‹ Mémoires du cardinal DuboisChapitre 4 sur 10 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Les valets. • — Le guet-à-pens. — Sanlecque. — OJm, cu^ sinier. — Matiet et Forceville, valets de chambre ae Dubois, -r- Le coup de pied. — La bulle Vnigenitus, — Les Chartreux. — Dufresny. — La jardinière d'Anet. — Dancourty sa fille et sa femme. — La prison. — La blanchisseuse et les deux cents ducats. — François Pieron et M»« Haran. — L'esprit de M»« Testard. — M"« de Cursé et M"*Mangis. — Les laquais. — Le jugement de Paris. — Les trois déesses. — Gupidon. — Le satyre. — La •pomme d'or.

Mànet et Forcevillç, qui me servirent Tun de notaire^ l'autre de chapelain^ remplacent encore aujourd'hui Purel^ en deux volumes. Ces fidèles serviteurs me furent envoyés par ma bonne étoile lorsque je fis maison nette peu de temps après la mort des Princes. Le coquin de Levasseur faisait conspirer mes gens contre moi.

J'avais pris du Prince l'utile habitude d'ëcou-

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ter aux portes, et cela m'a toujours bien réussi. Je logeais alors à Thôtel de Melusiue. Selon la nature de ma charge, je rentrais et sortais à toute heure du jour et de la. nuit par une porte dérobée. Un soir que Levasseur ne me croyait pas au logis , je revins reprendre ma bourse que j'avais oubliée; je me glissai doucement dans ma chambre, et j'entendis dans le vestibule des voix et des éclats de rire qui attirèrent toute mon attention ; je m'approchai de la serrure , et j'aperçus Levasseur pérorant devant trois valets qui l'écoutaient bouche béante*

« Mes amis, leur disait^il, notre maître est un scélérat, et je mettrais ma main au feu qu'il a empoisonné au moins un Prince, fût-ce le plus petit.

— Peste! dis-je en moi-même, voici un coquin qui s'intéresse à mon élévation ; il me souhaite la potence , si ce n'est mieux. »

Je me souvins que j'avais succédé à mon valet en affaire amoureuse, et je compris que le drôle voulait tâter de la vengeance, plaisir des dieux que les valets ne se refusent pas. J'attendais la fin de ce mystérieux conseil.

i^ KÉBIOiafiS

'— Tête bleu! disait na antre A«{K>ii^ m^est stifis àe l'aller dénoncer au lieutenant de pdiœ; l'y trouverai honneur et profit.

-^ Telle est bieil mon intention, répondit Levasaeur; mak je lui réserve aup9tûvant un chatiallient de nia main*

. -^ L'effronté eoquiiil mur murais je entre mes dents.

-«^ La preinière foifi^ continua Levasseur^ que cet eraragé d'abbé me mènera dans des lieux qull connaît bien^ car il est de la nature des cbats^ qui voient la nuit et cherchent les gouttières^ je choisirai le temps qu'il descendra d'un cinquième étage plus las qu'un honnête homme ^ et je le Jetterai en bas de l'escalier asisez rudement pour qu'il s'en ressente.

— Bien dit, s'écrièrent ces oiseaux de proie^ et quand il sera tout brisé et d«is son lit^ nous ferons notre rapport.

-^ Surtout^ reprit Levasseur^ tachons que ce chien d'abbé n^en sache rien; c'est un furieux que notre maître; et il serait capable de nous tuer tous. »

Dans le fait, j'en avais bonne envie, et j'aurais

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doBoé beaucoup pour rossée du moins à mou aise ces quatre assassins. Oo venait à l'instant m appeler de la part du duc d'Orléans; }e ipe renfermai dans un arrière^cabinet^ où Levasseur m'alla qi^rir^ après avoir long-temps prétendu que j'étais absent.

c< Lievasseur^ lui dis-je^ nous allons en bonne fortune; suis- moi ^ mon fils*)» Je remarquai le s^ae d'intelligence qu'il fit à ses complices; ceux-ci y répondirent par un geste d'encouragement. Je me présentai chez 1^ Prince, à qui je racontai les belles choses que j'avais apprises. « Concevez- vous. Monseigneur, répét^is-je en colera^ que ces marauds m'appellent scélérat?

