‹ Mémoires du cardinal ConsalviChapitre 52 sur 59 · G MÉMOIRES · texte numérisé non relu

G MÉMOIRES

« Non, repris-je, il est indispensable de la désigner, précisément pour concentrer l'attention sur les jugements qu'on accepte, et ne pas fournir prétexte à des échappatoires , à de fausses déclarations après coup sur le sens d'une acceptation générale. Celte formule est bien la plus douce qu'on puisse imaginer pour les paroles , mais elle spécifie en même temps la substance de la chose. Sans cette formule, l'acceptation de leur nomination serait impossible. Néanmoins je ne laisse pas de répéter, ajoutai-je, combien il sera mieux de ne pas les choisir, quand même ils se rétracteraient , et cela par les raisons déjà mentionnées. »

Il persista à s'y refuser, par ses motifs précédents, et conclut en déclarant qu'il obligerait ceux qui seraient nommés à la formule dont il avait parlé. Voilà comment se termina cette orageuse audience , dans laquelle (notez-le), après la signature du Concordat, il parla de faire évoques certains Constitutionnels, quand il avait cent fois assuré auparavant qu'il les abandonnait entièrement.

Dans les trois ou quatre jours que je restai encore à Paris, je n'ai pas eu d'autre audience particulière. Je vis seulement Bonaparte la veille de mon départ, à l'occasion d'une revue où j'intervins avec le Corps diplomatique, selon l'usage. Je comptais lui adresser quelques mots, en prenant de nouveau congé de lui, comme à l'instant d'un départ, puisque j'avais cette occasion de le revoir. Mais quand il entra dans la

salle, et que, selon l'habitude, il commença sa tournée de souverain par le Corps diplomatique, à la tète duquel je me trouvais comme ayant le premier pas , il me regarda fixement au visage, ne s'arrêta ni pour me dire une parole , ni pour me charger de saluer en son nom le Saint-Père , ni pour me faire la moindre politesse. Et voulant peut-être, par ce manque absolu d'attention, montrer au public quel peu de cas il faisait d'un Cardinal et du Saint-Siège (après qu'il avait arrangé son affaire), il s'entretint au long, exprès sans doute, et parla de choses tout à fait indifférentes avec le comte -de Cobenzel , qui venait après moi , et puis avec les autres à la suite. Après , il descendit à la revue. Je n'attendis pas son retour dans le salon, comme firent les autres; mais je partis immédiatement.

Arrivé à mon hôtel , je ne m'occupai plus que de faire mes paquets pour le départ, qui était fixé au commencement de la nuit. Tout à coup, au moment presque de monter en voiture, parait l'abbé Dernier, pour m' annoncer que le Premier Consul voulait absolument, afin d'éviter les embarras qui surgiraient peut-être, qu'on se concertât, avant mon départ, sur la teneur de la Bulle qui, selon l'usage, devait accompagner le traité. On avait déjà parlé de la Bulle dans les séances; on était convenu que diverses choses que le Premier Consul ne laissait pas inscrire dans l'acte final (parce que, disait-il, étant deux qui parlaient dans le Concordat, lui et le Pape, il ne

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pouvait les mentionner^ à cause de circonstances qui lui étaient particulières), seraient insérées dans la Bulle y où le Pape parle seul. L'abbé Bernier me fit comprendre que le Premier Consul voulait maintenant connaître d'une manière précise la substance de la Bulle 9 et aussi les expressions des choses au moins principales qu'on y emploierait^ parce que cela l'intéressait au dernier point.

Il ne servit à rien de démontrer l'impossibilité de rédiger une Bulle en quelques heures^ de se plaindre d'une manière d'agir toujours par surprise, et de prouver que je n'étais pas autorisé à faire la Bulle, mais le Concordat. Bernier objecta aux deux premières difficultés que je pouvais différer mon départ, et à la troisième que c'était également l'intérêt du Pape de s'entendre sur cela et d'écarter des difficultés qui ne s'aplanissent pas de loin aussi aisément que de près. Il ajouta tant d'autres raisons (dont la plus forte était toujours la volonté) qu'il fallut bien s'y prêter. Je déclarai très-^haut qu'il serait toujours libre au Pape d'approuver ou de blâmer la teneur de la Bulle que nous aurions concertée. On mit la main à l'œuvre , et le travail dura huit heures consécutives.

