‹ Mémoires du chevalier de Grammont (volume 2)Chapitre 19 sur 28 · CHAPITRE. IX Intrigues amoureuses de la Cour d'Angleterre · texte numérisé non relu

CHAPITRE. IX Intrigues amoureuses de la Cour d'Angleterre

E mariage du duc d'York avec la fille )du chancelier n'avoit manqué d'au- Jcune des circonstances qui rendent les [unions de cette nature valides à l'égard du Ciel. L'intention de part et d'autre, la cérémonie dans les formes, les témoins et le point essentiel du sacrement en avoient été.

Quoique l'épouse ne fût pas absolument belle^ comme il n'y avoit rien à la cour de Hollande qui l'effaçât, le duc, dans les premières douceurs de ce mariage, loin de s'en repentir, sembloit ne souhaiter le rétablissement du roi que pour le déclarer avec éclat; mais, dès qu'il se vit possesseur d'un rang qui touchoit de si près au trône ; que la possession de mademoiselle Hyde n'avoit plus de charmes nouveaux pour lui ; que l'Angleterre , si fertile en beautés, étaloit ce qu'elle avoit de plus rare dans la Cour du roi son frère; et qu'il se voyoit l'unique exemple d'un prince qui d'une élévation suprême fût descendu si bas, il se mit à faire des réflexions. D'un côté, son mariage lui paroissoit horriblement mal assorti de toutes les manières. Il se souvint que Jermyn ne l'avoit engagé dans un commerce avec mademoiselle Hyde qu'après lui avoir fait voir par certains petits exemples la

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facilité d'y réussir. II envisageoit son mariage comme un attentat contre le respect et l'obéissance qu'il devoit au roi. L'indignation qu'en auroient la Cour et tout le royaume s'offrit à ses yeux , avec l'impossibilité d'obtenir le consentement du roi sur une chose qu'il sembloit par mille raisons être obligé de lui refuser. D'un autre côté se présentoient les larmes et le désespoir de la pauvre Hyde; mais, plus que cela, les remords d'une conscience dont la délicatesse commençoit dès lors à lui vouloir du mal.

Au milieu de ces différentes agitations, il s'ouvrit à mylord FalmoutK, et le consulta sur le parti qu'il devoit prendre. Il ne pouvoit mieux s'adresser pour ses intérêts, ni plus mal pour mademoiselle Hyde. Falmouth lui soutint d'abord non-seulement qu'il n'étoit pas marié , mais qu'il étoit impossible qu'il y eût jamais songé ; qu'un mariage étoit nul pour lui sans le consentement du roi , quand même le parti se fût trouvé d'ailleurs sortable ; mais que c'étoitune moquerie de mettre en jeu la fille d'un petit avocat, que la faveur du roi venoit de faire pair du royaume sans noblesse et chancelier sans capacité; qu'à l'égard de ses scrupules, il n'avoit qu'à vouloir bien écouter des gens qui l'instruiroient à fond de la conduite que mademoiselle Hyde avoit tenue avant qu'il la connût; et que, pourvu qu'il ne leur dît point que la chose fût déjà faite, il auroit bientôt de quoi se déterminer.

Le duc d'York y consentit , et mylord Falmouth ayant assemblé son conseil et ses témoins, les mena

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dans le cabinet de Son Altesse, après les avoir instruits de ce qu'on leur vouloit. Ces messieurs étoient le comte d'Arran, Jermyn, Talbot et Kiliegrew, tous gens d'honneur, mais qui préféroient infiniment celui du duc d'York à celui de mademoiselle Hyde , et qui, de plus, étoient révoltés , avec toute la Cour, contre 1 insolente autorité du premier ministre.

Le duc d'York leur dit, après une espèce de préambule , que , quoiqu'ils n'ignorassent pas sa tendresse pour mademoiselle Hyde, ils pouvoient ignorer à quels engagements cette tendresse l'avoit porté ; qu'il se croyoit obligé de tenir toutes les paroles qu'il avoit pu lui donner; mais que, comme l'innocence des personnes de son âge étoit exposée d'ordinaire aux médisances d'une Cour, et que de certains bruits, faux ou véritables, s'étoient répandus au sujet de sa conduite, il lesprioit comme amis, et leur ordonnoit par tout ce qu'ils lui dévoient, de lui dire sincèrement ce qu'ils ensavoient, d'autant qu'il étoit résolu de régler sur leurs témoignages les desseins qu'il avoit pour elle. On se fit un peu tirer l'oreille d'abord, et l'on fit semblant de n'oser prononcer sur une matière si sérieuse et si délicate; mais, le duc d'York ayant réitéré ses instances, chacun se mit à déduire par le menu ce qu'il savoit , et peut-être ce qu'il ne savoit pas, de la pauvre Hyde. On y joignit toutes les circonstances qu'il falloit pour appuyer le témoignage.

Par exemple , le comte d'Arran , qui parla le

premier, déposa que , dans la galerie de Hons- Laerdyk, où la comtesse d'Ossory, sa belle-sœur, et Jermyn, jouoient un jour aux quilles, mademoiselle Hyde avoit fait semblant de se trouver mal et s'étoit retirée dans sa chambre, au bout de la galerie; que lui, déposant, l'avoit suivie, et que, lui ayant coupé son lacet pour donner plus de vraisemblance aux vapeurs, il avoit fait de son mieux pour la secourir ou pour la désennuyer.

Talbot dit qu'elle lui avoit donné un rendezvous dans le cabinet du chancelier, tandis qu'il étoit au conseil, à telles enseignes que, n'ayant pas tant d'attention aux choses qui étoient sur la table qu'à celle qui les occupait alors, ils avoient fait répandre toute l'encre d'une bouteille sur une dépêche de quatre pages, et que le singe du roi , qu'on accusoit de ce désordre, en avoit été longtemps en disgrâce.

Jermyn indiqua plusieurs endroits où il avoit eu des audiences longues et favorables.