— Us te connaissent donc bien? » reprit Son Altesse en riant.

Au reste, il n'en pensait pas un piot, ni moi non plus* Il approuva les représailles que j'avais imaginées , et, après m'avoir djt ce qu'il voulait, me congédia en me disant : «Bon courage! »

Levs^âeur m'accompagna dans ma tournée galante, que je commençai par un sixiécpe étage. Par précaution j« fis monter Leva3seur devant moi^ sous prétexte de me laisser conduire à tâtons.

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Après une pause d'une l)eure, le ménie prétexte me fit rester derrière. Je recommandai son âme à Dieu^ et d'un vigoureux coup je Faidai à descendre plus vite qu'il n'était monté* Il ne fut pas tué dans la chuté /mais il en resta boiteux toute sa vie, qui a fini haut et courte « Coquin^ lui .dis- je en lui portant secours^ j'ai bien fait de prendre l'avance sur toi. » Je l'envoyai se rétablir à l'hôpital. Ce châtiment effraja les autres^ qui, chassés à coups de pied au cul^ se gardèrent bien de m'accuser en aucune manière.

Je renouvelai ainsi ma maison; Sanlecque, poète et chanoine de Sainte -Geneviève, me donna comme un legs ( cat* il mourut la même année) son admirable cuisinier, nommé Chef, qui me faisant une chère de chanoine, quand jela voulais bien payer. Ce Chef, qui m'a rendu d'éclatans services dans plusieurs dîners diplomatiques ^ semblait le modèle du prédicateur que Sanlecque a peint dans son poème du Geste. Il ne parlait pas d'une sauce ou d'un mets sans exprimer par une pantomime originale et animée les, opérations culinaires qu'il fallait; le tout avec une abon-i^ dance indigeste de paroles. Petit Ésope de figure

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et de taille^ toujours en tablier, le coutelas au côté y métne quand son fourneau n était pas allumé. Manet et Forcevillei, dont je fis mes valets de chambre intimes, s'attachèrent à moi comme moi à eux. Manet, aussi bon Limousin que je rétais, espèce de grisou à face d'eunuque, avec la malice d'un singe, a justifié ma confiance par le dévoument avec lequel il m'a tiré de plusieurs pas difficiles ; les rares galanteries que je œe permets encore passent par ses mains; il me rend, tout vieux qu'il est, ce que j'ai fait pour le duc d'Orléans, quand j'avais un dos propre à recevoir les inconvéniens du métier. Forceville m'est venu de première main, frais, débarqué du coche de Toulouse, sa ville natale ; c'est moi qui l'ai formé, quoique j e désespérasse de lui, tant il avait l'air modeste et innocent avec ses yeux bleus, ses grands cheveux blonds et sa voix d'Italien* Il n'était entré chez moi qu'ei\ tremblant^ parce qu'un de ses prédécesseurs lui avait fait un tableau terrible

de mes emportemens. Ces frénésies tout-à-fait

• accidentelles devenaient plus rares chaque jour,

grâce au régime que j'avais adopté; mais Forceville apprit à ses dépens qu'une simple contra-

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ètctîoQ soffîsait pour faire bouillir mon fang. Manet avait subi de me^ -fureurs comme un hoiitoae préparé a tout. ForGeville; qiH peodauf huit jours ne me vit pas de mauvaise humeur, se flatta qu'il enterait toujours ainsi ; |ilanet lui dit Mwrlement: « Patience, votre tour viendra bientôt. » Le lendemain, en effet, que nia rétention d'urine me tourmentait plus qu'à l'ordinaire, je m'habillai de bonne heure pour aller consulter Castçl, le ehiri{irgien de tout0$ les gglapteries du monde. Forceville^ «encore tout endormi, vint me chausser avec une lenteur et une mal* adresse insupportable; je n'y tins paspltislongtemps, je lui lançai dans l'estomac un coup de pied qui l'étei^dit par terre; le restée de ma colère se soulagea en jurcmens. Cette privante ne dégoàta pas de mon service Forceville^ qui s'accoutuma de. vive force à mes manières.

A cette époque, Paris et la France étaient trôu'blés par la Constitution ou la bulle Unigenitusy queQuesnel nommait une boUe de savon.

