‹ Mémoires du chevalier de Grammont (volume 2)Chapitre 20 sur 28 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Autres intrigues amoureuses de la Cour d'Angleterre.

I ouT homme qui croit que son honneur dépend de celui de sa femme est un fou qui se tourmente et qui la désespère;

,mais celui qui, naturellement jaloux, a par-dessus ce malheur celui d'aimer sa femme et de vouloir qu'elle ne respire que pour lui, est un forcené que les tourments de l'enfer ont accueilli dès ce monde sans que personne en ait pitié. Tous les raisonnements que l'on fait sur ces malheureux états du mariage vont à conclure que les précautions sont inutiles avant le mal, et la vengeance odieuse après.

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Les Espagnols, tyrans de leurs femmes, plutôt par tradition que par jalousie , se contentent de pourvoir à la délicatesse de leur honneur par les duègnes, les grilles et les verroux. Les Italiens , dont les soupçons sont circonspects et les ressentiments vindicatifs, ont différentes méthodes de conduite entre eux. Les uns se mettent l'esprit en repos, tenant leurs femmes sous des serrures qu'ils croient impénétrables ; d'autres renchérissent , par diverses précautions, sur tout ce que les Espagnols peuvent imaginer pour la captivité du beau sexe. Mais la plupart tiennent que, dans un péril inévitable, ou dans une transgression manifeste, le plus sûr est d'assassiner.

O vous, nations bénignes! qui, loin de recevoir ces habitudes féroces et ces coutumes barbares , laissez bonnement la bride sur le cou de vos heureuses moitiés, vous passez sans chagrin et sans alarmes vos paisibles jours dans toutes les douceurs d'une indolence domestique.

Chesterfield avoit bien affaire de s'aller tirer du pair de ses patients compatriotes pour faire éplucher par un ridicule éclat les particularités d'une aventure qu'on auroit peut-être ignorée hors de la cour, et qu'on auroit oubliée partout au bout d'un mois! Mais, dès qu'il eut tourné le dos pour se mettre en marche avec sa prisonnière et l'attirail dont on le flattoit qu'elle l'avoit pourvu. Dieu sait comme on donna sur son arrière-garde ! Les Rochester, les Middlesex, les Sidley, les Ethéredge, et toute la troupe des beaux esprits, mirent au jour force

vaudevilles qui divertissoient le public à ses dépens.

Le chevalier de Grammont les trouva spirituels et récréatifs, comme on dit; et, dans tous les lieux où ce sujet étoit traité, voulant produire le supplément qu'il y avoit fait : « C'est une chose singulière, disoit-il, que la campagne, qu'on peut appeler la potence où les galères d'une jeune personne, ne soit faite en ce pays-ci que pour les malheureuses, et non pour les coupables. La pauvre petite Chesterfîeld, pour quelques lorgnadesd'imprudence, se voit d'abord troussée par un mari fâcheux qui vous la mène passer les fêtes de Noël dans un château de plaisance à cinquante lieues d'ici, tandis qu'il y en a mille qu'on laisse dans la liberté de tout faire, qui la prennent bien aussi, et dont la conduite enfin mériteroit tous les jours vingt coups de bâton. Je ne nomme personne, Dieu m'en garde I mais la Middleton, la Denham, les filles de la reine, celles de la duchesse, et cent autres, répandent leurs faveurs à droite et à gauche sans qu'on en souffle. Pour madame de Shrewsbury, c'est une bénédiction. Je m'en vais parier qu'elle feroit tous les jours tuer son homme qu'elle n'en iroit que la tête plus levée. On diroit qu'elle a des indulgences plénières pour sa conduite. Ils sont trois ou quatre qui portent chacun une aune de ses cheveux en bracelets, sans qu'on y trouve à redire. Cependant il sera permis qu'un bourru comme Chesterfield "exerce une tyrannie pareille , et toute nouvelle en ce pays-ci, sur la plus jolie femme d'Angleterre,

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pour un rien! Mais, s'il en croit être bon marchand, je suis son valet. Les précautions n'y font, ma foi, rien; et souvent une femme, qui ne songeroit point à mal si on la laissoit en repos, s'y voit portée par vengeance, ou réduite parnécessité : c'est l'Évangile. Écoutez ce qu'en dit la sarabande de Francisco :

Jaloux, que sert tout votre effort?