Je vis dans ce fait le but que se proposait le Premier Consul. Il espérait me surprendre dans ces moments de presse et arriver à ce qu'on n'insérât pas même dans la Bulle les choses qui lui plaisaient peu ^

< En 4838; quand le bonapartisme n'existait plus qu'à Tëtat

Mais il ne réuBsit guère dans son dessein. A l'exception d'un point dont je montrai la raison dans la situation du pays, je tins ferme pour que certaines choses que le Gouvernement n'aurait pas désirées fussent intercalées dans la Bulle; et il en a été ainsi dans la rédaction. Je demandai à l'abbé Bernier si je devais être assuré que le Premier Consul ne trouve* rait pas à reprendre sur le travail que nous venions d'achever ensemble; il me répondit : « Soyez ren très-certain , car j'avais les pouvoirs pour combiner la chose comme elle s^est faite, quoiqu'on eût sou-> haitô plus encore,' mais votre résistance n'a permis que cela. » Il revint finalement à insister sur ce dont nous étions déjà convenus, c'est-à*^ire sur le temps où l'on devait envoyer à Paris la ratification du Con*> cordât, cr La volonté la plus positive du Premier Consul, dit-il, est, comme vous le savez, de la publier (qu'on note ceci pour en garder le souvenir quand je parlerai plus tard de cette publication) aussitôt que la ratification sera arrivée ; l'intérêt de la Religion et de l'État ne permet pas le plus léger retard. » Je promis de mettre toute la célérité possible dans le voyage, sans égard à ma commodité personnelle, puis la sollicitude la plus dévouée dans l'examen du Concordat qu'on devait faire à Rome pour le ratifier.

latent de conspiration , et qu'il vaguait entre Strasbourg et Boulogne, M. Nisard expliquait ainsi le but et la pensée de Bonaparte : a Celui-ci croyait, en relevant le culte, ne rétablir qu'un moyen d'ordre et de discipline matérielle au'profil de ses plans de despotisme. » (Mélanges littéraires, par M. Nisard, tome II, page 464.)

Nous nous séparâmes après huit heures d'une labo* rieuse séance. Il alla prendre quelque repos; et moi, sans en goûter aucun, je montai en voiture et me dirigeai rapidement vers Rome. Nous étions au 23 ou 24 de juillet, si je ne me trompe.

L'examen que le Pape avait à faire du Concordat devait avoir lieu de concert avec le Sacré Collège , afm de le ratifier ensuite , son conseil entendu , selon la. coutume adoptée pour les grandes affaires, et celle-ci était certainement une des plus sérieuses. Up tel examen ne pouvait donc pas être superficiel : cette considération me fit voyager-jour et nuit. Je ne m'arrêtai qu'à Lyon , à Milan et à Parme. J'atteignis rapidement Florence , où je comptais me reposer un peu*pendant quelques jours, rendre visite au général en chef Murât et au ministre Cacault,'qui m'y attendaient avec la plus vive inquiétude. Je n'avais pas encore passé quelques heures à Florence qu'un courrier français me rejoint , pour me faire (qu'on note encore ceci) de nouvelles et très-pressantes sollicitations de voler à Rome , car il était de la plus haute importance pour le Premier Consul d'avoir le plus vite possible la ratification du Pape, afin de publier

le Concordat, qu'on ne pouvait différer sans un dom^

mage excessif, ainsi qu'on le disait dans la dépèche. Il fallut renoncer au repos que je me promettais à Florence et me remettre en voiture sans délai. Je pris ma course vers Rome, où j'arrivai, je puis le dire sans exagération, plus mort que vif, accablé de fati-

gue et de sommeil, et les jambes si enflées que je ne pouvais me tenir sur pied (il en était de même de mon pauvre frère et de mes deux domestiques). J'arrivai le 6 août, jour qui complétait juste les deux mois qui s'étaient écoulés depuis mon départ, car j'avais quitté Rome le 6 juin.

Ce n'est pas le lieu de raconter l'inexprimable bonté du Pape, son accueil plein de tendresse, et l'approbation qu'il daigna donner à ma conduite. Je lui en avais adressé tous les détails par un courrier extraordinaire à mon départ de Paris. L'opération qui exigeait la plus sérieuse activité pour répondre au si vif empressement du Premier Consul était d'envoyer la ratitication à Paris dans le délai fixé. Le Pape crut bon, en si grave affaire, de ne pas se contenter de réunir la congrégation des Cardinaux , qui y avait été employée dès le commencement, mais de les consulter tous. On distribua donc à chaque Cardinal le Concordat et les documents nécessaires à l'examen, après avoir fait les copies de tout avec un soin et une promptitude extrêmes. Puis, ayant eu le Joisir nécessaire pour étudier la matière, la congrégation générale de tout le Sacré Collège s'assembla en présence du Pape, afin de lui oflfrir son avis sur la ratification.