Cependant tous ces chefs d'accusation ne rouloient que sur quelques tendres privautés, ou tout au plus sur ce qu'on appelle les menus plaisirs d'un commerce ; mais Killegrew, voulant renchérir sur ces foibles dépositions, dit tout net qu'il avoit eu l'honneur de ses bonnes grâces. Il avoit l'esprit vif et badin, et savoit donner un tour agréable à ses récits par des figures gracieuses et sensibles. Il assura qu'il avoit trouvé l'heure du berger dans un certain cabinet, construit au-dessus de l'eau à toute autre fin que d'être favorable aux empressements

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amoureux; qu'il avoit eu pour témoins de son bonheur trois ou quatre cygnes, qui pouvoient bien avoir été témoins du bonheur de bien d'autres dans ce même cabinet, vu qu'elle y alloit souvent et qu'elle s'y plaisoit fort.

Le duc d'York trouva cette dernière accusation outrée, persuadé qu'il avoit par-devers lui des preuves suffisantes du contraire. Il remercia de leur franchise messieurs les témoins à bonne fortune, leur imposa silence à l'avenir sur ce qu'ils venoient de lui déclarer, et passa dans l'appartement du roi.

Dès qu'il fut dans son cabinet, mylord Falmouth, qui l'avoit suivi, conta ce qui venoit de se passer au comte d'Ossory, qu'il trouva chez le roi. Ils se doutèrent bien de ce qui faisoit la conversation des deux frères, car elle fut longue. Le duc d'York, en sortant, parut tellement ému qu'ils ne doutèrent point que tout n'allât mal pour la pauvre Hyde. Mylord Falmouth commençoit à s'attendrir de sa disgrâce, et se repentoit un peu de la part qu'il y avoit eue, lorsque le duc d'York lui dit de se trouver avec le comte d'Ossory chez le chancelier, dans une heure.

Ils furent un peu surpris qu'il eût la dureté d'annoncer lui-même cette accablante nouvelle. Ils trouvèrent, à l'heure marquée. Son Altesse dans la chambre de mademoiselle Hyde. Ses yeux paroissoient mouillés de quelques larmes qu'elle s'eiîorçoit de retenir. Le chancelier, appuyé contre la muraille, leur parut bouffi de quelque chose. Ils ne doutèrent point que ce ne fût de rage et de

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désespoir. Le duc d'York leur dit de cet air content et serein dont on annonce les bonnes nouvelles : « Comme vous êtes les deux hommes de la Cour que j'estime le plus, je veux que vous ayez les premiers l'honneur de saluer la duchesse d'York : la voilà. »

La surprise ne servoit de rien, et l'étonnement n'étoit pas de saison dans cette conjoncture. Ils en étoient pourtant si remplis que, pour s'en cacher, ils se jetèrent promptement à genoux pour lui baiser la main, qu'elle leur tendit avec autant de grandeur et de majesté que si de sa vie elle n'eût fait autre chose.

Le lendemain la nouvelle en fut publique, et toute la Cour s'empressa, par devoir, à lui témoigner des respects qui devinrent très-sincères dans la suite.

Les petits-maîtres qui avoient déposé contre elle 4 toute autre intention que ce qu'ils voyoient se trouvèrent fort déconcertés. Les femmes ne sont pas trop d'humeur à pardonner de certaines injures, «t, quand elles se promettent le plaisir de la vengeance, elles n'y vont pas de main-morte; cepen- •dani ils n'en eurent que la peur.

La duchesse d'York, instruite de tout ce qui s'étoit dit dans le cabinet sur son chapitre, loin d'en témoigner du ressentiment, affecta de distinguer, par toutes sortes de gracieusetés et de bons offices, ceuTi qui l'avoient attaquée par des endroits si sensibles. Jamais elle ne leur en parla que pour louer leur zèle, et pour leur dire que rien ne mar-

quoit plus le dévouement d'un honnête homme que de prendre un peu sur sa probité pour donner aux intérêts d'un maître ou d'un ami : rare exemple de prudence et de modération, non-seulement pour le sexe, mais pour ceux qui se parent le plus de philosophie dans le nôtre !

Le duc d'York, ayant mis sa conscience en repos par la déclaration de son mariage , crut qu'il pouvoit donner un peu de bon temps à Son incon- •stance, en vertu de ce généreux effort. Il se prit donc à ce qui se trouva d'abord sous sa main. Ce fut madame de Carnegy, qui s'étoit trouvée sous la main de bien d'autres. Elle étoit encore assez belle, et sa bonté naturelle ne fît pas beaucoup languir son nouvel amant. Tout alla le mieux du monde pendant quelque temps. Mjlord Carnegy, ■son époux, étoit encore en Ecosse; mais, son père étant mort subitement, il en revint aussi subitement avec le nom de Southesk, que sa femme haïs- ■soit, mais qu'elle prit encore plus patiemment que ■son retour. Il avoit eu quelque vent de l'honneur qu'on lui faisoit pendant son absence. Il ne voulut point faire le jaloux d'abord; mais, comme il étoit bien aise de s'éclaircir sur la vérité du fait, il tenoit l'œil sur ceux de sa femme. Il y avoit long-temps que les choses étoient entre elle et le duc d'York à ne plus s'amuser à la bagatelle. Cependant, comme ce retour les obligeoit à quelques égards, il n'alloit plus chez elle que dans les formes, c'està-dire toujours accompagné de quelqu'un pour y donner un air de visite.

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En ce temps-là Talbot revint de Portugal. Ce commerce s'étoit établi pendant son absence, et, sans savoir ce que c'étoit que madame Southesk, il apprit que son maître en étoit amoureux.

Il y fut mené, pour figurer, à quelques jours de là. Le duc le présenta; quelques compliments se firent de part et d'autre, après lesquels il crut devoir laisser à Son Altesse la liberté de faire le sien, et se retira dans l'antichambre. Cette antichambre donnoit sur la rue. Talbot se mit à la fenêtre pour y regarder les passants.

