‹ Mémoires du cardinal DuboisChapitre 6 sur 10 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

Étal désespérant da Roi. — Ses press^ntimens. •— «Le comte de Stair». — Le verre d'eau. — Pari de douze cents gui-r nées. — ^^Les cartes. — L'ambassadeur de Perse Mehemed Riga Beyg. — Audience du Roi. — M"* d'Ëpinay. — La caisse. — ^ Les prières de Dubois. — Situation de la cour pendant la maladie du Roi. — Faqon et le duc du Maine. — La gangrène. — Encore la' centurie. ^— Entrevue du Koi et du duc d'Orléans. — Le scapulaire. ->- Le masque de fer. — L'élixir. — Le De PrqfwuUs. — Derniers momens de Louis XIY. — Sa mort.

Malgré le sinistre pronostic de Maréchal^ rien encore ne transpirait de l'état désespérant du Roi. Cependant sa tristesse semblait un pressentiment de sa fin prochaine^ et Von voyait^ à Fair de Fagonyquela médecine, n'ayant plus rien à faire auprès de Louis XIV, pouvait déjà se dispenser de le flatter d'une vaine espérance. Ce vieux coquin, qui se faisait honneur d'être le

i5» MÉMOIBES

premier valet de M"* de Maintenons semblait payé pour tuer liouis XIV. B £dUit le voir^ courbé sur sa canne , présider, avec son sourire moqueur, aux irtctions sudorifiqaes données à l'auguste malade. Des bains et des saignées achevaient Fqeuvre. Un vieillard dut succomber à ce régime, qu'un jeune homme n'aurait pas supporté impunément. Le père LeTellier n'épargnait pas davantage la pauvre âme du Roi, mise de- puis si long-temps au régime des messes et des actes de contritioti. La Maintenon semblait douloureusement affectée, non qu'elle regrettât beaucoup Louis XIY ; mais c'était le Roi^ et ayec lui que ne perdàit-elle pas ?

Le mois d'août commençait, et le Roi n'allait pas mieux. Il ne s'aveuglait pas sur son état ; car il avait dit à Villeroi , qui lui parlait de ses pror jets pour la nouvelle année : '

(( Monsieur, adressez-vous à mon successeur.

— Sire , quittez ces sombres idées , répondit Je maréclial.

— Ce n'est pas ce qui m'afflige ; mais je tremble de penser à ce qui arrivera après moi. »

La cour était dans une attente silencieuse des

événemens : plus de féteâ magnifiques à Versailles; mais de vieilles figures^ sévères^ soucieuses eighcies.On s'abordait en se demandant l'heure delamesse^ du sermon, de la procession j on s'oc^ eopitit Sfussi de la Constitution : personne ne songeait au danger que courait la vie de Louis XIV. Le duc d'Orléans invita le comte de Stairs^ ambassadeur d'Angleterre^ à ses petits soupers ^do Palais-RoyaL II mé présenta comme son confident i&time à cet amba«»sadeur^ qui depuis lors est resté mon ami, malgré la différence de nation. Le comte de Stairs/ commandant général des troupes écoâ»aises^ avait été envoyé comme ambassadeur en France par le roi Georges I«'. C'est un homme d'Etat^ un homme d'esprit^ èl ;m n'est déplacé nolle part ^ il réussit à tout ce fo'il entreprend. Il a mérité sa réputation dans les armes^ et le célèbre ingénieur hollandais Go«« Wn fut son premier maître. Sa physionomie douce est peu cariM^érisée. Jeltti crois tout justela franchise écossaise, c'est-à-dire celle de ne jamais ^ifôimuler mal à piropos. Il £fiit une belle figure ib table d'un prince j son abandon est gracieux^ wo entretien varié et son tact exquis. Les An-

iGo MÉMOIRES

.glais estitnent surtout soii éloquence, je dirai plulôt son aisance à parler. Il doit à ce talent nature de s'être tiré à son honneur de plusieurs pas difiicil€>s. Il est de plus habile diplomate; mais de meilleur convive,*je,n'en sais pas. Stanbope l'avait déjà n^is sur mon chapitre^ et il me trou va encore au-dessus du bien et du mal qu'on lui avait dit de moi. Nous no^us entretînmes Ionguement de l'Angleterre, lui, en français, moi' en anglais. Je lui fis les honneurs de son pays. Les £emmes.se retirèrent au. dessert, et, retardant l'instant de les suivre, nous continuâmes la conversatioa plus confidentiellement. Les intentions du duc d'Orléans contre le testament du Roi lui furent révélées, ainsiqué ma mission à Londres. Il entra .chaudement dans tous no^ plans,

« Milord, lui dis^je légèrement, lord Stanhope m'a vanté votre science.à lire dans l'avenir : vous plairait-il de nous en donner un échantillon?

— Quoi ! Milord , interrompit le Prince , vous êtes des nôtres?

. — Je suis flatté, Monseignettr,reprit-il, d'avoir quelque rapport avec vous. Nous avons dans notre, Ecosse des devins qui savent toujours la

t)U CARDINAL DUBOIS. i6i

Veille ce qui doit arriver le lendemain (i). Je ne suis pas très-écossais en cela; mais, à vrai dire, jene me trompe jaorais à Pépreùvè du verre d'eau.

— Sauricz-vous'J répliquai-je, nous apprendre au juste quand le Rôi'mourra ?»

Sans répondre, il remplit d'eau le plus grand verre qu'il trouva aux armes de la maison d'Orléans, et, l'élevant entre la lumière et lui, il s'écria d'un air prophétique:

{( Sa Majesté ne passera pas le mois de sep-* tembre.

•:- Vous avez raison , ajouta froidement Son Altesse.

— Comment, Monseigneur ! m'écriai -je à mon tour, me voilà seul à parier contre Monsieur?

— Parier ! continua lord Stairs. Bien volontiers: tout ce qu'il vous plaira.

— Deux cents guinées.

— ^Vous perdrez infailliblem^it, dit le Prince en m'arrétant. Mes expériences ont amené le même résultat, et certainement le Roi n'a pas quinze jours à vivre.

(i) Lord Stairs voulait sans doute parler de la seconde vue des devins d'Ecosse. (Note des Editeurs,)

iSi MÉMOIRES

— N'importe, repartis-je, le pan tient; il est singulier de jouer sur la vie d'un roi de France.

— ' Je dirai plus , ajouta leH;omte de Stairs en examinant de nouveau son ^rre ; j'affirme que dans un mois, à pareil jour, Sa Majesté ne sera plus. )) Nous étions au 3 août.

« Puisque vous éles en train de faire le sorcier, dis-je en riant, instruisez-moi de l'époque de ma mort, afin que je me précautionne de quelque absolution.

— Çà , Tabbé , tu as tort de t'inquiéter de ces sortes de choses, répondit le Prince en hochant la tête; tu vas ^imposer un supplice quotidien tout le reste de ta vie. Crois-moi , une fois instruit de ce qu'il vaut mieux ignorer, tu n'en montras ni plus tôt ni plus tard. »

Lt^ x:omté de Stairs avait demandé des cartes . qu'il tirait au hasard sans se mettre en peine de combattre mon incrédulité avec des paroles.

Quand il eut bien interrogé son démon familier, il xne fît part de ma destinée en ces termes :

M Vous mourrez cardinal et ministre.

— S'il en est ainsi , reprit le duc d'Orléans , il court risque de ne jamais mourir.

bU CAAÛINAL DUBOIS. i6S*

^ — Mais, répliquai^je^ sans paraître surprix delà prédiction^ combien me donnez-voas à vivre?

— Un an de moins qu^à Son Altesse Royale^ »

dit-il en comptant sur ses doigts.

Un coup-d'œil du Prince arrêta mes questions indiscrètes, et nous nous contentâmes du pari de deux cents guinëes. La manière dont je l'ai perdu me fait souvent appréhender la fin de la prophétie qui me regarde. Me voilà cardinal et ministre : il ne me reste plus qu'à mourir une année avant mon élève : quel est le mieux partagé de nous deux?

On savait que le 4 d'août le Roi devait recevoir en audience publique Tambassadeur de Perse, Méhemet-Riga-Beyg, qui résidait à Paris depuis quelques mois. Je ne l'avais vu qu^en passant à l'Opéra, et j'éuis curieux de juget par moi-même si, comme on le disait, ce faux ambassadeur était un piège tendu par Ponchartnain à Torgueil du Roi. Sans doute il ne craignait pas qu'on allât s'en assurer];à Ispahan. Mais d'après ma conviction et des notes du ministère des affaires étrangères', je répondrai que Méhemet

i64 MÉMOIRES

était rëellement plus Persan que vous et niçi ; du restè^ aventurier de son ëtat, et jouant Fanijbas» sade à son profit. Toute la cour a été diipe comme .le Roi^ qui a^ je crois ^ fait frapper une médaille pour conserver le souvenir de Fhommage que lui rendait le roi de Perse. La curiosité fut chez moi plus forte que l'ordre du Roi y et je me ha-^ sardai à reparaître à Versailles avec la suite du duc d'Orléans. Cette imprudence me pouvait coûter cher^ et j'avoue que Son Altesse s'y était opposée.

Le jour de l'audience Versailles semblait être dans son ancienne splendeur; les jardins et les appartemens étaient remplis d'un bruit de gens qui allaient et venaient ; la jeune et la vieille cour étaliiient un luxe, extraordinaire , et les dames matiifest^ieat dqs intentions coquettes contre le cœur de l'ambassadeur, qui devait s'embarquer ' au Havre Iç raoi^' suivant, après avoir dépense tout ce qu'il avait apporté, et de plus dix mille louisqueloi donna le roi de France. Sa Majesté était assise sur un trône au fond dç la grandegalerie. L'éclat des pierreries de la couronne dont son babit était couvert faisait ressortir l'air souffrant

et 1| palpeur de ses traits. Mëtiemet ëtait grand et bel homme ^ parlant peu^ et souriant toujours au Roi comme aux moindres domestiques. Sa peau légèrement cuivrée^ ses grands yeux noirs^ ses cheveux et sa b^rbe d'un noir luisant^ ses formes athlétiques et pourtant élégantes^ attiraient lesregardsempressésdes plus orgueilleuses duchesses. Il s'avança assez gauchement vers Testradê^ suivi de son interprète^ et baisaùle plancher, selon Fuâage de sa nation. Le Roi le pria de se relever en disant : « On ne se met k genoux que devant Dieu. » L'interprète répon* dit y au nom de l'ambassadeur, qne les rois étaient les fils de Dieu, et que Sa Majesté était son image la plus parfaite. Je me doutai à ces flatteries que le pauvre ambassadeur venait demander de l'argent pour retourner en Perse. Il n'y manqua pas, et n'essuya point de refus. Ijc père Le Tellier saisit l'occasion de signaler son xèle :

« Méhemet-Riga-Beyd, dit-il hardiment^ il serait agréable à Dieu et à Sa Majesté que vous vous fissiez chrétien.

-^ Non, répondit l'ambassadeur, à qui l'inr^

i66 UÉMOIRES

terprète soumit cette demande incongrue^ piea

seul est Diea , et Mahomet est son prophète.

— • II n'entend rien à la Constitution^» murmura M"** de Maintenon.

Le confesseur, se penchant à Toreille du Roi, lui parla bas et vivement.

c( Méhemet, dit Louis XIV d'un visage sévère, savez-vous do quoi Ton vous accuse?

— Sublime Sophi, fit-il répondre, si je suis coupable, je consens à recevoir cent coups de bâ» ton sur la plante des pieds.

— On m'assure y reprit le Roi, que vous avez fait abjurer le christianisme à une femme mariée pour la conduire en Perse.

— Maître, fermez votre cœur et vos oreilles aux serpens du mensonge , et servez-moi de bouclier contre mes ennemis.

— Cependant pour faire taire ces bruits qui m'affiigent, je vous défends d'emmener avec vous aucun de mes sujets ou sujettes , de gré ou ^e force.

•^- Vos désirs sont le gouvernail de ma conduite. »

J'aurais mauvaise grâce à imiter le langage

DU CARDITiAL DUBOIS. 167

fleuri et symboliciue de Tambassadcur^ dont les laussetés se déguisaient sous de brillans dehors. Le fait de Fapostasie n'était pas , comme je l'ai pensé d'abord y un artifice du père Le Tellier. J^ai connu particulièrement cette M** d'£pinaj^ qui s'en est allée au sérail mourir en Perse. C'était une fille naturelle du petit abbé de Grancey; coquine comme sa mère^ et plus délibérée que son père. Je l'avais mariée plus honnêtement qu'elle ne méritait,, et M. l'ambassadeur^ séduit jiar son embonpoint naturel ^ Taugmenta encore. Elle est accouchée d'an demi-Persan; Méheraet^ avec ses airs de lourdaud ^ avait l'esprit de son fait. Il éluda fort ingénieusement l'ordre du Roi qui lui avait défendu de partir avec aucun com;pagaon de voyage. Il fît emballer M"** d'£pinay dans une caisse percée de trous ^ et quand on voulut visiter cette caisse^ il pria de n'y pas toucher^ attendu quelle renfermait des livres sa^ crés, écrits par Mahomet luirméme, et qui seraient profanés par le souffle d'un chrétien. On n'eut garde de le chagrines dans sa religion ^ et la fenune grosse put ainsi sortir de France. On m'a dit qu'elle est deveniie sultane favorite da

i68 MÉMOIRES

soplii^ après que Méhemet se fut étrangle^ de crainte de Têtre à son retour en Perse. I

L'audience terminée^ Louis XIV vint à passer dans l'endroit où j'étais j il ne parut pas aise de | me voir. !

M Sire, lui dis-je^ j'ai prié Dieu pour la conservation de votre précieuse santé. i

— Gardez-vous*en bien , M. l'abbé , reprit-il , les prières d'un impie portent malheur^ et je craindrais l'effet des vôtres.

— Sire, on m'a calomnié auprès de Votre Ma-^ jesté; cela seul m'a pu donner Taudacô de me présenter ici sans votre permission,

— • Notre Seigneur Jésus-Christ pardonna sur la croix à ses bourreaux; je vous pardonné aussi ^ monsieur, et vous souhaite la vie éternelle.

M. d'Orléans, ajouta-t-il en se tournant du côté de ce prince, je vous plains d'avoir cet homme à votre service, n

A <;es mots^ prononcés durement, il se traîna dans ses appartemens, où il perdit connaissance.. On le mit au lit avec la fièvre, et j'augurai dès lors que j'avais perdu le pari. Qaant aux prières, je laissai à d'autres le soin d'y penser^

J'avais remis lepied à Versailles avec la secrète résolution de m'y maintenir^ et pendant la ma-^ iadie do Roi j'y fis de fréquentes apparitions pour tenir le Prince au courant de ce qui se passait. A mesure que le moment fatal approchait, il y avait d'étranges diversions parmi lea courtisans j les uns se i:alliaient au duc du Maine et aa testament; les autres s'attachaient au duc d'Orléans; quelques-uns au père Le Tellier^ qui ne se croyait pas si près d'une disgrâce. La du« chesse du Maine -était venue coucher dans le château de Yersailles; te duc d'Orléans tenait sa cour au Palais-Ëoyal ^ car la foole se portait vers hi de préférence; la Main tenon, à tout événement^ déménageait à Saint^Cyr; je m'allais placer en observation au haut du grand escalier, et je prétais l'oreille à ce qui se disait pour et coQtre; les valets politiquaient comme d'autres plus grands seigneurs ; la livrée s'inquiétait de savoir qui serait roi. On semait des craintes sar h santé du Dauphin^ qui ne s'en portait pas plus niai; des doutes sur l'existence du testament; des soupçons sur les causes de la maladie du Koi^ et les espérances les plus contradictoires. .

Enfin ^ chacan écoutait, passait, disait son mot^ pleurait, riait, selon son intérêt et son degré d'attachement pour le Roi. L'aspect de Paris, aa contraire, n'était pas changé, et si Von ne souhaitait pas la mort de Louis XIV, on ne la redoutait pas. Un règne de soixante-douze ans est un peu long pour des Français !

Un jour qu'assis dans un coin retiré des jardins je méditais ce que j'avais à gagner à celte mort inévitable, je vis s'acheminer de mon côté le duc du Maine et le vieux béqnillardde Fagon. Je ne soufflai ni ne bougeai.

« Gela sera-t-il long? demandait le duc da Maine.

— Un mois au plus^ reprenait Fagon.

» -—Vous ne pejusez pas qu'il en réchappe?

— A moins d'un miracle, et si vous y croyez, je n'y crois guère; la gangrène est déjà aux jambes.

— Êtes-vous sur que ce soit la gangrène? iaterrompit le boiteux.

— Il faudrait pour le sauver en faire un cul-dcjatte comme Scarron.

— M"" de Maintenon ne s'en arrangerait pas. » Ils s'éloignèrent en continuant leurs indécenles

DU CARDINAL, DUBOIS. • »7ï

{>laisanteries. Ce n'ctaknt que deux ingrats de plus.

Le a6, une gangrène mortelle ,comjiie l'avait prévu Fag(ni, se déclara en même temps aux deux jambes; ce jour-là les plus courtisans se montrèrent au Palais-Royal. Le Roi ignorait que ce fût la gangrène; Maréchal^ son chirurgien d'aifectioh^ le lui dit, et le résigna à des incisions profondes et douloureuses. Maréchal s'aperçut de rinutilité de ce martyre^ et s'arrêta les yeux pleins de larmes.

ç< Qu'avez-yous? demanda le Roi; je n'aime pas qu'on se cache de. moi pour pleurer. Le mal est sans remède^ je le vois; à quoi bon ces souffrances? Qu'on me laisse mourir en repos. Combien de jours pensez-vous que j'aie encore à vivre?

