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« bien pis, comme vous allez voir, me répondit-il. « J'étois à une demi-lieue de Calais hier au matin, « et je voulus prendre le long de la mer pour faire (< plus de diligence; mais, ma foi, l'on dit bien « vrai qu'il n'est rien tel que le grand chemin : car « je donnai tout au travers d'un sable mouvant, où « j'enfonçai jusqu'au menton. — Un sable mouvant « auprès de Calais! lui dis-je. — Oui, Monsieur,. « me dit-il, et si bien sable mouvant que je me « donne au diable si on me voyoit autre chose que « le haut de la tête quand on m'en a tiré. Pour « mon cheval , il a fallu plus de quinze hommes^ « pour l'en sortir; mais, pour mon porte-manteau, (( où malheureusement j'avois mis votre habit, ja- « mais on ne l'a pu trouver; il faut qu'il soit pour « le moins une lieue sous terre. »
« Voilà, Sire, poursuivit le chevalier de Grammont, l'aventure, et le récit que m'en a fait cet honnête homme. Je l'aurois infailliblement tué, si je n'avois eu peur de faire attendre mademoiselle d'Hamilton, et si je n'avois été pressé de vous donner avis du sable mouvant, afin que vos courriers prennent soin de l'éviter. »
Le roi se tenoit les côtés de rire , quand le chevalier de Grammont, reprenant la parole : « A propos, Sire, dit-il, j'oubliois de vous dire que, pour augmenter ma mauvaise humeur, je me suis vu arrêter, comme je sortois de ma chaise, par un diable de fantôme en masque, qui me vouloità toute force persuader que la reine m'avoit ordonné de danser avec elle; et, comme je m'en suis défendu le moins
brutalement qu'il m'a été possible , elle m'a chargé de m'informer ici qui doit la mener, et m'a prié de l'envoyer prendre incessamment. Ainsi Votre Majesté ne feroit point mal de donner ses ordres pour cela; car elle s'est mise en embuscade dans un carrosse pour saisir tous les passants à la porte de White-Hall. Au reste, je vous puis dire que c'est une chose à voir que son habillement. Il faut qu'elle ait plus de soixante aunes de gaze et de toile d'argent autour d'elle, sans compter une espèce de pyramide sur la tête, garnie de cent mille brimborions. »
Ce dernier récit étonna toute l'assemblée , à la réserve de ceux qui avoient part à l'aventure. La reine assura que tout ce qu'elle avoit nommé pour le bal étoit présent; et le roi, après quelques moments de réflexion : « Je parie , dit-il , que c'est la duchesse de Newcastle. — Et moi, dit mylord Muskerry, s'approchant de mademoiselle d'Hamilton, je parie que c'est une autre folle, car je me trompe fort si ce n'est pas ma femme. »
Le roi voulut qu'on allât s''informer qui c'étoit, et qu'on la fît venir. Mylord Muskerry s'offrit à cette commission, par le pressentiment qu'on vient de dire, et ne fît pas mal. Mademoiselle d'Hamilton ne fut pas fâchée que ce fût lui, sachant bien qu'il ne se trompoit pas dans sa conjecture. La plaisanterie auroit été beaucoup plus loin qu'elle n'avoit prétendu, si la princesse de Babylone eût paru dans ses atours.
Le bal ne fut pas trop bien exécuté, s'il faut par-
1er ainsi, tant qu'on ne dansa que des danses sérieuses. Cependant il y avoit dans cette assemblée d'aussi bons danseurs et d'aussi belles danseuses qu'il y en eût au monde; mais, comme le nombre n'en étoit pas grand, on quitta les danses françoises pour se mettre aux contre-danses. Quand ceux qui étoient de la mascarade en eurent dansé quelquesunes, le roi trouva bon de mettre en jour les troupes auxiliaires tandis qu'on se reposeroit. Les filles de la reine et celles de la duchesse furent menées par ceux qui étoient de la mascarade.