Il n'y eut vraiment que deux articles qui firent un objet de discussion. Tous les autres étaient parfaitement identiques en substance avec le plan de Concordat qui avait été rédigé à Rome avant la rupture

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(c'était sa non-acceptation parle gouvernement français qui avait occasionné la réclamation du ministre Cacault et mon voyage). Ayant réussi à Paris, au prix des plus rudes fatigues et des plus amers souci^ à faire accepter ces articles par le -Gouvernement, sauf quelques modifications dans les parties non substantielles et dans les expressions, on ne vit aucun obstacle à ce que le Saint-Père les confirmât et les ratifiât. Toute la difficulté se réduisit à ces deux articles, pour lesquels on pouvait douter si les modifications faites à Paris touchaient ou ne touchaient pas à la substance des articles déjà rédigés à Rome , dans le projet dont j'étais porteur quand j'en partis.

C'était premièrement Tarticle qui regardait la publicité du Culte. On avait ajouté aux paroles Cultus publicus eritj ces autres î a Habita tamen ratione ordi^ nationum politiœ, qui seraient reconnues nécessaires pour la tranquillité publique » (je ne me rappelle pas, en écrivant ceci, les paroles latines de la dernière partie de l'addition). Secondement, l'article qui regardait la promesse de l'Église de ne pas réclamer les biens du Clergé confisqués durant la Révolution , et dans lequel on avait supprimé à Paris la restriction aux seuls biens vendus, comme cela se trouvait dans l'exemplaire du projet déjà rejeté par le gouvernement français.

Quant à ce second article des biens vendus et non vendus , il n'y eut pas d*opposition dans les votes. Tous opinèrent que la substance restait la même.

o'est^à-'dire la concession ou plus exactement la nonréclamation par FÉglise de ses biens , quoique, dans Tarticle arrangé à Paris, on en perdit une plus grande partie. Tous convinrent que, quelque désirable qu'il fût de voir TEglise rentrer dans une fraction de ses propriétés, celle qui n'était pas vendue, néanmoins , comme on ne pouvait y parvenir, il ne fallait pas rompre le (raité pour ce motif, parce qu'on fournirait une arme à la calomnie contre le Saint-Siège; qu'on donnerait lieu de proclamer que des motifs d'intérêt avaient prévalu sur ce grand bien spirituel du rétablissement de la Religion; que c'était là le prix des sacrifices faits dans le Concordat, comme si l'Eglise était plus pressée de récupérer une portion de ses biens que de procurer le salut des âmes , en rétablissant dans les vastes et populeuses contrées de la France la liberté et la publicité du Culte catholique, et en éteignant le schisme. Cet article fut donc approuvé par vote unanime.

Il n'en fut pas de même de l'autre sur la publicité du Culte. La restriction exigée par le gouvernement français déplut à certains Cardinaux, malgré la restriction de cette restriction que nous y avions ajoutée. Les opposants admettaient que, moyennant cette restriction ou explication de la restriction du gouvernement français, le principe était sauf et intact. Ils admettaient encore qu'on devait avoir égard aux règlements de police dans la publicité du Culte, en ces choses que la tranquillité publique exige néces-

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sairement; que c'était une nécessité qu'on ne pouvait ni nier ni condamner. Mais ils disaient en même temps qu'ils redoutaient l'abus que le Gouvernement en ferait dans la pratique. On allait enchaîner l'autorité de l'Église et mettre la main dans des choses qui ne regardaient pas la tranquillité publique. C'est ce qui fit juger à plus d'un qu'on devait rejeter absolu* ment l'addition faite aux mots cultus publicus erit et à quelques autres. On devait au moins, disaient-ils, prêter au sens de l'addition une signification bien plus expressément déterminée, en ajoutant le mot (( seule », et dire « pour la seule tranquillité publique )),»ou employer d'autres précautions semblables. En réunissant les votes contraires à l'article, tant de ceux qui demandaient la suppression de l'addition que des autres qui désiraient quelques modifications dans la rédaction, on compta environ douze voix, sauf erreur, car je n'en ai pas un souvenir précis, après dix années d'intervalle; mais cela peut se savoir d'après les registres de cette congrégation ; et je ne puis me tromper que d'un vote ou de deux, en plus ou en moins.