Il étoit de la meilleure volonté du monde pour ces sortes d'occasions; mais il étoit si sujet aux distractions et aux inadvertances qu'il avoit laissé bonnement à Londres la lettre de compliments dont le duc l'avoit chargé pour l'infante de Portugal, et ne s'en étoit aperçu que dans le temps qu'on le menoit à sop audience.

Il étoit donc en sentinelle, comme nous avons dit, fort attentif à ses instructions, lorsqu'il vit arrêter un carrosse à la porte sans s'en mettre en peine, et moins encore d'un homme qu'il en vit sortir, et qu'il entendit bientôt monter.

Le diable, qui ne devroit pas être malin dans ces rencontres, lui amenoit mylord Southesk en personne. On avoit eu soin de renvoyer l'équipage de Son Altesse, parce que la Southesk avoit assuré que son époux étoit allé faire un tour aux dogues, aux ours et aux taureaux, spectacles qui l'amusoient agréablement et dont il ne revenoit d'ordinaire que fort tard. Il n'eut garde de s'imaginer qu'il y eût

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si bonne compagnie au logis, n'y voyant aucun carrosse; mais, s'il fut d'abord supris de voir Talbot tranquillement assis dans l'antichambre de sa femme, son étonnement ne dura guère. Talbot ne l'avoit point vu depuis qu'on étoit revenu de Flandre; et, sans s'imaginer qu'il eût changé de nom : « Eh! bonjour, Càrnegy, bonjour, mon gros cochon, lui dit-il en lui tendant la main; d'où diable sors-tu qu'on ne t'a point vu depuis Bruxelles? Que viens-tu faire ici? N'en voudrois-tu point aussi à la Southesk? Si cela est, mon pauvre ami, tu n'as qu'à tirer pays : car je t'apprends que le duc d'York en est amoureux, et )e te veux bien confier qu'à l'heure que je te parle il est là dedans qui lui en dit deux mots. »

Southesk, interdit, comme on peut se l'imaginer, n'eut pas le temps de répondre à ces belles questions. Talbot le mit dehors comme son ami, et, comme son serviteur, lui conseilla de chercher fortune ailleurs. Southesk, ne sachant rien de mieux à faire pour lors, remonta dans son carrosse; et Talbot, charmé de l'aventure, mouroit d'envie que le duc sortît pour lui en faire le récit. Mais il fut bien surpris de trouver que le conte n'avoit plus rien de plaisant pour ceux qui y étoient de quelque <hose; surtout il trouva fort mauvais que cet animal de Carnegy n'eût changé de nom que pour s'attirer la confidence qu'il venoit de lui faire.

Cet incident rompit un commerce auquel le duc d'York n'eut pas grand regret; et bien lui prit de son indifférence, car le traître de Southesk se mit Mém. de Grammont. ai

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à préparer une vengeance par laquelle, sans employer le fer ni le poison, il eût tiré quelque satisfaction de ceux qui l'avoient offensé, pour peu que leur intrigue eût encore duré.

Il chercha dans les lieux les plus infâmes le mal le plus infâme qu'ils puissent fournir, et le trouva, mais sans être vengé qu'à demi; car, après avoir passé par les remèdes extrêmes pour s'en défaire, madame sa femme ne fit que lui rendre son présent, n'ayant plus de commerce avec celui pour lequel on l'avoit industrieusement préparé.

Madame Robarts brilloit en ce temps-là. Sa beauté frappoit d'abord; cependant, avec tout l'éclat des plus vives couleurs, avec tout celui dé la jeunesse, avec tout ce qui rend une femme ragoûtante, elle ne touchoit pas. Le duc d'York n'auroit pas laissé d'y trouver son compte, si des difficultés presque invincibles n'eussent fait échouer ses bonnes intentions pour elle. Milord Robarts, mari de la belle, étoit un vieux sacripant, incommode et revêche au possible, amoureux à la désespérer, et, pour surcroît de malédiction, résident perpétuel auprès de sa personne.

Elle s'aperçut de l'attention que Son Altesse avoit pour elle, et laissa voir qu'elle étoit assez portée à la reconnoissance. Cela redoubla les empressements et toutes les marques de tendresse qu'il put lui donner de loin ; mais l'éternel Robarts redoublant de vigilance et d'assiduité à mesure que les approches se faisoient, on eut recours à tout ce qui pou- Yoit le rendre traitable. On tâcha de l'émouvoir

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par l'avarice et l'ambition. Des personnes qui avoient part à sa confiance lui dirent qu'il ne liendroit qu'à lui que madame Robarts, si digne d'être à la Cour, n'y fût reçue dans un poste considérable auprès de la reine ou de la duchesse. On le sonda sur un gouvernement dans sa province; on lui proposa de vouloir bien se charger de l'administration du bien que le duc d'York avoit en Irlande, dont on lui laissoit la disposition absolue, moyennant qu'il partît en diligence pour n'y rester qu'autant qu'il le jugeroit à propos.

Il entendit parfaitement ce que vouloient dire ces propositions; il en comprit tout l'avantage; mais l'ambition et l'avarice eurent beau le tenter, il ne les écouta pas, et jamais le maudit vieillard ne voulut être cocu. Ce n'est pas toujours l'aversion ni la peur qu'on en a qui garantissent de la destinée. Le vilain le savoit à merveille; c'est pourquoi, sous prétexte d'un pèlerinage à Sainte-Winyfrède , vierge et martyre , qui communiquoit la fécondité aux femmes , il n'eut point de repos qu'il n'eût mis les plus hautes montagnes du pays de Galles entre la sienne et le dessein qu'on avoit eu de faire ce miracle à Londres après son départ.

Le duc fut quelque temps occupé des seuls plaisirs de la chasse, ou du moins ce ne fut que par des amusements passagers qu'il donna dans ceux de l'amour. Mais, ces goûts s'étant passés avec le souvenir de madame Robarts , ses regards et ses vœux se tournèrent vers mademoiselle Brook ,

et ce fut au fort de cette poursuite que madame de Chesterfîeld se mit d'elle-même entre ses mains, comme nous allons dire en reprenant la suite de son histoire.