Ce fut alors qu'on eut le temps de prêter quelque attention à la Blague, et l'on trouva que le billet qu'on lui avoit fait rendre de la part de Brisacier faisoit son effet. Elle étoit arrivée plus jaune qu'un coing. Ses cheveux blonds étoient farcis de ce ruban couleur de citron qu'elle y avoit mis par complaisance; et, pour éclaircir Brisacier de son sort, elle portoit souvent à sa tête ses mains victorieuses, garnies des gants dont il étoit question. Mais, si l'on fut surpris d'une coiffure qui la rendoit plus blafarde que jamais, elle fut bien autrement surprise de voir la Price partager avec elle de point en point le présent de Brisacier. La surprise se changea bientôt en jalousie; car sa rivale n'avoit pas manqué de l'accrocher de conversation sur ce qu'on lui avoit insinué la veille , et Brisacier n'avoit pas manqué de donner tête baissée dans ces premières agaceries, sans faire la moindre attention à la blonde Blague, ni aux signes qu'elle se tuoit de faire pour l'instruire de son heureuse destinée.
La Price étoit ronde et ragote, et par conséquent ne dansoit point. Le duc de Buckingham , qui mettoit le marquis de Brisacier sur les rangs le plus souvent qu'il pouvoit , vint le prier de la part du roi de mener la Blague , sans savoir ce qui se passoit alors dans le cœur de cette nymphe. Brisacier s'en défendit , sur le mépris qu'il avoitpour les contre-danses. La Blague crut que c'étoit elle qu'on méprisoit; et, voyant qu'il s'étoit remis en conversation avec sa mortelle ennemie, elle se mit à danser sans savoir ce qu'elle faisoit. Quoique son indignation et sa jalousie fussent assez marquées pour en divertir la cour, il n'y eut que mademoiselle d'Hamilton et ses complices qui en eurent le plaisir entier. Leur satisfaction fut complète ; car bientôt arriva mylord Muskerry, encore tout interdit de la vision dont le chevalier de Grammont avoit fait le portrait. Ilapprit à mademoiselle d'Hamilton que c'étoit la Muskerry en propre personne, mille fois plus extravagante qu'elle ne l'avoit jamais été; qu'il avoit eu toutes les peines du monde à la remettre chez elle avec une sentinelle à la porte de sa chambre. Le lecteur trouvera peut-être qu'on s'est trop arrêté sur ces incidents frivoles; peut-être aura-t-il raison : passons à d'autres.
Tout rioit au chevalier de Grammont dans la nouvelle tendresse qui l'occupoit. Il n'étoit pas sans rivaux; mais ce qu'il y avoit de plus extraordinaire, c'est qu'il étoit sans inquiétude. Il connoissoit leur esprit et celui de mademoiselle d'Hamilton.
De ses amants, le plus considérable et le moins déclaré étoit M. le duc d'York; mais il avoit beau s'en cacher , la Cour étoit trop faite à ses manières pour douter de son goût pour elle. Il ne jugea pas à propos de déclarer des sentiments qu'il ne convenoit pas à mademoiselle d'Hamilton d'apprendre ; mais il lui parloit tant qu'il pouvoit, et la lorgnoit d'une grande assiduité. Comme la chasse étoit son plaisir favori , cet exercice l'occupoit une partie du jour. Il en revenoit d'ordinaire assez fatigué; mais^ la présence de mademoiselle d'Hamilton le réveilloit, quand elle se trouvoit chez la reine ou chez la duchesse. C'étoit là que, n'osant lui parler de ce qu'il avoit sur le cœur, il l'entretenoit de ce qu'il avoit dans la tête; il lui contoit des merveilles de la prudence des renards , de la prouesse des chevaux, lui faisoit un détail de bras cassés, de jambes démises, d'épaules disloquées, et d'autres aventures curieuses et divertissantes; après quoi ses yeux lui • disoient le reste, jusqu'à ce que le sommeil interrompît leur conversation : car ces tendres truchements ne laissoient pas de se fermer quelquefois au fort de leur lorgnerie.
La duchesse ne fut point alarmée d'une passion que sa rivale ne regardoit rien moins que sérieusement, et dont elle prenoit la peine de se divertir avec tout le respect du monde. Au contraire, comme elle avoit du goût et de l'estime pour elle , jamais elle ne la traita plus gracieusement.
