IO MEMOIRES
vrai, mais elle compta qu'il ne manqueroit pas de l'épouser à la première occasion ; et, en attendant, elle crut qu'il falloit le recevoir tout de son mieuxv Il avoit fait confidence de ses affaires au duc de Richmond. Ils s'aimoient beaucoup ; mais ils aimoient encore plus le vin. Le duc de Richmond,. malgré sa naissance, ne brilloit que médiocrement à la Cour et le roi le considéroit encore moins que ne faisoient les courtisans. Ce fut apparemment pour se mettre mieux dans son esprit qu'il s'avisa de devenir amoureux de mademoiselle Stewart. La confidence fut mutuelle entre Taaffeet lui sur leurs engagements. Voici les mesures qu'ils prirent pour leur conduite :
La petite La Garde fut chargée de dire à mademoiselle Stewart que le duc de Richmond mouroit d'amour pour elle et que, toutes les fois qu'il la lorgnoit en public, cela vouloit dire qu'il étoit tout prêt à l'épouser dès qu'elle en auroit le loisir.
Taaffe n'eut point de commission à donner pour mademoiselle Warmestré à la petite ambassadrice. Tout étoit réglé de ce côté-là ; mais elle fut chargée de ménager certaines facilités qui manquoient encore à la liberté de leur commerce : comme, par exemple, de la voir à toute heure du jour et de la nuit chez elle. Cela paroissoit difficile ; mais on en vint à bout.
La gouvernante des filles, qui, pour toutes choses au monde, n'auroit voulu faire la commode qu'en tout bien et tout honneur, consentit qu'on souperoit tant qu'on voudroit chez mademoiselle Warmes-
tré, pourvu que ce fût à bonne intention et qu'elle fût de la partie. La bonne dame aimoit les huîtres vertes et ne haïssoit pas le vin d'Espagne. Elle trouvoit donc à coup sûr dans chacun de ces repas deux barils d'huîtres ; l'un pour manger avec la compagnie, et l'autre pour emporter; et, dès qu'elle avoit pris sa dose de vin, elle prenoit congé de l'assemblée.
C'étoit à peu près du temps que M. le chevalier de Grammont avoit jeté les yeux sur la Warmestré qu'on menoitce petit train de vie dans sa chambre. Dieu sait les pâtés de jambon, les bouteilles de vin, et les autres provisions de sa libéralité, qui s'y consommoient!
Au milieu de ces bombances nocturnes et de cet innocent commerce, un parent de Killegrew vint solliciter un procès à Londres. Il le gagna; mais il y pensa perdre l'esprit.
C'étoit un gentilhomme de campagne, veuf depuis six mois, et possesseur de quinze à seize mille livres de rente. Le pauvre homme, qui n'avoit que faire à la Cour, y fut voir son cousin Killegrew, qui n'avoit que faire de sa visite. Il y vit mademoiselle Warmestré, et dès cette première vue en devint, amoureux. Cela ne fît qu'augmenter si bien que, n'ayant plus de repos ni le jour ni la nuit, il falloit avoir recours aux remèdes extrêmes : c'est-à-dire qu'un beau matin il fut trouver son cousin Kille grew, lui conta sa chance, et le pria bien instamment de demander mademoiselle Warmestré en mariage de sa part. — b -
Killegrew pensa tomber de son haut en apprenant son dessein. Il ne pouvoit cesser d'admirer quelle créature, entre toutes celles de Londres, il s'étoit fourrée dans la tête pour en faire sa femme. Il fut quelque temps sans le vouloir croire ; mais, quand il vit que c'étoit tout de bon, il se mit à lui faire le dénombrement des dangers et des inconvénients qu'il y avoit dans une entreprise si téméraire. Il lui dit qu'une fille élevée à la Cour étoit un terrible meuble pour la campagne ; que ce seroit en troubler le repos par tous les vacarmes de l'enfer que de l'y mener malgré qu'elle en eût; que, s'il consentoit à ne l'y pas mener, il n'avoit qu'à faire un petit calcul de ce qu'il faudroit en équipage, en table, en habits et en frais de jeu pour l'entretenir à Londres, mais selon ses caprices ; qu'il n'avoit qu'à supputer ensuite combien lui dureroient ses quinze mille livres de rente.
