage et le signe caractéristique des incrédules, des sectaires de toute espèce , des libertins , des juifs mêmes , tout égalisés et même favorisés dans l'exercice de ces prétendus droits de citoyens, de fonctionnaires publics et de magistratures. Ce partage faisait regarder comme indispensable d'assdrer la liberté et l'exercice public du Culte par un pacte formel et solennel. Pour ces motifs, on avait désiré à Rome que la liberté et la publicité du Culte catholique fussent proclamées dans le Concordat. Et on le jugea d'autant plus nécessaire, que tous les efforts tentés pour qu'on déclarât la Religion catholique Religion de 'l'État n'avaient abouti à rien, quoiqu'ils eussent été des plus vifs. Le Gouvernement arguait toujours que la base fon-

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damentale de la Constitution , o'est-à-dire Tégalité des droits, des personnes, des ôultes et de tontes choses en un mot, s'y opposait, et cela d'une manière si décisive, qu'on devait regarder comme une grande victoire d'avoir, je dirai plutôt arraché qu'obtenu, pour le Concordat que je fis, la déclaration qu'au moins la Religion catholique était en France la Religion de la majorité des citoyens.

J'ai dit tout cela d'abord pour démontrer avec quelle force et par quels motifs on souhaitait à Rome que dans le Concordat la liberté et la publicité du Culte fussent expressément stipulées. Je dirai main<^ tenant que pendant la négociation je n'ai pas rencontré de difficultés invincibles (quoique j'en aie rencontré beaucoup) pour faire décréter la liberté. Peut-être le Gouvernement pensaittil déjà à se jouer plus tard de l'apparence et du simple bruit de cet engagement) qu'il fut contraint d'msérer dans h Concordat, en l'anéantissant entièrement par ces loii organiques dont on ne fit jamais mention ni durant la négociation ni même longt^ps après, et dont par la suite j'aurai occasion de parler.

Mais quant à la publicité du Culte , les oppositions furent multiples, inexprimables, invincibles, (K)ur la promettre indéfinie. L'argument qui revenait sous mille formes et mille couleurs, et toutes plus élo* quentes , et , il faut dire la vérité ^ bien sincères en partie, était l'impossibilité absolue d'exercer partout^ publiquement et en tout les pratiques du Culte , spé*

DU CARDINAL GONSALYL â|ft

cialemest dans les villes et campagnes où le nombre des catholiques était inférieur à celui des sectaires et des ennemis du Catholicisme. Ils ne manqueraient pas d'insulter , de troubler ^ d'empêcher les procès^ sions publiques , les cérémonies qui se font hors des églises et les pratiques extérieures. Les Catholiques s'y opposeraient tout naturellement; la tranquillité se trouverait donc compromise , surtout lorsque^ dans l'effervescence des premières années , le Gouvernement n'aurait pas la force ni aussi la volonté d'avoir chaque jour les armes à la main contre ses propres administrés, dont la Révolution récente avait montré la nature et la grandeur de la puissance. Le Gou-> vernement en concluait qu'il luii était impossible d'accepter une publicité de Culte indéfinie; et, en imposant une restriction qu'il jugeait absolument nécessaire , il formula dans les termes suivants cet article si souvent indiqué et si fort contesté : « Lé Culte sera public, en se conformant toutefois au:i règlements de police. »

Mais depuis plusieurs années les légistes des Rois nous avaient trop bien fait connaître leurs prétentions sur l'hypothétique droit du prince à réglementer le Culte extérieur, auquel on attribuait ensuite tant d^ extension dans la pratique, que l'Église ne se trouvait délivrée en presque rien ou même en rien dti^ tout de la juridiction laïque. Je devais donc, par expérience, appréhender souverainement cet indé-^ fini et si élastique « en se conformant )) . Avec toute

espèce de motifs, il fallait craindre qu'en vertu d'une telle convention, signée par le Saint-Siège, la police, ou plutôt le Gouvernement, ne se mêlât de tout, ne soumit tout à sa discrétion et à sa volonté, sans que rÊglise pût jamais réclamer, toujours par suite de la stipulation « en se ^conformant ». Voilà pourquoi j'avais refusé invinciblement cet article. En même temps il assujettissait l'Eglise de fait et blessait le principe par sa seule acceptation.