— Jusqu'à mercredi prochain, Sire, dit Maréchal^ qui ne put cacher plus long-temps au Roi la vérité.

— Hé bien ! donc, je vais me tenir prêt pour mercredi. De ce moment je ne suis plus roi. »

Ces détails, répétés aussitôt^ m'arrivèrent de tous côtés; je les portai au duc d'Orléans^ qui me

demanda d'un air distrait comment j'expliquais

ce vers :

Quand par Orma» yieadroat gêna de passage.

— Il est tout explique 9 et ainsi du reste, répondis-je.

— Ces gens de passage me semblent designer l'ambassadeur de Perse qui^ en e£Fet, vient d'Ormus.

— Cela est clair autant que possible, n

On vint avertir Son Altesse Royale que le Roi la faisait appeler. C^était pour la seconde fois : la première entrevue s^ëtait passée froidement de part et d'autre : Louis XIV, forcé de parler dû testament, avait dit en i'aîr au duc d'Orléans qu'il y était traité selon les droits de sa naissance. Ils se séparèrent avec cette continence de paroles^ qui prouve un mutuel embarras. Cette seconde entrevue, que je rapporte fidèlement telle que me l'a contée le Prince, n'est pas d'un médiocre iiitérêt.

Le duc d'Orléans trouva le Roi seul, demi-couché et rangeant des papiers dans un coffre:

M"* de M^intenon niéme était absente.

DU CJLjàBIHUa. DUBOIS. 173

« Siife, dit le Prinœ, Votre Majesté se trouve^ l-ellemieu3ï?

—Je vais paraître devatit Dieuj c'est pourquoi je vous ai &it appeler.

-Sire»....

—Prenez un siège et écoutez-moi. Quand j'élais roi^ j'ai eu le malheur de vous soupçonner deplusieurs crimes inouis.... ,

— Si voua avez pu douter de mon innocence»

lire, que ne me faisiez^vous juger!

— Le temps et des avis tardifs sont venus m'é^ ^irer^ je Vous sais innocent, et vous prie, par b mérites dii divin Sauveur, d'e3(cusc;r ma déplorable erreur....

-Sire, je suis trop heureux^ puisque justice t'est rendue.

— Les véritables Coupables en porteront la >«ne en cette vie ou dans l'autre. Je suis fâché l'avoir fait un testament que je ne récrirais pas à «tte heure; mais il en arrivera de ce testament ^me de celui de mon trèsrhonoré père.

-^ Sire, oaerai-)e ro'enquérir de ses disposiions?

"-Je vous dis qu'elles ne seront point exécu-

iéea ; aiftsi ne vous en chagrinez pas. Vous seul serez régent de France^ et je vons recommande le petîtDauphin devantDieu etdevantles hommes.j>

A un geste que fit le Roi^ sa chemise s'ouvrit sur la poitrine^ et le duc d'Orléans aperçut ud scapulaire.

a Je le porte^ dit le Roi, pour l'amour d'eux^ ils m'ont dit que ce simple signe écartait le tentateur et calmait les douleurs du corps : en effet, ]e me sens tranquille ; avant-hier M. le cardinal de Hohan m'a porté la communionetrextréme-onction ; cela donne du courage; M"* de Montespan avait grand tort de craindre la mort ; mais, surtout, ne parlez pas du scapulaire des jésuites.

— Sire, les jésuites ont fait bien du mal à votre royaume.

— Le père Le Tellier aftop de zèle; je le lui ai bien dit à propos de la bulle; Eûtes en sorte qu'il ne soit pas confesseur du Roi.

— Sire, j'obéirai en tout point.

— Êtes-vous dans l'idée d'employer un de vos domestiques, l'abbé Dubois^ le plus pervers des hommes?

— Je n'en ferai que ce que vous voudrez;

nu CARDINAL DUBOIS. 17!»

(rependani ce Dubois est d'une faabiUté qu'oa peut rendre utile.

— Réformez d'abord ses mœurs et envoyez-le.

alors à l'étranger^ dans une négociation où il Taille de l'intrigue et de l'adresse. Je vous conseille de tout sac rifier au maintien de la paix d'tJlrecht.

— Je suivrai , Sire , les erremens que vous m'avez tracés.

— Aimez le duc du Maine et le comte de Toulouse comme vos frères; ayez des égards pour tous les princes : votre folle M"* de Berri serait imge d'entrer dans un monastère; non pas chez Içs Carmélites, ce sont des pestes que vous ferez bien de chasser ; conservez pour M"* de Maintenoîi le respect que vous, me portiez quand j'étais roi: elle perdra plus que vous ne pensez en me perdant.

— Sire^ tout espoir n'est pas éteint, la main de Dieu pçut ce que ne peuvent les hommes; vous vivrez encore.

< — J'ai un mal que rien ne saurait guérir, la vieillesse. Il me resterait à vous confier un secret que trois personnes connaissent seules après Dieu :

je vais le déposer dans votre sein^ afin que, s'il arrivait à la connaissance d'un être vivant, vous lui fermiez la bouche à jamais.

-i— Sire, vous me parlez du masque de fer !....

— Oui , mon fils^ c'est là le plus grand de mes péchés! J'ai abusé de mon pouvoir de roi pour afiliger un homme, peut-être innocent! d'une torture de quarante années*

— Cette homme, Sire ?... •

-— Lajalousie, un perfide flatteur m'aveuglèrent : je crus la Reine Xîoupable; la Reine, cet ange sur la terre, qui me payait de mes injustices par des vertus»,.. M. d'Orléans, ne répétez jamais cela...

— iSire , ne me dites pas....

— Il le faut : un secret partagé entre trois n'est plus up secret ^ et il importe assez à l'honneur de votre famille pour que vous le fessiez respecter.

— Ces trois persoqnes , Sire ?

— M"*" de Maintenon, Lauzun et le père Le Telliei:. Je l'avais fait juger, condamner j il était i destiné à une prison perpétuelle. La Reine parvint à le mettre en liberté j il s'enfuit, mais pas

assez vite pour échapper à ma vengeance. Je voulais son sang ; on m'encourageait à le répandre. La Reine pria tant, oue je ]ui accordai la vie. Un masque de fer, qui ne le quittait pas, cachait cette victime infortunée ! Fouqnet passait pour mort....

— Fouquet , Sire !...

— Il mourût en6nà ]a Bastille en 1706 ; sa I mort ne m'a pas soulagé.»

I Louis XIV versa dés. torrens de larmes; mais tous les efforts que fit le duc d'Orléans, pour en savoir davantage déménagèrent inutiles; LouisXIV répondit à tout par ce refus : « Moûsieur, j'offenserais Dieu en vous en disant davantage. Il I suffit que vous connaissiez le vrai nom de l'homme I pour faire taire quiconque divulguerait ce secret d'État. » Le duc d'Orléans ne m^aurait jamais confié ces aveux faits au lit de mort^ s^le hasard ne m'eut pas rendu maître du même secret. Je n'en suis pas encore là de mes Mémoires. Enfin je ne doute pas que Son Altesse royale, dans ses derniers entretiens avec le Roi^ n'ait été initié à une foule de mystères s^ussi ténébreux que celui du masque de fer.

ui. la

178 MÉMOIRJËS

L'espoir d'une rapide fortune allécha quelques charlatans qui se présentèrent pour sauver le JRoi^ déjà presque à l'agonie. Le premier était une vieille figure d'ermite avec des sandales^ une longue barbe et un air à fàir^ peur aux gens daps les bois. Il prétendit arriver de la Terte-Sainte exprès pour faire un miracle ; il s'obstinait à ne vouloir déclarer ses moyens* de -^uérison qu'en présence du Roi. Tout son pouvoir, disait-il, était dans une fiole contenant deux gouttes de sang recueillies sous la croix du Sauveur. Il ne montrait à personne sa précieuse relique, dont il devait faire usage après l'imposition des n^ins. Il fut envoyé à Fagon, qui ne croyait pas. plus aux reliques qu'aux miracles.

u Certainement, mon père , dit-il à l'anachorète, il vous sera permis de faire l'épreuve que vous désjfezj mais auparavant permettez que ]e constate que votre fiole n'est pas empoisonnée...

— r Seigneur Dieul quelle idée! Je vous jure qu'à moins que le moribond ne soit en péché mortel....

— Je vous crois j mais encore Une fois, prêtezmoi votre remède.. > »

L'homme de Dieu; se {irotnetVmi du efteUre «a rase à profit^ remit aux m^ins de F^gdii st bouteille cachetéeétficeléeaxix'«irm€is'dè saint Pierre. «Diable! dit le mjédedn> VQilà, un ^m^ terriblemeût Doir 1 ■* *

—N- oubliez pas que ce divin saHg est daxu ce flacon depuis seize siècles?

-r-he flacon sans doute n'est pas aussi ^eux^ car il ressemble à une burette d'église, n^ Fagon^ avec un sang-^frôid moqueur,. cas^ la' fiole, aux cris du faux er cuite. « SiCôn perêy lui diiUii «nimmassant lesinorceaux, <)eci n'est pas du sangide Dieu, maiâd^^critoife.» C^était en effet de l'ancre desséchée/. Le p^re LéTelIièr s'indigna lepremier de cette innocente supercherie, et le faiseur de Saint Grëal (1) passa deux ans dans les prisons de Saiht-Pierre-enrScJlze. » ..

Un autre empirique s'intitulant docteur allfi^ mand de la faculté de Leip^ick , un peu ckiBÔste, et qui avait epérdavec le duc d'Oriéaas, s'en viiit recomipandë par Madame* On l'envoya de M*^ die

[i) C'est un mot bien connu des lecteurs de romans de cbevalerie; dn donnait autrefois ce nom aux reliques du sang de Jésus-Christ. {Note de VEdiieur.)

i8o MÉMOIRES

Mainteiionau père Le Tellter^ puisa Fagoo,puis au cardinal de Rdhan et à Mai*ëcbàl.Jl n'avait reçu partout que deè injures et de§ rebuffades. L'un l'avait traité âe vendeur d'orviétan , l'autre de sorcier; celui-ci de-fou, celui-là. de voleur. Maréchal^ quoique persuadé que le Roi n'avait plus qu'un jour à^vivre^ debianda à oet Allemand > ce qu'il espérait. (( Je possède deux élixirs^ répondît celui-ci. Le premier donnera de l'appétit au Roi, qui depuis une sèmaînei n!a pris aucune nourriture^ le seeond ralentii^a les progrès de la gangrène et l'arrêtera peut-être toiit-à«fait.

— Je n'ai auîpùue fci en Qe,que yôuj ferez, reprit Maréchal; mais il; n'y a point ae risqué à totit tenter.»

Le Roi consentit à essayer le premier élixir, dont l'effet parpt merveilleux. L'appétit lui revint, et il mangea comme s'il eut été en bonne santé. On alla jusqu'à le crpire hors de danger^ et la tristesse du duc du Maine semblait confirmer cette nouvelle. « Attendons a demain l» dit Maréchal avec un signe de doute. Cependant le bruijt de ce mieux momentané s'accréditait tellement^ que les poètes suivant la cour rimèrent

DU CARDINAL DUBOIS. iSt

des actions de grâces^ et que la coui' retouma. ea hâte au châteàq* Le duc d|0rltéai^8,.qttiyëlàit vu obsédé de visites et -de fôlicitatioQS précnatUBëes, se trouva presque seul ce ]out4à et le jx>ur. suivant; cet abandon le blessa, et il promit de s'en souvenir. « Sile*Roi ihan^e encore une fois , lui dis-je, -vous serçz abandonné sans retour. 'M'^ de Maiiitenon^ qui Jetait déjà retirée à Sain>Cy r^ est revenue de même que l'espérance; eVMafssillon m'a dit avee beaucoup d'humeur ! cQuellé magnifique oraison funèbreje perds-lalv^Nous perdons bien plus que vc^us, n lui'ai^jé répondu. Le lendemain, quand l'Allemand parut avecson élixir pour la gangrène , on lui ferma la porte au nezavec mille inj tifes et'aùtant den9eilacës.Le Roi , après une nuit fort agitée-^ aYàit.envoyé'cb'ercher sa famille^ qui accourut 'toute en larmes à son chevet. Les princes et Princesses'ëtaienttousras^ semblés, à F^xceptiiom de IMT^la douairière de Conti, de Madame la Princefôe^^^t de M"* de Vend&me, qui se faisai^it malades pour ne point paraître aux derniers momens de Louis XIV.

xM*^deMaintenon remuait bruyamment un chapelet à gros grains. Le Roi avait donné ses instruc-

iB% MÉMOIIŒS

ti(His aaDati|)hiii et au duc d'Orléans : il aperçut le duc du Maioe se tenant-arécart et riant sous cape. « Celui à qui est eommise la garde du jeune Roi^ diuil k'uue Voix grave, devra compte de sa* charge aux bônames et à Di^u ! .Je vous prie de veiller tous sur cet.enfent opphelin; » et ses yeux se ^omllèrent : «.Ma fille, dit-il àla duebesse d^Otrléans^ n^abuses^ pas de votre position pour, chagriner vos> soaurs^ qtii o&t besoin d'un appui apjrès msi mort. .

-*- Mftdaiûie*, reprît-il en s'adressant à la du- ,chesse.^dii Maine '^ soyez soumise à votre mari^ qui a bésoioi; plufa. que tout de bons et loyaux conseils. » . /

En ce ^môts^eM^ .Madame et la^ Mainlenon se querellaient dès yeux, comme prétes.à se mordre ; Louis XIV, continuant ses avis à ses bâtardes, leur dit:.

« Mesdames; je vous recommande surtout d'être unies.* . .

--♦Gui, Sire, je vous obéirai, reprit Madame, s'îmàginaHt que ràllocution était pour elle et la Maintenon; -^

— Madame^ répliqua le Roi, vous croyez que

DU Cardinal dubois. i83

je dis ce]a à voua; non, non^ je vous sais raisonnable; c'çst à ces princesses que je parle ^ et qui De le sont pas tant que tous.

— Ahl $ire^ s'écria Madame, épargnez-moi!

--Dieu a pardonné^ continuait- il ^ et le père

LeTelIier^ à qui je me suis confessé, m'a donné deux fois l'absolution; je suis bien sûr au moins que vous ne m'oublierez pas, tous, Madame, car lorsque )'étais roi, je vous aimais tendrement, et vous avex autant de vertus que les autres deviçesu

— Madame^ interrompit la Maintenon, rouj^e et boorsQufilée dé colère, allez-vous-en, le Roi s'attendrit trop avec vous; allez-vous «en; cette émotion lui ferait du mal. »

EUe Tcntralna dehors et lai dit en pàtelinant : u Ne croyez pas, Madame, que ce soit moi qui vous aie desservie auprès du Roi.

— Madame, répondit.-elle en^ sanglotant, il n'est plus question de cela ! » Et elle s'en alla si brusquement qu'elle tomba sur Fagon, qui sortait de l'appartement.

u Ebl ehl Madatne, dit ce méchant homme, De m'envoyez pa$ en. terre.

—Que se passe-t-Ulàr dedans? demanda-t-elle.

i84 MÉMOIRES

— On y meurt! » Et le voilà parti !

Le 1" septembre, la gangrène ayant gagné le cœur, l'agonie du Roi commença par d'horribles douleurs.

c( Il me semble, disait-il, qu'il s'opère en moi une grande révolution,

— Sire, répondit Fagon, cette crise sera peut-être heureuse.

— Non, mes nerfs se contractent et se retirent. C'est aujourd'hui mercredi, M. Maréchal?

« — Oui, Sire,

— Mon père, dit Louis XIV, rxn De Profundis, s'il vous plaît. »

Le confesseur s'agenouilla devant le lit, et tout le monde en fit autant; le Roi, les mains jointes, s'unit à eux de bouche et de pensée. Tout-à-coup on entendit de violen;^ éclats de rire dont l'assistance fut indignée au point de discontinuer les prières. « Achevez, je vous prie, dit le Roi, réprimant un mouvement de colère qui ne produisit que deux larmes ruisselant sur ses joues, d Quand le De Profundis fut dit, il envoya M. de Villeroi savoir qui riait de si bon cœur. Celui-ci revint consterné : « Hé bien ! lui

I DU CARDINAL DUBOIS. i85

dit Sa Majesté y avez- vous prié M. du Maine d'attendre que je sois mort pour se livrer à toute sa joie? » Madame de Maintenon , qui entra ^ mit fin à cette douce réprimande ; elle remarqua les yeux éteints du royal moribond ; pour la première fois elle sentit des regrets qui n'étaient pas feints, a Madame^ lui dit le Roi^ j'avais cri) qu'il était plus difficile de mourir* » Les éclats de rire recommencèrent; la Maintenon pâlit; quelqu'un se leva pour imposer silence à une gaîté si intempestive ; alors Louis XIV^ faisant un effort, ordonna faiblement de n'y pas fairei attention, (c C'est M., du Maine^ dit-il^ bi^n que M. de Villeroi n'ose pas l'avouer; «ais cbmiQ^ je vais mourir^ je lui pardonne.; si j^ ne .mourais pas^ je lui pardonnerais encore^ » La douleur des domestiques s'échappa en . sfinglo]bs. .çt en gémissemens, les prêtres ne .cessaient, pas. 4e psalmodier. « Pourquoi pleurea^vous? .dit encore le Roi, m'^vez-vous* cru immortel?)) Ge furent ses dernières paroles. On éloigna M^ de Maintenon 'de Ce spectaclç lugubre, et elle en sut gré à. son ami Fagoq. Utie angoisse cbnvulsive termina l'agonie; Maréchal ^sa la jnain sur le

i86 IMEÉMOIRES

cœur de Louis XIV ; les prières s'arrêtèrent un moment^ et le cri de le Roi est mort! retentit dans tout Versailles.

