‹ Mémoires du chevalier de Grammont (volume 2)Chapitre 21 sur 28 · O MÉMOIRES · texte numérisé non relu

O MÉMOIRES

« pour m'en aller, non, ma petite infante.. Le che- « valier de Grammont n'est pas un sot; on ne se « pare pas avec tant de soin pour rien. — Vous verrez « pourtant que c'est pour rien, me dit-elle; car as- « sûrement il n'en sera pas autre chose pour vous « — Quoi ! dis -je, après m'avoir promis un « rendez-vous?... — Eh bien ! me dit-elle brus- « quement, quand je vous en aurois promis cin « quante, c'est à moi de les tenir si je veux, et à • « vous de vous en passer si je ne le veux pas. — « Cela seroit bon, lui dis-je, si ce n'étoit pour le « donner à un autre. » Elle, aussi fière que celles, qui ont le plus d'innocence, et aussi prompte que celles qui en ont le moins, s'emporta sur un soupçon qui lui donnoit plus de chagrin que de confusion ; et, voyant qu'elle montoit sur ses grands chevaux : « Mademoiselle, lui dis-je, ne le prenons « pas, s'il vous plaît, sur ce ton. Je sais ce qui « vous inquiète. Vous avez peur que Brissac ne <( me trouve avec vous; mais ayez sur cela l'esprit « en repos. Je l'ai rencontré près de chez vous; « et, Dieu merci, j'ai mis bon ordre à ce qu'il ne « vous rende pas sitôt visite. » Je lui dis cela d'ua air un peu tragique.

« Elle en parut troublée d'abord ; et, me regardaat « avec surprise : « Que voulez vous donc dire du duc « de Brissac?... me dit-elle. — Je veux dire, répon- « dis-je, qu'il est au bout de la rue qui promène mon « cheval; et, si vous ne voulez pas m'en croire, vous. « n'avez qu'à y envoyer un de vos gens, ou voir son « manteau, que je viens de laisser dans votre anti-

a chambre. » Voilà l'éclat de rire qui la prend au fort de son étonnement; et, me jetant les bras au cou : « Mon chevalier, me dit-elle, je n'y saurois « plus tenir; tu es trop aimable et trop extraordi- « naire pour ne te pas tout pardonner. » Je lui racontai comme la chose s'étoit passée. Elle en pensa mourir de rire ; et, nous étant séparés fort bons amis, elle m'assura que mon rival n'avoit qu'à promener des chevaux tant qu'il lui plairoit, qu'il ne mettroit de la nuit le pied chez elle.

« Je le trouvai fidèlement dans l'endroit où je l'avois laissé. Je lui fis mille excuses de l'avoir fait attendre si longtemps , et mille remercîments de sa complaisance. Il médit que je me moquois; que ces compliments ne se faisoient point entre amis; et, pour me convaincre qu'il m'avoit rendu ce petit service de bon cœur, il voulut à toute force tenir la tête de mon cheval tandis que j'y remontois. Je lui donnai bien le bonsoir en lui rendant son manteau ; et je me rendis chez mon baigneur, également content de la maîtresse et du rival.

(( Voilà, poursuivit-il, comme il ne faut qu'un peu de patience et d'adresse pour désarmer la colère des belles, et pour mettre jusqu'à leurs supercheries à profit. »

Le chevalier de Grammont avoit beau divertir par ses récits, instruire par ses exemples, et ne paroître à la Cour que pour y répandre une joie universelle, il y avoit trop long-temps qu'il étoit le seul étranger à la mode. La fortune, jalouse de la justice qu'on rend au mérite, et qui veut que les féli-

cités dépendent de ses caprices, lui suscita deux compétiteurs dans la possession où il étoit de charmer toute l'Angleterre; et ces compétiteurs étoient d'autant plus dangereux que le bruit de leurs différents mérites étoit arrivé devant eux pour disposer les suffrages de la Cour en leur faveur.