Les deux Russell, oncle et neveu, étoient deux autres rivaux du chevalier de Grammont. L'oncle
avoit bien soixante ans. Son courage et sa fidélité Tavoient distingué dans les guerres civiles. Sa passion et ses desseins pour mademoiselle d'Hamilton parurent à la fois ; mais sa magnificence ne parut qu'à demi dans les galanteries que la tendresse inspire. Il n'y avoit pas long-temps que l'on avoit quitté le ridicule des chapeaux pointus pour tomber dans l'autre extrémité. Le vieux Russell , effrayé d'une chute si terrible , voulut prendre un miUeu , qui le rendit remarquable. Il l'étoit encore par sa constance envers les pourpoints tailladés, qu'il a soutenus longtemps après leur suppression universelle ; mais ce qui surprenoit le plus étoit un certain mélange d'avarice et de libéralité, sans cesse en guerre l'une avec l'autre, depuis qu'il y étoit avec l'amour.
Son neveu n'étoit alors que cadet de la famille; mais la succession de son oncle le regardoit ; et, quoiqu'il en eût besoin pour son établissement, et qu'il eût encore plus besoin de ménager l'esprit de cet oncle pour s'en assurer, il ne put éviter sa destinée. La Middleton le traitoit avec assez de préférence; mais ses faveurs ne purent le garantir des charmes de mademoiselle d'Hamilton . Sa figure n'auroit rien eu de choquant, s'il l'eût laissée dans son naturel; mais il étoit guindé dans toutes ses allures, taciturne à donner des vapeurs; cependant un peu plus ennuyant quand il parloit.
Le chevalier de Grammont, en plein repos sur toutes les concurrences , s'engageoit de plus en plus, sans former d'autres projets ni concevoir d'autres espérances que celle de se rendre agréable*
Quoique sa passion fût hautement déclarée , personne à la cour ne la regardoit que comme ces habitudes de galanterie qui ne vont qu'à rendre justice au mérite.
Son philosophe en jugea tout autrement, en voyant que , sans compter un redoublement infini de magnificence et de soins, il avoit regret aux heures qu'il donnoit au jeu; qu'il ne cherchoit plus ces longues et agréables conversations qu'ils avoient d'ordinaire ensemble , et que ce nouvel empressement l'enlevoit partout à lui-même.
« Monsieur le chevalier, lui dit-il, il me semble que vous laissez depuis quelque temps les beautés de la ville et leurs amants bien en repos. La Middleton fait impunément de nouvelles conquêtes, et de vos présents vous souffrez qu'elle vous crève les yeux sans la moindre avanie. La pauvre Warmestré vient d'accoucher tranquillement au milieu de la Cour sans que vous en ayez soufflé. Je l'avois bien prévu, M. le chevalier, vous avez fait connoissance avec mademoiselle d'Hamilton; et, chose qui ne vous étoit jamais arrivée, vous voilà véritablement amoureux. Mais voyons un peu ce qui peut vous en arriver.' Je ne pense pas, en premier lieu, que vous espériez de la mettre à mal. Elle est telle, et par sa naissance et par son mérite, que, si vous étiez en possession des titres et des biens de votre maison , vous seriez excusable de vous présenter sur un pied sérieux , quelque ridicule qu'il y ait dans le mariage en général ; car, si vous ne voulez que de l'esprit, de la sagesse et les trésors de
la beauté, vous ne sauriez mieux vous adresser. Mais, pour vous, qui n'avez que médiocrement de ceux de la fortune , vous ne sauriez vous adresser plus mal : car votre frère de Toulongeon , de l'humeur dont je le connois , n'aura pas la complaisance de se laisser mourir pour favoriser vos prétentions.
- « Mais posons le cas que vous ayez tout le bien qu'il faudroit pour l'un et pour l'autre , et c'est beaucoup dire: connoissez-vous la délicatesse, pour ne pas dire la bizarrerie de cette princesse sur un pareil engagement ? Savez-vous qu'il n'a tenu qu'à elle d'avoir les meilleurs partis d'Angleterre ? Le duc de Richmond l'a recherchée des premiers; mais, quoiqu'il fût amoureux, il étoit intéressé. Cependant le roi, voyant qu'il ne tenoit qu'au bien , prit sur lui cet article , en considération du duc d'Ormond , du mérite et de la naissance de mademoiselle d'Hamilton , et des services de monsieur son père; mais mademoiselle d'Hamilton , choquée qu'un homme qui faisoit l'amoureux eût marchandé, faisant d'ailleurs réflexion sur son caractère dans le monde, n'a pas jugé qu'il fût assez important d'être duchesse de Richmond au hasard de ce qu'il y auroit à craindre d'un homme brutal et débauché.