Je me promenais alors dans la galerie qui conduit aux appartemens, quêtant des nouvelles, étudiant les vissages. J'avais été témoin de la scandaleuse hilaôté du duc du Maine , qui causait bas avec d'Ântin. Massillon^ qui n'étaitpas moins impatient que moi^ ne quittait pas les alentours de la chambre royale ; il cherchait des inspirar tions d'oraison funèbre*

ce Le Roi y me disait*!!^ voit approcher sa fin avec, une fermeté et un calmç. admirables.

,— - La mQrt^n'est rien, répondis-je^ pour qui meurt en. public, c'est presque encore un acte de royauté* »' .

Lp hruit soudain çL^ la mort du Roi nous poussa dans la ehambre où il venait d'expirer; elle était remplie de prêtres en 'oraison, de domestiijues se lamentant; 'Fagojti'et "Maréchal exa* minaient le cadavre , dont les traits étaient mé« conb^issabîes, et qui me parut rapetissé.

Ci Voyez, disait Fagon; l'èlixir. qu'on a donne' à Sa Majesté était un poison.

— Ne valait-il pas mieux laisser faire la maladie? reprit Maréchal.

— Cependant, répliqua Fagon, vous n'expliquerez pas autremjent ces ravages terribles : le corps est diminué de la hauteur de la tête »

11 y eut un instant de silence, dont profita Massillon pour s'avancer majestueusemçnt vers ce qui restait de Louis le Grand; tous les .regards s'étaient portés sur lui; il leva les hras au ciel, fixa ses regards sur le défunt dans une profonde méditation^ et dit d'une voi^c tonnante : «Dieu seul est grand , mes frères ! » Il est impossible de décrire l'efiTroi que produisirent ces sublimes paceks} je sentis comme un souffle glacé courir dans la moelle dé mes os ; plusieurs des assistans tombèrent la face contre terre. Masi sillon a commencé ainsi 3on Oraison funèbre de Louis XIV ;• mais il j avait loin d'un' catafalque respleiiâisstuit d'or et de lumière 'k ce corps inanimé et défiguré >, alors cè& mots i Dieu iseul est grand f étaient plus que de l'éloquence.

i88 MÉMOIRES

GHAPITBE TH.

Physionomie de la cour à la mort de Louis XIY. ^-^ Le duc du Maine el le duc d'Orléans. — Billet d'enterrement.— — Les poètes. — L'antichambre. — Discours original dû Régent. — Dubois-Démosthène. — Séance du par- .lement.-^La Ligue et la Fronde. — Discours prononcé par le duc d'Orléans. — Interruption. — Ouverture du testament. — A-propos du fou Maranzac. — Testament •abrogé. . — Continuation de la séanoe. -7- Béception du duc du Maine à Sceaux. — Le jeune prince de G)nti. •— La Morival. -* Funérailles du Roi*'— Premiers effets de la Régence.

La mort de Louis XIV répandit parmi les courtisans un esprit de vertige et d^indécision qui dura toute la journée. Partout- des consolations et des félicitations. La Maintenon fut assaillie de pleureuses. jusqu'à ce qu'elle partît pour Saint^Cyr^ faisant des vœux pour son cher duc du Maine ; le père Le Tellier tenait conseil avecle

révérend pèreDoucin, son premier ministre; la famille royale était affligée, ou le paraissait par décence; le jeune Roi restait abandonné à M"' de Veotadour^qui n'en laissait approcher personne; les ducs d'Orléans et du Maine rassemblaient tousleurs partisans ; gens de robe et d'épée, haute et basse noblesse^ tout était en rumeur à Versailles. A Paris, au contraire ^ U où il n'y eut pas indifférence , la joie éclata de diverses sortes. Si Louis XIV était mort vingt ans plus tôt, on aurait dit de lui ce que disait de la Maintenôn ce bossu de Fagon : « Ce qui me déplaît dans le christianisme, c'est de ne pouvoir lui élever un temple et an autel pour l'adorer. »

Il fallait voir la courtisannerie allant du duc da Maine au duc d'Orléans. On s'abordait en se demandant : Qui donc isera régent ? Les bruits les plus absurdes^ les plus différens, se croisaient, se détruisaient l'un l'autre. Tous ceux que l'on pensait devoir jouer un rôle dans la régence itaient baisés , caressés et festoyés. M. de Ville-^ oi se cachait pour échapper aux requêtes et au^ mportunités. Moi-même je ne rencontrais que es visages agréables ^ des saints respectueux et

tgo MÉMOIRES

des serremens de mains; j'eus ce jouf-là plas de trois cents amis. C'est une étrange arlequinade qu'un changement de règne.Le duc d'Oirléans vit bientôt les plus détermines partisans du duc du Maine passer de son côté; car on disait tout haut que le parlement n'accepterait pas le testament du Roi^ et que M. de Guiche avait touché six cent mille francs pour gagner les troupeft au duc d'Orléans. Vers le soir, ces bruits prirent une consistance de manière à alarmer les partisans du duc du Maine qui fut forcé de s'apercevoir de leur défection.

M. du Maine, inquiet et déjà l'oreille basse, s'alla jeter au-devant du duc d'Orléaas, avec un redoublement de politesses :

« Donc, mon cousin, dit-41, qu'est-ce que l'on dit de nouveau par-ci par-^là ?

— Peu m'importe ce que l'on dit ; je ne m'en embarrasse guère. '

— Sans doute; ttJâis il semble que Vou ait flairé lé testanàent du défunt Roi.

— Je ne 3e sais ni ne veux le savoir ; il' sera temps demain.

— Certes ; mais comme il n'est pas impossible

]ue Sa Majesté se soit souvenue que j'étais son Us... ^ . •

— J'iigiiore^ vous dis^je, ce qui s-'est- fait et se fera. » •

Il le laissa brusquement dévorer sa mortifica-* tion. M™® du Maine, à laquelle on raconta cette demi-explication , n'en fut pas moins irritée que son mari. EUe lui dit même : ((Monsieur, .je ne sais qu'un imbécile au monde capable d'une telle ânerie. C'était le cas d'obliger le duc d'Orléans a parler franc > evisssiez - vous du lui. donner exemple. Je ne connais pas tous ces petits dégui^ semens : vous feriea^ une jolie femme^ pour peu que vous fossiez joli. » Le duo dfOrléaas était revenu à Paris. Le soir, la ûuit s'écoulèrent en préparatifs et conférences^ auxquelles assista le comte de Stairs au nom de son gouvernement.

Pour moi , je jouais le rôle de là Mouche du coche ^ mais un peu plus utilement^ car je me voyais déjà un personnage. Le Prince ne prenait pourtant pas garde à mes démarches empressées. Le lendemain était attendu avec une impatience générale. Le parlement devait se réunir pour l'ouverture du testament. Dès le matin, on

' « M. Dubois, me dit-il , je vous félicite de vo- i tre nouvelle fortune.

— J'aoçepte vos félicitatipns^ mou cher mon- ' sieur ^ en qualité de premier ministre.

— fin ce qas, vous me v^rrez aux pieds de Voire Excellence^ !

— Je ne voqs.y laisserai pas. »

Après un sal^jL en forme de péroraison^ j'entrai chez le Régent, qini me sembla plus compassé qu'à l'ordinaire. Il venait de préparer ce qu^il devait dire au parlement. Je fis cette fois toutes les avances, et je le priai de me communiquer son tr^tvail : il me li|t cç sipgulijsr discours, doDt je conserve l'originîil comme un monument da défaut de t^ct le plus complet. Le voici :

« Messieurs ,

» Louis XIV est mort; son arrière- petit-fils » Louis XV lui succède cppime le plus proche » héritier de la coproiine^ moi seul, premier » prince du sang, ai le droit de ré^çnqe pleine » et entière : je vous prie de Iq s^açtionner ; ^out » testament contradictoire est annulé p^r ce feit.

DU CARDINAL DUBOIS. l^'^

-- Lie domestique de M. de Fontenelte^ M. l'abbé.

^ Diable ! les poètes sont comme les corbeaux qui se jettent sur les morts. »

Je m'habillai le plus galamment possible^ et je courus au Palais-Royal. En traversant les anticbambres^ je fus assassiné par les poètes du café Laurent^ qui faillirent mettre mon habit en pièces :

« M. l'abbé) parlez pour moi.

— Protégez-moi.

— Mon poème.

— Mes odes.

— Faites que je conserve ma pension, rt J'échappai à ces grenouilles du Parnasse en

disant ; « Messieurs ^ le Régent a bien affaire 3e poètes et de rimes aujourd'hui ; envoyez vos ouvrages et vos demandes, on les examinera. » De là cette grande colère des muses contre moi; de là chansons^ épigrammes dont je me vois assailli. Au reste, je m'en moque. Foritenelle, qui se faisait distinguer de cette tourbe rimante, avait, de plus que les courtisans de métier, un esprit à toute occasion. Il m'aborda moins cavalièrement qu'à l'ordinaire :

Je pris la plume et j'écrivis d'inspiratioD le dis-

cours que prononça de mémoire le duc d'Orléans. Il convint, après l'avoir lu, que j'étais toujours son maître, et me donna rendez-vous à la séance du parlement.

On était sur de Tissue qu'elle detait avoir.

D'Argenson , pensionnaire du dtrc d'Orléans, avait mis la police à ses. ordres ; des officiers et des soldats du guet parcouraient les rues de Fari^ dès le matin. Le duc de Guiche, pajré comnne je Fai dit, faisait occuper toutes les avenues du Palais par le régiment des gardes ; Renold , colonel des Suisses, vendu au Régent, avait posté son régiment autour du lieu de la séance ; Bhilaire, colonel de l'artillerie, avait, pendant la nuit, caché des canons dans les maisons voisines. Dans la salle, des officiers déguisés et armés sous leurs habits, se tenaient prêts au premier signal. Le pie était refoulé loin des abords du palais.

Les ducs et pairs, toutes les chambres, la maison du duc d'Orléans/ et celle du* duc du Maine, se rassemblèrent a midi dans un profond sHeace, qui peignait l'incertitude de tous les esprits. Son Alteisse royale arriva à cheval jusqtfaû grand es-

calier^il souriait à, tout le moode, et ses gra-*

cieuses maDÎères , son air noble et ouvert , pi^ ve-p

Dâient en sa faveur. Le duç<lu Maine feignait une

satisfaction qu'il élait loin d'avoir. Monsieur le

Duc et M. de Toi>louse se rapprochaient de Son

, Altesse royale avec une sorte d'affeclation. Dans

l'assemblée^ on remarquait desévéques, des pré-

I tres^ des ambassadeurs^ et celui d!Angleterre oc-.

, cupant une de s lanternes. Sa présence étonna et

causa quelques murmures autour du duc du

Maine.

«Qu'est-ce donc, M. d'Orléans? demanda tout haut le bâtard un peu déconcertéj à voir tant d'épées briller, on se croirait au temps de là Ligue ou de la Fronde.

) — Monsieur, reprît Son Altesse royale, f ai commandé quelques troupes pour le maintien de l'ordre et de la liberté du parlement.

— J'allais vous reprocber le contraire , mais puisque vous, l'avez voulu, il suflil. »

II se fit une sourd^ rumeur parmi les ducs et pairs, parce que le duc du 'Maine avait passé devant eux sans les ;5aluer. On prétendit même que M. de Saînt-Simoa avait été cHtendu disant:

« Pourtant, pas'un de nous n'est bâtard. » CeUe saillie me surprendrait d'autant moins, qu'il tenait pour le duc d^Orléans et peur le» privilèges. M. d'Orle'ans se leva fort ému, et commença en ces ternies, sauf quelques suppressions volontaires ou non :

« Messietjrs,

)) Après les malheurs qui ont accablé la France, M et la perte que nous venons défaire d'un grand » Roi, notre unique espérance est celui que Dieu » no'us a donnéj c'est à lui, Messieurs, que nous » devons à présent nos hommages et une fidèle » obéissance j c'est moi, le premier de ses sujets, n qui dois donner l'exemple de cette fidélité in- » vioiablc pour sa personne, et d'un attachement » encore plus particulier que* les autres, aux inté- » rets de son état.

» Ces sentimens, copnus du feu Roi , m'ont » attiré sans doute un discours plein de bonté, » qu'il m'a tenu dans les dertiiers iuslans de sa » vie, et dont je crois vous devoir rendre compte.

» Après avoir reçu le viatique, il m'appela et

» me dit : Mon ne^eu^faifait un teÈlàmentoitje » vous ai con^rvé tous les droits que voies donne » voire naissance : je vous recommattde le Daw % phin.^. •^— Pour qu'il meute «mpdiscmné comme les autres princesl » cria une voix partie des hauts deja salle. Ces paroles produisirent un moment* de stupeur, au point que le duc d'Orléans pàlit et s'arrêta. L'indignation faillit éclater parmi la noblesse : le premier président la contint d'un geste. On fit vainement des recherches pour découvrir l'insolent interrupteur. Son Altesse royale continua d'une voix plus ferme: (< Sen^ez-^le aussi n fidèlement que vous m*ave% servi, et travaillez M à lui conserver scm royaume ; s'il vient à vous » manquer^ vous serez lé maître^ et la coUroHne » vous appartient, n

On entendit encore une exclamation trés<-éner« gique^ avec un éclat de rire : on ne sut encore quel était l'auteur de cette indécence* Son Âltessa royale fit semblant de- ne point s'en apercevoir.

i< A ces paroles^ le Roi mon oncle en ajouta » d'autres qui me sont trop avantageuses pour >) pouvoir les rappeler. Il finit en me disant : » J'ai /ait les dispositions que fui crues les plus

90Q MÉMOIRES

w sages ; mais comme on ne saurait toutprémir^ » s^iljr a quelque chose qui ne soit pas bien y on » le changera. Ce sont ses propres mots. »

— Monsieur, interrompit le duc du Maine ^ vous fûtes sans doute seul témoin de cet entretien. .—r-Personoe n'ignore, Monsieur, répondit le duc d'Orléans, quele feu Roi me fit appeler plu^ sieurs fois. dans sa maladie, et me parla en particulier. J'ai répété Teligieusement; ce qu'il m'a dit* Messieurs, je continue :

»> Je suis donc persuadé que , suivant les lois » du royaume^ et suivant les exemples de ce qui » s'est fait en pareilles conjonctures, et la desti- » nation méaie du feu Roi, h, régence m'appar- » tient ^ mais }ene serais pas satisfait si, à tant de » titres qui se réunissent en ma faveur, vous ne ». joigniez vos suffrages et votre approbation, M dont je ne serai pas moins flatté que de la ré- ^ gence même.

. M Je vous demande donc, lorsque vous aurez M lu le testament que le feu Roi a déposé entre » vos mains, et le codicile que je vous apporte, .)) jcLe ne point confondre. mes différens titres, et H de délibérer égalen:\ent sur l'un et sur l'autre,

DU CARDIRAL DUBOIS. toi

» c'est-à-dire sar le droit que ma naissance me » donne^ et sur celui que le testament pourra y » ajouter. Je suis méoie persuadé que vous juge- » re^ à propos de commencer par délibérer sur m le premier,

— Messieurs, interrompit encore h duc du Maine, vous consulterez miep^^ votre devoir. Le testament du feu Roi a une autre autorité que celle (ju^on lui veut donner. L'intérêt de l'État Ta dicté à montrés- honoré père. Je ne doute pas que vous ne racceptiea^ dans son intégrité.

—Monsieur, vous parlerez à votre tour, » s'écria Son Altesse royale d'un tqn impératif. II re-, prit le cQprs de sa harangue avec un mécontentement bien marqué ;

« Mais, à quelque titre que j'aie droit d'espé- >'rer la régence, j'ose vous assurer. Messieurs, » que je la mériterai par mon zèle pour le sernvice du Roi et par mon amour pour le bien «public, surtout. étant aidé par vos conseils et » par vos sages remontrances.

» Je vous les demande par avance, en prêtes^ » tant dans cette auguste assemblée que je n'au- ^' rai d'aiitres desseins que de soul^iger les peu-^

aoa MÉMOIRES

>) pies, de rëtablir le bon ordre dans les ûnance^, D de retrancher les dépenses superflues , d'en- » tretenit la paix au dedans et au dehors du » royaume, de rétablir surtout Fuiiion et la tran- » quillité de l'Église , de travailler enfin avec » toute Tappliçation qui me sera possible à toat » ce qui peut rendre un Etat heureux.

» Ce que je demande à présent , Messieurs, » c'est que les gens du Roi donnent leurs concla-* » sions sur la proposition que je viens de faire, » et que vous délibériez , aussitôt que le testan meiit aura été lu, sur les titres que j'ai pour » parvenir à la régence, en commençant par le » premier, c'est-à-dire celui que je tire de ma » naissance et des lois du royaume. »

M. du Maine, le rouge au visage, dit en balbutiant : a A cela, Messieurs, je répondrai par le testament que je vous prie d'ouvrir. » Une députation fut envoyée pour tirer le testament de sa cachette. Le duc d'Orléans paraissait le plus calme de tous les assistans.

« Monseigneur, lui dis-je, voici l'instant décisif; n'avez-vous pas d'ordre à me donner ?