Ils venoient faire voir en leurs personnes ce qu'il y avoit de plus accompli dans la robe et dans l'épée. L'un étoit le marquis de Flamarens, triste objet des tristes élégies de la comtesse de La Suze; l'autre étoit le président Tambonneau, très humble et trèsobéissant serviteur et berger de la belle Luynes, Comme ils arrivèrent ensemble, ils firent ce qu'ils purent pour briller de concert. Leurs talents étoient aussi différents que leurs figures. Tambonneau, passablement laid, fondoit ses espérances sur beau- -coup d'esprit, qu'on ne lui trouva pas; et Flamarens, par son air et par sa taille, briguoit une admiration qu'on lui refusoit tout net.

Ils étoient convenus de se prêter mutuellement •du secours pour réussir. C'est pourquoi, dans leurs premières visites, l'un représentoit, et l'autre portoit la parole ; mais il s'en fallut beaucoup qu'ils ne trouvassent les dames en Angleterre du goût de celles qui rendoient leurs noms fameux en France. La rhétorique de l'un ne fit que blanchir auprès du beau sexe ; et la bonne mine de l'autre ne le distingua que pour le menuet, dont il fut l'introducteur en Angleterre, et qu'il dansoit avec assez de succès. On étoit trop accoutumé dans cette Cour à l'esprit de Saint-Evremond et aux agréments natu-

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rels et singuliers de son héros pour être séduit par les apparences. Cependant, comme les Anglois en général ont une espèce de penchant pour ce qui sent le gladiateur, on fit grâce à Flamarens en faveur d'un duel qui, le chassant de son pays, lui servoit de recommandation chez eux.

Mademoiselle d'Hamilton eut d'abord l'honneur d'être distinguée par Tambonneau. Il crut qu'elle avoit tout l'esprit qu'il falloit pour démêler la délicatesse du sien; et, charmé de voir qu'il n'y avoit rien de perdu dans sa conversation ni pour le tour, ni pour l'expression, ni pour la finesse des pensées, il lui faisoit souvent la grâce de causer avec elle; et peut-être ne se fût-il jamais aperçu qu'il l'ennuyoit, si, s'en tenant à cet étalage d'éloquence, il ne se fût mis en tête d'assaillir son cœur. C'étoit un peu trop pour la complaisance de mademoiselle d'Hamilton , qui croyoit n'en avoir déjà que trop eu pour les figures de son discours. On le pria de faire ailleurs l'essai de ses fleurettes séduisantes, et de ne pas perdre le mérite de sa première constance par une infidélité qui seroit très-inutile.

Il suivit ce conseil en homme sage et docile ; et quelque temps après, retournant aux pieds de ses premières habitudes en France, il se mit à faire provision de politique pour ces négociations importantes auxquelles il s'est vu depuis employé.

Ce ne fut qu'après son départ que le chevalier de Grammont fut informé de la déclaration galante qu'il avoit faite; la confidence n'en valoit pas la peine. Cependant cela ne laissa pas de lui sauver

quelque peu de ridicule avant son départ. Son collègue Flamarens, dénué de ce support, s'aperçut qu'il ne feroit plus en Angleterre les progrès qu'il avoit espérés de l'amour et de la fortune. Mais mylord Falmouth, toujours attentif à la gloire de son maître pour le secours des illustres affligés, pourvut à sa subsistance, et madame de Southesk à ses plaisirs. Il eut une pension du roi, et d'elle tout ce qu'il voulut : trop heureux qu'elle n'eût plus de présents à lui faire que celui de son cœur. Ce fut en ces temps-là que Talbot, dont on a fait mention , et qu'on a vu depuis duc de Tjrconnel, devint amoureux de mademoiselle d'Hamilton. Il n'y avoit point à la Cour d'homme de meilleur air. Il n'étoit que cadet d'une maison à la vérité fort ancienne, mais peu considérable par l'éclat ou les biens. Cependant, quelque distrait qu'il fût d'ailleurs, comme il étoit appliqué à sa fortune, qu'il étoit bien avant dans la faveur du duc d'York, qu'il avoit mis cette faveur à profit, et que la fortune lui avoit été favorable au jeu, ii avoit si bien fait qu'il se voyoit en possession de quarante mille livres de rente en fonds de terre. Il s'offrit à mademoiselle d'Hamilton avec cet établissement et des espérances presque certaines d'être pair du royaume par le crédit de son maître, et, par-dessus tout cela, tant de sacrifices qu'il lui plairoit des lettres, des portraits et des cheveux de la Shrewsbury : curiosités qui véritablement ne sont comptées pour rien en ménage, mais qui faisoieat foi de son mérite en amour.