L'amour est trop fort; Et, quelque peine Que l'on prenne, Elle est vaine Quand deux cœurs une fois sont d'accord. Il faut devant vous Cacher ce qu'on fait de plus doux :

On contraint ses plus chers désirs ; On prend cent plaisirs; Mais, pour les soins De cent témoins.

En secret on n'aime pas moins.

Telles étoient les paroles dont le chevalier de Grammont passoit pour auteur. La justesse ni le tour n'y brilloient point excessivement; mais, comme elles contenoient quelques vérités qui flattoient le génie de la nation et de ceux qui prenoient les intérêts du beau sexe, toutes Tes dames les voulurent avoir pour les apprendre à leurs enfants.

Pendant tout ceci le duc d'York, qui ne voyoit plus madame de Chesterfield, ne se fit pas de grands efforts pour l'oublier. Son absence avoit pourtant des circonstances bien sensibles pour un homme qui causoit son éloignement ; mais il y a des tempéraments heureux qui se consolent de tout, parce

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qu'ils ne sentent rien vivement. Cependant, comme son cœur ne pouvoit demeurer dans l'inutilité , dès qu'il eut oublié la Chesterfield, il se ressouvint de ce qu'il avoit aimé devant ; et peu s'en fallut que mademoiselle d'Hamilton ne lui causât une rechute de tendresse.

Il y avoit à Londres un peintre assez renommé pour les portraits. Il s'appeloit Lély. La grande quantité de peintures du fameux Van-Dyck répandues en Angleterre l'avoit beaucoup perfectionné. De tous les modernes, c'est celui qui, dans le goût de tous ses ouvrages, a le mieux imité sa manière et qui en a le plus approché. La duchesse d'York voulut avoir les portraits des plus belles personnes de la Cour. Lély les peignit. Il employa tout son art dans l'exécution. Il ne pouvoit travailler à de plus beaux sujets. Chaque portrait parut un chefd'œuvre ; et celui de mademoiselle d'Hamilton parut le plus achevé., Lély avoua qu'il y avoit pris plaisir.

Le duc d'York en eut à le regarder, et se mit à lorgner tout de nouveau l'original. Il n'y avoit rien à faire là pour ses espérances; et, dans le même temps que sa tendresse , inutilement réveillée pour elle, alarmoit celle du chevalier de Grammont, la Denham s'avisa de remettre sur pied le traité qu'on avoit si mal à propos interrompu. Bientôt on en vit la conclusion. Quand les deux parties sont de bonne foi dans les négociations, on ne perd pas le temps à chicaner. Tout cela alla bien d'un côté ; cependant je ne sais quelle fatalité mit obstacle aux prétentions de l'autre. Le duc pressa fort la du-

chesse de mettre la Denham en possession de cette charge qui faisoit l'objet de son ambition ; mais, comme elle n'étoit pas caution des articles secrets du traité, quoiqu'elle eût paru jusqu'alors commode pour les inconstances et soumise aux volontés du duc , il lui parut dur et déshonorant de recueillir chez elle une rivale qui l'exposeroit à faire un assez triste personnage au milieu de sa cour. Cependant elle se vit sur le point d'y être forcée par autorité, lorsqu'un obstacle beaucoup plus funeste interdit pour jamais à la pauvre Denham l'espérance de cette charge fatale, qu'elle briguoit avec ■empressement.