Le comte de Bristol, ambitieux et toujours inquiet, avoit essayé toutes sortes de moyens pour se mettre en crédit auprès du roi. Comme c'étoit ce même Digby dont Bussi fait mention dans ses annales, il suffira de dire qu'il n'avoit pas changé de caractère. Il savoit que l'amour et les plaisirs gouvernoient un maître qu'il gouvernoit à l'exclusion du chancelier : ainsi c'étoient fêtes sur fêtes chez lui; le luxe et la délicatesse régnoient dans ces repas nocturnes qui sont l'enchaînement des autres voluptés. De tous ces repas étoient mesdemoiselles Brook, ses parentes. Elles étoient toutes deux faites pour donner de l'amour et pour en prendre. C'étoit bien ce qu'il falloit au roi. Bristol voyoit les choses en train de lui donner bonne opinion de son projet; mais la Castelmaine, nouvellement en possession de toute la tendresse du roi, ne fut pas d'humeur alors de la partager avec une autre, comme elle fit sottement depuis, en méprisant mademoiselle Stewart. Dès qu'elle eut le vent de ces menées, sous prétexte de vouloir être de toutes les parties, elle les troubla. Le comte de Bristol n'eut qu'à rengainer ses desseins, et mademoiselle Brook ses avances. Le roi n'osait plus y songer; mais monsieur son frère voulut bien se charger de son refus, et mademoiselle Brook accepta l'offre de son cœur, en attendant qu'il plût au Ciel

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de disposer autrement d'elle; ce qui arriva bientôt de cette manière :

Le chevalier Denham, comblé de richesses aussi bien que d'années, avoit passé sa jeunesse au milieu de tous les plaisirs que sans scrupule on se permet à cet âge. C'étoit un des plus beaux génies que l'Angleterre ait produits pour les ouvrages d'esprit : satirique et goguenard dans ses poésies, il n'y pardonnoit ni aux froids écrivains, ni aux maris jaloux, ni à l'épouse. Tout y respiroit les bons mots et les contes agréables; mais sa raillerie la plus fine et la plus piquante rouloit d'ordinaire sur les aventures du mariage; et, comme s'il eût voulu soutenir la vérité de ce qu'il en avoit écrit dans sa jeunesse, il prit pour femme, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, cette mademoiselle Brook dont nous parlons, qui n'en avoit que dix-huit.

Le duc d'York l'avoit un peu négligée quelque temps auparavant; mais les circonstances d'un mariage si mal assorti réveillèrent ses empressements. Elle, de son côté, lui laissa concevoir des espérances prochaines d'un bonheur auquel mille égards s'étoient opposés avant son mariage. Elle vouloit être de la Cour, et, pour la promesse qu'elle exigeoit d'être dame du palais de la duchesse , elle étoit sur le point de lui en faire une autre, ou de payer comptant, lorsque la Chesterfield, au milieu de ce traité, fut tentée par son mauvais destin de lui ôter son amant pour inquiéter tant de monde.

Cependant, comme elle ne pouvoit voir le duc qu'aux assemblées publiques, il falloit de nécessité

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qu'elle y fît de grands frais en avances pour le séduire; et, comme c'étoit le lorgneur le moins circonspect de son temps, toute la cour fut instruite d'un commerce à peine ébauché.

Ceux qui parurent les plus attentifs à leur conduite n'étoient pas les moins intéressés. Hamilton et mylord Chesterfield les observoient de près; mais la Denham, piquée de ce qu'on avoit couru sur son marché, prit la liberté de se déchaîner de toute sa force contre sa rivale. Hamilton s'étoit flatté jusque-là que la vanité seule intéressoit le cœur de madame de Chesterfield dans cette aventure ; mais il fut bientôt détrompé : de quelque indifférence qu'elle eût d'abord donné dans cette intrigue, elle n'en sortit pas de même. On fait souvent plus de chemin qu'on ne veut quand on se permet des agaceries qu'on croit sans conséquence. Le cœur a beau n'y pas avoir de pan au commencement, il n'est pas sûr qu'il n'en prenne dans la suite.

Tout respiroit à la Cour, comme on l'a déjà dit, les jeux, les plaisirs, et tout ce que les penchants d'un prince tendre et galant inspirent de magnificence et de politesse. Les beautés vouloient charmer, et les hommes ne cherchoient qu'à plaire. Chacun enfin faisoit valoir ses talents le mieux qu'il pouvoit. Les uns se signaloient par la danse, d'autres par l'air et la magnificence, quelques-uns par l'esprit, beaucoup par la tendresse et peu par la constance.

Il y avoit un certain Italien à la Cour, fameux

pour la guitare. Il avoit du génie pour la musique, et c'est le seul qui de la guitare ait pu faire quelque chose; mais sa composition étoit si gracieuse et si tendre qu'il auroit donné de l'harmonie au plus ingrat de tous les instruments. La vérité est que rien n'étoit plus difficile que de jouer à sa manière. Le goût du roi pour ses compositions avoit tellement mis cet instrument à la mode que tout le monde en jouoit bien ou mal, et sur la toilette des belles on étoit aussi sûr de voir une guitare que d'y trouver du rouge et des mouches.

Le duc d'York en jouoit passablement, et le comte d'Arran comme Francisco lui-même. Ce Francisque venoit de faire une sarabande qui charmoit ou désoloit tout le monde : car toute la guitarerie de la Cour se mit à l'apprendre, et Dieu sait la raclerie universelle que c'étoit!

Le duc d'York prétendoit ne la pas bien savoir, et pria mylord d'Arran de la jouer devant lui. Madame de Chesterfield avoit la meilleure guitare d'Angleterre. Le comte d'Arran, qui vouloit jouer de son mieux, mena Son Altesse à l'appartement de madame sa sœur. Elle étoit logée à la Cour chez le duc d'Ormond son père, et cette merveilleuse guitare y logeoit avec elle. Je ne sais si la chose avoit été concertée, mais il est certain qu'ils trouvèrent la dame et la guitare au logis. Ils y trouvèrent aussi mylord Chesterfield, tellement effrayé de cette visite inopinée qu'il fut quelque temps avant que de songer à se lever pour la recevoir avec le respect qu'il lui devoit.