«Votre petit Jermyn, malgré tout le bien de son oncle et l'éclat de sa propre réputation, n'y at-il pas échoué ? A-t-elle jamais voulu seulement regarder Henri Howard , qui est à la veille d'être le premier duc d'Angleterre , et qui possède actuellement tout le bien de la maison de Norfolk?
Je tombe d'accord que c'est un bœuf; mais quelle autre dans toute l'Angleterre ne passeroit pas pardessus la pesanteur de son esprit et le peu d'agrément de sa figure pour être , avec trois cent mille livres de rente , la première duchesse du royaume ?
« Pour achever en peu de mots : mylord Falmouth m'a dit lui-même qu'il l'avoit toujours regardée comme la seule chose qui manquoit à son bonheur; mais qu'au milieu de tout l'éclat de sa fortune il n'avoit osé lui déclarer ses sentiments ; qu'il se sentoit assez de foiblesse ou trop de fierté pour se contenter de l'obtenir du seul consentement de ses parents; et, quoique les premiers refus des belles ne fussent comptés pour rien, il savoit de quel air elle recevoit ceux dont la personne ne lui étoit point agréable.
« Après, cela monsieur le chevalier, voyez de quelle manière vous prétendez vous y prendre : car vous êtes amoureux. Vous l'allez être de plus en plus; et plus vous le serez, moins serez -vous capable des réflexions que vous pourriez faire à présent.
— Mon pauvre philosophe , répondit le chevalier de Grammont , tu sais bien le latin , tu fais des vers , tu sais la marche et tu connois la nature des étoiles du ciel ; mais, pour les astres de la terre, tu n'y connois rien. Tu ne m'as rien appris de mademoiselle d'Hamilton que le roi ne m'ait dit il n'y a pas trois jours. Tant mieux qu'elle ait refusé les ostrogoths dont tu viens de parler. Si elle en avoit voulu, je n'en voudrois pas, quoique je l'aime à la
folie. Ecoute bien ce que je vais te dire. Je me suis mis dahs la tête de l'épouser; et je veux que mon pédagogue Saint- Evremond lui-même soit le premier à m'en savoir gré. Quant à l'établissement, je ferai ma paix avec le roi ; je lui demanderai qu'elle soit dame du palais. Il me l'accordera. Toulongeon crèvera sans que je l'aide ou que je l'en empêche ; et mademoiselle d'Hamilton aura Sémeat avec le le chevalier de Grammont , pour la dédommager des Norfolk et des Richmond. Eh bien ! as-tu quelque chose à dire contre ce projet? car je parie cent louis qu'il en ira comme je dis. »
C'étoit dans ce temps-là que la faveur de mademoiselle Stewart étoit si déclarée qu'on voyoit bien qu'il ne lui manquoit que de l'art dans sa conduite pour être aussi maîtresse de l'esprit du roi qu'elle l'étoit de son cœur. L'occasion étoit belle pour ceux qui avoient de l'expérience et de l'ambition. Le duc de Buckingham se mit en tête de la gouverner pour se mettre bien dans l'esprit du roi. Dieu sait quel gouverneur, et quelle tête pour en conduire une autre ! Cependant c'étoit l'homme du monde le plus capable de s'insinuer dans un esprit comme celui de mademoiselle Stewart : elle avoit un caractère d'enfance dans l'humeur qui la faisoit rire de tout , et son goiit pour les amusements frivoles, quoique naturel, ne sembloit permis qu'à l'âge de douze ou treize ans. Tout en étoit, hors les poupées. Le colin-maillard étoit de ses passetemps les plus heureux. Elle faisoit des châteaux de cartes quand on jouait le plus gros jeu du monde Mém. de Grammont. i 7
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chez elle , et l'on n'y voyoit que des courtisans empressés autour d'elle qui lui en fournissoient les matériaux, ou de nouveaux architectes qui tâchoient de l'imiter.