Le vieux Denham, naturellement jaloux, le devenoit de plus en plus, et sentoit qu'il avoit raison. Sa femme étoit jeune et belle, lui vieux et dégoûtant. Quelle raison de se flatter que le ciel voulût le dispenser du sort des maris de son âge et de sa figure? Il se le disoit continuellement; mais, aux compliments qu'on lui fit de tous côtés sur la charge ^ue madame sa femme alloit avoir auprès de la •duchesse, il se dit tout ce qu'il falloit pour se pendre, s'il en eût eu la fermeté. Le traître aima mieux •éprouver son courage contre une autre. Il lui falloit des exemples pour exercer ses ressentiments dans un pays privilégié. Celui de mylord Chesterfield ne suffisoit pas pour ce qu'il méditoit , outre qu'il n'avoit pas de maison de campagne où mener l'infortunée Denham. Ainsi le vieux scélérat lui fit faire un voyage bien plus long sans sortir de Londres. La mort impitoyable l'enleva au milieu de

ses plus chères espérances et de ses plus beaux jours.

Comme personne ne douta qu'il ne l'eût empoisonnée, la populace de son quartier tint conseil pour le lapider dès qu'il sortiroit; mais il se tint renfermé pour pleurer la mort de sa femme jusqu'à ce que leur fureur fût apaisée par un enterrement magnifique, dans lequel il fit distribuer au peuple quatre fois plus de vin brûlé qu'on n'en avoit bu dans aucun enterrement en Angleterre.

Pendant que la ville craignoit quelque grand désastre pour l'expiation de ces funestes effets de la jalousie, Hamilton n'étoit pas tout à fait si content qu'il s'étoit flatté de l'être après le départ de madame de Chesterfield. Il n'avoit consulté que les mouvements du dépit dans ce qu'il avoit fait. Sa vengeance étoit satisfaite, mais son amour ne l'étoit pas ; et, depuis l'absence de ce qu'il aimoit encore malgré ses ressentiments, ayant eu le loisir de faire quelques réflexions qu'une injure récente ne permet jamais d'écouter : « A quoi bon, disoitil, m'être si fort pressé de rendre malheureuse une personne qui, toute coupable qu'elle soit, peut seule faire mon bonheur? Maudite jalousie! poursuivit-il, plus cruelle encore pour ceux qui tourmentent que pour ceux qui sont tourmentés ! Que m'importe d'avoir arraché la Chesterfield aux espérances et aux désirs d'un rival plus heureux, si je ne l'ai pu faire sans m'arracher à ce qu'il y avoit de plus cher et de plus sensible aux penchants de mon cœur? »

Quantité d'autres raisonnements de cette force, et tous hors de saison, lui prouvant nettement que, dans un engagement comme le sien , il valoit encore mieux partager avec un autre que de ne rien avoir, il se remplissoit l'esprit de vains repentirs et d'inutiles remords, lorsqu'il reçut une lettre de celle qui les causoit; mais une lettre tellement propre à les augmenter qu'il se regarda comme le plus grand scélérat de l'univers après l'avoir lue. La voici :

« Vous serez aussi surpris de cette lettre que je « le fus de l'air impitoyable dont vous vîtes mon « départ. Je veux croire que vous vous étiez ima- « giné des raisons qui justifioient dans votre esprit « un procédé si peu concevable. Si vous êtes en- « core dans la dureté de ces sentiments , ce sera <( vous faire plaisir que de vous apprendre ce que « je souffre dans la plus affreuse des prisons. Tout « ce qu'une campagne a de plus triste dans cette « saison s'offre partout à ma vue. Assiégée par « d'impénétrables boues, d'une fenêtre je vois des « rochers, de l'autre des précipices; mais, de quelce que côté que je tourne mes regards dans lamai- « son, j'y rencontre ceux d'un jaloux, moins sup- « portables encore que les tristes objets qui m'en- « vironnent. J'ajouterois aux malheurs de ma vie « celui de paroître criminelle aux yeux d'un homme « qui devroit m'avoir justifiée contre les apparences « convaincantes, si, par une innocence avérée, j'é- « tois en droit de me plaindre ou de faire des re- « proches. Mais comment se justifier de si loin, et « comment se flatter que la description d'un séjour