DU CARDINAL DUBOIS. ao3

— Si fait, repril-il. Tache d'opérer une diversioii qui rende nulles les réclamations da'due du Maine. »

Incertain sur ce qae je ferais, \e me leVâi de ma placé, et j'allai rejoindre le duc de Goiche, que je voyais dans la latiterne-basso de la cheminée. Je lui fis ptri de Fidée du Régent, et nous songeâmes à l-'exécuter. Pendant qu'un conseiller lisait le testament d- une voix^ faible et si embrouillée, que les phis attentifs ne l^éntôndirent qu'à demi; les bâtards, la MaiateiiOn; le père Le TelUer, la maison dé Staint^Cyr, le consoii de régence troublénent le silence, que les huissiers ne purent rétablir lorsqu'il fut avé^é que le duc d'Orléans était sacrifié à ia grandeur du duc du Maiae; Saint-Simon échaufTa si à propos les ducs et pairs, qu'ils éclatèrent en murmures; le tumulte fut «u com'ble -jusqu^à la fiu'dela lecture, après laquelle Te bruit s'apaisant, M. du Maine voulut parler r « Messieurs, dit-il, ce n'est pas sans faisons que le feu Roi a nommé un conseil de régence dont M. d'Orléans est chef,* il n'a pas dédaigné de choisir lui-même ses plus fidèles serviteurs. Loin dé mbi de disputer la régence au

aoi MÉfifOIRES

pFcmier prince du sang... n Le duc de Guidbe m'avait montré Maranzac^ )e fou de Monseigneur^ gravement assis dans la lanterne où s& trouvait le comte de Stairs ^ j'aurais désiré l'avoir sous la main pouç l'employer à faire un incident ridicule : Maranzac me servit au-delà de mon espdir. le 1^ vis se lever avec •mille singeries, et crier en s'adreasaût .aux robes rongés : (c Messieurs^ votre embarras me touche avec lamaiq; i s'il vous faut un Régent coipme il n'y e& a pas, me voici-: p me laifôerai faire ce qui me plai^ ra. )» Ce bouffon n'eût «pas mieux agi si je Itii < uvais fait la leçon. On se mit & rire à .cette b^utacle^ qui semblait une critique du duc da Maine j on iregardà d'où. elle, partait , on rit eucore plus universellement. M. du Maine seul se ' mordit les lèvres et se tut. Marânzac* fut mené cp prison^ et i*éclamé l'instant VTaprès par sa pro^ tectrice M"^ la Duchesse douairière. '

Aussitôt^ parune acclamation générale^ bruyante et spontanée, le, ^^.c d'Orléans iiit déclaré Régent et le lestament abrogé. Il restait àr débattre un codicile qui feisait lo duc du Maine maître d^ la, in^ison diu Rjoi , civile et militaire.

DU piilDlNAL DUBOIS. Ào5

((Monseigneur, dis-je tout bas au duc d'Orléans^ ils n'oseront donner tous les soufflets à la fois à M. du Maiae ; reknelteià la séance pout {oieox préparer vos amis et partisans.

•^Messieurs /dit Son Altesse royale, qui sai« sil mon conseil, je demande que la séance soit Ie?ée pour être continuée dans Taprès-diner. ly

Le pademest y consentit ; rassemblée se sé^ para, mais les ttoupes/ demeurèrent à leur poster

Le parlëmient se rassembla encore dans l'aprèsiioer^ les partisans du Régent éts^ient encouragés par un premier àoccès,' ceux du dac du 'Maine etaientabatlus.Ceprince^pàleetfurieux, écouta toute la délibération sans y prendre part. Il ne initpas d'obstacle au triompbe.de son rival, et sortit avant }a ^n de la séance. Tous les avan^ tages que lai avait faits le Roi mort se réduisirent à la charge de surintendant de l'éducation du jeune roi; le souverain pouvoir demeura au dac d'Oirléans^ qui fut chargé d« choisir un conseil de conscience et un confesseur à son pupille ^;al II manifesta ajQSsi le projet de plusieurs conseils particiiUers qui l'aidassent à supporter ^ poids de la r^enoe. U (ut ramené au Palais^

îio6 MÉMOIRES ,

Royal au milieu des applaudissemens uaammes.

On dit que le duc du Maiiie , à son retour à Sceaux^ reçut de sa f^EDine un tout autre accueil : la duchesse, entourée de sa cour.]iabilaelle> attendait dans une fière tianqûillité l'issue de la séance du parlement; on reniv,rait . de flatterie jusqu'à la nommer M"^^ la Régente. En vojant arriver le duo du ISf aine tout soupirant^ ^out silencieux , elle se douta de Faventure.

«Hé bien! M. du Maine ^ lui dii/^lle sévèrement, que s'est-il passe?

-^ Le tesitament du Roi est -cassé, abrogé, annulé

-r-^ Et vous Tavez souffert, monsieur?

— Que vouliez^-vous que je fisse ^ madame?

j'étais entouré d'épées, de pistoiets et même de canons.

— oll valait mieux ne jamais revenir que de revenir déshonoré.

— A quoi bon, je vous prie, me faire tuer par la faction d'Orléans ?

— Vous êtes un lâeiie, monsieur; si j'avais été à votre place, je n'aurais pas cédé k^régence à si bon marché. Sortez de ma présence, ou aïoa

DU CARDINAL DUBOIS. aoy

iodigaation pourrait se porter à des excès hon-« leux pour tous deux.

Elle ponoDça ces derniers mots d'une voix si altérée et avec un geste si décisif^ que le duc du Maine s'en alla en boitant^ assez embarrassé de sa coDtenance.

(( Madame^ dit le jeime Arouet^ qni se trou-*. Tait présent à cette scène conjugale, n'avez^ous pas la régence absolue dans les états<le mariage?

— Madame, continua Vergier, le diseur de contes, tout serait au mieux si le duc du Maine voas donnait un peu de ce q^u'ila, pu bien si vous lai donniez un peu de ce que vous avez.

— Vous verre?i, reprit la duchesse, qu'il faudra que |e conspire, pour lui. »

Cependant depuis la mort de Louis XIV, qui n'était pas encore inhuiâé, l'indifierence se changeait en joie; toutes les espérances s'étaient tournées vers la régénère, qui promettait des- merveilles, pt, selon l'usage, on décriait lé temps passé au peclKt du temps présent; les chansons Je« plus grossières diffamaient la mémoire da grand^i; la Maintenon cherchait à se faire oul^lier à S&iûi^yr; le père LeTellier venait d'être

46» MÉMOiftES

exilé à Amiens^ le chic du Maine se teD^it coi dans les délices de Sceaux; toute Tancienne cours'étaitpresque renqtivelée j elle donna l'exemple de ringratitade pendaùt que Ip corps du Roi défunt régnait encore à Versailles ; le*pcuj)}e ne se montra pas plus retenu lorsque le bruit courut que le Régent retranchait plus de soixante millions de dépenses inutiles. Pour: moi ^ n'ayant pas à me louer des bontés de Louis XIV, ce ne fut pas une perte dont ]e m'affligeais beaucoup. La famille royale ^ excepté Madame, ne se désespéra pas noif plus,' pt même le prince de Conti, la veille des funérailles, scandalisa Paris ^ tant sa conduite fut iaconsidérée.

Louis Armand^ prince de Gonti^ est contrefait comme presque tous les princes dé la famille rjc>yale. On dirait S.carra/1^ à là figure près qu'il a moins laide qu0 le corps : son rire moqueur, ses mine$ de singe me semblent -parfaitement désagréables^ il n'a pas d'équilibre sur les jambes, a cause de sa bosse, qui grossit tous les jours en même temps que sqn ventre; il lui arrive souvent de tomber le nez sur sa canne ; on. y était tellement accoutumé chez le feu • Roi , qu'au

moindre bruit on disait : « Ce n'est rien, c^cst le prince de Conti qui tombe. » Je lui crois de l'esprit^ outre sa mécbanceté; cependant ses prodigieuses distractions lui donnent Fair d'un fou. Le lendemain de la mpr^t du Roi^ il demanda à tous ceux qu'il rencontrait : tr Le Roi recevra^ t-il aujourd'hui? » On ne répondait pas^ pensaut qu'il raillait ; enfin quelqu'un se hasarda à lui dire que le Roi ctait mort et embaumé : a C'est vrai y répliqua- t-il ^ il ira demain à la chasse. » Ses lubies sont quelquefois dangereuses y son plaisir étant de faire du mal ; il aime au fond sa femme^ qu'il tourmente de mille façons. Il a toujours dans sa ruelle des pistolets chargés^ et la nuit il , réveille la princesse de Conti en disant : a Madame^ il faut que je vous tue I » et il la menace de ses armes^ au grand effroi de la pauvre dame ; le lendemain elle jure de taire lit à part^ mais^ le soir venu, il la force ^ l'épée à la main, de coucher auprès de lui. La princesse douairière de Conti aime pourtant ce petit monstre au point d'être jalouse de sa propre bru, avec qui elle est toujours en guerre, jetant feu et flamme à la moindre occasion de querelle. Voilà dix ans quQ la ni. i4

aïo MÉMOIRES

princesse douairiçre fait bâtir uue maison qui ne sera pas finie dans cent ans. Est-elle d'accord avec son fils les travaux de la maison sont interrompus; il$ recommencent> et le nombre des puvriers est souvent doublé aussitôtque la brouille se déclare entre eux : « Je vous abandonnerai, dit-elle, et j'irai loger loin de vous. » Je ne sais qui a dit que par l'inspection da bâtiment oq pouvait savoir comment le prince de Conli et sa mère vivaient ensemble.

Le prince de Conli hantait volontiers la plus mauvaise compagnie, non par libertinage, mais pour avoir de pauvres créatures à martyriser. Il allait de préférence chez la Morival, pourvoyeuse fort connue , qui lui livrait des victimes résignées k souffrir des coups de pied, des piqûres d'épingle, et mille inventions diaboliques,, Une pauvre fille sortit de' ses mains sanglante et estropiée :.la Morival prit fait et cause pour cette mallieiireuse,etsaveng;eancefutun vilain cadeau que le prince de Conti prit dans sa maison. Quand le chirurgien Castel lui eut dit ce qu'il en était, il éclata en ressentimens, et jura le diable, son patron, qu'il ferait justice de celte impolitesse.

DU CARDINAli DkUBOIS. an

Ses difformités s'augmentèrent encore, et longue fut sa guérisod.'II avait si bien dissimulé, que la Morival s^étonnait de ne point recevoir de ses nouvelles, quelque lettre de cachet pour le Fortl'Évêque. Enfin, la veille de Tenterrement du feu Roi; le Prince, se sentant refait et dispos, exécuta ce qu'il avait projeté. La Morival fut de grand matin arrêtée dans son lit,9arottée ea cfiemise, à rebours, sur un âne gallux, et menée à son de troiope danslesrues de Paris. La foule s'amassait avec des huées, des éclats de rirej et un coquin (le valet, tenant la bride de l'âne, criait comme un héraut d'armes : « Ceci est le^triomphe de la Morival, fameuse appareilleuse de la bonne ville de Paris I » Le Régent fut instruit dé cette brutalité; il en réprimanda fortement le prince de Conti, qui lui répondit, en faisant le gros dos : « J'aurais voulu vous y voir. Monseigneur (i)I » Le corps du Roi était embaumé, le cœur et ]ea^ entrailles à part; on le transporta dans les sépul-

(i) On fit de l'aventure du prince de Conti un sommaire de chapitre à la Rabelais, qui (Usait : Comment le prince Gobo attrapa dans la ville Morivalienne un clou de Saint- Côme, etc. {^ot^ àe l'EdUeur.)

o'i^i MÉMOIRES

tures JeSaiEUrDems; Cette cérémonie fut accompagnée des plus odietises profanations ; on aurait <îru qne des misérables étaient soudoyés pour insulter le cercueil d'un roi de France. Le convoi avait été commandé avec une demi-magnificence; les prêtres manquaient presque absolument^ soit qu'ils n'eussent pas été convoqués, soit que le cardinal de Noaillê^es eût dispensés de 'rendre les déf niérs devoirs au* énitent du père Le Tellier: Une partie de la cour ^^était absentée sous les plus frivoles prétextes; ceux qui devaient le plus au feu Roi ne vinrent pas. IlTaiisâit ce jourlà une chaleur.^étoufTante, et le plus beau temps dii monde. Laibule accourait de loin poin* voir la pompe des obsèques; mais les derniers venus, entraînés par l'exemple des autres^ manifestèrent, au lieu d'un recueillement silencieux, la plus bruyante gaîté. Toute la route de Paris à Saint- Denis était bordée de tentes, de boutiques et de cabarets. On buvait, mangeait et riait. Les troupes qui composai^t le cortège avaient bel à faire pour ouvrir un ehemin au char funèbre, qui s'avançait lentement à travers un tumulte de voix, d'injures, de chansons et de cris. II y eut

BU CABDINAI. DUBOIS. ax5

ua moment, avant d'arriver à Saint-Denis, où des furieux voulurent mettre en pièces les restes mor^ tels d'an roi qui avait régné soix^nte-douze ans« et plus de quarante avec gloire^ grâce h ses mi-t mstres« Pour disperser ces flots., de piçuple, oi| dépécha les offices et prières. Le Régent avait-^ l'air mal à son aise parmi ces indécences : « Monseigneur, lui, di^-.je, le peuple e^t. une béte sauvage etl^çliej il: s'acharne sur des cadavres. » Lie; lendemain on trouva ces deux vers écrite sur le^ Claveau, où i^epose I^ouis XIV :

^PlTAPBK DX L0U1$.

A Saint-Denis comme a Versailles Il est jsans cœar.et suns entrailles..

M. de SaintrSimon dit, en s'indignànt de ces : outrages à la cendre des morts : « Je ne savais pas que le carnaval fut en septembre. » La fureur du peuple ne se borna pas à si peu ; plusieurs statues, de Lpuis I^IY furent mutilées pendant la nuit, d'autres insultées ; on afficha dans la place d^^ . Victoires :

Tyran <}e bronze, îLfuttoujours aiosL

%n utmoïKiss

Les satiriques et les libeUistes se pnlciptlèrent sur lârenooiiiiéî de ceroi^ qu^ils âYnieut tous flatte^ et peud^nt un mois ce fut 4 qui en dirait le plus de imU « Hé Inen^ me dit le duc d^Orleaus^ aujourd'hui je suis adprë^ exalte p«r ceui« la méuics qui me haïront et m'insultiaront après ma mort, d

Les débuts de la régence furent éclatans» Il me semUe pourtant que j^y contribuai peu^ e»r le duc d'^Orlëans m^écarta subitement de ses conseils y sans que je pusse deviner le motif de cette disgrâce^ qui dura jusqu^à la fin de Fanntle* Je nie vis econduit du PaIais-^Rojal| négligé du Prince et de tous : la pluie des faveurs tombait sur tous^ excepté sur moi ^ et je m'aperçus que ma présence devenait insupportable au Régenta Je supposai que Ton m^atlribuait malignement les Adresses satiriques de la cour : ainsi le duc d^Orléans se trouvait logé à t Enseigne du bonlèomfne Loihy rue Jean^Pain-Mollet ; M** de Borry, ctii Puits (t amour y rue de ta Trumiderie ; M** de Nesle, à la Grivoise^ rue du Hasard. Enfin je me de» scspérais de voir la régence profiter à de moins habiles que moi. Je ne me rebutais point ccpcn«

2X1 f »KliflL>J JIlBIQfib i.^

!i4ii. Juliiàifr iuuum!> iairt aut uuui at J.i«!<it!H...

uni 4SI tsniair -mt^^ mluenli^ «l jroipttir.. Hit ï^u^

'i^ùat 4:idus3UH vwà {:au. tu atuait £uini3fc ot Luittuuiuui .. jit.^ jinui:t&< . at& {:ruuùl^ «oî^msus itànsc .Rinnfiifr.. mu ^t^.a k m 1 eum ^aviï.ilt aie iaisils^ put «tiuitiiiimc 3*i"ut t^ ui. ti'A- luFitiviiiit oiBieik^ nu. maitm: lîu lu-iut!^ lî. uuu: at* tiut2i^ c.fmmmiouaAtar «wm it cuiiatii tu ^u-itaurt^ .uuu- »v«^ tiu Qut tu îkmviiuL . tiL tnuiat ùt j lU— xiift ax. tiuL ta TLoiut tii. 'jiuai'j'iiui' . ai aui ~ isautuiumui.. tfjt juir'i'iimuc tu ^ ili»iriv^ Larjuu-.. tu lijiLiiiit e. ui jua^nim tu U ir -^^ ^' nuTtîiiual lu ^'ilttitï lie ian jitcdititfu: tiu

OUi^. Ut «iU'î'-vt.; ÎC. Ut ^jU«Ttvi„ Qli ClUlStlL

cj, iiuouutdL^ t» numrjimuc JlLsSi^'iîis^ fi. tu Z eîst "'ti^caAHirv lit cuuaiii ut nur-mt ;. It mawniikiH hsKùût^ . .] miïèt t'ijiivtitît.. u mornuiir tu vC*» - -i-c-. il rtl tu tCuw.jriY^ o: tit ^urïvi iir-nlî ^iiirjiti^ ùtit aiiunt^ e;.T3ftii{icri^.. 'Jtilu^ui Ti^\auiuf -jr-u: Eiiiiitrr-.v iu; mit d ymn ai: niarnuK- tu

' • u -autiuai. tu î^uailttîc.. la^oiu^viiinu ut

ai6 MÉMOIRBa

Bordeaux^ &I. d'Âguesseau et Fabbé Piicelle$ disposèrent du conseil de conscience 3 mais l'abbë Dubois fut oublié. « Que les princes sont ingrats', » répétaisTJe 9 f[«i voulait m'entendrc.

CHAPITBE YIII«

Lettre de Madame. — L'archi-Dubois. — M"« de Hautes fort. — Origine de son nom. — Explication entre Dubois et le Régent. --^ Les fripons. — Dabois nommé conseiller d'Etat — Félicitations de l'abbé Bignon ; de Tavocat Go-

I defroy ; de Madame. — Madame à Saint-Cyr. — Les traitans. — BourTalais. -— Le maître de poste de Verdun. — Confiscations. — • Origine du système de Law. — Law; ses conmiencemens ; sa femme; son portrait — Etablissement de la banque cfe France. — Projets de Law. -^

i Dabois se brouille avec le maréchal de Yillars. — Por« trait de ce maréchal. — Baudelot , antiquaire de Madame. — Comificius et M. de Yillars.