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La jalousie lui monta d'abord à la tête comme une vapeur maligne. Mille soupçons, plus noirs que l'encre, s'emparèrent de son imagination. Ils ne firent que croître et embellir : car, tandis que le frère jouoit de la guitare, la sœur jouoit de la prunelle, comme s'il n'y eût point eu d'ennemi en campagne. Cette sarabande fut répétée plus de vingt fois. Le duc assura qu'on ne pouvoit mieux jouer. La Chesterfield se récria sur la pièce; mais son époux, qui vit bien que c'étoit à lui qu'on la jouoit, la trouva détestable.

Cependant, quoiqu'il souffrît mort et passion de ce qu'il falloit se contraindre, tandis qu'on se contraignoit si peu devant lui, il étoit résolu de voir à quoi cette visite aboutiroit; mais il n'en fut pas le maître. Comme il avoit l'honneur d'être chambellan de la reine, on vint lui dire qu'elle le demandoit. Son premier mouvement fut de dire qu'il étoit malade; le second de croire que la reine, qui l'envoyoit chercher si mal à propos, étoit du complot. Enfin, après toutes les extravagantes idées d'un homme soupçonneux et toutes les irrésolutions d'un jaloux rétif dans le péril, il fallut partir.

Il étoit de la plus jolie humeur du monde en arrivant chez la reine. Les alarmes sont pour lesjaloux ce que les désastres sont pour les malheureux : ils arrivent rarement seuls, et ne cessent jamais de persécuter. Il apprit qu'on l'avoit mandé pour une audience que la reine donnoit à sept ou huit ambassadeurs de Moscovie. A peine commençoit-il à maudire les Moscovites que son beau-frère

parut, et s'attira toutes les imprécations qu'il donnoit à l'ambassade. Il ne douta plus qu'il ne fût d'intelligence avec ceux qu'il venoit de laisser ensemble, et, dans son cœur, il lui en sut le gré que méritoit ce bon office. Il eut bien de la peine à s'empêcher de lui témoigner sur-le-champ ce qu'il pensoit d'une telle conduite. Il ne crut pas qu'il fût besoin d'autre preuve du commerce de sa femme que ce qu'il venoit de voir; mais, avant la fin de ce même jour, il trouva de quoi se persuader qu'on avoit profité de son absence et de l'honnêteté de son officieux beau-frère.

Il passa tranquillement cette nuit; et, comme il falloit ou crever ou communiquer ses chagrins et ses conjectures, il ne fit que rêver et se promener le lendemain jusqu'à l'heure du Park. Il fut à la Cour; il cherchoit quelqu'un, et s'imaginoit qu'on devinoit le sujet du trouble qui l'agitoit. Il évitoit tout le monde; mais, à la fin, Hamilton se trouvant sur son chemin, il crut que c'étoit ce qu'il lui falloit. L'ayant prié qu'ils pussent faire un tour de promenade ensemble à Hyde-Park, il le prit dans son carrosse, et ils arrivèrent au cours en grand silence de part et d'autre.

Hamilton, qui le vit tout jaune et tout rêveur, s'imagina qu'il ne venoit que de s'apercevoir de ce que tout le monde voyoit depuis long-temps. Chesterfield, après un petit préambule qui ne signifioit pas grand'chose, lui demanda comme ses affaires alloient auprès de madame de Castelmaine. Hamilton, qui vit bien que cette question n'alloit pas au

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fait, ne laissa pas de l'en remercier; et, comme il méditoit quelque réponse : « Madame votre cousme, lui dit Chesterfield, est extrêmement coquette, et il ne tiendroit qu'à moi de croire qu'elle n'est pas extrêmement sage. » Hamilton trouva ce dernier article un peu fort ; et s'étant mis à le réfuter : « Mon Dieu ! lui dit mylord Chesterfield", vous voyez aussi bien que toute la Cour les airs qu'elle se donne. Les maris sont toujours les derniers à qui l'on parle de ce qui les regarde; mais ils ne sont pas toujours les derniers à s'en apercevoir. Je ne suis pas surpris que, m'ayant fait d'autres confidences, vous m'ayez caché celle-là; mais, comme je me flatte de quelque part dans votre estime, je serois fâché que vous crussiez que je suis assez sot pour ne rien voir, quoique je sois assez honnête pour ne rien dire. Cependant on outre tellement les choses qu'il faut à la fin prendre un parti. Dieu me préserve de faire le jaloux : ce personnage est odieux; mais aussi je ne prétends pas qu'une patience ridicule me rende la fable de la ville. Soyez donc juge, par les choses que je vais vous dire, si je dois m'armer d'indolence, ou si je dois prendre des mesures pour m'en garantir.

« Son Altesse me fit hier l'honneur de venir voir ma femme. » Hamilton tressaillit à ce début. «Oui, poursuivit l'autre, il se donna cette peine, et M. d'Arran prit celle de nous l'amener. N'admirez-vous pas qu'un homme de sa naissance fasse un tel personnage? Quelle fortune peut-il espérer auprès de celui qui l'emploie à ces indignes ser-

\ices? Mais il y a longtemps que nous le connoissons pour la plus pauvre espèce d'Angleterre, avec sa guitare et ses autres nigauderies. »

Chesterfield, après cette légère ébauche du mérite de son beau-frère, se mit à conter les observations qu'il avoit faites pendant sa visite, et lui demanda ce qu'd croyoit de son cousin d'Arran, qui les avoit si bonnement laissés ensemble. « Cela vous surprend donc? poursuivit-il. Or écoutez si j'ai raison de croire que la fin de cette belle visite se soit passée dans la dernière innocence. Madame de Chesterfield est aimable, il en faut convenir; mais il s'en faut de beaucoup qu'elle soit aussi merveilleuse qu'elle se l'imagine. Vous savez qu'elle a le pied vilain ; mais vous ne savez pas qu'elle a la jambe encore plus vilaine. — Pardonnez-moi, disoit Hamilton en lui-même. » Et l'autre, continuant sa description : « Elle l'a grosse et courte, poursuivit-il; et, pour diminuer ces défauts autant que cela se peut, elle ne porte presque jamais que des bas verts. »