L'autre avoit déjà supputé tout cela ; mais, trouvant sa raison moins pressante que son amour, il demeura ferme dans sa résolution ; et Killegrew, cédant à ses importunités, fut offrir son cousin pieds et poings liés à la victorieuse Warmestré. Comme il n'avoit rien tant appréhendé qu'une complaisance de sa part, rien ne l'étonna tant que le mépris avec lequel elle reçut sa proposition. La hauteur avec laquelle elle le refusa lui fit croire qu'elle étoit bien sûre de son fait avec mylord Taaffe, et lui fit admirer tout de nouveau comment cette princesse avoit pu trouver deux hommes d'humeur à l'épouser. Il se pressa d'annoncer ce refus avec toutes ses cir-
constances les plus offensantes, comme la nouvelle la plus salutaire qu'il pût apprendre à son tendre et malheureux cousin.
Mais son cousin ne se le tint pas pour dit. Il s'imagina que Killegrew lui déguisoit la vérité, par les raisons qu'il lui avoit déjà exposées ; et, n'osant plus lui en parler, il prit la résolution de la voir lui-même. Il réveilla tout son courage pour cette entreprise, et médita son compliment; mais, dès qu'il eut ouvert la bouche pour le faire, elle lui dit qu'il auroit pu s'épargner la peine de venir dans sa chambre pour lui parler d'une sotte affaire dont elle avoit donné la réponse à Killegrew, qu'elle n'en avoit ni n'en auroit de sa vie d'autre à lui faire. Cela fut dit avec toute la dureté dont on accompagne les refus qu'on fait aux importuns.
Il en fut plus affligé qu'il n'en fut confus. Tout lui devint odieux dans Londres, et lui-même plus que tout le reste. lien partit sans voir son cousin, regagna sa maison de campagne et, croyant qu'il lui seroit impossible de vivre sans l'inhumaine, il résolut de faire son possible pour mourir.
Mais, tandis que, pour vaquer à sa douleur, il s'étoit soustrait au commerce des chiens et des chevaux, c'est-à-dire qu'il renonçoit aux plus chères délices d'un gentilhomme de campagne, la dédaigneuse Warmestré, surprise apparemment pour avoir mal compté, prit la liberté d'accoucher au beau milieu de la Cour.
Une aventure si publique fît l'éclat qu'on peut s'imaginer. Toute la pruderie de la Cour en fut dé-
chaînée : celles principalement qui n'étoient plus d'âge ou de figure à donner ces# scandales en demandoient justice. Mais la gouvernante des filles, à qui l'on auroit pu s'en prendre, assura que ce n'étoit rien, et qu'elle avoit de quoi fermer la bouche aux médisants. Elle eut une audience de la reine pour en développer le mystère et elle exposa comme quoi la chose s'étoit passée de son aveu, c'est-à-dire en tout bien et en tout honneur.
La reine envoya demander à mylord Taaffe s'il reconnoissoit mademoiselle Warmestré pour sa fernme. Il assura très respectueusement qu'il ne reconnoissoit ni mademoiselle Warmestré, ni son enfant ; qu'il s'étonnoit comment on vouloit plutôt lui en faire honneur qu'à un autre. La malheureuse Warmestré, plus indignée de cette réponse qu'affligée de la perte d'un tel amant, quitta la Cour dès qu'elle le put, résolue de quitter le monde à la première occasion.
Killegrew, sur le point de faire un voyage quand cette aventure arriva, crut qu'il ne feroit point mal de prendre son chemin par la maison de son déplorable cousin pour lui en faire part ; et, dès qu'il le vit, sans ménager la délicatesse de son amour ou de ses sentiments, il lui en fit durement le récit. Toutes les couleurs qui peuvent donner de l'indignation y furent employées pour le faire crever de honte et de ressentiment.