Une découverte que je fis le 3 1 décembre me révéla les causes^e Toubli où le Régent me laissait. Je m'étais glissé le matia dans le cabinet de Sou A-ltesse royale avant qu'elle y entrât. Je me mis à remuer les papiers pour savoir ce qui se passait : une lettre me tomba sous la main; je re-

ai8 ' MÉMOIRES

connus l'ecrilure de Madame^ et mon nom plusieurs fois répète me frappa. Je m'emparai de la lettre, que j'emportai pour la lire ailleurs plus en sûreté. Je la conserve encore précieusement; elle était datée des premiers jours de la régence. £n voici quelques extraits qui ne sont pas à mon élo ge. 11 fallait que Madame fut bien engouée de la manie des correspondances, ppur écrire, en français, contre son habitude, cinq ou six pages à son fils , qu'elle voyait tous les jours. :

« Mon cher fils , je n'ai qu'une grâce à vous » demander pour votre bienvenue à la régence : » c'est de ne jamais employer ce scélérat d'abbé )) Dubois, qui mériterait la potence d'Aman, sans » préjudice de FenferXet homme, dont j'ai tant )ià me plaindre pour l'éducation qu'il vous a » donnée, sacrifierait l'État et vous au plus léger » intérêt. Il ne sait ce que c'est que la vertu, ou » du moins il la pèse au poids de'l'argent. Je vou- » drais que vous eussiez aussi peu de confiance » en cet abbé que j'en ai moi-même. Je m'étonne » que vous, qui le connaissez, osiez vous fier à n lui j mieux vaudrait à votre plus grand ennemi .

})Mai$ vous êtes bien de votre famille : oû ne » saurait vous détacher des gens auxquels vous » êtes accoutumé. Si le mensonge pouvait Vé- » touffer, il serait mort il y a long-temps. Sou- » venez-vous que M™ de Hautefort a dit de lui : « La première vérité qui sortira de sa bouche je D la ferai enchâsser en guise de rciique.» En vé* » rité^ mentir est un art où il excelle : la liste de » ses impostures irait de Paris à Rome, où il n'est )) pas asses d'indulgences pour l'absoudre. Je crois )) que le mot archi conyient a toutes ses qualités. » Il est archi-fripon, archi^meoteur, archi-hypo- » crite, archi-fiatteur , archi-libertin^ et en un n mot f ar chi-coquin ...»

Je ne fis que rire d e ce beau panégyrique soutenu jusqu'au bout sur le même ton, et je me promis de tenter sur-le*-champ une rentrée en grâce. jG'est ici le lieu d'expliquer le mot de M"" de Hautefort^ que l'on a cité avec complaisance , et qui n'est que l'expression de l'amour propre piqué. J'avais log^ quelque temps cheîp M'^de Hautefort, qui se plaisait singulièrement à mon esprit et en supportait fort bien les écarts»

•jao MÉMOIRES

Va soir que l'assemblée était nombreuse clici; elle y la conversation tourn^a vers l'origine des noms : ce fut alors à qui se ferait noble. Nous n'avions pas une famille moins ancienne que les croisades. M"'* de Hautefort prétendit descendre en ligne directe d'un héros de Jérusalem», C'était fort beau ^ mais ce n'était pas yrai. « Madame^ lui disrjc; lisant de ma liberté ordinaire; permettez-moi. de; raconter l'étymolQgie de votre nom comme je l'ai lue da^s un vieux livre. » M"* de Hautefort; qui s'attendait à remonter jusqu'à pha? ramond; sur ma parole ;, promit d'écouter sans interrompre, ce , A^dame ; lui disrje , ui^ de vos aïeuX; qui portait un fort vilain nom, que je tais par respect pour les dames> seigneur d'ailleurs fort distingué^ se présenta un jour, à l'audiencç du. roi Henri U.

— Henri II!, s'é.cria-t-elle en colère ; pensez-' vous que je m'accon^mode d'une si médiocft no-. blesse?

— Patience, madame,, je fournirai mes preuves, quand j'aurai dit. Ce seigneur arrivé à la porte, de la salle d'audience, l'huissier lui demanda son nom ; il eut honte d'en prononcer, un si vilain ; et

DU CARDINAL DUBOIS. lat

le mâcha entre ses dents. Monsieur^kii dit Thuissier, je ne vous entends pas; parlez haut et fort. —Haut et fort?» répliqua votre aieul^ madame. Uhuissier, sans l'interroger davantage^ annonça M.ffautefort. Le roi s'informa du quiproquo, en rit beaucoup^ et conseilla à ce seigneur de garder le Dom qu'il devait au hasard. Voilà pourquoi depuis il s'est nommé Hautefort.

— Vous êtes un impertinent menteur ! » m'apostropha la dame outragée dans sa généalogie; elle continua plus doucement^ voyant que les rieurs n'étaient pas pour elle.» Messieurs, avertissez-moi lorsquie l'abbé Dubois dira une seule petite vérité, je veux la faire encadrer. » Ce bon mot, assez mal liabillé, fit fortu ne, passa de bouche ' ea bouche, et Fontenelle se chargea de le réparer tel qu'il est resté. C'est l'histoire de presque toutes les saillies qui se perfectionnent en s'éloignant de lear source.

La lettre de Madame lue et méditée, je me présentai chez le Régent, qui me reçut froidement et d'un air constipé. J'avais pris une figure tellement désolée, qu'il me demanda, avec sa bonté ordinaire, si j'étais malade.

ati(i MÉMOIRES

— Oui, Monseigneur, répondis-je', je me meurs tous les jours; car la disgrâce tue.

— :.Tu railles, Fabbé, ou tu es devenu fou; va-t^en dans une de tes abbayes te rétablir de tes fatigues, te remettre un peu en embonpoint et santé.

— Moi, Monseigneur, je suis un homme enterré dès que je vous aurai dit adieu.

— Hé bien ! que veux-lu? l'absolution ou l'extrême-onction?

— Monseigneur, vous voilà tout puissant. Laisserez-vous danfs l'inaction un homme qui vous a élevé?

— Ce n'est pas le plus beau de ta vie; mais il m'est impossible de satisfaire (naintenant ton ambition.

—Songez, je vous en prie , que si vous ne me mettez pas en teuvre, je né puis rester auprès de vous avec honneur.

— N'y reste pas, mon cher. Ehl que puis-je faire pourtoi ? N e sait-on pas dans toute la France que tu es un fripon? ne le sais-tu pas toi-même?

— Gela est vrai, Monseigneur; mais ne savezvous )>as bien aussi que tous les hommes sont fri-

DU Ci^UDINAL DUBOIS. aî3

)ons et qu'il n'y a entre eux que la différence du )lus au moins.

— Comment^ coquin, oublies-tu qu'un prince îst un homme?

— Jamais y Monseigneur, je ne con)prends.les princes et les présens dans les généralités de ce genre. Mais parmi les fripons, vous devers choisir ceux qui ont le plus d'esprit, et je prétends être de cette classe.

— J'aime à voir que tu te rendes justice toimême.

— Aimez -vous mieux, Monseigneur^ avoir affaire à ces esprits inflexibles^ tout fiers de leur probité^ qu^ mettent sans cesse les points sur les/? Ce sont des gens comme moi qu'il vous laat ; ils prennent le pli que vous voulez.

» Menteurs , fripons ^ coquins y

m Au demeurant les meilleurs fils du monde.

» Vous serez heureux , dans une négociation^ le trouver quelqu'un qui me vaille. Tenez, Malame entend mal vos intérêts...

— Qui t'a dit que Madame s'occupait de toi,

fabbé?

sai MÉIHOIRES

— On ne me Ta pas dit y maiâ je vous le dk Enfin, Monseigneur, <îc n'estpas là ce que vous m'avez promis avant la régence : je vous ai servi fidèlement, et je mériterais une autre récompènse^ >»

Là-rdessus^ je fis semblant de m'essuyet les yeux, et sortis précipitamment sans répondre au Prince qui me rappelait.

Le lendemain y premier jour de Tannée 171G, î'allai de bonne heure faire mon compliment et présenter mes vœux à Son Altesse royale^ que je trouvai encore cOuchée»^ M"" de Parabère, sa nouvelle maîtresse^ était au chevet de son lit. Je me retirais^ croyant le Prince ocgipé au plus urgent; il me cria d'entrer^ et me fit asseoir en face de la Farabère, que je reconnus.

K Dubois, me dit-il^ remercie cette belle dame qui s'intéresse à toi^ et me prie de te donner tes étrennes.

— Madame, m'écriai -je, je me repose sur Monseigneur de Tacquiltement de m^i dette ; je ne puis vous souhaiter rien de mieux que l'amour d'un si grand Prince.

— Uabbé, interrocnpit le Régent, on m'est

DU CARDIUAL DUBOIS. 11$

Tcnn aimonceir la lÊort de Tarehiâvéqae de Sens.^. -— Vous tue faites archevêque ?

^^FàB encore; mais te*v<oilà seûr^taire d'Êlat à 6a place.

-^ Quand il tou$ movrra (juelque^miniirtre) /

souve»ez-vous que je suis Duboià dont oii le» \

fait. ' -

^— La grotesque figure que vous avez là ^ M.Du^ bois! dit en riant M*** de Parabère^ qui fti'examioait des pieds à la téte^ et de la t^te auic pieds^ -— N'ayea pas peur, Madaiâe, répliquai -je; quelque jour je ferai une belle figure»

^ -^ Dubois^ repartit le dud d'Oriéâtis 3 tl^àccuse (ylui Madame de ^'opposer à tes hObbetirs ; el>è pense plus de bien de tdi qu'élis n'etl dit;

— Combien d'autre!»^ Mdnseign^ùi*^ éti disétlt phs q^'its n'en pètistat !

— ' Enfin , Tabb^^ un peu dé droi^i^e , je f étt â

prie.»

Je me i^etif ai fon satisfaiti et ^Hi^ me pUiHkèt desétàatsde rire qtleme jéliàit «u net M^ de Ptt«* irabère. Je me promenai tout le jour dans le jàt^ dinet la galerie du Palais-Royal, disant à tMft |

le monde avec effoirion de jcAe : a Vons^ voyez ^

m. iS

i'iS MÉMOIRES

un nouveau conseiller d'Etat, n Je rencontrai l'abbé Bîgnon^ le plus envieux des envieux. Il me lança un coup d'œil de toute sa hauteur. Je me doutai que la charge de conseiller d'Etat lui aurait plu^utant qu'à moi ; je perçai son orgueil d'outre en outre par ces mots ; •

« Vous savez^ Monsieur^ ce qu'on a fait de moi?

— Je ne crois pas^ reprit~il^ qu'on en fasse jamais rien de bon«

—Ne me flattez pas , M* l'abbé, ou je perdrais contenance.

— Oui, le reproché est dur; mais quand ou n'est pas d'une certaine naissance , on devrait se faire violence pour refuser ces dignités éminentes du premier ordre de l'Etat. »

Je tournai le dos à ce malhonnête , et j'ai toujours regret de ne point châtier son insolence de sacristain» Godefroy^ l'avocat au conseil, me conaplimenta plus poliment : (c Mon cher^bbé, me dit- il, je crois que vous seriez fort empéehé de -répondre si l'on vous demandait : Quidest justitia?

— Ce que c'est que la justice ? C'est d'abord

de me faire conseiller d'Etat. Et si vous voulez coDtiouer vos interrogations^ vous verrez que ^e ne suis pas au bout de mon latin. »

Le 2 janvier, le Roi, qui habitait Yincennes depuis la mort de Louis XIV, vint à Paris loger aux Tuileries. Je me présentai chez Madame pour faire parade de ma charge, et jouir quelque peu de son mécontentement. Je lui tombai sur lés bras dans Vescalier ; elle allait rendre ses devoirs au jeune Roi.

« Voilà un oiseau de mauvais augure , dit-elle en s'-arrêtant.

— Madame , répondisr je, j"e venais vous remercier de la grâce que Monseigneur le Régent a daigné m'accorder.

— A d'autres vos remercîmens, maître abbé, je ne sais seulement quelle est celte grâce, et si Ton m'eût demandé mon avis, vous n'auriez personne à remercier.

— Madame^ Son Altesse royale vient de me nommer conseiller d'Etat.

— Vous, conseiller d'Etat! Le plaisant conseiller d'Etat! Mon fils est donc fou à lier? Je vous salue, M. le conseiller d'Etat. »

%a MÉMOIRES

Ëlk me laissa riâtit sous câpe àe sa sui^ise et de sa colère*

Madame était une méchafite Allemati4e , moiv éênt avec un air de câre«se. Toute sa vie elle s'est occupée de haïr les gens pour passer le tempa. Elle oe se faisait pa» faute d'une perfidie pour chagriner un «noemi. C^est par ce coémt motif qne^ peu de purs après la mort du Roi, elle fit une visite à M*^ de Maintenons retirée dans son couvent de Saint-Cyr. La Maintenon frissonna «le la voir entrer dans la chambre où elle était.

« Madame^ lui dit**elle , que venezs» vous &ire et cliercher ici?

— Je viens mêler mes larmes à celles de la personne que le Roi aimait le plus.

-■^Geêt votjs, Madame^ qu'il a le plus aimée, ^ i|on pas moi , qui ne le flattais pas.

Au reste ^ on a fait tout ce que l'on a pu pour me mettre mal avec lui ; il me l'a dit lai^méme, et en vérité, si je n'étais pais chrétienne, je ne pardonnerais pas à mes ennemis, m

Eile est partie après cette petite vengeance.

Le premier usage qme '\e fis de mou crédit fût

DU CABDIUâL DUBOIS. 2^9

4e poQSAsr 1« Ktfgeok à &ire rendre ^t>rge au^ UaiA9A9. MA hflÀii» contre B(Mir valais^ ie plus ncbe des parvenus, se trouva ici d'accord aveo U.justUe» Beurvalais a^aii eammeiicë sa grafnde forlttoejous Pontchaotcain. Celait dans rorigioe itti fMitit àfhUy saas père ni mire^ vivant de ses f ices} il devint laquais , pais comnri»^ pais secré» twa dii conseil et contvàlrar des finances m BoungogaMT. Tout lur réussissait coaune s\\ fut prédisstine;.aes idchesses> s'augmentèrent sirapidjement ^ufileu* bientôt palai», maisons de villa et de. plaisance, équipages et maîtresses; toal lui âait bon y pourvu, qu'il gagn&t de ^angent^ C'est de lui qa'est venu ce proverbe de thésauviseur : « Laa petits raisseaulc font les grandes rivières, a Sm miliioQSJne raKtfaataiont pas; son ignoble laideur, ses basses» façona d'agir et de parJei^^ et soo ioflolenco de valeL. J'avais raison de hii vouloir pW de mal qi»e de bien.

Ua BUian parent,, maibre de poste à Verdun, me sachant ibrt élevé dans les hooneur^, vint à Baris-^o s^rs. ma proposetr un nouveau projet da taaies pour que je le- fisse accepter; ma posi<* lion na me permettait pais de vendre son idée;

u3q ' MÉMOIRES

je lui persuadai d'aller trouver Bourvalais comme de son propre mouvement, €t de lui communiquer son projet. Je me. réservai de droit une part dans les bénéfices. Bourvalais se chargea de faire adopter l'impôt par le conseil, et signa un billet de douze mille livres à mon pauvre parent, pour le payer de son avis. Je prélevai seulement deux mille livres sur cette somme. II alla pour toucher son argent au terme convenu; mais il s'aperçut que le billet lui avait été- pris ; il réclama, attesta et ne put rien obtenir ; on le mit à la porte. Désolé et n'osant pas m'avouer sa mésaventure, il s'adressa par occasion à un ancien officier, hardi fripon, qui s'engagea, sous condition de partage, à recouvrer toute la somme. En effet, ayant prié le malheureux maître de poste de l'attendre dans un lieu qu'il lui désigna, il s'introduisit dans l'hôtel de Bourvalais, et, le pistolet sur la gorge, le força de rembour* ser le billet perdu; Bourvalais ne fit aucune résistance, pas même une objection, compta la somme entre les mains de l'homme au pistolçt^ et même le reconduisit avec politesse jusqu'au bas de la rampe, u Monsieur, lui dit le fourbe^

DU CARDmAL DUBOIS. . %U

mon complice m'attend à tel- endroit, bonsoir, m Bourvalais, ^ui se vit bien entouré^ répondit en criant : «An voleur I n L'oflBicier disparut, et jamais on n'a pu le i^eprendre; mais Ta vare traitant eut égard à son. conseil, et le maître de poste, arrêté^ ]ngéy cojpidamné sur l'accusation de Bourvalais, fit une triste fin. C'est le seul de ma famille, jusqu'à présent, qui sàt été pendu.