Le père Le Tellier s'occupait si brutalement de l'œuvre d« Clément XI, que je part^^eais^ sinon le schisme , du moins l'indignation des Janséi;iis-

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tes qitte l'on meUait à la Bastille de Ums côiës. Je ne me méki point cependant à ces querelles re^ ligieusesy que je sois parvenu à assoupir au profit des Jésuites et au mien; je n'en parlerai donc pas ici; U est plus curieux de consigner une grave sottise qui causa piesque une guerre civile par^ mi les Chartreux de la rue d'Enfer. Paris s'en amusa d'abord et l'oublia ensuite. Ainsi des autres.

Un ancien du couvent des Chartreux , vieillard à barbe blanche^ plus superstitieux que dévot^ marmottant des prières nuit et jfour, jeûnant depuis soixante ans^ et ne vivant que de légumes et de fruits secs , commit un péché de Gbarlreux.il arriva que^ méditant assis au soleil, il avala ^ sans y penser^ une de ces parcelles de peaiux qui se déchirent autour des ongles de la maâiïy et qu« les femmes nomment des envies.

Grand remords ^grande pénitence delà part du Chartreux^ qui se confessa d'avoir «nangé de la viande contre son vœu. Son confesseur n'osa pas loi donder l'absolution sans assembler le chapitre; le pauvre mangeur demies tomba malade etuAOCtrut de chagrin; moi qui suis sobre, j'ai-

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inerais pourtant mieux mourir d'indigestioû.

Les<]hartreux délibèrent sur cette importante question : t< les envies sont-elles grasses ou maigres? » Les pères de l'Eglise gardaient le silence à ce sujet, et la controverse en fait ^envies s'agita comme sur les bancs de la Sorbonne. Enfin^ après un mûr examen, on déclara que le Chartreux n'avait pas enfreint le jeûne, puisque, s'étant nourri soixante ans de végétaux, son corps avait dû contracter la même nature. Ce beau raisonnement fait grand honneur à la logique des Chartreux.

Dufresny, qui n'était pas Chartreux, avait une logique de même force, c'est pourquoi il épousa sa blanchisseuse en troisièmes noc^s. Ce Dufresny, que j'avais entrevu à la cour, mendiant autour de Louis XIV, n'est pas plus rangé à quatrevingts ans qu'autrefois. Je ne l'ai vu que tendre la main avec une grâce et un esprit, il est vrai , qui délient tes cordons de la bourse la plus serrée. Le célèbre Pécoil, qui expira sur son or en se rongeant les bras, n'aurait pas su lui refuser un écu. Henri IV, bon roi, assez peu regardant quand il s'agissait d'une femme, fût-elle vachère

ou duchesse^ coiu;ha tout rustiquement avec une jardinière d'Anet : voilà comment Dufresny se trouva petit-fils de Henri IV, et Louis XIV ne doutait pas de cette origine : « Mon beau cousiD, lui disait-il en sa jeunesse, vous aimez le jeu, le vin et les femmes, ventre saint gris! » Dufresny portait sur sa face de véritables armoiries, c'est-à*dire le grand nez bourbonien de Henri IV ; ses yeux et son sourire étaient de famille, et il ne lui manquait que la barbe pour compléter la ressemblance. Maintenant qu'il est usé plus encore par ses excès que par l'âge, ces deux causes réunies Vont fait méconnaissable. Du reste, il joue comme il jouait, il boit comme il bavait, et je ne jurerais pas qu'il soit fidèle à sa blanchisseuse.

C'est lui qui paya pour tous. en certaine occasion« La femme de Dan court, le comédienauteur, Be valait pas mieux que sa réputation , quoiqa^elle jouât la prude au naturel mieux que ses rôles au théâtre. Son mari^ qui ne faisait pas alors des tragédies sacrées et des traductions de psaumes, vendait sa femme et sa fille Mimie au plus offrant. Le duc d^Àumoat s'accommoda de

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toutes les deux peudant un temps. Le £a$te ver* tuettx de la Dancaurt souffrit de ce commcrô^ public; car les grands seigneurs

Sont brayans clans leurs faits et vains dans leors paroles.