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Cette concurrence n'étoit pas à mépriser; et le chevalier de Grammont la jugea d'autant plus dangereuse pour les intérêts de son cœur qu'il voyoit Talbot passionnément amoureux, qu'il n'étoit pas homme à se rebuter pour un refus, qu'il n'étoit pas fait de manière à s'attirer du mépris ou des froideurs pour ses empressements, et qu'outre cela ses frères commençoient à fréquenter la maison. De ces frères, l'un étoit aumônier de la reine, jésuite intrigant et grand faiseur de mariages, l'autre étoit ce qu'on appelle moine séculier, qui n'avoit de son ordre que le libertinage et la réputation qu'on leur attribue; du reste, libre partout, divertissant par rencontre, mais en possession de dire des vérités offensantes, et de rendre de bons offices.

Dans les réflexions du chevalier de Grammont sur toutes ces choses, il y avoit de quoi donner de l'inquiétude. Le peu de disposition que témoignoit mademoiselle d'Hamilton pour les prétentions de ce rival n'étoit pas capable de le rassurer. Elle ne pouvoit répondre que de ses intentions, et dépendoit absolument de celles de ses parents ; mais la fortune, qui sembloit l'avoir mis sous sa protection en Angleterre, le délivra de ces nouvelles inquiétudes.

Talbot s'étoit dès long-temps porté pour patron des Irlandois opprimés. Ce zèle pour sa nation étoit fort louable; mais il n'étoit pas tout-à-fait désintéressé. De tous ceux que son crédit avoit rétablis dans une partie de leurs biens, il avoit écorné quel-

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que petite chose; mais, comme chacun y trouvoit son compte, personne n'y trouvoit à redire.

Cependant, comme il est difficile de se contenir quand la fortune ou la faveur se mêle de tout ce qu'on entreprend, il y eut quelques airs d'indépendance dans son procédé qui choquèrent l'autorité du duc d'Ormond , pour lors vice-roi d'Irlande. Il lui fit connoître avec assez de hauteur qu'il n'en étoit pas content. Il y avoit assurément quelque différence entre le crédit et le rang de l'un et de l'autre. Le parti le plus prudent pour Talbot étoit la soumission et les déférences; mais, comme ce parti lui parut le moins généreux, il fit le fier, et ne s'en trouva pas bien; car, s'étant emporté mal à propos à quelques discours qu'il ne lui convenoit pas de tenir, ni au duc d'Ormond de pardonner, on le mit à la Tour; d'où, voyant bien qu'il ne sortiroit pas qu'il n'eût fait toutes les soumissions qu'il falloit au duc d'Ormond, il y employa ses amis, et fit beaucoup plus pour sortir de ce pas qu'il n'eût fallu pour s'en garantir. Il perdit, par ce démêlé, tout espoir d'entrer dans une famille qui n'avoit garde après cela d'écouter aucune proposition de sa part.

Il fallut un peu prendre sur lui pour se défaire d'une passion qui avoit fait dans son cœur beaucoup plus de progrès que cette brouillerie n'avoit fait de bien à ses affaires. Il crut qu'elles avoient besoin de sa présence en Irlande, et qu'il n'avoit plus que faire de celle de mademoiselle d'Hamilton pour oublier une tendresse qui troubloit encore

son repos. Son départ suivit de près cette résolution.

Il étoit gros joueur, et raisonnablement distrait. Le chevalier de Grammont lui avoit gagné trois ou quatre cents guinées la veille de son emprisonnement. Cette aventure lui avoit ôté de la tête l'exactitude de payer dès le lendemain, selon sa coutume; et cela lui étoit tellement sorti de l'esprit qu'il ne s'en souvint pas après qu'il fut en liberté. Le chevalier de Grammont, voyant qu'il partoit sans lui donner le moindre, signe de vie sur sa dette, crut qu'il falloit lui souhaiter un bon voyage; et, l'ayant rencontré chez le roi comme il venoit d'en prendre congé : « Talbot, lui dit-il, si vous aviez besoin de mes services ici pendant votre absence, vous n'avez qu'à dire. Vous savez que le vieux Russell a laissé son neveu pour solliciter ses intérêts auprès de mademoiselle d'Hamilton ; si vous voulez, je prendrai soin des vôtres. Adieu; bon voyage. N'allez pas tomber malade parles chemins; mais, si cela vous arrivoit, souvenez-vous de moi dans votre testament. » Talbot, que ce compliment fit d'abord souvenir de la dette , en fît un grand éclat de rire, et lui dit en l'embrassant : « Mon cher chevalier, je vous sais si bon gré de l'offre que vous venez de me faire que je vous laisse ma maîtresse et vais vous envoyer votre argent. »