J'avais donc des représailles à exercer contre Bourvalais^ qui était si généralement détesté qu'à la représentation de T^rcaret de Lesage^ le parterre se mita crier: «Nommez le par son nom?» Une autre fois qu'il assistait en loge à cette sanglante satire des financiers, l'acteur qui jouait le principal rôle s'interrompit pour dire. tout haut : « Messieurs, il y a ici^^quelqu'un qui remr plirait mieux mon personnage, m Ce fut donc avec une joie, partagée de la cour et delà ville, que je parvins à faire établir une chambre de justice pour juger les sangsues du peuple. Fourquieux^ qui en était président, savait l'art de découvrir les coupables; cependant Bourvalais se défendit avec tant de constance qu'il sortit de prison après trois ans de jugement, et méipe une de se&

tiê uÉMomm

œattoearas^ d<>Y6iiue œlle du R^eot, le fil v&ik* trer dMi4 tme partie de «ea biesa^ !BeAiic<Mi|k eu* i^QflÉ plmou Bijoins de ses dépouilles : ladnekcste de Serri Vempaca de iQUta l'argenterie ; le due de (jruiei^e^ dee. équipages; je [me .ma tentai ^ plusieurs heUes terres es Brie. M* Faurquiemx, en wéaKÔre de ce procèa^ ccmserva de gnands vases d'argeqt ^nt Bourvalaia ae aeevait à table pour faire rairaîabip les viiia eA les Uqu^irs t de là titeo aurfiom de gwrdet dea sceauoç^ Un a»tre traitant^ 6U d'ua geutîlhoinfiie de Lyon, airait une cave résilie: de vin de Tokai pour une woime d*un n^Uion $• on visita sa oaiase^ t^md l'on tro^Yia vîfôle^ et oa ii^e lui accorda point jusqu'au loix pour rasaeipbl^r k$ soixante caille Uvres qui y imnquaîept^ il foll oo^damné à mort, et, par k <;}ée»ence de Ss» Altease royale, son^ avrét fa^tcQinaïuéen une priaon perpétuelle. Ses. biens eon&qués: passèrent en diffârenteft mains. C'est ^ lui cjvbe je! dois m^ cave $i bien fôuirnie; le gendre de ce traitant se connaît asaes^en lionne chàre» peu« regretter cas iwe exqiiiia^ sinon son beauhpère.

La^^oevre à mort faiie iui3Q traiteoft seevit de

DU CARDINAL DUBOIS. a3)

prélude k 1 etaJblissefDQot d'une b«ttqii,e générale. L'argent d^y^wÂt tadr^ dws U4 ca0>es du Roî^ qa^nd IWméo de Iaw fit plesiv^kir des millions pendant plus de quatre au* Ijw est mi Jbomrne de gfDÎe à aa manière^ et le laal qu'il a ùài ne vient pas de sa faute. Son Altesse royale a usé^ riiiaé son crédit e» semant l'or à pleines mains. Ce fol loird Stairs qui étal^tlit Law en Fraujce; ils étaient écossais tous ks deux, et l'on dit qneceusc de eette nation, se dooaent volontieffs un coup d'épaule. Us se coiuiaissaÂent aussi des tripots de LondceS) où Law ayait gagné, des sommes énor** Q^es. Ua jour que Uoa parlait deyaat gq denûer de la pietf e philosophale ^ ii dit ayec cûjvriction î«'il l'avait trouyéei

« Vous, voua moqi:ie«^ lui. dit*eo.

-*** Je peirx Yous dire mon secret ; av«c du pa* pi«r on peut foire de l'or.

-^vec àvk papier ? c'est £br.t biien dit ; et quand v^nrons nous ce beaui chd^d'œuvv^?

^Sans trois ans ou environ* n

Law confia quelques vues: de son système mu comte de Stairs^ qui les approuva comme de lianes iolies: a En tSet, ^it-il^ ^^^^ P^^ réttsair

a34 .Mémoires

chez un peuple de fous^ mais jamais eu Angleterre. » — Hé bien ! j'irai en France. » Stairs, qui depuis le commencement de la régence ne <[uittaitpas le duc d'Orléans^ le décida à fonder une banque en compagnie^ et mit son Law sur le tapis.

Law était fils d'un orfèvre ou usurier d'Edimbourg, qui lui laissa un trésor^ car les orfèvres de la Grande-Bretagne font assez généralement l'usure sur gage. Ce Law, qui ne tenait de sa naissance et de son éducation qu'une prodigieuse science de calcul , régla sa conduite et ses dépenses d'après les gens du grand monde ; il gagna beaucoup d'argent, en perdit beaucoup : il fat plus complètement malheureux dans ses amours; car, s'étant épris d'une coquette nomûiéeM^Wilson, il fut appelé en duel par le mari^ auquel il voulait démontrer par chiffres les nombreuses infidélités de sa femme« Le pauvre Wilson fut tué, attendu que les maris onttoujours tort contre les amans. Law se sauva, pour éviter les conséquences de la loi. La veuve le suivit pour se faire rendre l'époux que lui avait enlevé son amant. Law s'en empêtra si bien , qu'il n'a pu encore s'en

DU CARDINAL DUBOIS. !i35

défaire et qu'elle a passé depuis pour sa femme. C'était une petite Anglaise^ vive^ pimpante et délibérée: blanche de peau^ blonde de poil, et fidèle malgré tout à son Ecossais, Le duc d'Orléans^ qui voulut prendre sur elle des actions comme à la banque, en fut pour ses frais et avances. Elle ne parlait de son mari qu'avec une admiration expansive. Law, embéguiné de cette femme et sous le poids d'une accusation capitale, imagina pour vivre un système financier qui était une belle chose avant qu'on l'eût gâté par des extravagances. Mais pendant vingt ans il l'offrit à tous les souverains de l'Europe sans obtenir autre chose que dés refus et des mépris. L'Angleterre, l'Ecosse, la Suisse, l'Italie, le traitèrent an peu moins bien qu'un charlatan. Le roi de Sicile, grand mathématicien, se fit expliquer toutes lès chances dé ce système, supputa, approuva, vérifia, et après mille éloges, dit à Lav^': (T Monsieur, si j'étais assez puissant pour me ruiner, je ne balancerais pas un instant à vous donner la préférence. » Pendant ces voyages toujours infructueux, Lav^, pour prendre patience, jouait avec un bonheur qui ressemblait mal à du hasard.

^36 MÉittOIR£S

Son kQctiutm était plas pradiH:tîve que* ae^ «spéi raaces; enfin U arriva en Fraoce âana le» d^^i niera tempa de Loiiia XIV» Deaèmretak^ minifr^i bte à exfiédiens. el ùnt be$ogn9aji^ la r^tçut a^e^ diatinctioa et se fit pwtk&an de ^a systÀiae;! nmk h^ nieus: B/>i cecuk devaivt «Ae o|>éfiatiû^ ana» vaste el a«aai ^Qosu^e; E pcé^ca gur^j dor aes deUea {dutôt qtm de^ risquer d« les^aug^i cnenter. Cep^s^dut Law^ peysimdé qu^ la Fcanc^j ésit, plus qn^ tout autre pa.ya^ pfopte à poster j les, fraits de aeiEi syslème ^ atteadû patîeœimôDti !a mortda Rei |MHir jetetr auis jwix de k fiouir9\

Law, q»Mâ je le vis ea 1.71 5». avait qpiacaal9j aai» on du ja^cnoa il p^i^s^it leai^vâir.Je p'aim« pas ees figura léeo^i^es fiortee^antcaYactéâs^ô^j pwr des jseqx feuvea et dea cheV'^uK roages^rXiâ^j âaanes de^la ceiiF, saxis douta pai; aoioor deU bimque efc du banquier» 0«it niaaqué de mettes les Giieveiut roi^ea à k luod^e;. Xa^ éMt dHio^ taiik^ mojireiine^i^ieoipfiiâe^ gra^iewe. et av^ewate ; \ il ëtaiL remai <|uable par nm g^iie.siufgiilmf^cfiili^ d'n» hooMne qfii eoD^pte de l'argent. U pad^^t toutes les}la&gctes<, et aiiil<Hili le IraUQrà aîvec va

DU CàRDIHAL DOBOIS. ftly,

désigiteaUe accent ; poli dabs ses manières ^ il «Niriait volontiers au lien d'adresser la parole ou de répondre à quelqu'un. Un changement étrange s'opéra en lui par l'influence de 3a fortune. Tant (fie le jen fut son seul moyen d^existence^ il se iftltait à toutes armes en forme de partie de plan sîr^ et n'était jamais blessé : nne fois la banque établie^ il se fit poltron au-delà de toute idée, Rp«rce qne^ disait*il, je ressemble à la poule aux CIQ& d'or^ qui morte ne vaudrait pas davantage qa'uneponle ordinaire. «Enfin la haute prospérité ie rendit insolemment orgueilleux^ et je lui en fis reproche un jour : «Law^lui dis-je, je vous eonseilie de ne pas devenir roi de France^ vous noas écraseriez comme des fourmis. >9

Stairs se lia trop intimement atec Law potir ne pas ae brouiller à mort aveo lui après que ce dernier lui eut fait gagner plus de trois millions. Il poussa de son mieux à la roue pour la créatif d^ane banque à l'instar de tielles de Hollande et d'Angleterre. Law ne voulait que mettre un pied à l'étrier^ et en effet ses cotnmencettiens furent si raisonnables que je fus séduit tout le premier. Stairs^ qui^ne sortait pas du Palais-Rojai^ monta

9i3B MÉMOIRES

par degré l'enthousiasme du Rëgent pour la for*^ mation^ avec les deniers de l'Etat^ d'une banque confiée à Lavr^ en qualité de directeur. Cepen* dant le duc d^Qrléans^ tout de feu d'abord,* se refroidit considérablement lorsqu'il fut question de dresser l'édit j c'est alors que Law fit joueï d'iiabiles manœuvi*es^ répandant de l'argent et des promesses. On savait trop bien mon crédit auprès du Prince pour ne pas l'employer à tout prix. Stairs me manda en particulier^ et Law^ qu'il me présenta comme un génie^ me battit sui son terrain en me prouvant les avantages de ]a banque, avantages bien clairs pour moi^ puisque^ outre une somme payable après l'exécution do système^ on me donnait trente premières actions sur les douze mille établies. J'entrai chaleureusement dans ces plans magnifiques^ et )e ne laissai pas en repos le Régent qu'il n'eût consenti i tout.

' «Diable^ me dit-il^ tu fsps un chaud partisan, et je me réserve d'utiliser tes talens.

— Ordonnez, Monseigneur, il y a de mauvai avocats, mais il n'y a pas de mauvaises causes, t

J'en vins à mon honneur^ et même je persua-

DU CABDINAL DUBOIS. a^9

dai an Régent de ne pas exposer les finances publiques^ Law offrant de faire tous les fonds avec sa compagnie. L'édit fut rendu an mois de mai. Oq sait que les promesses ne coûtent que la peine de les faire: Law en était prodigue j son but, selonrédit^ était d'augmenter la circulation de l'argent, de faire cesser l'usure, de suppléer aux Toitures entre Paris et les provinces, de donner aax étrangers le moyen de faire des fonds avec sûreté dans le royaume, enfin de faciliter au peuple le débit des denrées et le paiement des impositions. Un privilège de vingt ans lui était accordé. Ces vingt ans se réduisirent à quatre, La banque, dans son origine, ne paraissait pas devqir ébranler toutes les fortunes, comme il arriva lors de la création de la compagnie de Mississipi. Law, en un mot, était un bomme admirable pour les finances; mais le jeune roi^ ayant ouï dire que Law était protestant, fit part de ses craintes au Régent , en ces mots : « Il n'est pas catholique, gardez- vous, Monsieur, de vous fier à lui.)» W renfermait ^en lui-même ses projets pour Tavenir^ et sa finesse ressemblait à de la bonne fi)i; mais je le devinai lorsque, m'apportant la

t4^ MÉMDISfiS

Minttïe doQt )^ai parlé, il me dit à i^oreiik A M. l'abbé, faites-Yoas mon associé, et daw troifi ans vous serez tn état d'acheter la ville d« Paris.

— Non pas, répondis-je, j'aî trop à perdre. « Je me brouillai à celte époqne avec le maréchal de Villars, pour la plus sotte chose. Je ini tonne seulement que celte brouille n'ait pas ed lieu quelques années plus tôt. La dause, fort ridicule en apparence, a l*air d-une malice dont je me lave les mains. M. de Villars a beaucoup de mémoire, comme tous les petits esprits qui aiment h en &ire parade. Sa manie, comme on sait, est de citer, à tout propos et tant bieii que mal, des vers de comédie et d'opéra; Texactitude d^ ces citations en fait le senl mérite. Arouet disait] eu égard à la profusion dès réminiscences poéti] ques de Villars : « M. le maréchal jette sa gourj me. » Un jour qu'il racontait une escapade d^ son jeune fiis, le même qui s'illustre aujourd'hui par son jeu effréné et ses débauches, quelqti'uii

lui débita ces vers de Molière :

Je dis ,qae Tascenclaiit» moosleqr, remportera Sur Umte la vertu qne yotre jftis aam.

DtJ CARDINAL DUBOIS. a^i

—Le iexle dit votre Jille, repriul gravement.

— :Non^ monsieur^ rëpliquai-je , je crois que c'est TWtre/emme^ »

D'unanimes éclats de tire mal étoufies le forcèrent de relever ce qu'il prit pour une plaisan-^ lerie; le sang-froid avec lequel il le fît redoubla notre gaité; il sortit fort irrité^ en disant quUl nous montrerait ce que c'était qu'un abbé sans oreilles. Depuis lors^ il ne me regarda plus^ ne me servit jamais^ et me desservit souterrainement avec des vers d'opéra cités^ ou autrement.

Yillars est grand ^ gros homme^ pourtant vif de mouvement et de physionomie. Il a si peu d'esprit que les sots seuls lui en trouvent : am* bitieux et si vain^ que le n^oi^ dans saJjouche^ est long d'une demi- lieue. Gascon à outrance ^ voleur en temps de paix^ pillard en temps de guerre^ il a la main à tout prendre; du reste^ sans talent militaire ni autre^ il doit ses beaux succès au hasard ou dû moins à un certain bonheur dans le choix des moyens les plus exigus. Il ne voit que lui de célèbre général dans toute l'histoire^ et ses faits d'armes* reviennent sans cesse dans sa conversation bigarré de chansons ni. i6

iili% ' MÉMOIRES

et de vers. Sa mère lui avait donne un conseit dont il usait amplement : u Mon fils^ lui disaitelle, parlez toujours de vous^ on finira par en croire quelque chose. »G'estun vrai ûatteur avec les rois comme avec \^ valets : il se sert de tout le monde, en vrai charlatan politique. Je ne sais si la haine m'aveugle dans ces jugemens un peu hardis contre le vainqueur de Denain. Comme chacun sait, sa femme aurait autant de sujets d'être jalouse de lui que lui d'elle: sa livrée , formée de jeunes beaux garçons, a donné matière à des bruits étranges, dont il rit tout le premier. Madame , qui n'aimait pas ce vieux pécheur, m'a dit que le prince d'Eisenach, bien connu pour sa beauté, voulait faire bâtonner Villars à cause de quelque déclaration mal sonnante. Madame l'en empêcha, en )ui disant : cr Si M. de Villars recevait toujours le même traitement dans les mêmes ciccopstances, il n'y aurait point assez de bâtons dans Paris.» IM"* de Villars, surnommée notre bonne petite maréchale^ n'est pas avare dé ses faveurs, et se moque de la tyrannie de son jalous,<JnLl'éni menait souvent à la guerre. La damie ne se gênait pas plus au milieu des

DU CARDINAL DUBOIS. a4^

camps. OU! ia jolie et appétissaote figure! Mais le moyen de marcher sur les brisées du duc d'Orlëans, dli comte de Toulouse^ du duc de Richelieu, et de tant d'autres grands seigneur;s ! ^rouet^ le rimeûr, eut cette audace, et mit fia à Taventure plus facilement qu'aux douze travaux d'Hercule; mais comme M"* de Villars ne faisait pas son ordinaire avec des madrigaux et des épîtres^ elle remercia maître Arouet, qui avait trop d'esprit pour un amant de vingt ans. Au restè^ il préférait à l'amour une amitié qui lui faisait perr dre peu de temps.

Je me rappelle une plaisante allusion qae je croirais faite à desseip si la naïveté de Baudelot n^élail pas aussi connue qu'elle l'est au Palais^ Rojal. Baudelot de Dairval, ^ni vient de modrir à Tâge de soixante-dix ^ns, était depuis vingt ans gardé du cabinet des niédailles de Madame. C'était un honnête homme sur qui /compter^ démesurément bavard^ profondiément savant et innocent par boutades. Il avait fait une ,Wle dissertation^ qu'il lisait volontiers, même detaùt les dames. Il s'agissait d^ prouver que la tête à corues qui sprt d'effigie à certaines médailles n'est

pas^ comme le pensent d'autres savans, la tête de Jupiter Ammon, mais bien celle de Pan. Ce n'est pas moi qui le contredirai là-dessus. Baudelot vivait au milieu de ses médailles, et comme il m'en montrait de fort curieuses des empereurs romains, j'allais quelquefois étudier avec lui Famotir chez les anciens. Madame avait dans sa collection des pierres gravées, que, pour son honneur, je ne crois pas qu'elle ait vues.

Un matin que j'étais avec Baudelot dans la chambre des médailles. Madame entra avec quelques dames et le maréchal de Yillars, qui avait demapdé à voir les antiques. Il s'annonça comme un connaisseur, et Baudelot n'eut rien de plus précieux que de chercher une médaille représentant pne tête ornée de cornes de toutes grandeurs.

<€ Connaissez-vous ceci, M. le maréchal? dit Baudelot, qui n'était pas au courant delà chronique scandaleuse; examinez, je vous prie, toutes ces cornés.

— Voilà une plaisante coiffure! s'écria Vilkrs, pour ne pas rester en défaut d'érudition.

— C'est le triomphe de Comificius. .

— Qtfest-ce que votre Cornificius? demanda Madame.

— Un habile général : ses coiiies sont des attributs de force et de courage; il a les cornes de Jupiter, celles de Faune, celles de

— Passons, interrompit Madame; si vous vous arrêtez à chaque médaille, nous n'aurons pas le loisir de les voir toutes.

— Ab! Madame, celle-ci en vaut bien une autre ! Cornificius est en vérité une des plus rares médailles de VQtre cabinet; M. le maréchal le sait bien.