L'Église peut quelquefois, chacun le sait,^ou par prudence, ou par charité, ou par inàpuissance, ou par d'autres justes raisons, tolérer in fatto la violation de ses lois et de ses droits, mais elle ne peut jamais l'autoriser par une convention. Tout en me refusant par les plus justes motifs à cette indéfinie et si ample restriction de la publicité du Culte, qui n'était pas moins offensive du principe que nuisible dans le fait par cette même étendue, je sentais la force de quelques-unes des raisons (sinon de toutes) qui poussaient le Gouvernement à la maintenir. J'avais proposé divers tempéraments que le Pape pourrait adopter, de concert avec le Consul, dans les premières années^surtout, où l'effervescence révolutionnaire apparaissait encore si redoutable, comme par exemple une bulle du Pape au Clergé catholique de France pour s'abstenir dans les premiers temps de certaines cérémonies publiques, là où les sectaires étaient plus nombreux et plus intolérants; ou bien un article additionnel avec une limitation de temps,

et la déclaration des choses que la police aurait la faculté d'empêcher seulement pour la raison exprimée ci-dessus ; mais le Gouvernement avait sans cesse persévéré dans son idée. Il avait rejeté ces expédients et tous autres pareils. Quand il se voyait battu par les arguments que je produisais afin de ne pas admettre sa restriction si indéfinie et si étendue dans l'article de la publicité, il me disait : « Eh bien, si le Pape ne peut accepter une restriction aussi indéfinie et aussi large, qu'on passe l'article sous silence, et renoncez entièrement à la publicité du Culte. »

Pour moi, si je n'avais pas eu les ordres les plus exprès de faire insérer formellement cet article, j'avoue que j'aurais adopté ce parti, c'est-à-dire que j'aurais absolument omis l'article, persuadé que la nature même des choses aurait pour le moins fait accorder, dans le cours des temps , au Culte catholique aussi bien qu'aux autres, cette étendue de publicité qu'on pouvait se promettre de la restriction du « en se conformant aux règlements de police », sans qu'il fût besoin de la stipuler, au risque de toucher à un principe. Mais les ordres que j'avais de ne pas omettre cet article étaient trop positifs pour que je me permisse de les violer. Je demandai d'être autorisé à envoyer un courrier à Rome, dans le but d'obtenir ou la faculté de laisser entièrement de côté l'article ou d'arranger la chose de quelque autre manière. On me refusa constamment le passe-port. Dans cette

situation, je m'étais donc toujours opposé, même I. ^6

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fallût-il rompre , comme je Tai raconté , à admettre cette restriction , qui revenait sur le tapis dans la réunion précédente, par la volonté du Premier Consul, après en avoir été écartée, lorsque nous étions arrivés à tomber d'accord sur tout, par l'intermédiaire de l'abbé Bernier. Et encore était-ce vrai? N'était-ce pas plutôt un artifice préparé d'avance? N'espérait-on pas que la surprise, et la nouvelle donnée par le Gouvernement de la conclusion du Concordat , et celle de la signature à publier dans ce grand repas de fête , briseraient ma résistance ?

Tel était le point essentiel de l'afiaire quand on ouvrit la seconde séance , dont l'issue allait décider du sort de la Religion en tant de royaumes , et produire de si graves résultats. Il s'agissait d'évoquer un biais qui, ajouté ou retranché à cet article, le rendît admissible pour les deux parties. Je ne puis affirmer avec certitude si les commissaires français avaient l'ordre d'y travailler, ou de continuer à exiger l'admission pure et simple de cet article ; mais si je dois en juger d'après les paroles du Premier Consul, en permettant le nouveau débat, comme je l'ai rapporté, et d'après la résistance la plus opiniâtre des commissaires à se prêter à quelque changement que ce soit, je dois croire qu'ils avaient l'ordre de ne s'y prêter en aucune façon. Quoi qu'il en soit, nous ouvrîmes la discussion, dont la durée — onze heures d'horloge — dira combien elle fut sérieuse, ardue, et combien difficile. Je ne raconterai pas tout ce qui fat tour à

tour proposé et rejeté , c'est inutile ; mais seulement ce qui, après cette discussion, conduisit l'affaire à terme.