Le plus grand nombre des votes (il monta, si je ne me trompe, à dix-neuf ou vingt environ) fut pour Tavis contraire. Ces Cardinaux déclarèrent qu'assurément il aurait été mieux que le Gouvernement n'exigeât pas cette addijion; que les efforts tentés pour ne pas l'y introduire, comme on le voyait dans mon récit et dans les papiers de la négociation, prou-

vaient tout ce qu'oQ avait essayé pour obtenir qe mieux; mais puisqu'il n'était pas possible en aucune manière d'y atteindre, il ne fallait pas examiner Taffaire au point de vue du mieux, mais bien considérer si, malgré la modification apportée à l'addition du Gouvernement, le principe était encore attaqué, ce que les opposants ne prétendaient pas; ils admettaient même le contraire. Ils ajoutèrent qii'il fallait voir si, parce qu'on n'arrivait pas à un mieux auquel nulle loi ou principe ne défend de renoncer , on devait briser un Concordat qui ne refnfermait rien moins que le rétablissement du Catholicisme en France et sa conservation dans presque tout le reste de l'Europe , car la défection de la France le ferait dévier infailliblement à son tour. Ils ajoutèrent encore que, dans cet état de choses, ils jugeraient très-condamnables des mandataires du Saint-Siège qui rompraient pour ne pouvoir pas' atteindre le mieux. Après avoir exposé beaucoup d'autres arguments, ils opinèrent pour la ratification.

Le Pape était resté silencieux, afin de laisser la liberté des discussions et du suffrage. Quand les Cardinaux eurent achevé de parler , il donna son sentiment, qui fut entièrement conforme à celui de la majorité. Il dit que telle avait été sa pensée avant de connaître leurs avis. Le Saint-Père fit ressortir encore l'impossibilité d'obtenir aucune modification dans un article sur lequel il y avait eu tant de débats, comme on le voyait par la relation de la négo-

ciatioû; qu'il convenait de renoncer, quoique à son regret, à la pensée de faire de nouvelles tentatives sur ce point. L'approbation et la ratification furent donc officielles; et trente*cinq jours après la signature, si je ne me trompe, elles arrivèrebtà Paris par un courrier extraordinaire.

Chacun espérait que ce courrier apporterait, à son retour, la nouvelle de la publication du Concordat, que le gouvernement français annonçait vouloir faire tout aussitôt qu'il en aurait appris la ratification. Mais il n'en fut pas ainsi. Au lieu de cette nouvelle , on reçut de très-vives instances relativement à la teneur de la Bulle. Le Premier Consul disait en substance que, quoique tout eût été réglé à ce sujet entre moi et l'abbé Bernier à sa satisfaction, il n'en avait pas moins fait de nouvelles réflexions. Il n'en était plus content. Il croyait que, dans cette Bulle minutée, on en disait encore trop, et il demandait qu'on y supprimât beaucoup de choses. Il fallut que la Congrégation destinée dès le principe à traiter ces affaires se réunît de nouveau. L'esprit de modération qui animait le Saint-Siège et la volonté d'empêcher la calomnie de répandre que, si la Religion n'était pas rétablie en France, la faute en était à Rome, firent concéder , par rapport à la Bulle , plusieurs points que je rie crus pas pouvoir ni devoir accordeV et que j'avais refusés à Paris.

La même chose advint sur les mesures relatives au mariage des prêtres et autres attentats commis par

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des ecclésiastiques contre les lois de TÉglise durant rère de la Révolution. Par suite d'instances sur instances émanées de Paris, mais toutes postérieures au Concordat et d'après Tavis de la susdite Congrégation, le Pape marcha sur les traces de Jules III dans la réconciliation de l'Angleterre, et par des Brefs séparés, destinés à être publiés à l'époque du Concordat lui-même.

D'un côté on ne recevait pas la nouvelle de celte publication , et de l'autre , les demandes relatives au Concordat se multipliaient chaque jour. Une des principales fut l'envoi du Cardinal -Légat; on m'en avait déjà entretenu à Paris, non comme d'une chose devant précéder la publication du Concordat, mais bien qui devait la suivre. Cependant, après mon retour à Rome , le Gouvernement fit de pressantes sollicitations pour qu'on l'envoyât de suite, en argtiant que beaucoup de- mesures qu'il était convenable de prendre au moment de la publication du Concordat exigeaient l'autorité du Légat. On n'oubliait pas de faire ressortir combien sa présence serait utile au Saint-Siège.