— M. le maréchal s'embarrasse fort jaeu de .

Cornificius, dis-je à mon tour.

— Gomment? d'un si grand capitaine que j'oserais presque le comparer à M. le maréchal..^

— Ce bon Baudelotl interrompit encore Madame en riant, pour donner occasion de rire à tous ceux qui en avaient bonne envie, excepté M. de Yillars; il est intarissable dans son éru-^ dition, et une médaille fournirait l'entretien de:^ six jours.

— Monseigneur, repTit Baudelot mis en humeur par ces éloges, je vois que vous seriez nion^

246 MÉMQIRËS

maître; daignèx me dire si vous partagez mon | opinion sur cette autre tête à cornes qui me pa- | raît celle de Faune, et non dé Jupiter Ammon.

— - Madame^ s^ëcria M. de Villar^î, toutes ces | cornes me feront perdre la tête.

— Monsieur, répondis -je, pardonnez" à I

M. Baudelot, qui vou£; prenait pour un fameux 1

connaisseur. » - |

Il partit fort en colère; sa sortie laissa le j

champ libre aux rieurs.

« Baudelot, dit Madame, M* de Villurs croira j que j^e'tais préparée à sa visite j il n'en- avait ja- | mais tant vu!

CHAPITBE IX.

Le chevalier de Saint-Georges* -— Ses malheurs. —- Son p<H>trait. — Négociation avec TAngleterre. — Lettres de Dubois à lord Stanhope. — Le maréchal dHuxelles; son portrait. — Les deux lettres. — Voyages de Dubois à la Eaje.' — Les livres, et les tableaux. — Conférences. •— Retour à Paris. — Second voyage de Dubois. — Le courrier Marois. — Le banquier de Bruxelles. — L'interprète allemand. — Arrivée de Dpbois à Hanovre. — Le marquis de Louville. — Calomnies sar milord Stairs. — - Georges I", roi d'Angleterre. ^La reine de Prusse. — Dîner du Roi. — Robert Walpole. — M. de Nesmond, évéque de Bayeux. — Georges, boit à la santé du Prétendant. — Dubois à la Haye.

Le chevalier de Saint-Georges était encore & Avignon, où il prétendait rester^ disait-il^ jusqu'à ce qu'on le chassât. La destinée de ce prince est le résultat dès dernières capucinades de son père, Jacques 11^ qui songeait bien moins a son royaume perdu qu'à &es dévotions, et

i48 MÉMOIRES

qui; sur son lit de mort, n'eut rien de mieux à dire à son fils. que ces conseils de jésuite : « Quelque belle que soit une couronne^ il vient un tepps où elle est fort indifférente : respectez votre mère^ aimez le roi de France comme votre bienfaiteur^ et préférez votre religion à toutes les grandeurs humaines, n L^ roi de France^ son bienfaiteur^ signa le traité d'Utrecht^ qui annu-* lait tous les droits de Jacques 111^ nom sous lequel il avait été reconnu roi par Louis XIV, à la prière de sa mère en larmes. A la mort de sa sœur la reine Anne^ &es partisans lui proposèrent de se faire ou de se dire protestant pour remonter sur le trône. Le souvenir des dernières paroles de son père opéra sur cette âme timorée ; comme le pauvre Jacques 11^ le fils perdit trois royaumes pour une messe. Il se retira d'abord à Bar^chez le duc de Lorraine, qui ranimaitsanscesse son infructueuse persévérance^ mais qui n'avait que des conseils à lui donner. Enfin le prince de Galles ou le roi Jacques III obtint de Louis XIV quelques secours secrets^ et s'en alla débarquer en Ecosse, avec peu de ressources et beaucoup d'espoir. Il arriva juste à temps pour achever

DU CARDINAL DUBOIS. a^9

dy gâter ses affaires^ et, après des succès divers, il fit une retraite qui eut Tair d'une fuite : c'était au moment de la mort de Louis XlV. L'ambassadeur d'Angleterre, le comte de Stairs, eut mission de son gouvernement pour empêcher le retour du Prétendant en France. Stairs reprocha donc au Régent d'avoir favorisé l'expédition en Ecosse, contre tous les traites du fèu Roi. Cela lui donna occasion de demander qu'on livrât Stuart au parlement anglais, qui Pavait jugé par contumace et condamné à mort pour crime de haute trahison . Le Régent repoussa cette perfidie : on s'y attendait; on lui demanda alors de ne point prêter asile en France au prince fugitif j il y consentit pour tnaintenir la paix , mais il fil avertir sous main le chevalier de Sàint-Georges, qui rentra sur notre territoire, revînt à Paris, reparut i Saint-Germain, et faillit être assassiné par des agens de la cour de Londres. Le Régent s'indigna de cette violation du droit des gens j ma is> pour l'apaiser^ je le saturai Sutrum età'ergo politiques. Le chevalier de Saint-Georges ne foi- • sait pas grand bruit à Avignon, où il attendait des Jours meilleurs. Le cabinet anglais persistait à

aSo MÉMOm£S

exiger son extradition ou son renvoi. Je peQse que Louis XIV étant mortel ses promesses aussi ^ c'eût été bien fait de livrer le Prétendant à Georges I", qui se fût contenté de le tenir en chartre privée. Par là eût été assurée la tranquillité de l'Angleterre, et l'intérêt de la Franœ parlait plus haut que tous ces préjugés d'bospitalité. A présent que le chavalier de Saint- Georges a un fils, voilà la guerre de succession éternisée; mais puisque Albéroni a échoué dans cette entreprise^ je dpute qu'un autre y réussisse.! Pavpue que je fais peu de cas des ministres qui perdent leur place, des rois qui perdent leur couronne; ce sont d'ordinaire de pauvres sires, car le génie, si bas qu'il soit tombé, se relève toujours. Le chevalier de Saiot-Georges est ia preuve vivante de cette incapacité malheureuse: il a toutes les qualités d'un dameret propre à briller auprès des femmes, voilà tout; il jouera bien son rôle dans une église, dans une ruelle ; niais il serait souverainement déplacé sur un . trône. Sa figure est régulière et belle, mais toujours distraite ou mélancolique; ses manières sont nobles; il ne met aucun esprit dans ses pa-

DU CARDINAL DUBOIS. aSi

roles^ et retombe incessamment sur ses prétentions à la royauté. Je ne Tai jamais aimé^ et je ne crois pas qu'il me paie d'ingratitude. Il m'arriva dé dire, en le voyant caresser celui-ci et celui-là^ qu'il avait l'air de demander raumône; ce mot lui fut rapporté, et il m'en témoigna sa reconnaissance moins sotten^ent qu'à l'ordinaire : «M. l'abbé, me dit-il avec douceur, étes-vous jaloux de moi, et prenez -vous ma couronne d'Angleterre pour un bénéfice dont je vous fasse ^tort?» Certes dans mes négociations je ne l'ai pas servi comme je l'aurais pu ; mais néanmoins ifai refusé beaucoup d'argent plutôt que de con-> Iribuer à le mettre entre les mains de ses ennemis. Plus tard je l'ai fait servir à mes projets, et je lui dois au moins la moitié de mon chapeau

rouge.

L'Angleterre poursuivait avec obstination par ambassadeur ses poursuites contre le chevalier de Saint-Georges: un canal que Ton avait commencé à Mardick près de Dunkerque lui faisait un prétexte de rupture avec la France; le Régent désirait la paix pour réparer les désastres de la fin da règne de Louis XIV. Malgré les chefs du con-

:i5a MÉMOIRES ;

seil, qui ne voulaieat pas que Ton parût attacher beaucoup de prix à ralliance brilaonique, le Régeut caressait le comte de Stairs, et par sou entremise les ministres anglais. G^ux-ci ne savaient que répondre à toutes ses avances: «Que le chevalier de Saint-Georges sorte de France , que le canal de Mardick soit abandonné. » Lesouyertnresde paix semblaient devoir iinir par une guerre générale; la Hollande et l'Empereur s'efforçaient de pousser l'Angleterre contre la France* Ce fut' dans cet^e alternative que le Régent recourut a ma petite influence. Afin que mes démarches ne parussent pas dirigées par lui , \e pris le ton diplomatique dans ma correspondance avec mon ami Stanhope^ et je feignis de souhaiter la bonne intelligence entre nos deux maîtres pour qu'il ne but que du meilleur vin de France et moi du cidre de Goldpepin^ au lieu de notre gros cidre de Normandie. Mais lord Stanhope^ qui défendait cette importante affaire ^ n'était pas disposé a la faire réussir; je craiguis même qu'il n'employât son crédit auprès de Georges I^ à l'en détourner. Pendant ce temps * là la maison d'Autriche fit proposer à là Hollande et à l'Angleterre

une alliance offensive et défensive- Pour gagner du temps, le Régeiît écrivit à M. de Châteauneufy notre ambassadeur à la Haye, qu'il déclarât aux Etats-Généraux ses projets 'd'alliance avec la République et TÀngleterre. Stanhope me donna avis qu'il allait accompagner le roi Georges à Hanover : c'était m'engager à l'y joindre. Le Régent me destinait de longue main à cette mission extraordinaire et secrète^ Le maréchal d'Huxelles, qui me voyait avec envie prendre racine dans la régence, fit tout ce qu'il put pour empêcher mon voyage à la Haye, Il persuada presque au Prince que, dans une conversation particulière, on triompherait difficilement des préventions de lord Stanhope, entièregient opposé aux vues de Son Altesse royale. « D'ail-leurs, dit-il j il est impossible que le voyage de fabbé Dubois reste secret : on aura beau lui donner des motifs particuliers et frivoleis ^ qui croira qu'un conseiller d'Etajt, honoré de la confiance intime de Son Altesse royale, se soit dérangé sans ordre et sans but? Pas de doute alors qu'il ne faille renoncer à cette négociation, dont M. de Châteauneuf viendrait à bout en Hollande^ » Mon

éloquence Temporta cependant sur la jalousie on marquis d'Huxelles. I

C'est un envieux, un égoïste, un rampant; quand il fut fait maréchal dans là grande four- , née de 1708, tout le monde répéta qu'il méritait le bâton. Il arrivait où il voulait par la 'flatterie ; mais il me prouva qu'il avait des griffes sous ses pattes de velours. N'ayant d'autre ami i que lui-même, il ne se fait pas faute d'avoir des ennemis. II a cent visages comme Protée, et ne rougit pas de les montrer à chaque instant. Il s'insinua d'abord dans l'amitié du Roi, qui le crut grand général parce qu'il parlait toujours guerre ; il se prosterna devant la M aintenon , qui l'aigiait, à cause de sa femme,, jésuitesse fort dangereuse. Tout consiste en fausseté; il se fit chevalier delaChoiH, dont il entretint la chienne de têtes de lapin rôties jusqu'à la mort de Monsei- ' gneur; il se traîna à la suite des du Maine, qui s'amusèrent de le voir valeter jusqu'à la régence; alors, comme de droit, tout ce luxe d'adulations fut transporté au duc d'Orléans, qui appela d'Huxelles YOrient, parce qu'il adore toujours le soleil levant. Au physique, c'est un homme

DU CARDINAL DUBOIS. a55

gros et court, haut en couleur/ renfrogné, et sentant mauvais de sa nature. Il est paresseux à marcher^ à parler, mais non en galanteries. Sa femme place ses tendresses parini les ecclésias* tiques; lui est £ort curieux des religieuses; aussi hante- t-il les couvent en tout bien tout honneur, me suis*je laisse dire. Cependant il a veiulu travailler à la conversion du Régent et à la mienne| nous l'avons renvoyé à ses moutons : c'est ainsi qu'il a baptisé ses petits Bathylles.

Avant mon départ f offris un échantillon de mon savoir-faire au Prince ^ qui savait combien je mettais de liberté dans i;aa cdrrespondance. En effet, dans les choses les plus graves, je jette l'expression la plus bouffonne, pourvu qu'elle exprime bien mon idée. Tai en horreur les discours de lit de justice; parler naturellement, vivement et droit au but, voilà ma manière. Son Altesse » royale me persuada que je n'agirais pas la dignité convenable pour traiter plénip|>tentiairement avec les ministres, le grand^pensioanaire et peut-être le roi lui'-mémel « Je vous porte déii, Monseigneur, Lui dis-je; Fontenelie ne vous semble- tril pas, comme à moi, le plus habile «

a56 MÉMOIRES

manier le style? un autre ^ si vous préférer. Hé bien! donner, un sujet de lettre politique ^ que lui et môinoufl traiterons chacun de notre côté. Je parie que la mienne est d'un diplomate^ la sienne d'un académicien.» Il s'agissait d'écrire à M. de Cliâteauneuf; Fontenelle et moi nous prîmes la plume, et je portai nos deux lettres au Régeut^le priant de choisir celle qui conviendrait le mieux; la première qu'il lut le fit rire de pitié :

(( C'est toi, Dubois, me dit-il, qui as fait des pointes et des phrases si bien accommodées?

— Décidez, Monseigneur, laquelle des deux épîtres vous plait davantage.

— -Le moyen de balancer 1 celle-*ci est aussi élégante, adroitç et bien dite, que l'autre est platement recherchée, niaise et absurde.

— * Merci des éloges, Monseigneur ; n'en parlez pas à Fontenelle, je vous prie; je rougirais. d'être pliis habile que le plus habile de l'Académie. » On a prétendu que j'avais fait mon profit de la lettre de Fontehelle, sur qui je me déchargeai des stupidités de la mienne. A en croire les gens de bonne foi qui me harcellent de lardons, satiresi et gravures, je serais un maître sot. Je voudrais!

ou CARDINAL BUBOIS. a57 '

vûii* le plus grand espht d'entre eux tenir ma place, seulement pendant huit jours.

Je partis le 4 juillet^ sans faire grand tapage^ et comme pour aller acheter des tableaux et des livres en Hollande ; je n'étais accompagné que de Manet. J'arrivai à la Haye peu de temps avant Stanhope, et je disposai toutes mes petites ruses , cachant mon titre d'ambassadeur extraorliinaire. J'allai , sous prétexte des chevaux, que voulait vendre M. de Ghâteauneuf^ m'entretenir avec lui dans son écurie^ et le mettre au courant de ma mission. Nous convînmes de la marche à suivre^ sans que je passasse pour autre chose que pour un amateur de chevaux. J'attendais de pied ferme mon ami Stanhope^ lorsque je me fus entouré de piles de livres qui me donnaient l'appareuce d'un savant et non d'un négociateur. Stanhope me vint trouver au milieu de mes bouquins et de mes vieilles toiles ; nous nous embrassâmes comme d'anciens amis, et je lui parlai d'abord de toute autre chose que de Talliance projetée.

« Mon cher, me dit-il, voulez -vous pas vous faire libraire et marchand de tableaux?

— Ne riez pas, repris-je, j'ai acquis des objets III. 17

«lis MÉMOIRES

prfécîeitf dont \e vendrai unepariie en France.

— Mais je vous ^vsis des goftts moins sérieux.

«—• Quand l'étais plus jeane, il est vrai; niais veuillez jeter un coup d'œil sur ce catalogue de iir vres qjui se vendront à Leyde; }e bibliotlobécaire du roi Guillaume avait passé sa vie à les re.cueillir.

— D où vous vitety s'il .voue plaît, cette passion de tableaux?

— De ma grandie fortuqe, qu'il estmalaisé d'employer. Vous me voyes ravi de la dernière acquisition que j'ai faite : le tableau des Sept Sacremens du Poussin avait été emporté de France par des marchands hollandais^ je m^ félicita de l'avoir racheté.

— Son Altesse royale vous en donnera sans doute deux fois le prix...

— Vous me rappelez une lettre qui vous regarde, a J'ai appris, me mande le Prince^ qu'il y a des mouvemens à la cour de Londr^ contre le duc d'Argyll, favori de l'héritier présomptif. Comme je sais que lord Stanhope est Vami de ce seigneur, et très^bien vu lui-même du prince de Galles , je crains qu'il ne soit enveloppé dans

DU CABmNAL BUBOtS. ^5o

cet «)rage« S'il vous arrivait de le voir a son passage e|i Hollande , je vous autorise^ mon cher abbé; à lui offrir de ma part bons offices ^ amis^ argent, en nu luot tout ce qui dépendra de moi. »

«-* Veuillez témoigner à Son Altesse royale ma sineèrè reconnaissance : je ne snis compromis en rien dans l'affaire du duc d'Argyll ; mais je remercie du fond de mon cœur ceux qui daignent s'intéresser à ma bonne et à ma mauvaise fortune. »

J'avciis amené Stemhope au point de conférer avec moi dd Falliànce à traiter entre la France et l'Angl^erre ; il s'était bérfssé ^ difficidtés qu'il me fallut combattre Tune après Paatte* Il s'obstinait à ce qn'il ne fut pas fait mention du traité d'Utrecht^qni blessait lammison d'Autriche. Je wù renfermai dans les coïKlitions suivantes^ qu'il m'^tdit.délmdn d'ontre-passer :

i^ La garantie de la «nccessiim d'Angleterre dans la ligne protestante^ en même temps qu'il serait convenu de la garantie des traitésd'Utrecht^ en leur entier;

a D'obliger le chevalier de Saint-Georges à

26o MÉMOIRES

sortir d'Avignon, et d'exécuter cet article entre

la signature de l'alliance et l'échange des i;^tifica-

« lions;

3® De refuser l'asile aux rebelles de la Grande- Bretagne;

40 De mettre l'ouverture du canal de Mardick en tel état qu'il ne pût y entrer de vaissi^uX de guerre j

5o De traiter conjointement et sur le niéme pied avec les Etats* Généraux de .Hollande.