Voici ce que répétaient toujours les commissaires français contre mon inébranlable résistance, contre mes protestations positives, et toujours renouvelées, de ne pas signer, même au risque des plus terribles conséquences, Tarticle en question, dans le mode et les termes qu'exigeait le chef de l'État, parce que je ne voulais pas autoriser par un assentiment formel du Saint-Siège l'esclavage de l'Église, dans cette obligation de devoir se conformer aux règlements de police. Ils assuraient que je donnais une interprétation trop large à ces paroles, comme si elles entraînaient avec elles une dépendance absolue de l'Église à l'administration laïque. Us répétaient que c'était

entièrement faux, et que le Gouvernement n'avait nullement cette prétention; que je ne comprenais pa&le vrai sens de ce mot « Police p, ce qui, selon eux, était la cause de mon erreur et de ma résistance inopportune. La police, assuraient-ils, n'est pas le Gouvernement en soi, mais cette unique partie de l'exercice du pouvoir gouvernemental qui se rapporte au maintien de la tranquillité publique. Cette tranquillité publique, ajoutaient-ils, est désirée par l'Église aussi bien que par la puissance séculière.

La mise en péril de la tranquillité publique compromet le salut du peuple, qui est la loi suprême,

comme on a coutume de le dire. Procurer et main tête.

nir la paix intérieure est une nécessité, et la nécessité n'a pas de loi qu'on puisse lui opposer. La tranquillité publique serait certainement menacée en France, si, après la liberté, les innovations, Tégalité des droits introduites par la Révolution, et après les immenses changements opérés dans les idées comme dans les us et coutumes , on permettait en tout lieu de faire toutes sortes de pratiques publiques du Culte. Dans certaines localités, on pourra faire toute espèce de pratiques du Culte extérieur sans aucun risque ; mais dans d'autres, et là surtout où les adhérents à la foi catholique seraient en minorité, l'exercice des pratiques religieuses soulèverait les insultes, les rixes, les guerres intestines, les massacres, ce qui compromettrait assurément la tranquillité. Seul le Gouvernement est à même d'apprécier en quels endroits et en quelles circonstances peut avoir lieu, avec ou sans risques, la publicité du Culte, c'est-à-dire Texercice de ses pratiques et cérémonies hors des églises, car, à l'intérieur, on peut y faire librement tout ce qu'on veut. Us en concluaient que le Pape se montrait trop susceptible, qu'il aspirait même à une chose injuste et nuisible, à une chose étrangère à son ministère de paix, quand il exigeait, surtout dans les premiers jours, cette indéfinie liberté du Culte. Car une telle liberté ne peut être accordée qu'en des temps plus pacifiques, et à des royaumes qui n'ont pas subi une aussi complète révolution d'idées et de coutumes. Il ne fallait donc pas songer à l'établir

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dans les circonstances où s'était placé le pays, sans provoquer certains troubles et même l'effusion du sang.

Je répondis à ces objections des commissaires que y bien qu'ils dissent vrai en grande partie, sinon en tout, l'article, néanmoins, dans sa teneur, n'offrait aucune restriction ni des objets ni du temps, et que par là, dans l'extension de cette restriction qu'on mettait à la publicité du Culte pour les raisons alléguées, on établissait une restriction de si mauvaise nature, de tant d'importance, d'un si réel préjudice, que je ne devais pas absolument l'admettre, à moins qu'une restriction pour ainsi dire de la restriction elle-même ne la fit innocente, juste et par conséquent admissible. Mais on ne voulait pas, du côté du Gk)uvernement , entendre parler de restriction, et pendant ce temps on n'avançait pas. Enfin un dernier dilemme vainquit les commis-' saires du Grouvernement, qui ne trouvèrent rien à répondre.