Dancourt ne voyait pas et ne voulait pas voir^ tant que l'intërét lui fermait les yeux, Dnfresny^ qui n'avait pas moins de soixante-dix ans^ ne s'en souvenait pas auprès des femmes^ et surtout des comédiennes. Un soip^ dans les coulisses de la Comédie-Française, il se prit à folâtrer avec la Dancourt, qui ne s'en flàchait pas ; il s'éqiàncipait en jeux de mains. Dancourt, jaloux de Dufresny à cause de ses comédies, le sur^fit dans <îes dispositions fafnilièi*es, et le fit coucher en prison, sur une plainte de mari offensé. La Dancdurt se crut par là réhabilitée ; mais on assure que, par acquit de conscience, elle aecorda des dédommagemeus à Dufrestty. M* la duchesse de Brouilloti, si cdttnue par ses vers sut* les /^i>r*er^, composa céttx-ei, plus honnêtes et plus spirituels :

Si ponr ayoir tantôt véai Ayec là femtae é*tia cdca.

DU €ÀRI»N^ DUBOIS. itt

Dofresojr le fiiuear de rime Est prisonnier avec raison, Tons les coupables de ce crime Ne tiendraient pas dans la prison.

DufreaDj^ de son cùié, n'étaH ]ah^x içn aujcune manière de ce poltron de Dancourt; il avait trop de politesse d'esprit pourvue plaire à de grosses paysanneries asa^isonnées de nf4ji et de jami^ bleu. Je reviens à la blanchisseuse.

Encore jeune ^ encore jolie, et fiyant fait quel* ques économies, elle était en tout point up pa^ti sortable pouf* un valet de hs^nnt ipaisoa : Manet, assez peu séduisant de sa personne , s'offri|; ^ |'é-^ pouser en laeill^ure fortin qnîi'on n'ea av!ait usé jasqja'^lors ave.c elle- Sa répopse fut un avec plamr. Elle y aii^îlt coçinie ]Vlanet^ k la bomp^ franquette et sans barguigner. La voil4 épurant de pratiquées pr^^tique ppmrramfi^r de vieilles dettes. Elle arrive ç)xe% Dufresny, qui lui devait trente pis^oles^ e( jqui aurait préféré, coinm^ le marquis de la cPiEpédie^lef lui devoir tou(e -^ vie, plutôt q\^ de les nier un seul instant^ Il la payait d'ordiftliire eft bell^ pr<f pxe^ses.

« Monsiew^ lui diH4Ï8 $ vpq^ np ppuve* faire

lia MEMOIRES

autrement que de me payer en argent ; car je me marie dans huit jours avec un valet de chambre de M. l'abbé Dubois.

— Tu as donc d'autre argent? répond-il; car on n'a pas même un mari valet de chambre pour trente pistoles.

*- Vraiment, M. Dufresny, ce n'est pas une fortune ; mais j'ai gagne deux, cents ducats à là sueur de mon front.

— Deux cents ! ma chère, et sans erreur de compte?-

— Tout autant, outre de petites dettes comme la vôtre...

— Diable l tu n'as qu'à me donner tes ducats , et moi, qui suis valet de chambre du Roi, je t'épouse, et nous sommes quitte k quitte, partant, bons amis.

— Volontiers. Valet de chambre pour valet de chambre, j'aime mieux celui du Roi. »

Le mariage se fit à la barbe 'de Manet, et, deux jours après, Dufresny avait joué et perdu là dot. Sa femme se désespéra : « N^aîe pas peur, dit Dufresny, Sa Majesté m'aime comme un père, et je m'en vais lui demander mon cadeau de no-

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cef. n II se présenta à Ver9aiUes^, devant le Roi^ qui s'enquit des causes de sa longue absence* «Sire^ répondit Dufresny^ pendaiit ce temps j'ai mis en action le Joueur, que Regnard s'at» tribtte comme si je lui avais vendu a beaux deniers comptans* J^ai eu des revers et de» retours de fortune merveilleux, l^fin^ pour Ja troisième fois» j'ai pris femme, . .

— Ah) mon pauvre Dufresny^ s'écria le Roi^ cela t'a dà coûter beaucoup I

— Non , Sire ; trente pistoles. ^ Là-dessus^ il raconta si gaiment l'hii^toire de

la blanchisseuse ^ que tdus les assistans éclaté* rent de rire.