En parlant à Paris de la personne sur laquelle le choix devait tomber, le Premier Consul dit qu'il exigeait absolument le cardinal Caprara. Sur les objections que je lui soumis , tirées des motifs de santé et autres qui pouvaient empêcher sa venue, il répéta toujours qu'il désirait Caprara , et que , dans le cas d'une impossibilité absolue , il demandait le cardinal

Joseph Doria. Le Pape, ne pouvant faire autrement, se détermina en faveur du premier; il le fit partir pour Paris. La suite des faits expliqua et justifia la demande de Bonaparte et notre répugnance. Je ne prétends pas attaquer les intentions de Caprara, que j'ai tout motif de croire pures. Mais il adopta pour maxime, dans le cours de sa légation, que la condescendance seule pouvait sauver Rome d'une ruine entière, tant pour le spirituel que pour le temporel, vu la qualité et le caractère de celui dont la volonté était omnipotente. «Il faut, disait sans cesse Caprara, rester sur ses pieds à tout prix , parce que si on tombe une fois, on ne se relève plus. »

Avec cette maxime, il légitima une infinité de choses qu'on aurait bien souhaité à Rome qu'il ne fit pas. Il agit d'abord sans prendre les ordres du Pape et quelquefois même contre ses ordres, croyant bien faire, par un faux jugement. Les choses consommées n'avaient plus besoin de remède, et les réclamations du Pape furent toujours inutiles; son rappel ne put jamais s'effectuer, quoiqu'il eût été décidé plus d'une fois. En voici assez sur cette digression *.

^ Un personnage dont le nom , le rang et le titre à la cour de Rome auraient été à mes yeux une puissante recommandation , m'a fait l'honneur de m'adresser une noie très-dëtaillée en faveur du Cardinal-Légat. Ce dignitaire de TÉglise soupçonne Consalvi d'être un peu trop sévère à l'égard de Caprara , et il base son système do justification sur les talents, les vertus et la charité dont le Cardinal- Légat avait fourni tant de preuves durant sa longue carrière. Le secrétaire d'État connaissait sans doute aussi bien que mon illustre correspondant la vie de Caprara. L'exposé de cette vie ne détruit

Mais ni la ratification du Concordat , ni la Bulle combinée à la satisfaction du gouvernement français, conjointement aux autres Brefs dont nous avons parlé , ni Tenvoi du Légat , ne suffirent point pour faire procéder à la publication tant différée du Concordat lui-même. Plusieurs mois s'écoulèrent encore sans qu'on la vît arriver , et sans qu'on sût le pourquoi de ce retard.

Enfin, à la fêle de Pâque3 de l'année suivante , presque dix mois après la signature du Concordat, la cause de tous ces délais fut dévoilée. Il pariit un volume portant en gros caractères le titre de Concordat. Les divers articles du traité n'étaient ni nombreux ni longs; mais à leur suite et sous la même date, on avait réuni une informe compilation de lois

point, n'affaiblit même pas les accusations de timidité ou de fatale condescendance que Consalvi, presque à son corps défendant, fait peser suç la mémoire du Cardinal-Légat. Caprara, — c'est démontré par ses actes et par ses dépêches, — Caprara avait peur de la Révolution; il tremblait devant Bonaparte, et c'est parce que, à Paris ainsi qu'à Rome, on appréciait très-bien son caractère qu'il fut désigné impérativement par l'un et refusé d'abord par l'autre. Sans le vouloir et surtout sans le rechercher, le Cardinal-Légat devint pour le Saint-Siège un embarras permanent ; et au lieu de donner au clergé français des exemptes de courage et de résistance au mal, il ne lui offrit qu'un modèle de vertus privées et de faiblesse sacerdotale. ' Nous avons pensé que, dans les circonstances actuelles, lorsque la barque de saint Pierre est encore exposée aux tempêtes, la justification ou plutôt Texcuse d'un semblable caractère ne pouvait être acceptée dans les Mémoires du cardinal Comalvi qu'avec la signature de celui qui nous faisait l'honneur de nous écrire. Nous nous sommes permis de lui soumettre la proposition; il l'a déclinée et a péremptoirement refusé de se charger d'une pareille responsabilité.

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prétendues organiques. Ces lois organiques étaient supposées faire partie du Concordat, et être englobées dans l'approbation accordée par le Saint-Siège. Ces lois, véritablement comtitntionnelles^ renversaient à peu près le nouvel édifice que nous avions pria tant de peine à élever. Ce que le Concordat statuait en faveur de la liberté de rÉglise et du Culte était remis en question par la jurisprudence gallicane, et rSglise de France devait craindre de se voir encore réduite en servitude.