Ce n'est pas sans effort qu'après trois conférences qui durèrent bien avant dans la nuit, je iis partager mes opinions à lord Stanhope; il me promit4||^ut ^succès de notre négociation si j'obtenais du Régent une explication loyale du passé , des assurances positives pour l'avenir, et surtout, une renonciation formelle à la cause du Prétendant. Je résolus de retourner à Paris plutôt que de confier mes secrets à d'autres. La veille de mon départ, j'invitai Stanhope à souper, et nous cimentâmes notre vieille amitié par des confidences réciproques. Seulement, comme )e jugeais tout avec une graiide tyrannie, louant et blâmant rois et ministres, il me demanda si j'a-

DU CARDIN AI. DUBOIS. 26 k

vais étudié le droit public en Turquie. En effet mon mérite était de l'adresse^ de Tintrigue si Ton veuty et je n'avais pas appris la diplomatie par principes.

relais de rétour à Paris dans les derniers jours de juillet. Je me rendis en secret chez le Régent^ qui m'embrassa de joie, car j'avais, écrit les détails de mes entrevues avec Stanhope, et il put voir combien de terrain j'avais gagné en quelques heures (i). Le maréchal d'Huxelles^ qui redoutait le succès de ma négociation , fut d'avis que le Régent envoyât par courrier un mémoire de ses offres au rpi d'Angleterre ; mais je p'eu^ pas de peine à persuader que ma présence était indispensable. Madame, 9 qui Son Altesse royale eji parla, répondit que, s'il s'agissait de ruser, de tromper, de voler, j'étais un homme incomparable . Mon départ fut donc décidé : mais cette fois je devais cacher l'ambassadeur sous le nom du çhe-

(OQn trouve les dépêches relatives à celte importante mission dans la Correspondance inédite du cardinal Dubois publiée par M. de Sevelinges, Cet ouvrage, fort estimé de^ diplomates , sert de preuve à Tauthenticité de ces mémoires.

(Ifoie de l'Edi^ur.)

valier de Saint- Albin. Je me baptisai ainsi poor chagriner Tabbé de Saint-» Albin, qni s© feifiait tien fier d*étre bâtard du duc d'Orléaijis,

Je partis dans une chaise de poste^ fjue ma vendit M. Crozat. J'emmenai seulement de mon domestique^ Manet^ qui se fil doubler ses gqges pour me servir d^nterprètej.Foroeville, mon valet de chambre; Sonirdeval, mon secrétaire, et Chef^ mon cuisinier, Qomplëmeni indispensable d*un ambassadeur. J'avais sur moi une grosse somme en lettres de change pour i?n banquier de Bruxelles. Pendant la route je pens» ii me pro* curer un courrier de confiance; je regrettais déjà de ne Favoir pas choisi moi-même à Paris. Ma* net^ à qui j*en toucliai deux mots^ me dit :

c< Monsieur, si vous permettez, j'ai l'hemme qu'il vous faut

— D^ou le connais-tu?

— Je ne le connais pas.

— Où est-il?

— Pans l'hôtellerie où j'ai été me rafraîchir; il buvait die si bon cœur que ce doit.êtce un brave garçon. M

Je fis arrêter \à voiture jusq'i'à ce que Manet

DU CAEmiKkL DUBOIS. %63

m'eut amené son protégé. Ce n'était pas un en* fanV, mais un gaillard de quarante ans^ robusle, trapu et de physionomie joyeuse. Il me sembia que je Pavais vu quelque part^ il eut la méoie idée, car il me regarda fixement.

« Gomoaent l'appeUes-tu ? lui dié^je.

— «- Maroy^ monsieur.

— Maroyl voilà un nom qui ne m'est pas ét£«age;r.

— C'est poaatble^ j'ai été courrûer du duc de Lçrrrâie.*.

— Mais en vérité^ c'est toi^ petit drôle»*.

— Elt voua^ M. de SainuAlbin, nétea-vous pas i'abbé Duboû ?

— Silence^ Maroy ! tu es encore, sous ma fé<* ml« I Jet suis aise de te voir, mauvais suj^t^ mai» <(|u'a»-tu fail de réduction que je trayais donnée?

-*— Elle jadteomoftemoi, elle ooort les ebamps.

— Tu consen» doue a enUrer a mon service?

-r- Cotume vous étiez à celui «k mon père et

au mieni »)

Je tte fis que rive de l?iiisolenoe< de Màroy^ et je changeai ]Manet de rendoctriaer. Ce Maroy ^

qui m'a quitté quand je devins cardinal, avait fait honneur à son pre'cepteur -, il s'était enfui de la omison paternelle, mais sans revenir comme PEnfant Prodigue; il avait fait tous les métiers qui se peuvent faire honnêtement; il perdit tout ce qu'on peut perdre en mauvaise société; il avait servi comme courrier le duc de Lorraine et h chevalier de Saint-Georges, et quand il se fut habitué à mes manières quelque peu brutales, je m'habituai aux siennes qui n'étaient pas plus douces. Ainsi l'un de nous deux était toujours en colère; au demeurant, en bonne intelligence. L'impertinent avait si à cœur de m'imiter, qu'il passait souvent pour moi auprès de mes maîtresses : Inde irœ.

J'arrivai à Bruxeljes vers cinq heures du soir, et à mon grand désappointement je m'aperçus que j'avais perdu ma bourse. Il me fallait de l'argent pour loger et héberger tout mon monde- Je me rendis donc avec Sourdeval et Maroy chez le banquier qui devait me payer mes lettres de change. Le banquier élait allé à la noce et ne reviendrait que fort tard , me dit un valet qui gardait la maison. Je jurai, pour so.ulageç un pey

DU CARDmAL DUBOIS. aôS

ma colère ; le caissier arriva^ niais, sazis argent^ et m'en promit pour le leo demain à dix heures. Je . DO pouvais m'en passer^ on me fit drédit jusque là en faveur de ma bonne mine» A dix heures jetais à la porte du |>anquier avec mes* deux gardes-du-corps, Sourdeval, le plus doux des hommies^ Maroy^ le plus emporté^ après moi.

«Mon Dieu^ monsieur^ médit le caissier^ mon maître dort encore^ aprèslafktiguede la nuit, ce serait -cruauté de le réveiUer; revenez dans un autre moment.

— Qtf'on est malheureux d'être à la merci des valets I.in'écriai- je; ce c6quin-jà me fait perdre mon temps et manquer des affaires de la plus haute impçrtapoe. . • * ^

— Pîanrhleu ! ajouta Maroy ; qui s'appliquait àé\h a me copier, ce faquin mériterait que je lai coapasse les deux oreilles pour les clouer en guise. d'ënseigoe à sa porte* 1 -^ Messieurs, répondit le pauvre caissier, ser- ^t les clefsde la caisse, des injures tanjt qu'il pous plaira, ma^s des coups faites-m'en grâce. j — J'ai i'eilvie, de te couper quelque chose... Continua M^iroy, choisis: les oreilles ou le nez?

a68 MÉMOIRES

Je me contentai de conseiller au banquier d'être

moins brutal à l'avenir.

E)n traversant les Pays-Bas autrichiens^ je m trouvai plusieurs fois dans up^ embarras d'une autre aorte; j'entendais l'allemand moins bien que mes chevaux , et je n'avais d'autre interprète que Manet^ qui croyait parler cette langue, ou du moins me l'avait fait croire. Le diable nou^ conduisit à Louvain dans une auberge alleiâande où nous parlâmes long-^temps. sans nous enteni dre. « Demande des œufs frais, dis-je à Manet Il baragouina quelques mols^et l'hôtesse m'apporte un broc de vin du Rhin. « Manet , ra'é* cri^i-je eu colère, se moque-t-on de moi? tu m ferais aller la tête la première dans le canal H Mardick. » C'était une exp;^essiôn que j'avaii adoptée depuis mon ambassade. Manet parla en^ core à l'hôte, qui parut le comprendre, et celaici mil ftevant moi une cruche de bière» Je devint rouge et bleu ^'indignation; Manet, qui avail bonne envie de rire, rappela l'hôte, le harangua lui fit des gestes et des signes qui amenèrent poui résultat une demi-tonne d'eau sur la table. Je iw IDC contins plus, et je me lançai contre Maoe

en disant : « Sommes -nous dans la tour de Babel? il faut que je harponne ce maudit cqquin! » L'hôte, Sourdeval, Chef, s'enfuirent, excepté Manet qui ne bougea pas. Je tirai mou epée avec tant de force, que la poignée me resta dans la main, mais pas de lame. Le drôle de Manet, qui craignait de n'en être pas quitte un jour pour deux ou trois estafilades dans le ventre, s^était précautionné contre les accidens. La. vue de mon arme inofFensive apaisa cette grande fi\* reur et j'éclatai de rire de bon cdeur. Sourdeval, qui revint, suppléa fort adroitement à l'incapà-; cité de Manet : il prit un crajon et dessina une poule avec des œufs. Je fus servi comme je le désirais.

J^arrivai à Hanovre fort incommodé de ma réteMion d'urine, que je n'allai pas promener dans tonte la ville, à l'exemple de ce peJit Maroy^ Malgré ma défense* aux personnes de ma saille de sortir de l'auberge où j'étais descendu ftveo mystère, il agaça filles et femmes, faisant lonxier bien haut son titrede courrier d'ambassaleux*. J'en fus averti assez tôt pour lui ordonner Le S4S taire. Stanhope , prévenu de mon arrivée.

a^o MÉHOtRES

vint me voir secrètement ^ jusqu'à ce que je fusse en état de nie présenter devant Sa Majesté Britannique. M. d' Yberville m'avait si chaudemenl secondé à Londres^ que nous étions à pea près d!accord avec FAngleterre. A celte époque, j'appris que le marquis de Louvilk, ancien commandant 'de la garde royale des mousquetaires de Philippe V^ n'avait pas été reçu par ce prince, auprès duquel il devait excuser l'allianoe de la Franœ avec l'Angleterre ; mon aèle s'en accrut. Je me flattai de retirer beaucoup d'honneur de mat négociation, regardée oomme impossible par IsL plupart. Il est vrai que les difficultés naissaient à chaque pas. Cependant je ne pense pas , ain^i que l'a souvent dit Madame, que milord Stairs ait joué à brouiller k Bégent avec l'Angleterre, en le représentant comme l'allié secret du Prétendant. Son Altesse royale n'a jamais fourni d'ar-i mes ou d'argent an chevalier de Saînt-Georges, et son seul tort est de sie l'avoir pas inquiété dans son valetage en France* D'un autre côté, Stairs n'aurait pu garderie masque si long-teoips: il partageait nos plaisirs, nos i!âtes, et rien ii'en a transpiré de sa part. Entin , que o'ioiagine pas

U palainûie? On a été jusqu'à prétendre que Stdirs avait ^u de^ eotrevues avec M* Benderitter, envoyé 4e l'Empereur, et T^mbassadeur de Sicile^ dans le but de faire une ligue tendante à chasser le roi d'Espagne, et à le remplacer par celui de Sicile. Stairs ne peut être un espion ni un traître; il doit presque toute sa fortune au Régent,

Staobope parla si avantageusement de moi au roi Georges T', qu'il souhaita me voir. Je lui fus présenta par mon ^mi, et l'accueil qu'on me fit m'aurait gagné. tou}>à- fait à l'Angleterre, si je ne l'avais pas été par mille raisons (ï).Georges P', qui n'avait guère que«56ans^ portait sur ses traits un caractère de franchise allemande qu'il ne démentait p»a : il n'était pas empêché de sa dignité royale^ et n'en disait pas sentir l'embarras aux autrefi. Son sourire engageait à la cordialité la plus opposée à l'étiquette des cours. Il parlait; d'un air a(FabIe^ en français plus volontiers, et

(1) Cette phrase est sujette à diverses interprétatioD»

qui donneraient lieu à Texamen du véritable rôle que jouait

Dubois dans ses ambassades.

(Note de P Editeur.),

sa bonté apparaissait dans toutes ses paroles. La reine de Prusse^ sa fiUe^ qui était alors de passage à Hanovre^ ne me témoigna pas moins de bienveillance.

« M. de Saint-^lbin , itie dît la Reine, vous eussiez bien fait de nous apporter les modes de France.

— Madame, répondis-je , je n'avais pas l'honneur d'être votre plénipotentiaire. » Cinq jours après Maroy fit si bonne diligence , qu'il revint avec les ,plus nouvelles toilettes de Paris. La Reine me remercia et me paya dix fois leur valeur.

Je fus admis à dîner au petit concert de Leurs Majestés avec Stanhope et Robert Walpole, ministre favori du Roi. C'est un habile homme , quoiqu'on l'appelle aujourd'hui le Père de la corruption, et je pense comme lui qu'il y a un •tarif de chaque conscience. Au reste, il est mer- Veilleux de l'ent|ndre parler d'argent; il trace les plus admirables projets de finances, et je ne doute pas qu'il ne surpasse Law, si la fantaisie lui en prend. Le diner se passa en discussions sur l'alliance, et tous les points en furent arrêtés à peu

près} de sorte qu au dessert il ne restait qu'à faire accepter à la Hollande les mêmes conditions. Il fut souvent quei^tion du Prétendant, et le Roi s'exprimait sur son compte sans animosité^ il le plaignit miéme en des termes dignes de l'un et de lautre.

M A votre place, Sire, dit négligemment Walpole, je lui ferais offrir deux ou ftrois millions, à condition qu'il renonçât à ses prétentions.

— Les ^ux ou trois millions, reprit Stanhope, se changeraient en poudre et en fusils. Cette fois l'Ecosse se rangerait toute du parti des Stuarts.

— Messieurs \ répliqua le Roi, le chevalier de Saint- Georges ne manquera pas en France d'amis et de finances pour former des expéditions.

— Sire, m'écriai-je d'un air fâché, soyez généreux et ne me forcez pas à défendre contre vous l'honneur du roi de France.

— Le roi dé France, continua Georges I", n'est pour rien dans le reproche que je fais ; mais son clergé catholique-romain, qui nous regarde comme des hérétiques.

— Vous le leur rendez hien, Sire, et louons III. 18

Dieu que les guerres de religion se bornent à la

bulle Unigenitus.

«-—J'ai en main, continua le Roi^ les preuves des intelligences qu'entretient le chevalier de Saintiîeorgés avec vos évêques. Celui de Bayeux, par exemple, M. de Nesmont^ faisait an roi Jacques II une rente de trente mille livres dont le fils touche encore la moitié...

— C'est un faift|à e'claircir, interrompit Stanhope.

— Sire, dis- je en riant pour détourner la conversation y vous ne connaissez'pas ce cher M. de Nesmont?

— Me prenez-vous pour le Prétendant, M. de Saint-Albin? s'écria te roi Georges en remplissant son verre,

— Dieu m'en garde, Sire! mais, pour en re^ venir à l'évêque de Bayeux, je ne vous citerai de lui qu'un trait qui vous fera mieux apprécier ce qui ep est. M. de Mesmont est une vierge d'innocence; mais il pe faut pas juger sa conduite par ses expressions hardies jusqu'à la témérité. Une femme n'oserait se confesser à lui de peur des questions saugrenues qu'il adresse à ses pé-

uitentes. Il aime beaucoup à prêcher^ et ses sermons ont uue tonte, autre éloquence que celle de la chaire. ïl avait assisté à une noce très* bruyante ; le lendemain, dans sa prédication, il se mit à fulminer contre les noces en'des termes si plaisans, que l'auditoire lui rit au nez. Un bon curé, qui avait écouté gravement cette bizarre sortie, éleva la voix en disant : « Monseigneur ^ vous prêchez contre ceux qui sont de noces; Notre Seigneur pourtant y. alla bien lui-même à Gana en Galilée. — Vous avez raison, reprit-il après s'être recueilli un instant, il y alla ; mais il eût mieux fait de n'y pas aller, m

— Voilà un papiste à moitié fou , dit Stanhope avec un éclat de rire.

— Bienheureux les pauvres d'esprit! ajou* tai**)e.

---* Messieurs, interrompit lô Roi, je prop'ose une santé au Prétendant.

— Vous , Sire ! répliquai-je.

— ^ Ge n'est pas la première fois, M. de Sainte Albin. Au carnaval dernier, une belle dame at-* tachée aux Stuarts me reconnut sous mon déguisement; ainsi avaîs-jè fait à son égard. Elle fei-

ifjS . MÉMOIRES

gnit de ne pas savoir à qui elle avait affaire^ et me parla du chevalier de Saint-Georges avec un dévoûment passionné. Je fis semblant d'avoir les mêmes opinions ^ et elle se douta sans peine que je lui cachaisT le fond de ma pensée. Elle m'entraîna vers un buffet , et faisant remplir deux verres : t< A la santé du Prétendant! me ditelle. — De tout mon cœur^ répondis -je; je bois volontiers a la santé des malheureux. » Ces mots bien naturels ont gagné cette dame à. ma cause.

— Ahl Sire, m'écriai- je, si le chevalier de Saint-Georges vous entendait, il vous detnanderait votre amitié.

— Je la lui accorderais, » reprit noblement lé Roi-

Je pris congé de Sa Majesté et de Stanhope, et' toutes les conditions du traité étant fixées, je quittai Hanovre pour la Haye, où je devais trouver lord Gadhogan, et Horace Walpole, frère du ministre, avec des pleins-pouvoiris pour la signature de l'alliance ; ce qui fut encore retardé. L'envie d'éclipser l'amba$sadeur ordinaire de France me fit choisir de préférence son hôtel

pour m^y établir avec un grand train de monde^ sous nïon vrai nom de Dubois. Le marquis de Ghâtetuneuf ne me vit pas arriver de meilleur œil qu'autrefois le maréchal de Tallard à Londres. »

«78 WÉMOIIIES

fc %^'» %<»■»%<%/% ^^mm^wm, %/^/^^mm

Page 1