Elle ne laissoit pas de se plaire à la musique, et d'avoir quelque goût pour le chant : le duc de Buckingham , qui faisoit les plus beaux bâtiments de cartes qu'on pût voir, chantoit agréablement. Elle ne haïssoit point la médisance : il en étoit le père et la mère; il faisoit des vaudevilles, inventoit des contes de vieille, dont elle étoit folle. Mais son talent particulier étoit d'attraper le ridicule et les discours des gens, et de les contrefaire en leur présence sans qu'ils s'en aperçussent. Bref, il savoit faire toutes sortes de personnages avec tant de grâce et d'agrément, qu'il étoit difficile de se passer de lui quand il vouloit bien prendre la peine de plaire. Il s'étoit donc rendu si nécessaire aux amuseme us de la Stewart, qu'elle le faisoit chercher partout lorsqu'il ne suivoit pas le roi chez elle.
Il étoit parfaitement bien fait, et croyoit l'être beaucoup plus qu'il ne l'étoit. Quoiqu'il eût beaucoup d'esprit , sa vanité lui fît prendre sur son compte des gracieusetés qui n'étoient que pour ses bouffonneries et son badinage. Séduit enfin par la bonne opinion de son mérite, il oublia son premier projet et sa maîtresse portugaise pour se prévaloir d'un goût auquel il s'étoit mépris; mais, dès qu'il voulut prendre un personnage sérieux auprès de mademoiselle Stewart , il fut renvoyé si loin qu'il abandonna tout à coup l'un et l'autre de ses des-
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seins sur elle. On peut dire néanmoins que la familiarité qu'elle lui avoit procurée auprès du roi ouvritle chemin à cette faveur où il s'est élevé dans la suite.
Mylord Arlington entreprit le projet que le duc de Buckingham venoit d'abandonner, et voulut s'emparer de l'esprit de la maîtresse pour gouverner celui du maître. Il y avoit pourtant de quoi contenter un homme de plus de mérite et de plus de naissance que lui dans la fortune qu'il avoit déjà faite. Ses premières négociations avoient été pendant le traité des Pyrénées. Quoiqu'il n'y eût pas réussi pour les intérêts de son maître, il n'y avoit pas tout à fait perdu, son temps: car il avoit parfaitement attrapé par son extérieur le sérieux et la gravité des Espagnols , et , dans les afiaires , il imitoit assez bien leur lenteur. Il avoit une cicatrice au travers du nez, que couvroit une longue mouche, ou, pour mieux dire, un petit emplâtre en losange.
Les blessures au visage y donnent d'ordinaire certain air violent et guerrier qui ne sied pas mal. C'étoit tout le contraire à son égard; et cet emplâtre remarquable s'étoit tellement accommodé à l'air mystérieux du sien , qu'il sembloit y ajouter quelque chose d'important et de capable.
Arlington à l'abri de cette contenance composée , d une grande avidité pour le travail , et d une impénétrable stupidité pour le secret, s'étoit donné pour grand politique; et, n'ayant pas le loisir de l'examiner, onl'avoit cru sur sa parole, et on l'avoit fait ministre et secrétaire d'Etat sur sa mine.
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Son ambition ne pouvant se borner à ces établissements, après s'être pourvu de plusieurs belles maximes et de quelques exemples historiques , il avoit obtenu de mademoiselle Stewart une audience pour les étaler, en lui faisant offre de ses très-humbles services , et de ses avis les mieux raisonnés pour se conduire dans le poste où il avoit plu au ciel et à sa vertu de l'élever. Mais il n'en étoit qu'à l'exorde de son discours, quand elle se souvint qu'il étoit à la tête de ceux que le duc de Buckingham avoit coutume de contrefaire ; et , comme sa présence et ses discours renouveloient exactement le ridicule qu'on lui avoit donné , jamais elle ne put s'empêcher de lui faire un éclat de rire au nez, d'autant plus outré qu'elle avoit longtemps combattu pour l'étouffer.
Le ministre en fut indigné : son orgueil étoit digne du poste qu'il occupoit, et sa délicatesse sur la gloire méritoit tous les ridicules qu'on luidonnoit. Il la quitta brusquement avec tous les beaux conseils qu'il lui avoit préparés, tenté de les porter à la Castelmaine et de s'unir à ses intérêts, ou bien de quitter le parti de la Cour pour déclamer en plein parlement contre les griefs de l'Etat et faire passer un acte pour la suppression des maîtresses; mais sa prudence l'emporta sur ses ressentiments ; et, ne songeant plus qu'à jouir délicieusement des biens de la fortune , il envoya chercher une femme en Hollande pour mettre le comble à sa félicité.