Hamilton ne pouvoit deviner à quoi diable tout cela visoit; et Chesterfield, devinant sa pensée : « Donnez-vous un peu de patience, lui dit-il : je me trouvai hier chez mademoiselle Stewart, après l'audience de ces damnés Moscovites. Le roi venoit d'y arriver; et, comme si le duc eût juré de me poursuivre partout ce jour-là, il vint un moment après. La conversation roula sur la figure extraordinaire des ambassadeurs. Je ne sais où ce fou de Crofts avoit pris que les Moscovites avoient

tous de belles femmes, et que leurs femmes avoient toutes la jambe belle. Le roi soutint qu'il n'y en avoit point de si belle que celle de mademoiselle Stewart. Elle, pour soutenir la gageure, se mit à la montrer jusqu'au-dessus du genou. On étoit près de se prosterner pour en adorer la beauté, car effectivement il n'y en a point de plus belle; mais le duc tout seul se mit à la critiquer : il soutint qu'elle étoit trop menue, et prononça qu'il n'y avoit rien de tel qu'une jambe plus grosse et moins longue, et conclut enfin qu'il n'y avoit point de salut pour une jambe sans bas verts. C'étoit, selon moi, déclarer qu'il en venoit de voir, et qu'il eu avoit encore la mémoire toute fraîche. »

Hamilton ne savoit quelle contenance tenir pendant un récit qui lui donnoit à peu près les mêmes conjectures. Il haussa les épaules en disant foiblement que les apparences étoient souvent trompeuses; que madame de Chesterfield avoit la foiblesse de toutes les belles, qui croient que leur mérite s'établit sur le nombre des adorateurs, et que, quelques airs qu'elle se fût imprudemment donnés pour ne pas rebuter Son Altesse, il n'y avoit point d'apparence qu'elle voulût consentir à de plus grandes complaisances pour l'engager. Il avoit beau donner des consolations qu'il ne sentoit pas, " Chesterfield vit bien qu'il ne pensoit rien moins que ce qu'il disoit; mais il lui sut bon gré de la part qu'il lui voyoit prendre à ses intérêts.

Hamilton eut hâte de se trouver chez lui pour écrire pis que pendre à madame sa cousine. Le

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Style de ce billet ne ressembloit en rien à celui des premiers qu'il lui avoit écrits. Les reproches, l'aigreur, la tendresse, les menaces, et tout l'attirail d'un amant qui croit gronder avec raison, composoient cette épître. Il fut la rendre en main propre, de peur d'accident.

Jamais elle ne lui parut si belle que dans ce moment, et jamais ses yeux ne lui témoignèrent tant de bonne volonté. Son cœur en fut attendri; mais il ne voulut pas perdre les jolies choses qu'il avoit mises dans sa lettre. Elle lui serra la main en la recevant. Cette action acheva de le désarmer. Il eiît donné toutes choses pour ravoir cette lettre. Il lui sembloit dans ce moment qu'il n'y avoit pas un mot de vrai dans tout ce qu'il lui reprochoit. Son mari lui parut un visionnaire, un imposteur, et rien moins que ce qu'il avoit cru quelques moments auparavant; mais ces remords venoient un peu tard. Il venoit de rendre son billet, et la Chesterfield avoit marqué tant d'impatience et tant d'empressement de trouver un moment pour le lire après l'avoir reçu, que tout sembloit la justifier et le confondre. Elle se défit tellement quellement d'une visite sérieuse qui l'assiégeoit, pour passer dans son cabinet. Il se crut trop coupable pour oser attendre son retour. Il sortit avec la compagnie; mais il n'osa jamais se présenter devant elle le lendemain pour avoir une réponse à sa lettre.

Il la trouva pourtan^t à la Cour, et ce fut la première fois, depuis leur commerce, qu'il ne l'avoit point cherchée. Il se tenoit à l'écart, n'osoit lever

les yeux sur elle, et paroîssoît d'un embarras à faire rire ou à faire pitié, lorsque , s'étant approchée de lui: « N'est-il pas vrai, dit-elle, que vous voilà dans la situation du monde la plus sotte pour un homme d'esprit? Vous voudriez n'avoir point écrit; vous voudriez une réponse, vous n'en espérez pas; cependant vous la souhaitez et la craignez également. Je vous en ai pourtant fait une. » Elle n'eut que le temps de lui dire ces trois ou quatre mots; mais ce fut d'un air et d'un regard à lui faire croire que c'étoit Vénus avec toutes ses grâces quivenoit de lui parler. Il étoit auprès d'elle quand le jeu de la reine commença. Elle s'y mit. Il étoit en peine de savoir quand ou par où sortiroit cette réponse , lorsqu'elle le pria de vouloir bien mettre quelque part ses gants et son éventail. Il les reçut avec le billet dont il étoit question. Il n'avoit rien trouvé de sévère ni d'ennemi dans le discours qu'elle lui avoit tenu; c'est pourquoi il se hâta d'ouvrir son billet; voici ce qu'il y trouva :

« Vos emportements sont si ridicules que c'est « vous faire grâce que de les attribuer à un excès « de tendresse qui vous tourne la tête. Il faut avoir « bien envie d'être jaloux pour le devenir de celui « dont vous me parlez. Bon Dieu! quel amant pour « donner de l'inquiétude à un homme d'esprit! et « quel esprit pour s'être emparé du mien! N'avez- « vous point de honte de donner dans les visions « d'un jaloux, qui n'a rapporté que cela d'Italie? « La fable des bas verts, qui s'est trouvée l'objet « de ses caprices, vous a pu séduire par des cir-

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« constances si pitoyables ! Que ne s'est-il vanté , « dans les confidences qu'il vous a faites, d'avoir « mis en pièces ma pauvre guitare! Cet exploit {< vous auroit peut-être plus convaincu que tout le « reste. Rentrez en vous-même; et, si vous m'ai- « mez, louez la fortune de ce qu'une jalousie si « mal fondée détourne l'attention qu'on devroit « avoir sur mes sentiments pour l'homme le plus « aimable et le plus dangereux de la Cour. »

Hamilton pensa pleurer de tendresse à ces marques d'une bonté dont il se croyoït indigne. Il ne se contenta pas de porter la bouche avec transport sur toutes les parties de ce billet; il baisa trois ou quatre fois les gants et l'éventail. Le jeu fini, la Chesterfield les reçut de ses mains, et lut dans ses yeux toute la joie que son billet avoit répandue dans son âme. Il n'avoit garde de se contenter de ce que les regards avoient pu lui marquer; il courut chez lui pour lui en écrire quatre fois autant.