Je leur objectai : « Ou l'on est de bonne foi en affirmant que le motif qui force le Gouvernement à imposer dans la publicité du Culte la restriction de se conformer aux règlements de police est le maintien impérieux de là tranquillité publique, et alors le Gouvernement ne peut pas et ne doit pas avoir de difiiculté à ce qu'on Texprime dans l'article; ou le Gouvernement ne souhaite pas qu'on l'exprime, et alors il n'est pas de bonne foi, et il

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montre par là même qu'il veut cette restriction pour assujettir TÉglise à ses volontés. »

Serrés par ce dilemme, les commissaires arguèrent que le Gouvernement était de très-bonne foi ; qu'il ne prétendait pas asservir TÉglise, mais garantir seulement la tranquillité publique ; qu'il n'était pas nécessaire de l'exprimer en ces mêmes termes, parce que c'était déjà contenu dans ce mot Police, qui n'a pas d'autre sens que celui de règlements destinés au maintien de la tranquillité publique» Je répliquai que cela n'était pas vrai, au moins dans toutes les langues; mais, en supposant qu'il en fût ainsi : « Quelle difficulté et quel mal, repris-je, y a-t-il à l'expliquer avec plus de clarté, pour enlever toute interprétation mauvaise et préjudiciable à la liberté de l'Église? Si on est de bonne foi, on ne doit pas susciter cette difficulté; et si on l'élève, c'est qu'on ^ n'est pas de bonne foi. »

Pressés de plus en plus par ce dilemme, et ne pouvant en triompher, ils me dirent : a Mais quelle utilité trouvez-vous dans c^tte répétition ? » (Parce qu'ils soutenaient toujours que le mot Police l'énonçait suffisamment.) — « J'y trouve une très-grande utilité, répliquai-je : c'est qu'en restreignant clairement et par des paroles expresses l'obligation de conformer la publicité du Culte aux règlements de police, on exclut tout le reste par cela même, car inclusio unius est exclusio alterius. C'est qu'on n'assujettit pas l'Église aux volontés du pouvoir laïque, et

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qu'on-ne blesse pas le principe en ne faisant signer, dans ce cas, par le Pape, que ce qui ne peut ne pas être y parce que nécessitas non habet legem.

La force de c0s raisonnements et la résolution inébranlable dans laquelle les commissaires me voyaient de ne point admettre la restriction du Gouvernement, si le Gouvernement n'admettait pas la restriction que j'ajoutais à sa propre restriction , firent enfin qu'ils cédèrent, en protestant toutefois qu'ils ne répondaient pas de l'assentiment du Premier Consul. Il avait eflFectivement défendu qu'on ajoutât ou qu'on retranchât quoi que ce fût à cet article. Je fis observer qu'its pouvaient lui en faire le rapport , et différer la signature au lendemain; qu'alors , s'il acceptait...

A ce mot 9 Joseph Bonaparte prit la parole , pour déclarer qu'il connaissait trop son frère pour n'être pas assuré d'avance que, s'il allait le consulter sur ce point, il se refuserait à ratifier l'addition que j'avais faite. « Mais, ajouta Joseph, l'unique moyen de la lui faire recevoir (quoique, répétait-il, je ne promette pas de réussir) , c'est de lui porter la chose toute faite. De mon côté , comme je veux le bien , et par conséquent la conclusion du Concordat, je me crois obligé de dire loyalement ce que je pense. »

Sa conclusion fut qu'il valait mieux signer l'article final dans cette même soirée, vu que, si le Premier Consul ne voulait pas accepter, il le témoignerait en refusant sa ratification; que, quant à Tin-

dignation qu'il en concevrait , il pouvait , comme frère, s'y exposer avec moins de danger, et qu'il prenait la chose sur lui. Cette déclaration rassura les deux autres commissaires, qui "ne se souciaient point d'outre -passer les ordres qu'ils affirmaient avoir reçus. Ainsi on se décida à sousmre sur l'heure. Les deux qui étaient avec moi, et qui auraient accepté l'article tel quel , furent satisfaits au delà de ce qu'on peut s'imaginer d'un amendement et d'une nouvelle restriction qu'ils n'espéraient pas devoir être accueillis par l'autre partie.