« épouvantable ne vous empêchera pas de m'écou- « ter? Mais êtes-vous digne que je le souhaite? « Ciel ! que je vous haïrois, si je ne vous aimois à « la fureur. Venez donc me voir une seule fois « pour entendre ma justification; et je suis per- « suadée que , si vous me trouvez coupable après « cette visite , ce ne sera pas envers vous. Notre « argus part demain pour un procès qui le retien- « dra huit jours à Chester. Je ne sais s'il le ga- (( gnera ; mais je sais bien qu'il ne tiendra qu'à « vous qu'il n'en perde un qui lui tient pour le « moins autant au cœur que celui qu'il va solli- « citer. »

Il y avoit dans cette lettre de quoi faire donner tête baissée dans une aventure plus téméraire que celle qu'on lui proposoit, quoiqu'elle fût assez gaillarde. Il ne voyoit pas trop bien comment elle feroit pour se justifier; mais elle l'assuroit qu'il seroit content du voyage; et c'étoit tout ce qu'il demandoit pour lors.

Il avoit une parente auprès de madame de Chesterfield. Cette parente, qui l'avoit bien voulu suivre dans son exil, étoit entrée quelque peu dans leur confidence. Ce fut par elle qu'il reçut cette lettre , avec toutes les instructions nécessaires sur son départ et sur son arrivée. Dans ces sortes d'expéditions le secret est nécessaire, du moins avant que d'avoir mis l'aventure à fin. Il prit la poste, et partit de nuit, animé d'espérances si tendres et si flatteuses qu'en moins de rien , en comparaison du temps et des chemins, il eut fait cinquante mor-

telles lieues. A la dernière poste, il renvoya discrètement son postillon. Il n'étoit pas encore jour; et, de peur des rochers et des précipices dont elle avoit fait mention , il marchoit avec assez de prudence pour un homme amoureux.

Il évita donc heureusement tous les mauvais pas; et, suivant ses instructions, il mit pied à terre à certaine petite cabane qui joignoit les murs du parc. Le lieu n'étoit pas magnifique; mais, comme il avoit besoin de repos, il y trouva ce qu'il falloit pour cela. Il ne se soucioit point de voirie jour, et se soucioit encore moins d'en être vu; c'est pourquoi, s'étant renfermé dans cette retraite obscure, il y dormit d'un profond sommeil jusqu'à la moitié du jour. Comme il sentoit une grande faim à son réveil , il mangea fort et ferme; et, comme c'étoit l'homme de la Cour le plus propre, et que la femme d'Angleterre la plus propre l'attendoit, il passa le reste de la journée à se décrasser et à se faire toutes les préparations que le temps et le lieu permettoient, sans daigner ni mettre la tête un moment dehors, ni faire la moindre question à ses hôtes. Enfin les ordres qu'il attendoit avec impatience arrivèrent à l'entrée de la nuit par une espèce de grison, qui, lui servant de guide , après avoir erré pendant une demi-heure dans les boues d'un parc de vaste étendue, le fit entrer dans un jardin où donnoit la porte d'une salle basse. Il fut posté vis-à^vis de cette porte, par laquelle on devoit bientôt l'introduire dans des lieux plus agréables. Son guide lui donna le bon soir. La nuit se ferma; mais la porte ne s'ouvrit point.

On étoit à la fin de l'hiver; cependant il sembloit qu'on ne fût qu'au commencement du froid. Il étoit crotté jusqu'aux genoux, et sentoit que, pour peu qu'il prît encore l'air dans ce jardin, la gelée mettroit toute cette crotte à sec. Ce commencement d'une nuit fort âpre et fort obscure eût été rude pour un autre; mais ce n'étoit rien pour un homme qui se flattoit d'en passer si délicieusement la fin. Il ne laissa pas de s'étonner de tant de précautions dans l'absence du mari. Son imagination, que mille tendres idées réchauffoient, le soutint quelque temps contre les cruautés de l'impalience et contre les rigueurs du froid; mais il la sentit petit à petit refroidir; et deux heures, qui lui parurent deux siècles, s'étant passées sans qu'on lui donnât le moindre signe de vie, ni de la porte, ni des fenêtres, il se mit à faire quelques raisonnements en lui-même sur l'état présent de ses affaires, et sur le parti qu'il y avoit à prendre dans cette conjoncture. « Si nous frappions à cette maudite porte? disoit-il; car encore est-il plus honorable, si le malheur m'en veut, de périr dans la maison que de mourir de froid dans le jardin. Il est vrai, reprenoit- 11, que ce parti peut exposer une personne que quelque accident imprévu met peut-être, à l'heure qu'il est, encore plus au désespoir que moi. »