Le chevalier de Grammont étoit tout plein de ces façons honnêtes de rafraîchir la mémoire de ceux qui l'avoient un peu tardive sur le payement. Voici comme il s'y prit long-temps après au sujet de my-

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Jord Cornwallis. Ce mylord Cornwallisavoit épousé la fille de Fox, trésorier de la maison du roi, l'homme d'Angleterre le plus riche et le plus réglé. Son beau-fils, au contraire, étoit un petit hanneton, grand dissipateur, qui jouoit volontiers, qui perdoit tant qu'on vouloit, mais qui nepayoit pas de même. Son beau-père, qui n'avoit garde d'approuver sa conduite, ne laissoit pas de payer en la redressant. Le chevalier de Grammont lui avoit gagné mille ou ■douze cents guinées, qui n'arrivoient point, quoiqu'il fût sur son départ, et qu'il eût pris congé de Cornwallis préférablement aux autres. Cela l'obligea d'écrire un billet que l'on trouvera laconique. Le voici :

« Mylord , souvenez-vous du comte de Gram- « mont, et n'oubliez pas le chevalier Fox. »

Pour en revenir à Talbot, il partit plus touché que ne le paroît un homme qui fait présent de sa maîtresse. Son séjour en Irlande ni le soin de ses affaires ne le guérirent pas tout-à-fait; et, s'il se trouva dégagé des fers de mademoiselle d'Hamilton à son retour, ce ne fut que pour en prendre d'autres. Le changement qu'il trouva dans l'une et dans l'autre Cour causa le sien. Disons comment.

Nous n'avons parlé des filles de la reine jusqu'à présent que pour faire mention de mademoiselle Stewart et de mademoiselle de Warmestré. Les autres étoient mademoiselle Bellenden, mademoiselle de La Garde et mademoiselle Bardou, toutes filles d'honneur, comme il plaisoit à Dieu.

La Bellenden n'avoit point de beauté : c'étoit

une bonne créature, à qui l'embonpoint et quelque fraîcheur tenoient lieu de mérite, et qui, n'ayant pas l'esprit d'être coquette dans les formes, faisoit tout de son mieux pour contenter le monde par sa complaisance. Mademoiselle de La Garde et mademoiselle Bardou, toutes deux Françoises, avoient été placées par la reine-mère. La première étoit une petite mauricaude qui s'entremettoit des affaires de ses compagnes, et l'autre vouloit à toute force être admise au rang des filles d'honneur, quoiqu'elle ne fût que logée parmi les autres, et qu'on lui en contestât à tout moment les titres et les fonctions.

On ne pouvok guère être plus laide avec une aussi jolie taille ; mais, en récompense, la laideur étoit rehaussée par tout ce qui pouvoit y donner de l'éclat. On se servoit d'elle pour danser avec Flaraarens; et quelquefois, sur la fin d'un bal, armée de castagnettes et d'effronterie, elle se mettoit à danser quelque sarabande figurée qui faisoit rire la Cour. Il faut maintenant voir ce que devint tout cela.

Comme mademoiselle Stewart ne servoit que rarement auprès de la reine, on ne comptoit plus sur elle. Les autres défilèrent presque en même temps par différentes aventures. Voici celle de mademoiselle Warmestré, dont on a dit quelque chose au sujet du chevalier de Grammont.

Mylord Taaffe, fils aîné du comte de Carlingford,s'étoit imaginé qu'il étoit amoureux d'elle; et la Warmestré non-seulement s'imagina qu^il étoit Mém. de GraminonU 2j

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