On se mit au travail pour faire les deux copies des articles adoptés. On y employa une heure environ. Minuit sonnait quand les six commissaires apposèrent leur signature dans l'ordre indiqué plus haut. C'est ainsi que le Concordat fut conclu et signé , je veux dire les seuls articles qu'il renferme. Il ne s'est jamais prononcé une parole, il ne s'est jamais fait d'accord sur d'autres choses que sur les articles susdits. Il faut le signaler ici en vue de ce que j'aurai occasion de raconter plus tard. En nous séparant du frère du 4^remier Consul pour retourner chacun à sa demeure respective, il nous avait dit qu'il nous ferait savoir le lendemain si le Premier Consul approuvait la rédaction de l'article tant disputé, ce dont il doutait beaucoup; mais il ajouta qu'il combinerait tous ses efforts pour l'obtenir, et qu'il ne renonçait pas à l'espérance que « la chose une fois faite (comme il le répéta souvent), le Premier

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Consul ne voudrait pas la défaire » . Je le chargeai de déclarer au chef du Gouvernemeut que , dans le cas d'un refus absolu , je ne signerais jamais Tarticle pur et simple, et que je partirais, quoi qu'il en dût advenir.

Il est aisé d'imaginer avec quelle anxiété j'attendis, le jour suivant, une réponse d'une si notable importance. J'appris enfin par Joseph que le Premier Consul avait été très-courroucé de l'article amendé ; qu'il refusa d'abord de l'approuver à aucun prix; mais qu'enfin, grâce à des instances et à des prières infinies de son frère, grâce surtout aux plus sérieuses réflexions qu'il lui suggéra sur les conséquences de la rupture, le Premier Consul, après une longue méditation et un long silence (que les faits postérieurs ont expliqués sufiiisamment) , accepta et ordonna qu'on m'en fît part.

 peine la nouvelle de la signature du Concordat se répandit-elle dans Paris que la joie fut générale, excepté parmi les ennemis de la Religion joints au Clergé constitutionnel. Les ambassadeurs étrangers, et plus spécialement le comte de Cobenzel, vinrent m'adresser leurs félicitations et aussi leurs remercîments. Us considéraient une telle affaire également comme la leur propre , à cause de son influence pour la conservation et la tranquillité de leurs propres États.

Je demandai à voir le Premier Consul , avec mes collègues , afin de lui rendre , après la signature , un

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respectueux hommage. L'audience fut accordée pour le jour suivant; nous y trouvâmes aussi Içs trois commissaires qui avaient signé au nom du Gouverne*^ ment. L'accueil fut courtois.

Au milieu de ces déclarations réciproques de satisfaction, dans la pensée que la conclusion du traité assurerait le rétablissement de la Religion en France et la bonne harmonie entre son gouvernement et le Saint-Siège y je crus devoir faire observer que, dans tout le cours de cette épineuse négociation, ni à Rome ni à Paris, ni avant ni après ma venue, l'Église romiaine n'avait jamais prononcé une parole en faveur de ses intérêts temporels; que la vue seule du bien de la Religion avait porté le Saint-Père à entreprendre et à terminer le Concordat, sans y mêler aucune vue personnelle, quoique le Saint- Siège eût éprouvé de très-grandes pertes par suite de la Révolution, et qu'il eût tant de motifs d'en parler, u Sa Sainteté a voulu, c'est ainsi que je m'exprimai, prouver à la France et au monde qu'on calomnie le Saint-Siège lorsqu'on le dit mû par des motifs temporels. Elle a désiré aussi mettre les concessions et les sacrifices faits dans le Concordat à l'abri de l'accusation des méchante. Les méchants, en effet, auraient pu dire que ce n'est pas le bien spirituel, mais les avantages temporels qui ont déterminé, ce traité de paix religieuse, si on voyait qu'à l'occasion du Concordat TËglise eût retiré quelque compensation ou quelque territoire» »