Hamilton étoit l'homme de la Cour le plus capable de réussir dans le dessein où le duc de Buckin
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:gham et mylord Arlington venoient cf échouer. II se l'étoit mis en tête; mais sa coquetterie naturelle vint à la traverse , et lui fit négliger le projet du monde le plus utile pour <:ourir inutilement après les avances et les agaceries que la comtesse de Chesterfield s'avisa de lui faire.
C'étoit une des plus agréables femmes qu'on pût •voir : elle avoit la plus jolie taille du monde, quoi- ■qu'elle ne fût pas fort grande. Elle étoit blonde, et elle en avoit l'éclat et la blancheur, avec tout ce ■que les brunes out de vif et de piquant. Elle avoit ■de grands yeux bleus et des regards extrêmement séduisants. Ses manières étoient engageantes, son esprit amusant et vif; mais son cœur, toujours ouvert aux tendres engagements, n'étoit point scrupuleux sur la constance, ni délicat sur la sincérité. Elle étoit fille du duc d'Ormond. Hamilton étoit son cousin germain. lisse voyoient tant qu'ils vouloient, sans conséquence; mais, dès qu'elle lui eut fait dire un mot par ses yeux, il ne songea plus qu'à lui plaire, sans se souvenir de sa légèreté, ni des obstacles qui s'opposoient à ses desseins. Celui de •s'établir dans la confiance de mademoiselle Stewart ne lui fut plus de rien, comme on vient de dire; ■mais elle se trouva bientôt en état de se passer des instructions qu'on avoit prétendu lui donner pour sa conduite. Elle avoit fait tout ce qu'il falloit pour augmenter la passion du roi, sans intéresser sa vertu parles dernières complaisances; mais les empressements d'un amant passionné, qui trouve les occasions favorables, sont difficiles à combattre.
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plus difficiles encore à vaincre; et la sagesse de mademoiselle Stewart n'en pouvoit plus, lorsque la reine fut attaquée d'une fièvre violente qui la mit bientôt à l'extrémité.
Ce fut alors qu'elle se sut bon gré d'une résistance qui ne lui avoit pas peu coûté. Mille espérances de grandeurs et de gloire s'emparèrent de son esprit, et les nouveaux respects qu'on lui rendit partout contribuèrent à les augmenter.
La reine fut abandonnée des médecins. Le petit nombre de Portugaises qu'on n'avoit point renvoyées remplissoit la Cour de cris lugubres, et le bon naturel du roi s'attendrit par l'état où lui parut une princesse qu'il n'aimoit pas à la vérité, mais qu'il estimoit beaucoup. Elle l'aimoit tendrement; et, croyant lui parler pour la dernière fois , elle lui dit que la sensibilité qu'il témoignoit pour sa mort auroit de quoi lui faire regretter la vie; mais que, n'ayant pas assez de charmes pour mériter sa tendresse, elle avoit du moins la consolation en mourant de faire place à quelque épouse qui en fût plus digne , et à laquelle le ciel accorderoit peut-être une bénédiction qu'il lui avoit refusée. A ces mots, elle lui arrosa les mains de quelques larmes, qu'il crut les dernières. Il y joignit les siennes; et, sans s'imaginer qu'elle dût le prendre au mot, il la conjura de vivre pour l'amour de lui. Jamais elle ne lui avoit désobéi; et, quelque dangereux que soient les mouvements soudains quand on est entre la mort et la vie, ce transport de joie, qui lui devoit être fatal, la sauva; et cet attendrissement merveilleux
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du roi fit un effet dont tout le monde ne loua pas également le ciel.
Il y avoit déjà quelque temps que Jermyn étoit remis de ses blessures; cependant la Castelmaine, trouvant sa santé tout aussi déplorable que devant, se mit inutilement en tête de ramener le cœur du roi; car, malgré la tendresse de ses pleurs et la violence de ses emportements, mademoiselle Stewart le retint tout pour elle. Tantôt c'étoient des promenades où les beautés de la cour, à cheval, faisoient assaut de grâces et d'attraits, quelquefois bien, quelquefois mal, mais toujours de leur mieux. D'autres fois on voyoit sur la rivière un spectacle que la seule ville de Londres peut offrir.