Cette pensée le munit de tout ce qu'il pouvoit avoir de patience et de fermeté contre les ennemis qui le combattoient. Il se mit à se promener à grands pas, résolu d'attendre le plus long-temps qu'il seroit possible, sans en mourir, la fin d'une

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aventure qui commençoit si tristement. Tout cela fut inutile; et, quelque mouvement qu'il se donnât, ■enveloppé d'un gros manteau, l'engourdissement commençoit à le saisir de tous côtés, et le froid •dominoit en dépit de tout ce que les empressements de l'amour ont de plus vif. Le jour n'étoit , pas loin; et, dans l'état où la nuit l'avoit mis, ju- .geant que ce seroit désormais inutilement que cette porte ensorcelée s'ouvriroit, il regagna du mieux qu'il put l'endroit d'où il étoit parti pour cette merveilleuse expédition.

Il fallut tous les fagots de la petite maisoiv pour .Je dégeler. Plus il songeoit à son aventure, plus les -circonstances lui en paroissoient bizarres et incompréhensibles. Mais, loin de s'en prendre à la charmante Chesterfield, il avoit mille différentes inquiétudes pour elle. Tantôt il s'imaginoit que son mari pouvoit être inopinément revenu; tantôt que quelque mal subit l'avoit saisie; enfin que quelque • obstacle s'étoit malheureusement mis à la traverse pour s'opposer à son bonheur, justement au fort des bonnes intentions qu'on avoit pour lui. «Mais, •disoit-il, pourquoi m'avoir oublié dans ce maudit jardin ? Quoi! ne pas trouver un petit moment pour :me faire au moins quelque signe , puisqu'on ne îpouvoit ni me parler ni me recevoir? »

Il ne savoit à laquelle de ces conjonctures s'en •tenir, ni que répondre aux questions qu'il s'étoit faites ; mais, comme il se flatta que tout iroit mieux Ja nuit suivante, après avoir fait voeu de ne plus remettre le pied dans ce malencontreux jardin , il Mém. de Grammont. 2 5

ordonna qu'on l'avertît d'abord qu'on demanderoit à lui parler, se coucha dans le plus méchant lit du monde, et ne laissa pas de s'endormir comme il eût fait dans le meilleur.

Il avoit compté de n'être réveillé que par quelque lettre ou quelque message de madame de Chesterfîeld ; mais il n'avoit pas dormi deux heures, qu'il le fut par un grand bruit de cors et de chiens. La chaumière qui lui servoit de retraite touchoit, comme nous avons dit, les murailles du parc. Il appela son hôte pour savoir un peu que diable c'éto"it que cette chasse qui sembloit être au milieu de sa chambre, tant le bruit augmentoit en approchant. On lui dit que c'étoit monseigneur qui couroit le lièvre dans son parc. « Quel monseigneur? dit-il tout étonné. — Monseigneur le comte de Chesterfield », répondit le paysan. Il fut si frappé de cette nouvelle que, dans sa première surprise, il mit la tête sous les couvertures, croyant déjà le voir entrer avec tous ses chiens. Mais, dès qu'il fut un peu revenu de son étonnement, il se mit à mau- . dire les caprices de la fortune, ne doutant pas que le retour inopiné d'un jaloux importun n'eût causé toutes les tribulations de la nuit précédente.