J'ajoutai, en finissant, qu'ayant rempli l'objet de ma mission à Paris par la signature du Concordat , j'étais obligé de ne mettre aucun retard à mon retour à Rome, où me rappelaient, avec toutes sortes de besoins, et ma charge de secrétaire d'État, et les ordres de Sa Sainteté, ^annonçai donc au général Bonaparte que je partirais sous très <* peu de >^ joursr

Le lendemain, je fus appelé inopinément par le Premier Consul, sans en savoir le motif. Étant à l'audience , je ne pouvais parvenir à le deviner d'après ses premières paroles. Elles roulaient sur des objets étrangers au Concordat : ainsi , par exemple , il demandait beaucoup de renseignements sur l'état des choses à Rome , sur la santé du Pape , sur les affaires passées et présentes, sur les finances et autres détails semblables. En sorte que, dans mon arrière-pensée, je croyais qu'il m'avait appelé pqur me faire parler et prendre des notions utiles relativement aux projets qu'il pouvait nourrir. Pendant que j'étais bien attentif à répondre à toutes ce6 questions d'une manière qui ne pût être nuisible , je vis enfin , après un artificieux circuit de langage, que ce n'étaient que des détours, et quel serait lé véritable but de cet entretien. U laissa tomber de sa bouche cette phrase, comme par hasard et commjB chose de nulle importance : (c J'ai l'embarras (ho difficoltà), après la nouvelle circonscription des diocèses et dans la nomination des nouveaux Évèques , d'avoir à les choisir

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dans les deux partis des Constitutionnels et des non Constitutionnels. »

Étonné au plus haut point de cette idée , je pris de suite la parole, et^ lui manifestant mon étonnement Je lui dis qu'il savait bien que les Constitutionnels n'étaient pas dans la communion du SaintrSiége; que le Concordat s'était fait précisément par le suprême motif de mettre un terme au schisme , -et que la Constitution civile du Clergé ayant été flétrie par le Saint-Siège, les intrus ne pouvaient ni être nommés ni être admis pour pasteurs de ces églises. Bonaparte répliqua froidement que la raison d'Etat ne lui permettait en aucune façon de mettre les Constitutionnels entièrement de côté, parce qu'ils formaient un parti fort nombreux, et qu'il devait de toute nécessité en prendre quelques-uns; mais qu'il les obligerait auparavant à accepter le Concordat, ce qui impliquait le désaveu de la Constitution civile du Clergé.

Je me mis aussitôt à lui démontrer que c'était une erreur de le croire, parce que le traité ne faisait pas mention de cette Constitution, comme étant déjà frappée d'interdit par les Brefs de Sa Sainteté. Maintenant la simple acceptation d'un Concordat qui ne parle pas de la prétendue Constitution n'implique pas de soi qu'on la tienne pour erronée, chose néanmoins indispensable pour rentrer dans la communion du Saint-Siège; car on peut croire qu'on renonce à ladite Constitution comme étant remplacée par le

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Concordat, de la même manière qu'une loi ou qu'une ordonnance succède à une autre et la remplace , et non pas comme étant condamnée, déclarée schismatique et erronée. Je n'oubliai pas non plus de faire observer de quel scandale serait le choix de pareils pasteurs, quel peu de confiance ils inspire* raient aux peuples, même en confessant et en rétractant leurs fautes.

Mais cet argument ne faisait aucune impression sur l'esprit du Premier Consul, parce qu'il soutenait toujours que la raison d'État le forçait irrémissiblement à avoir certains égards pour les Constitutionnels, dont le parti était puissant; que cela même aplanirait la voie auprès du Corps législatif et des autres corps de magistrature à l'admission d'un Con-^ cordât qui évoquait autant d'ennemis qu'il y avait de partisans des Constitutionnels , regardés par eux comme ayant souverainement bien mérité de la Révolution. Sans compter, ajoutait-il, les autres adversaires du Concordat par irréligion, et qui sont trèsnombreux assurément. Je fus obligé de revenir au premier argument, qui n'avait pas de réplique. Je lui déclarai que sans aucun doute il fallait une rétractation positive de l'erreur embrassée par les Constitutionnels; que, sans cela, jamais le Pape ne leur accorderait l'institution canonique, fussent-ils nommés , parce qu'il ne pouvait pas le faire , qu'il ne le devait pas, et que certainement il ne le voulait pas. Se voyant serré d'aussi près, le Consul s'écria qu'il ne