Nous lisons que l'officieux Tiridate se laissa doucement mourir au récit de la mort de Mariamne ;
DE GRAMMONT 2l5
mais le tendre cousin de Killegrew, s'étant dévotement mis à genoux, leva les yeux au ciel, et fit cette oraison :
« Loué soit le Seigneur d'une petite disgrâce qui fera peut-être le bonheur de ma vie ! Que sait-on si la belle Warmestré ne voudra point de moi à présent, et si je n'aurai pas le bonheur de passer mes jours avec une femme que j'adore, et dont je puis espérer des héritiers ? — Oui-dà ! dit Killegrew, plus confondu que l'autre n'auroit dû l'être : vous pouvez compter sur l'un et sur l'autre. Je ne doute pas •qu'elle ne vous donne la main dès qu'elle sera relevée; et ce seroit une grande malice à elle, qui en sait faire, de vous laisser manquer d'enfants. Je vous •conseille de prendre toujours celui qu'elle vient d'avoir, en attendant les autres. »
Ce qui fut dit fut fait, nonobstant la raillerie. Cet amant fidèle la rechercha comme il eût pu faire la chaste Lucrèce ou la belle Hélène. Sa passion ne fit qu'augmenter après l'avoir épousée ; et la généreuse Warmestré, touchée d'abord de reconnoissance, le fut enfin d'inclination ; ne lui donna pas un enfant dont il ne fût le père ; et, depuis qu'il y a des ménages heureux et tranquilles en Angleterre, jamais il n'y en a eu de si fortuné.
Quelque temps après mademoiselle Bellenden, que cet exemple n'avoit point effrayée, eut la prudence de quitter la Cour avant que d'en être chassée. La désagréable Bardou la suivit de près ; mais cène fut que pour d'autres raisons. On s'ennuya de sa sarabande comme de son visage. Le roi, pour ne
2t6 MÉMOIRES
plus les revoir ni l'une ni l'autre, leur fit donner une petite pension. Il ne restoit donc plus que la petite mademoiselle de La Garde à pourvoir. Elle n'avoit ni assez de vices ni assez de vertus pour être chassée de la Cour, ou pour y rester. Dieu sait ce qu'elle seroit devenue, si le seigneur Sylvius, personnage qui n'avoit rien de ce que promettoit le nom romain qu'il avoit pris, n'eût aussi pris pour femme l'infante de La Garde.
On a fait voir que toutes ces princesses méritoient qu'on les chassât , ou pour leurs dérèglements, ou pour leur laideur; cependant celles qui les remplacèrent trouvèrent le moyen de les faire regretter, si l'on en excepte mademoiselle Wells.
C'étoit une grande fille, faite à peindre , qui se mettoit bien, qui marchoit comme une déesse, et dont le visage, fait comme ceux qui plaisentleplus, étoit un de ceux qui plaisent le moins. Le ciel y avoit répandu certain air d'incertitude qui lui donnoit la physionomie d'un mouton qui rêve. Cela donnoit mauvaise opinion de son esprit ; et , par malheur, son esprit faisoit bon sur tout ce qu'on en croyoit. Cependant, comme elle étoit fraîche, et qu'elle paroissoit neuve, le roi, que la belle Stewart ne gâtoit pas sur la finesse des pensées, voulut voir si les sens ne trouveroient pas mieux leur compte avec mademoiselle Wells que les sentiments avec son esprit. Cette épreuve ne lui fut pas difficile. Elle étoit d'une famille royaliste ; et , comme son père avoit fidèlement servi Charles I", elle crut qu'il ne falloit pas se révolter contre Charles II. Ce
commerce n'eut pas des suites fort avantageuses pour elle. On prétendoit qu'elle avoit fait un peu moins de défense qu'il ne falloit ; qu'elle s'étoit rendue à discrétion sans être vivement pressée ; et d'autres disoient que Sa Majesté se plaignoit de quelques autres facilités encore moins engageantes^ Le duc de Buckingham fit un couplet de chanson sur ce sujet, dans lequel le roi parle à Progers, confident de ses menus plaisirs. L'allusion de Wells, qui signifie puits , fait toute la pensée du couplet. En voici le sens :
Quand le roi de ce puits sentit l'horreur profonde, « Progers, s'écria-t-il, que suis-je devenu?