Le Saint-Père s'empressa de protester. Afin de montrer très ^expressément qu'il flétrissait ces lois organiques et qu'il ne voulait pas même leur laisser l'apparence d'avoir été approuvées avec le Concor" dat, le Pape fit imprimer et répandre en tout lieu son allocution au Consistoire tenu le jour de l'Ascension de Notre-Seigneur. C'était ce jour-là que le Saint- Siège avait publié le Concordat; et, dans son allocution le Saint-Père ne craignit pas de dire : a que la consolation qu*il éprouvait du rétablissement de la Religion en France lui était rendue pourtant bien amère par les lois organiques qui avaient été rédigées sans qu'il en sût rien , et surtout sans qu'il les eût approuvées. »

Et pour que le public ne pût pas ignorer un seul, instant sa manière de voir à cet égard et son évidente répulsion. Pie VII ajouta qu'il n'avait pas manqué de faire parvenir aussitôt ses réclamations au Premier Consul. Le Souverain Pontife ne doutait pas de Tac-

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compUssement de ses vœux, d'autant plus, disait-il, que, puisque Bonaparte désire le rétablissement de la Religion catholique, il -ne peut pas vouloir en même temps des lois qui lui sont aussi contraires. Le Pape, en s'exprimant de la sorte , comptait positivement , malgré les difficultés qui s'y opposaient, voir s'effectuer sans retard cette révocation. Après* avoir iflétri les articles organiques du titre de décrets contraires aux lois ecclésiastiques, il espérait amoindrir le pi*é-* judice que ces décrets devaient causer, et témoigner ainsi la désapprobation du Saint-Siège.

Néanmoins le Premier Consul répondit aux prières de Sa Sainteté pour la révocation de ces lois, qu'il maintint dans toute leur vigueur. Il essaya avec habileté d'affaiblir, en face du public, la qualification dont le Pape les avait frappées dans son allocution Consistoriale. Quand Bonaparte la fit imprimer au Moniteur^ il y ajouta une note par laquelle on affirmait qu'il ne fallait pas s'étonner d'entendre la Cour romaine réclamer en cette occasion contre les libertés gallicanes, puisque 'le Saint-Siège réclamait déjà depuis tant d'années. Dans le but d'effacer aux yeux des Français la condamnation prononcée par le Pape contre les lois organiques, Bonaparte s'efforça de faire croire que ce n'était autre chose qu'une de ses réserves habituelles contre les libertés de l'Église gallicane. Et cependant si cette considération entrait réellement pour quelque chose dans la manière d'agir adoptée par Pie Vil à l'égard de ces lois, il est facile

de se convaincre, en les étudiant à vol d'oiseau , qu'elles allaient beaucoup au delà des prétentions ordinaires de TËglise gallicane.

Un autre profond chagrin accompagna ou suivit à un très-court intervalle la publication du Concordat. — Je ne me souviens pas très-parfaitement de l'époque préctise, mais il me semble que ce fut en même temps. Je veux parler de la tactique employée par le gouvernement français, afin de mêler certains prêtres constitutionnels à ceux qu'il désignait pour les évêchés vacants. Sa Sainteté fut on ne peut plus blessée en apprenant cette nouvelle, qui lui prouva que ses remontrances si vives et si fréquentes au Premier Consul étaient dédaignées. Bien souvent déjà, dans le but d'éviter de semblables nominations, Pie VII en avait démontré à Bonaparte les dangers ainsi que l'inconvenance, en supposant même que ces intrus rétractassent expressément, comme le devoir les y obligeait, leur adhésion au schisme passé. Tout fut inutile, on les nomma. Mais pour que le Pape ne pût pas blâmer l'ixistitution canonique que le Cardinal-Légat leur accorda sans aucun ordre de Sa Sainteté, ainsi que Caprara aurait dû les solli* citer dans une circonstance aussi décisive, on eut soin de transmettre à Rome le procès-verbal de leui" rétractation formelle. Ce procès - verbal contenait d'abord les significations que le Cardinal-Légat leur avait adressées par l'intermédiaire des évêques de Vannes et d'Orléans- — Ce dernier était ce même

abbé Bernier que j'ai nommé souvent plus haut. — On y lisait ensuite leurs réponses, et enfin leur rétractation expresse, résultant d'une attestation sous la foi du serment de ces mêmes évèques.

Les deux prélats affirmaient s'être rendus chez chacun des prêtres désignés, leur avoir lu la formule de rétractation et d'expresse obéissance aux jugements du Saint-Siège contre la Constitution civile du Clergé, puis ils déclaraient que tous y avaient pleinement adhéré. Ils ajoutaient qu'alors le Cardinal-Légat avait canoniquement institué les nouveaux évêques.

Cette abjuration d'un schisme détestable diminua du moins, si elle ne parvint pas à l'apaiser entièrement, la tristesse que causait à Pie VII le choix de tels pasteurs. Quelle ne fut point sa surprise quand, peu de temps après, ces prélats, en grand nombre, firent imprimer des déclarations par lesquelles ils donnaient un solennel démenti aux attestations, sous la foi du serment, des évêques de Vannes et ' d'Orléans! Les intrus proclamaient que, loin d'accepter et de signer la formule de soumission aux jugements du Saint-Siège qu'on leur avait proposée, . ils l'avaient jetée à terre et foulée aux pieds; ils terminaient en disant qu'ils se refusaient encore complètement à toute espèce de rétractation. Les autres, mais peu nombreux , témoignèrent d'une conversion véritable et sincère par la suite de leur vie, et par des actes irréprochables.