« Ta es un grand fou^ dit le Roiw

— Sire ', reprit Dufresny, je suis tout au plus an petit fou. »

Louis XIV fronça le sourcil , et Dufresny se souvint du mariage du Roi avec la M aiûtenon :

« Avouez, Sire, ajoutait-il, que Sa Majesté iQon grand-père me pardlbnerait ma blan^ chisseuse en faveur de sa jardinière d'Anet. » Louis XIV, qui disait du prodigue Dufresny :

('Je ne suis pas assez puissant pour l'enrichir, » III. 8

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le pensionna encore, et les dames de la eour se piquèrent de faire hlanchir lenr linge chez M** Dufresny : le mari n'en fat pas plus riche pour cela. Dernièrement un poète aussi gueux que lui disait, en manière de consolation : ic Pau« vreté n'est pas vice, — C'est bien pis î » soupira Dufresny. /

Dans le temps que Dufresny fut emprisonné pour avoir échangé quelques politesses avec la Dancoiirt, on mit au Fort-l'Ëvéque le jeune Pierron, qui avait injurié une comédienne. Ce François Pierrèn^ qui depuis est. mort aux Iles, était fils d'un entrepreneur des fourrages pour l'armée à McX^. Il vint à Paris , où il menait un train de prince, ayant des chevaux, des équipagcs, des maîtresses et des dettes. En somme, pas de plus aimable débauché.' Il s'an^ouracha de M"* Haran, danseuse de POpéra^ qui avait plus de retenue que ses pareilles. Il la poursuivit de lettres et de cadeaux; elle ne tint compte de rien, et l'on pensé^qu'elle l'attendait à ^a de— mande en mariage. Pierron était violent et hardi; il jura d'avoir vengeance, puisque c'éta^it tout ce qu'il pouvait avoir. Il se plaça dès trois

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heures au balcon de TOpéra^ impatient de 6e signaler. Ce soir-là, le duc d'Orléans vint au spectacle eu loge grillée^ et j'eus l'honneur de l'accompagner. A l'air dont il me parla de la. demoiselle Haran^ je compris qu'elle lui tenait au cœur. Gelle^ci^ sans doute instruite des intentions du Prince à son égard, leva la toile de notre côté ^ avant i^u'oû eut commencé. Aussitôt Pierron^ qyi, l'apercevant, se douta peut-être d'une intrigué, se leVa de^on banc avec des gestes fu*^ rieux^ et l'accabla des injures les plus grossières. M"* Haran. s'évanouit, et le duc d'Orléans, indigné de cette scène scandaleuse, fit arrêter Piérron, malgré Sa résistance et ses invectives. La fin de «on procès, intenté par ordre du Roi, fut son exil de France. Le duo d'Orléans avait pris iait et cause contre lui : certes l'inoui de l'offense le touchait vivement , mais il. s'intéressait davantage à l'offensée.

Une autre aventure vint exciter en même temps la euriosité publique. M^^ Testard, fille d'un payeur de la coUr des comptes^ remarquable par sa beauté de dix- huit ans, nonoontente d'avoir Qn amant, s'avisa d'avoir un lutin. Sou père, en-

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ticbé des robes noires , la destinait à Tétat de re^ Ugieuse,fnalgré sa jolie figure^ son esprit et la fougue d^sespenchans. Il la croyait aussi vierge que • possible^ et inhabile au mariage^ qui ^ pour^elle, devenait urgent. On l'avait fait sortir du couvent pour la guérir d'une maladie de langueur, et un jeune conseiller au parlement s'était chargé du régime* Il habitait la maison voisine de celle de sa* maîtresse^ et^ de concert avec elle^ il avait fait percer le mur de sa chambre, où il se rendait toutes les nuits par une porte sécrété à ressort. M"' Testard se retirait de bonne heur« dans son appartement, où elle n'était pas long-temps seule. Le père s'étonnait d'entendre chaque soir, dans l'endroit où couchait sa fille, un bruit étrange et suspect. Il en parla avec ménagement à M*^ Testard, qui lui répondit de même, et finit par lui avouer qu'il venait un lutin dans sa chambre.

i< Un esprit! s'écria le père, crédule cpoinie les dévots.

— Hélas! oui, je n'osais vous le dire.

-^ Cet esprit ne t'a point fait de mal?