Il n'y eut plus moyen de se rendormir après une telle alarme. Il se leva pour repasser dans son esprit tous les stratagèmes qu'on a coutume d'employer pour tromper ou pour éloigner un vilain mari qui s'avisoit de négliger son procès pour obséder sa femme. Il achevoit de s'habiller et commençoit à questionner son hôte , lorsque le

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même grison qui l'avoit conduit au jardin lui rendit une lettre, et disparut sans attendre la réponse. Cette lettre étoit de sa parente; et voici ce qu'elle contenait:

«Je suis au désespoir d'avoir innocemment con- « tribué à vous attirer dans un lieu où l'on ne vous « fait venir que pour se moquer de vous. Je m'étois « opposée au projet de ce voyage, quoique je fusse « persuadée que sa tendresse seule y eût part; mais « elle vient de m'en désabuser. Elle triomphe dans « le tour qu'elle vous a joué. Non-seulement son « mari n'a bougé d'ici, mais il y reste par complai- « sance. Il la traite le mieux du monde; et c'est « dans leur raccommodement qu'elle a su que vous « lui aviez conseillé de la mener à la campagne. « Elle en a conçu tant de dépit et d'aversion pour « vous que, de la manière dont elle m'en vient de « parler, ses ressentiments ne sont pas encore sa- « tisfaits. Consolez-vous de la haine d'une créa- « ture dont le cœur ne méritoit pas votre ten- « dresse. Partez; un plus long séjour ici ne feroit « que vous attirer quelque nouvelle disgrâce. Je « n'y resterai pas longtemps ; je la connois. Dieu « merci. Je ne me repens pas de la compassion « que j'en ai d'abord eue; mais je suis dégoûtée « d'un commerce qui ne convient guère à mon « humeur. »

L'étonnement, la honte, le dépit et la fureur s'empa'rèrent de son coeur après cette lecture. Les menaces ensuite, les invectives et les désirs de vengeance , excitèrent tour à tour son aigreur et

ses ressentiments; mais, après y avoir bien pensé, tout cela se réduisit à prendre doucement son petit cheval de poste pour remporter à Londres un bon rhume par-dessus les désirs et les tendres empressements qu'il en avoit apportés. Il s'éloigna de ces perfides lieux avec un peu plus de vitesse qu'il n'y étoit arrivé, quoiqu'il n'eût pas, à beaucoup près, la tête remplie d'aussi agréables pensées.

Cependant, quand il se crut hors de portée de rencontrer mjlord Chesterfield et sa chasse, il voulut un peu se retourner, pour avoir au moins le plaisir de voir la prison où cette méchante bête étoit renfermée ; mais il fut bien surpris de voir une très-belle maison, située sur le bord d'une rivière, au milieu d'une campagne la plus agréable et la plus riante qu'on pût voir. Au diable le précipice ou le rocher qu'il y vit! Ils n'étoient que dans la lettre de la perfide. Nouveau sujet de ressentiment et de confusion pour un homme qui s'étoit cru savant dans les ruses aussi bien que dans les foiblesses du beau sexe, et qui se voyoit la dupe d'une coquette qui se raccommodoit avec un époux pour se venger d'un amant.

Il regagna la bonne ville, prêt à soutenir contre tous qu'il faut être de bon naturel pour se fier à la tendresse d'une femme qui nous a déjà trompés ; mais qu'il faut être fou pour courir après.

Comme cette aventure n'avoit pas beaucoup de beaux endroits pour lui, le voyage et ses circonstances furent supprimés, autant qu'il lui fut possible ; mais, comme on peut croire que la Chester-

field n'en garda pas le secret, le roi l'apprit; et, lui ayant fait son compliment , il voulut un ample détail de cette expédition. Le chevalier de Grammont étoit présent à ce récit, et n'ayant que fort peu déclamé contre la trahison qu'on lui avoit faite : « Si elle a eu tort, dit-il, de pousser la chose si loin, vous avez eu tort aussi de revenir sur vos pas comme un étourdi. Je m'en vais parier cent pistoles qu'elle s'est repentie plus d'une fois d'un ressentiment que vous méritiez assez pour le tour que vous lui aviez joué. Les femmes aiment la vengeance, mais elles ne tiennent pas toujours leur colère ; et, si vqus étiez resté dans le voisinage jusqu'au lendemain, je veux avoir les bras cassés si on ne vous eût fait amende honorable pour l'affront de la première nuit. »