L'affliction du Pontife fut extrême quand il vit que I. 28

le Gouvernement 9 non content d'autoriser de semblables déclarations 9 était sourd et impassible à ses plaintes très-énergiques et très-répétées à ce sujet* Quelle ne fut pas aussi sa douleur* lorsqu'il s'aperçut de rinutilité de ses démarches près des réfractaires eux-mêmes , contre lesquels le Gouvernement Tempéchait de procéder ! Il est plus facile d'imaginer sa tristesse que de la dépeindre.

Telles furent les deuK épines qui restèrent profondément enfoncées dans le cœur de Pie YII. Il n'épargna aucun soin, aucune fatigue, aucun labeur pendant l'espace des trois années qui suivirent la publication du Concordat pour obtenir la révocation ou la révision des articles organiques, ainsi que la rétractation des évêques jureurs. En outre il s'efforça , mais en vain , d'amener le gouvernement de Bonaparte à les abandonner.

Ce furent là les principales raisons qui décidèrent Sa Sainteté à se rendre à Paris, quand, après en avoir reçu l'invitation si pressante du Premier Consul, alors devenu Empereur, il alla le couronner dans sa capitale. Il n'hésita pas un instant à surmonter toutes les difficultés s'opposant à cette solennelle démarche. Il voyait ces évêques, ainsi que beaucoup de prêtres du second ordre , admis sans rétractation aucune aux cures et aux vicariats, soutenir avec audace, au lieu de l'éteindre, le schisme triomphant que le Saint-Siège avait espéré étouffer en négociant le Concordat. Il savait les lois organiques toujours

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pleines de vie et de force , malgré ses réclamations ; il s'apercevait qu'elles minaient le Concordat^ et qu'au scandale de tous, elles assujettissaient d'une manière inouïe jusqu'alors la Religion et l'Église au pouvoir séculier.

C'est pourquoi, dès qu'il reçut l'invitation de se rendre à Paris — invitation dont quelques-uns ne manquèrent pas de lui faire sentir les suites dans un cas de refus , — il posa pour condition de sa bonté et pour objet principal de son voyage la révocation ou la correction des lois ^organiques, ainsi que la soumission ou l'abandon de ceux qui adhéraient au schisme.

Avant de souscrire aux vœux de Bonaparte , une longue négociation eut lieu à Rome, entre le cardinal Fesch , ministre de France , le Pape et moi , alors secrétaire d'Etat. Cette négociation roula sur un seul point et jamais sur aucun autre. Nous voulions obtenir, avant de nous engager, une promesse positive, solennelle, certaine et officielle, que l'on accorderait satisfaction pleine et entière aux demandes du Pape. Pour s'en convaincre, il suffit d'interroger les documents relatifs à cette affaire. Ce fut en vain que, dès ]e principe, et dans le courant des négociations, le cardinal Fesch, pour allécher le Saint-Père et le faire obtempérer aux désirs de l'Empereur, suggéra lui-môme et proposa très-souvent au Pape de demander la restitution des trois provinces et une compensation pour le comtat d'Avignon. Ce fut encore

inutilement qu'il nous blâma de ne point suivre ses conseils. Le Pape tint ferme et ne consentit jamais à mêler rien de temporel — 7inlla di temporale — au grand pas qu'il voulait faire en allant couronner Napoléon. Il avait tenu la même conduite pendant le Concordat, et il n'avait jamais permis qu'on traitât aucune afiTaire relative au temporel. Pie VU exigea ces deux promesses- ayant rapport au spirituel, et qu'il avait tant à cœur d'obtenir.

Après une négociation longue et grosse de tempêtes, dont toutes les notes font foi, on acquit enfin la promesse solennelle et formelle de la coopération positive du gouvernement français pour assurer la soumission des prêtres jureurs. Le gouvernement impérial déclara en outre qu'il les engagerait à renoncer à leurs églises, s'ils ne consentaient pas à abjurer leurs erreurs à Paris, entre les mains du Pape et dans le délai qu'il aurait lui-même fixé. Le schisme devait donc être étouffé de la sorte. Quant aux lois organiques, l'Empereur promit qu'il satisferait aux réclamations articulées déjà'par Sa Sainteté, et que de plus il écouterait celles que le Saint-Père aurait encore à présenter. Ces promesses étaient officielles; elles se trouvent soit dans les notes du cardinal Fesch à Rome , soit dans une dépêche trèsétendue et fort détaillée du ministre des affaires étrangères, M. de Talleyrand, au Cardinal-Légat, qui dut la transmettre au Pape, par ordre exprès de l'Empereur. Napoléon promit encore d'avoir égard