— r Non pas positivement, nfiais il signale sa

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présence eq agitant mes rideaux^ mon lit et mes draps.

— Voilà qui est siog^ulier.Te parle-t-il quelquefois?

— Sans doute ; il me répète avec la voix la plus douce : Mariez^moi ! Mariez^mail

— ' Cet esprit-là n'a pas le sens commun : pour- . tant je consultei*ai mes amis^ et nous verrons % Texorciser, » , ^

Le soir même les, amis sont rassemblés et aux aguets; la porte de la chambre fermée, le lutin, en lutin bien appris, recommence son sabbat, et les écoutans de crier au miracle. Mariez-moi! disait une voix flûtée qui n*était pas celle de M"* Testard, On entre, on cherche, on jette de Teau bénite, on fait des prières, et le lutin continuait à dire : Mariez-moi!

u Ce fait n'est pas si rare que vous pensez , dit un esprit-fort de la compagnie; chaque fille a son bon aQge qui s'occupe spécialement de ses affaires temporelles j m'est avis qu'il est de bon conseil.

— Essayez-èn, » dit un autre au père branlant la tête. '

iiS MÉMOmBS

La farce de Fesprit se renouvelle tous les )ours ; tout Paris y court; ceux-ci s'en retournent convaincus, d'autres plus incrédules que jamais. Enfin le payeur de la cour dès comptdfe , las de résistera un esprit^ consentànepas faireëpouser un couvent à sa fille, et le conseiller prend Ii^ . place du latin ^ qui ne veut rien davantage. On #fait mille couplets sur Vesprit de M^'Testard.

Mon papa, pendant la nait, Je sens mon lit qai brandille ^ Je crois qbe c'est un esprit, De la façon qu'il irétille.

Muriez! mariez-moi !

' Ce latin n'en veut qu'aux filles.

Mariez-moi !

Pour dissiper mon eQroi!

Je me souviens encore d'une scène assez plaisante qui eut lieu entre lipe grande daiïie et une e:s:-actriGe de l'Opéra à la promenade du Rempart • M*^ de Cursé^ dont la conduite n'était p^s aussi noblç que le nom^ avait enlevé à la Mangis les généreuses tendresses du riche banquier Hoguers^ Suisse, laid, vieux et sot« Pour chagriner sa rivale, elle affichait un luxe impertinent. Mangis^

de colère^ ^ quitta l'Opéra pour s'aller jeter dans les bras du duc d'Ossonne, qui ne trouva aucune de ses fantaisies assez exorbitante. El le commanda donc un équipage et uae livrée en tout point semblables à ceux de MTd^ Cursé, et s'empressa de briller connue elle à la promenade. M*** de Gursé^ rouge de colère^ ne lui voulut pas céder lé baut du pavé/ M"* Mangi^ , riant de ce grand dépit > oi*donna à son cocber de ne point reculer ; les deux carrosses restèrent en présence. > Alors les laquais des deux rivales^ quoique portant les mêmes couleurs^ se mêlèrent de l'alter*cation^ et une rixe commença entre eux , tandis que la foule s'aimassait à Tentour j le guet s'empara des combattans; mais les carrosses ue bougèrent^]^ jusqu'au soir j pendant tout ce temps les deux princesses ne cessèrent do s'accabler d'injures. La demoiselle M^ngis répondit plaisamment a son adversaire qui lui disait :

M Impudente, de quel droit les laquais de la Mangis, fille de l'Opéra, sont-ik babilles de même que ceux de M"' de.Gursé?

— Madame^ pourquoi vous scandaliser si nos amans ont les mêmes goûts, sinon la même no-

blesse; c'est un duc (fin habillé mes laquais; un

Suisse a sbiir des vôtres. »)

Cette mordante épigràmme fut tournée en vers; on tenta d'intéresser le Roi à cette dispute; mais il fit taire d'un regard ceux qui lui en parlaient: c'eût été dégrader la majesté royale.

Toutes ces bagatelles amusaient l'inaction du duc d'Orléans^ qui consai^rait aux plaisirs le temps qu^il eût donné à la cour en d'autres drcons-* tances. 11 me dit un matin :

a I)nbois^ )'ai rêvé toute la nuit aux délicieuses orgies qu^nventait eu Espagne la belle comtesse de Sancta Maria^ et bien qu'elle ne soit pluslà pour y présider, je veux en ordonner une inti- tvlée : le jugement de Paris.