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saurait exiger A'exxx^ par leur rétractation publique ^ une si mortifiante humiliation ^ , un tel sacrifice de l'amour -propre et de l'honneur. — Mais, répliquai-je , dans les choses de Religion , ces considérations sont vaines ou superflues; et, au contraire, il est honorable de confesser son erreur et de s'en repentir.

Après une très-vive résistance , et des raisons et des incidents qu'il serait trop long d*énumérer , il dit enfin qu'il fallait, en désespoir de cause. Imaginer une formule qui les heurtât le moins possible et ne les blessât point.

Je me hâtai de répondre que , si on pouvait chercher à éviter autant que possible Tftpreté des paroles, il était impossible de ne pas s'expliquer clairement,

^ Au tome VII , page 499 de la Cùrre$p(mdance de NapoUon Z*' (Pion , éditeur) , on lit les deux lettres suivantes écrites le même jour par le Premier Consul à son frère Joseph :

ce Paris, 4«>- thermidor an IX (20 juillet 4804).

)> Je désire, Citoyen, que vous continuiez vos conférences avec le cardinal Consalvi et vos autres collègues :

» 4» Pour arranger ce qui est relatif aux Constitutionnels, et faire en sorte que les évoques constitutionnels soient éligibles comme les autres ;

T> f* Arrêter la rédaction de la Bulle. Je désirerais que cette Bulle fût publiée en France le plus tôt possible, afin que je pusse sur* le-champ nommer aux archevêchés et évêchés. Je désirerais que la Bulle pût être publiée à Paris le 45 août. Pour cette époque^ toutes mes nominations seront faites, de manière que les nouveaux évéques pourront entrer en fonctions dans les premiers jours de fructidor.

» Faites sentir que j'attache quelque importance à ce que cette

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quant à la substance de la chose, sans ambiguïté et sans double sens.

« Ehl quelle est, demanda-t-il , la substance de la chose qu'il faut nécessairement exprimer ?

— C'est d'accepter, ripostai-je^ les jugements émanés du Saint-Siège sur la Constitution civile du Clergé. »

Après beaucoup de débats : « Il suffira , dit-il , d'accepter les jugements émanés du Saint-Siège, sans nommer la Constitution civile du Clergé, qui est comprise dans ces jugements, et on évitera ainsi un choc qui n'est pas nécessaire et qui est trop violent, comme serait l'acte de désignation formelle.

affaire marche avec cëlëritë^ parce que, le mois de frimaire ëtant Tépoque de la réunion du Corps législatif et des discussions , je désirerais qu'elle fût déjà alors sanctionnée. j> Il serait bon de tenir un protocole de tous ces objets.

» Bonaparte. »

« Paris , 4«>- thermidor an IX (30 juillet 4801).

» Il me paraît nécessaire que vous vous entendiez^ bien avec le cardinal Consalvi pour tout ce qui est relatif aux évoques constitutionnels, puisqu'il me semble que le cardinal Consalvi croit que le Pape n'est pas tenu par le Concordat d'adresser un bref aux évé^ ques constitutionnels, comme aux non constitutionnels, pour qu'ils se démettent de leurs sièges; et qu'au contraire ce Cardinal croit indispensable qu'avant môme que ces évèques puissent âtre nom* mes à des évèchés ils se rétractent, chose qu'on ne peut pas exiger d'eux sans les déshonorer, et sans compromettre l'autorité temporelle qui les a toujours appuyés, surtout lors de l'Assemblée constituante.

D Cet objet me paraît très-essentiel à régler.

» Bonaparte. »

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