aux réclamalions du Saint -Père par rapport aux décrets du vice-président Melzi, qui avait violé le Concordat en Italie.- Ce Melzi, pendant la République, dédaigna la précaution que le Pape, instruit par l'expérience et par l'apparition des lois organiques en France, prit pour assurer le Concordat en Italie. Pie VII avait déclaré ,• dans un article particulier, qu'on ne pourrait désormais, sans s'être concerté avec lui, publier d'autres ordonnances relatives aux affaires ecclésiastiques. Ayant donc obtenu ces sécurités en la forme la plus solennelle, le Pape, dans le seul but de favoriser la Religion , — nella sola vista del bene délia. Religione — foula aux pieds tous les obstacles qui s'opposaient à son départ. Il ne s'inquiéta ni des rigueurs de la saison, ni de son âge avancé, ni de sa santé si faible, ni des incommodités d'une course rapide, et il se dirigea vers Paris.

Quel a été le résultat de son voyage? Les lois organiques et les décrets de Milan ne furent point révoqués. On assura seulement le Pape que l'on prendrait en considération les notes qu'il avait récemment transmises, et qui contenaient ses réclamations anciennes et nouvelles.

C'était pour le renvoyer avec quelque espoir, et rien de plus, que l'on parlait de la sorte, car l'événement prouva que les articles organiques ne seraient jamais corrigés. Quant aux décrets de Milan, émanés du vice-président Melzi , s'iFs subirent une apparente révocation lorsque l'Empereur se rendit dans cette

ville, ils n'en furent pas moins conservés en réalité. On les aggrava en leur substituant les ordonnances du ministre des Cultes et celles de F Empereur luimême. Ces ordonnances firent toujours. loi. depuis, malgré les très-vives et très-fréquentes réclamations que le Pape ne cessa point, jusqu'à sa captivité, de leur opposer ainsi qu'aux lois organiques françaises.

Pour ce qui regarde l'affaire des évéques intrus , si le Pape eut enfin la consolation d'obtenir leur rétractation, ainsi qu'il le désirait, Rome ne la dut pointau Gouvernement, qui ne lui prêta aucune aide, malgré ses promesses réitérées. Le Ciel seul nous assista dans cette circonstance.^ Plusieurs évêques jureurs osèrent refuser, même en face du Pape, d'adhérer à ses vœux; mais bientôt charmés par ses qualités personnelles , par la grâce de ses discours , par la douceur de ses manières, et par l'ascendant d'une vertu à laquelle ils ne surent point résister, ils renoncèrent par écrit à leurs erreurs et se soumirent aux jugements du Saint-Si^e sur la Constitution civile du Clergé»

I/>rsque le Pape, afin de faire cesser le scandale et pour édifier les fidèles, rendit public leur acte d'obéissance à l'Église, il n'y en eut pas un qui se levât pour le contredire. Aucun d'eux ne se permit dans la suite (du moins à ce qu'on jugea d'après les apparences) une parole ou une œuvre quelconque capable de faire douter de la sincérité de son attachement au Saint-Siège.

DU CARDINAL CONSALVI. i3î)

En achevant cet écrit sur le Concordat, je crois nécessaire d'avertir le lecteur que si, dans cet exposé des faits, il se trouve des circonstances particulières, mais non eesentielles toutefois, qui ne sont pas entièrement conformes aux dépêches et aux relations que j'adressai à cette époque au Saint-Siège, il est évident qu'on doit préférer les premières à ce récit; car, après un intervalle de dix ans , la mémoire peut faiblir.

J'oubliais de rapporter. un autre fait important, qui prouve avec quelle bonne foi et dans quelles vues le gouvernement de Napoléon procéda au sujet du Concordat. Ce gouvernement proclamait toujours que tout ce qu'on ne lisait pas dans le Concordat subsistait, — rimaneva in piedij — d'après les lois de l'Église; mais, dès que le Concordat fut signé, il déclara que tout ce qu'on n'y trouvait pas n'existait plus et était censé abrogé. Or, il n'y avait nulle part la plus petite trace oi^cause d'une pareille abrogation.

Je me propose, quand j'en aurai le loisir, de retoucher le style de cet écrit, mais auparavant je veux mettre la main à un ouvrage que je ne crois pas pouvoir différer.

Reims, vers la fm de 1812.

E. Caudinu Consalvi.

SUR

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