La Tamise lave les bords du vaste et peu magnifique palais des rois de la Grande-Bretagne. C'étoit des degrés de ce palais que la cour descendoit pour s'embarquer sur le fleuve, à la fin de ces jours d'été dont la chaleur et la poussière ne permettent pas la promenade du Park. Un nombre infini de bateaux découverts, qui portoient tous les charmes de la cour et de la ville, faisoit cortège aux berges où étoit la famille royale. Les collations, la musique et les feux d'artifice en étoient. Le chevalier de Grammont en étoit toujours aussi; et c'étoit un grand hasard quand il n'y mettoit pas quelque chose du sien pour surprendre agréablement par quelque trait de magnificence et de galanterie. Tantôt c'étoient des concerts entiers de voix et d'instruments qu'il faisoit venir de Paris à la sourdine, et qui se déclaroient inopinément au milieu de ces naviga-
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tions. Souvent c'étoient des ambigus qui partoient aussi de France pour enchérir au milieu de Londres sur les collations du roi. La chose étoit quelquefois au delà de ses espérances; quelquefois elle y répondoit moins; mais il est constant qu'elle lui coûtoit toujours infiniment.
Mylord Falmouth étoit un de ceux qui avoient le plus d'estime et de considération pour lui. Cette profusion le mit en peine; et, comme il alloit souvent souper avec lui sans façon, un jour qu'il y trouva Saint-Èvremond seul , et un repas pour six personnes qu'on auroit priées dans les formes : « Il ne faut point, dit-il, s'adressant au chevalier de Grammont , me savoit gré de cette visite. Je viens du coucher, où le discours n'a roulé que sur vous; et je vous assure que la manière dont le roi s'est expliqué sur ce qui vous regarde ne vous auroit pas fait le plaisir que j'en ai ressenti. Vous savez bien qu'il y a long-temps qu'il vous offre ses bons offices auprès du roi de France; et, pour moi, poursuivitil en riant, vous savez bien que je l'en solliciterois, si je ne craignois de vous perdre dès que votre paix seroit faite ; mais, grâce à mademoiselle d'Hamilton, vous n'en êtes pas trop pressé. Cependant j'ai ordre du roi mon maître de vous dire qu'en attendant que le vôtre vous rende ses bonnes grâces, il vous donne une pension de quinze cents jacobus. C'est peu pour la figure que fait le chevalier de Grammont parmi nous; mais ce sera, dit-il en l'embrassant, pour lui aider à nous donner à souper. »
Le chevaUer de Grammont reçut comme il devoit
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l'offre d'une grâce qu'il ne jugea pas à propos d'accepter. « Je reconnois, dit-il, les bontés du roi dans cette proposition; mais j'y reconnois encore mieux le caractère de mjlord Falmouth, et je le supplie d'assurer Sa Majesté que j'en ai toute la reconnoissance du monde. Le roi mon maître ne me laissera pas manquer lorsqu'il voudra bien me rappeler. En attendant, je vais vous faire voir de quoi donner encore quelques soupers à messieurs les An- :glois. » Il fit apporter, en disant cela, son coffrefort, et lui montra sept à huit mille guinées du plus bel or du monde.
Mylord Falmouth, voulant mettre au profit du chevalier de Grammont le refus d'une offre si avantageuse, en fit le récit à M. de Comminge, alors ambassadeur en Angleterre; et M. de Comminge ne manqua pas de faire valoir à la cour de France le mérite de ce refus.
Hyde-Park, comme on sait, est le Cours de Londres. Rien n'étoit tant à la mode dans la belle sai- -son que cette promenade. C'étoit le rendez-vous de la magnificence et des appas. Tout ce qui avoit ■de beaux yeux ou de beaux équipages s'empressoit à ce rendez-vous. Le roi ne s'y déplaisoit pas.
Comme il n'y avoit pas long-temps que les carrosses à glaces étoient en usage, les dames avoient de la peine à s'y renfermer. Elles préféroient infiniment le plaisir d'être vues presque tout entières aux commodités des carrosses modernes. Celui qu'on avoit fait pour le roi n'avoit pas trop bon air. Le chevalier de Grammont, s'étant imaginé qu'on pou-
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voit inventer quelque chose de galant qui tînt de l'ancienne mode et qui renchérît sur la nouvelle, fit secrètement partir Termes avec toutes les instructions nécessaires. Le duc de Guise fut encore chargé de cette commission; et le courrier, au bout d'un mois, s'étant, par la grâce de Dieu, sauvé cette fois des sables mouvants, fit passer heureusement en Angleterre la calèche la plus galante et la plus magnifique qu'on ait jamais vue.