Que cette lettre fut différente de l'autre I Peutêtre ne valoit-elle pas tant ; car on n'a pas tant d'esprit quand on demande pardon que quand on offense; et il s'en faut bien que le style des douceurs soit aussi touchant dans une lettre que celui des invectives.

Quoi qu'il en soit , sa paix fut faite ; leur intelligence devint plus vive après cette querelle; et la Chesterfield , pour le rendre aussi tranquille qu'il avoit été défiant, se paroit à tout moment d'un feint mépris pour son rival et d'une aversion sincère pour son mari.

La confiance qu'il en prit fut telle qu'il consentit <ju'elle donneroit au public quelques apparences en faveur du duc pour sauver celles de leur commerce secret. Ainsi rien ne troubloit le repos de son cœur, que l'impatience de trouver une occasion favorable pour mettre le comble à ses vœux. Il lui sembloit qu'il ne tenoit qu'à elle de la faire naître. Elle s'en défendoit par les obstacles dont elle faisoit le dénombrement, et qu'elle ne demandoit pas mieux que de lui voir lever avec toute son industrie et tous ses empressements.

Cela lui fermoit la bouche; et, tandis qu'il y travailloit, et qu'il étoit dans l'admiration comment deux personnes qui se vouloient tant de bien, et qui étoient d'accord, ne pouvoient parvenir qu'aux souhaits, la fortune fît éclater une aventure imprévue •qui ne lui permit plus de douter ni du bonheur de son rival, ni des perfidies de sa maîtresse.

Les revers de la fortune épargnent souvent lorsqu'on les craint le plus , et souvent ils accablent lorsqu'on les mérite et qu'on les prévoit le moins. Hamilton étoit au milieu de la lettre la plus tendre et la plus passionnée qu'il eût jamais écrite à madame de Chesterfield, lorsque son mari vint lui annoncer les particularités de cette dernière découverte. Il n'eut que le temps de cacher cet ouvrage galant parmi d'autres papiers, tant on étoit venu dans sa chambre avec précipitation. Il avoit encore le cœur et l'esprit si remplis de ce qu'il écrivoità madame de Chesterfield que son mari fut d'abord mal reçu dans •ses accusations, outre qu'il arrivoit mal à propos, à

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son gré, de toutes les façons. Il fallut pourtant l'écouter; et le premier moment d'attention lui fit bien changer de sentiment. Il ouvroit de grands yeux à mesure qu'on lui contoit des circonstances d'une indiscrétion si outrée qu'elles lui paroissoient incroyables malgré les particularités du fait. « Vous avez raison d'en être surpris, lui dit Chesterfield en finissant; mais, pour peu que vous doutiez de ce que je viens de dire, il ne vous sera pas difficile de trouver des témoins pour le confirmer; car la scène de ces tendres familiarités n'a pas été moins publique que l'est la chambre où l'on joue chez la reine; et cette chambre étoit alors, Dieu merci, honnêtement remplie de monde. La Denham s'est aperçue la première de ce qu'ils croyoient finement cacher dans la foule. Vous jugez bien comme la Denham a tenu le cas secret. La vérité est qu'elle s'est adressée à moi tout le premier comme j'entrois, pour me dire d'avertir ma femme que d'autres pourroient s'apercevoir de ce qu'il ne tenoit qu'à moi d'aller voir.

« Madame votre cousine jouoit, comme je vous ai dit. Le duc étoit assis auprès d'elle. Je ne sais ce que sa main étoit devenue ; mais je sais bien qu'il s'en falloit jusqu'au coude qu'on ne lui vît le bras tout entier. J'étois derrière eux dans la place que la Denham venoit de quitter. Il me vit en se retournant, et fut si troublé de ma présence qu'il pensa déshabiller madame de Chesterfield en retirant sa main. Je ne sais s'ils se sont aperçus qu'on les ait découverts ; mais je sais bien que madame Mém. de Grammont. 2 3

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Denham mettra bon ordre à ce que personne ne l'ignore. Je vous avoue que je suis dans un embarras que je ne puis vous exprimer. Je ne balancerois pas à prendre mon parti, si les ressentiments m'étoient permis contre celui qui m'outrage. Pour elle, je saurois bien m'en faire raison, si, tout indigne qu'elle est d'aucun ménagement, je n'avois des égards pour une famille illustre, qu'un éclat digne d'une telle injure mettroit au désespoir. Vous y avez par-là quelque intérêt; vous êtes de mes amis , et je vous ouvre mon coeur sur la chose du mondelaplusdélicate. Voyons donc ensemble ce que je dois faire dans une occasion si désagréable. »

Hamilton, plus interdit et plus confondu que lui, n'étoit pas trop en état de lui donner des conseils. II n'écoutoit que la jalousie, et ne respiroit que la vengeance. Mais, ces mouvements s'étant un peu calmés sur l'espoir qu'il y avoit de la calomnie, ou du moins de l'exagération , dans ce que l'on imputoit à la Chesterfield, il pria son mari de suspendre ses résolutions jusqu'à ce qu'il fût plus amplement informé du fait. Il l'assura pourtant, s'il trouvoit que les choses fussent comme il venoit de le dire^ qu'il fermeroit les yeux à tous autres intérêts que les siens.