Hamilton n'en tomba pas d'accord. Le chevalier de Grammont voulut soutenir sa thèse par un exemple; et, s'adressant roi : « Sire, dit-il. Votre Majesté peut avoir connu Marion de l'Orme ; la créature de France qui avoit le plus de charmes étoit celle-là. Quoiqu'elle eût de l'esprit comme les anges, elle étoit capricieuse comme un diable. Cette princesse, m'ayant donné un rendez-vous, 's'étoit avisée de me l'ôter pour le donner à un autre. Elle m'écrivit le plus joli billet du monde, tout rempli du désespoir où elle étoit d'un mal de tête qui l'obligeoit à garder le lit et qui la privoit du plaisir de me voir jusqu'au lendemain. Ce mal de tête, soudainement arrivé, pne parut suspect; et, ne doutant point que ce ne fût une défaite ;

Oh ! parbleu, madame la coquette, dis-je en moimême, si vous ne jouissez pas du plaisir de me voir aujourd'hui , vous ne jouirez pas du plaisir d'en voir un autre.

«Voilà tous mes grisons en campagne, dont les uns battoient l'estrade autour de sa maison , tandis que les autres assiégeoient sa porte. Un de ces derniers me vint dire que personne n'étoit entré chez elle de tout l'après-midi; mais qu'un petit laquais en étoit sorti sur la brune ; qu'il l'avoit suivi jusque dans la rue Saint-Antoine, où ce laquais en avoit rencontré un autre, auquel il avoit dit seulement un mot ou deux. Une m'en fallut pas davantage pour me confirmer dans mes soupçons et pour former le dessein d'être de la partie, ou bien de la rompre.

« Comme il y avoit fort loin du baigneur où je logeois jusqu'au fond du Marais, dès que la nuit fut venue, je montai à cheval sans vouloir qu'on me suivît. Dès que j'eus gagné la place Royale, le grison en sentinelle m'assura qu'il n'étoit encore entré personne chez mademoiselle de l'Orme. Je poussai vers la rue Saint-Antoine; et, justement comme je sortois de la place Royale, j'y vis entrer un homme à pied qui se cachoit de moi tant qu'il pouvoit; mais il eut beau faire, je le reconnus. C'étoit le duc de Brissac.

« Je ne doutai point que ce ne fût le rival de cette nuit. Je m'approchai donc de lui, faisant semblant de douter si je ne me trompois point. Et, mettant pied à terre d'un air fort empressé: « Brissac,

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« mon ami, lui dis-je, il faut que tu me fasses un « plaisir delà dernière importance : j'ai un rendez- « vous, pour la première fois, chez une personne « à quatre pas d'ici. Comme ce n'est que pour « prendre des mesures, je n'y serai pas long- « temps. Prête-moi ton manteau, si tu m'aimes, « et promène un peu mon cheval en atten- « dant mon retour; surtout ne t'éloigne pas d'ici. « Tu vois que j'en use librement; mais c'est, comme « tu sais, à la charge d'autant. » Je pris son manteau sans attendre sa réponse. Il prit la bride de mon cheval, et me conduisit de l'œil.

« Cela ne lui servit de rien : car, après avoir fait semblant d'entrer dans une porte vis-à-vis de lui, je me coulai par-dessous les arcades jusqu'à la porte de la nymphe de l'Orme. On l'ouvrit d'abord que j'eus frappé. J'étois si bien enveloppé du manteau de Brissac qu'on me prit pour lui. La porte se referma sans qu'on m'eût fait la moindre question; et, comme je n'en avois point à faire, je fus droit à la chambre de la demoiselle. Je la trouvai sur un lit de repos, dans le déshabillé le plus galant et le plus agréable du monde.

« Jamais elle n'avoit été si belle, ni si surprise; et, la voyant toute interdite : « Qu'est-ce, ma « belle? lui dis-je. Il me paroît que voilà une pe- « tite migraine bien parée. Le mal de tête est ap- « paremment passé? — Point du tout, dit-elle, je « n'en puis plus; et vous me ferez plaisir de vous « en aller, et de me laisser mettre au lit. — Pour « vous laisser mettre au lit, ouï, lui dis-je; mais

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