Le chevalier de Grammont avoit ordonné qu'on y mît quinze cents louis, et le duc de Guise, qui étoit de ses amis, y en fit mettre jusqu'à deux mille pour l'obliger. Toute la Cour fut dans l'admiration de la magnificence de ce présent; et le roi, charmé de l'attention du chevalier de Grammont pour les choses qui lui pouvoient être agréables, ne pouvoit se lasser de l'en remercier; mais il ne voulut recevoir un présent de cette conséquence qu'à condition qu'il n'en refuseroit pas quelque autre de sa part.
La reine, s'imaginant que cette brillante machine pourroit lui porter bonheur, voulut s'y faire voir la première avec madame la duchesse d'York. Madame de Castelmaine, qui les y avoit vues, s'étant mis dans la tête qu'on étoit plus belle dans ce carrosse que dans un autre, pria le roi de vouloir lui prêter ce char merveilleux, pour y représenter le premier beau jour de Hyde-Park. La Stewart eut la même envie, et le demanda pour le même jour. Comme il n'y avoit pas moyen de mettre ensemble deux divinités dont la première union s'étoit chan-
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gée en haine mortelle , le roi fut fort embarrassé ; car chacune y vouloit être la première.
La Castelmaine étoit grosse, et menaçoit d'accoucher avant terme si sa rivale avoit la préférence. Mademoiselle Stewart protesta qu'on ne lamettroit jamais en état d'accoucher si on la refusoit. Cette menace l'emporta sur l'autre, et les fureurs de la Castelmaine furent telles qu'elle en pensa tenir sa parole ; et l'on tient que ce triomphe en coûta quelque peu d'innocence à sa rivale.
La reine-mère, qui, sans faire de tracasseries, ne laissoit pas de les aimer, eut la bonté de se divertir de cet événement selon sa coutume. Elle prit occasion de faire la guerre au chevalier de Grammont sur ce qu'il avoit jeté cette pomme de discorde parmi de telles concurrentes. Elle ne laissa pas de lui donner, en présence de toute la Cour, les louanges que méritoit un présent si magnifique : « Mais d'où vient, lui dit-elle, que vous êtes ici sans équipage, vous qui faites une si grosse dépense? car on dit que vous n'avez pas seulement un laquais, et que c'est un galopin de la rue qui vous éclaire avec une de ces torches de poix dont ils empuantissent toute la ville. — Madame, lui dit-il, le chevalier de Grammont n'aime point le faste. Mon link, dont vous parlez, est affectionné pour mon service, outre que c'est un des braves hommes du monde. Votre Majesté ne connoît pas la nation des links. Elle est trop charmante. On ne sauroit faire un pas la nuit qu'on n'envoie accourir une douzaine. La première fois que je fis connoissance avec eux, je retins tous
ceux qui m'offroient leurs services; si bien qu'en arrivant à White-Hall j'en avois bien deux cents autour de ma chaise. Le spectacle étoit nouveau, car ceux qui m'avoient vu passer avec cette jiilumination avoient demandé quel enterrement c'étoit. Ces messieurs ne laissèrent pas d'entrer en différend sur quelques douzaines de schellings que je leur avois jetés; et celui dont Votre Majesté fait mention en ayant battu trois ou quatre lui seul, je le retins pour ■sa valeur. Non, Madame, je ne compte pour rien la parade des carrosses et des laquais. Je me suis vu cinq ou six valets de chambre à la fois, sans avoir jamais eu de domestique en livrée, excepté mon aumônier Poussatin. — Comment ! dit la reine en éclatant de rire, un aumônier portant vos couleurs! Ce n'étoit pas apparemment un prêtre?... — Pardonnez-moi, Madame, dit-il, et le premier prêtre •du monde pour la danse basque. — Chevalier, dit le roi, je veux que vous nous contiez tout à l'heure i'histoire de l'aumônier Poussatin. »