Ils se séparèrent là-dessus; et, dès les premières enquêtes, Hamilton trouva presque tout le monde instruit d'une aventure à laquelle chacun ajoutoit quelque chose en la contant. Le dépit et le ressentiment s'allumoient dans son cœur à mesure que toute sa tendresse pour elle s'y éteignoit.

Il ne tenoit qu'à lui de la voir pour lui faire tous les reproches qu'on est pressé de faire dans ces occasions; mais il étoit trop en colère pour en donner des marques qui eussent attiré quelque éclaircissement. Il se considéroit comme le seul qui fût véritablement outragé dans cette aventure, ne comptant pour rien l'injure d'un époux en comparaison de celle d'un amant.

Il courut chez mylord Chesterfîeld, dans le transport qui l'aveugloit, et lui dit qu'il en avoit assez appris pour lui donner enfin un conseil qu'il suivroit lui-même en cas pareil ; qu'il n'y avoit plus à balancer s'il vouloit sauver une femme si sottement prévenue, et qui peut-être n'avoit pas encore perdu toute son innocence en perdant toute sa raison ; qu'il falloit incessamment la mener à la campagne , et que, pour ne lui pas donner le temps de se reconnoître, le plus tôt seroit le mieux.

Mylord Chesterfield n'eut pas de peine à suivre un conseil qu'il avoit déjà regardé comme le seul qu'on lui pût donner en ami. Mais sa femme, qui ne se doutoit pas encore qu'on eût fait cette nouvelle découverte sur sa conduite, crut qu'il se moquoit lorsqu'il lui dit qu'il falloit se préparer à partir pour la campagne dans deux jours. Elle se l'imagina d'autant plus qu'on étoit au cœur d'un hiver extrêmement rude; mais elle s'aperçut bientôt que c'étoit tout de bon. Elle connut, à l'air et aux manières de son mari, qu'il croyoit avoir quelque sujet bien fondé de la traiter avec cette hauteur; et, voyant tous ses parents froids et sérieux sur les plaintes

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qu'elle leur en fit, elle n'espéra plus, dans cet abandonnement universel, qu'en la tendresse d'Hamilton. Elle comptoit bien qu'elle seroit édaircie par lui d'un malheur dont elle ignoroit la cause, et que sa passion trouveroit enfin un moyen de rompre un voyage dont elle se flattoit qu'il seroit encore plus outré qu'elle ; mais c'étoit s'attendre à la pitié d'un crocodile.

Enfin, comme elle vit arriver la veille de son départ, que tous les préparatifs d'un long voyage étoient faits, qu'elle recevoit des visites d'adieu dans les formes, et que cependant elle n'avoit aucune nouvelle d'Hamilton, sa patience et son espoir furent à bout: dans cet état funeste, quelques larmes l'auroient soulagée; mais elle aima mieux se contraindre sur ce soulagement que d'en donner le plaisir à son époux. Le procédé d'Hamilton lui paroissoit inconcevable; et, ne le voyant point paroître, elle trouva moyen de lui faire tenir ce billet.

.< Seriez-vous du nombre de ceux qui, sans dai- « gner m'apprendre pour quel crime on me traite « en esclave, consentent à mon enlèvement? Que «. veulent dire votre silence et votre inaction dans « une conjoncture où votre tendresse devroit être « la plus vive? Je touche au moment de mon dé- « part, et j'ai honte de sentir que vous me le faites « envisager avec horreur, puisque j'ai raison de « croire que vous en êtes moins touché qu'aucun « autre. Faites-moi du moins savoir où l'on m'en- « traîne, ce qu'on veut faire de moi dans les dé- « serts, et pourquoi vous paroissez, avec toute la

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« terre, changé pour une personne que toute la « terre n'obligeroit pas à changer, si votre foiblesse « ou votre ingratitude ne vous rendoit indigne de « ma tendresse. »

Ce billet ne fit que l'endurcir et le rendre plus fier de sa vengeance. Il avaloit à longs traits le plaisir de la voir au désespoir, parce qu'il ne doutoit pas que sa douleur et le regret de son départ ne fussent pour un autre. Il se complaisoit merveilleusement dans la part qu'il avoit à son affliction, et se savoit bon gré du conseil qu'il avoit imaginé pour la séparer d'un rival peut-être sur le point d'être heureux. Ainsi, fortifié qu'il étoit contre sa propre tendresse par tout ce que les ressentiments jaloux ont de plus impitoyable, il la vit partir d'une indifférence qu'il n'eut garde de lui cacher. Ce traitement imprévu, se joignant à tant de disgrâces réunies pour l'accabler tout d'un coup, pensa véritablement la mettre au désespoir.

La Cour fut remplie du bruit de cet événement. Personne n'ignoroit le motif de ce prompt départ; mais peu de gens approuvèrent le procédé de mylord Chesterfield. On regardoit avec étonnement en Angleterre un homme qui avoit la malhonnêteté d'être jaloux de sa femme; mais, dans la ville, ce fut un prodige inconnu jusqu'alors de voir un mari recourir à ces moyens violents pour prévenir ce que craint et ce que mérite la jalousie. On excusoit pourtant le pauvre Chesterfield autant qu'on l'osoit sans s'attirer la haine publique, en accusant la mauvaise éducation qu'il avoit eue. Toutes les mères

promirent bien à Dieu que leurs enfants ne méttroient jamais le pied en Italie pendant leur vie pour en rapporter cette vilaine habitude de contraindre leurs femmes.

Comme ce fut long-temps l'entretien de la Cour, le chevalier de Grammont , qui ne savoit pas l'histoire à fond, parut plus déchaîné contre cette tyrannie que tous les bourgeois de Londres ensemble; et ce fut à ce sujet qu'il produisit des paroles nouvelles sur cette fatale sarabande qui malheureusement avoit eu tant de part à l'aventure. Elles passoient pour être de lui; mais si Saint-Evremond y avoit travaillé, ce n'étoit pas assurément le plus beau de ses ouvrages, comme on verra dans le chapitre suivant.

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