•^— Vous devenez mythologique, Moi)sélgùeur; il est vrai que nous sommes en carnaval. .

-— ' Bon , crôis-tu que je veuille des déguise* mens? pas le moins du monde ^ je te fais grandmaître des cérémonies.

— C'iest le seul rôle qui me convienne à présent que je suis vieux.

-«-Voici mes ordres : n'épargne pas l'argent ^ fais peindre et décorer le Salon de Vénus, de ma^

DU CARDINAL DUBOIS. m

Diére qa^il représente^ tant bien que mal , le lieu de la scène^ une vallée du mont Ida; prépare les costumes nécessaires , selon la plus rigoureuse vérité; k savoir, une Vénus, une Minerve, une Janon, un I^ârîs, un Cupidon, un Faune et un Satyre.

— Quel sera mon rôle, Monseigneur?

— Pas celai de Minerve apparemment; le Satyre est ton faitj Ravannes fera le Faune; le ^este me regarde, »

Son Altesse royale fît une pirouette, et me laissa épuiser mon Imaginative pour cette grande cérémonie renouvelée des Grecs.

Mon ministère était de suppléer aux ordres du Prince; je dépensai beaucoup en peintures, meubles et costumes; le salon était devenu unc^ grotte mystérieuse^ tapissée de feui)iage et de fleurs; des torches parfumées éclairaient une table rustique. Tout dans ce lieu respirait la volupté, et moi*méme yelsL ressentais. Nous aurions été bien ridiculemmt embarrassés de nos figures si je n'avais songé à remplacer le service des valets ; un tour caché par des arbustes verts nous permettait derecevoirles plats sans être vus; une porte déro-

U) MÉMOIRES

bée conduisait aux appartement secrets où mortel, demi -dieux et déesses avisèrent à leur toilette. L'ordonnance et les costumes de la fête avaient un caractère antique admirable que je décrirais difficilement. Quand nous fûmes réunis dans la grotte du berger Paris, un éclat de rire unanime prouva que noUs nous étions ^regardés.

Les trois déesses avaient chacune un air bien distinct ; la dignité superbe de Junou, la beauté froide de Pallas, la grâce enivrante de Vénus^ partageaient les suffrages et les désirs. J'ai oublié tôut-à-iait les noms de ces déesses. Gupidon était représenté par une femme que, je n^ai pu reconnaître ni aux^ieds ni au mains; car, son visage était masqué par un bandeau de gaze qui laissait la curiosité' s'égarer en conjectures. Le duc d'Orléans, était aussi beau aveô le sayon du berger Paris que sous ses habits de prince; la vue y gageait d'autant» et ce fut à qui des trois déesses aurait la pomme d'or qui se trouva d'eile^méoie sur la table; car la Discorde n'était pas admise dans cet Olympe. Ravannes était un pauvre petit Faune^ maigre et tousseux. Pour moi, avec ma figure sèche, mes yeux alluxp^s, mon nez

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saillant et moa menton crochu^ j*ëtais on boa diable de Satyre.

w Gpmment le trouvez-vous? dit Paris aux déesses.

— ^Parlant^ reprirent-elles.

— C'est un Satyre tout crache^ répéta le berger en jouant avec la pomme d'or^ et je ne doute plus que les Satyres n'aient existé autrefois.»

Capidpn m'agaça par mille plaisanteries. Je ne restai pas muet.

he souper fut servi pi^r le Faune et moi j les mets arrivèrent dans des plats de vermeil ; on buvait des vins de Gbypre^ de Tokai; j^ quittais souvent ma charge de serviteur pour devenir con- I vive. Le prince Paris ne savait en quelles mains remettre la pomme ^ et il lui vint une idée de la diviser en trois parts ; mais les chansons en l'honneur de Vénus que nous entonnâmes ^ le verre en main^ décidèrent, son xshoix^ Cupidon prit son arc et son carquois; deux flèches^ qu'il lança comme s'il tfeût fait que ^cela toute sa vie, fu* adressées à Vénus et au berger phrygien; la pomme d'or fut donnée^ Paris fit ua geste, et la grotte merveilleuse rentra, dans les ténèbres.

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