Ah ! depuis que j'y sonde, Si je n'avois cherché que le centre du monde. J'y serois parvenu. »
Mademoiselle Wells , avec cette espèce d'anagramme sur son nom , et ces remarques sur sa personne , ne laissoit pas de briller entre toutes ses nouvelles compagnes, C'étoient mesdemoiselles Levingston, Fielding et Bojnton, peu dignes qu'on en fasse mention dans ces Mémoires; et nous les laisserons dans l'obscurité jusqu'à ce qu'il plaise à la fortune de les en retirer.
- Telle étoit en filles d'honneur la nouvelle Cour de la reine. Celle de la duchesse d'York fut presque renouvelée dans le même temps; mais, quant au choix qu'elle en fit, cette princesse montra bien, par une recrue brillante, que l'Angleterre avoit de grandes ressources en beautés. Avant que d'en paras
2l8 MÉMOIRES
1er, voyons un peu ce que c'étoit que les premières filles d'honneur, et par quel hasard elles sortirent de chez Son Altesse.
Outre mademoiselle Blague et mademoiselle Priée , dont on a déjà parlé , la chambre avoit été composée de mademoiselle Bagot, et de mademoiselle Hobart, doyenne de la communauté.
La Blague , qui n'avoit jamais véritablement su ce qui l'avoit brouillée avec le marquis de Brisacïer, s'en étoit prise à cette lettre fatale qu'elle avoit reçue de sa part , dans laquelle , sans l'avertir que la Price devoit porter des gants et du ruban jaunes comme elle, il ne lui parloit que de sa blonderie et de ses yeux marcassins. Elle s'imagina que c'étoit quelque chose de bien merveilleux, puisqu'on y comparoit ses regards; et, voulant à quelque temps de là savoir toute la vertu de l'expression, elle demanda ce que vouloit dire marcassin. Il n'y a pas de sangliers en Angleterre; et ceux à qui elle s'adressa lui dirent que c'étoit un cochon de lait. Cette injure la confirma dans tout ce qu'elle avoit soupçonné de sa perfidie. Brisacier , plus étonné de son changement qu'elle n'étoit indignée de sa prétendue noirceur, la regarda comme une créature encore plus capricieuse qu'elle n'étoit fade, et la planta là. Mais le chevalier Yarborough, aussi blond qu'elle , s'offrit au fort de son dépit , en fut écouté favorablement; et le sort fit ce mariage pour voir ce que produiroit une union si blafarde.
Mademoiselle Price avoit de l'esprit; et comme elle n'étoit pas d'une figure à s'attirer beaucoup de
vœux, et qu'elle vouloit pourtant en avoir, loin de faire la renchérie quand l'occasion s'en présentoit, elle ne marchandoit seulement pas. Elle avoit de l'emportement dans sa colère aussi bien que dans sa tendresse. Cela l'avoit exposée à quelques inconvénients. Elle avoit très mal à propos pris querelle avec une jeune créature que mylord Rochester aimoit. Ce commerce avoit été jusqu'alors assez secret : elle eut l'imprudence de faire tout de son mieux pour le rendre public, et s'attira le plus dangereux ennemi qu'il y eût dans l'univers. Jamais homme n'a écrit avec plus d'agrément, de délicatesse et de facilité ; mais la plus implacable des plumes en fait de satire étoit la sienne.
La pauvre Price, qui l'avoit bien voulu mériter, y paroissoit chaque jour sous une figure nouvelle. Tout étoit plein de vaudevilles, dont son nom étoit le refrain, et sa conduite le sujet. Qiiel moyen d'y tenir dans une Cour où l'on étoit avide des moindres choses qui venoient de mylord Rochester? Il ne lui fallut plus que la perte d'un amant et la découverte qui s'ensuivit, pour mettre le comble aux persécutions qu'on lui faisoit.
Dongan mourut en ce temps-là. C'étoit un garçon de mérite, auquel Durfort, depuis comte de Feversham , succéda dans la charge de lieutenant des gardes du corps de Son Altesse. Mademoiselle Price l'avoit tendrement aimé. Sa mort la mit au désespoir; mais son inventaire pensa la faire devenir folle. Certaine cassette cachetée de tous côtés en étoit. Elle étoit adressée de la main du défunt
à mademoiselle Price ; mais , loin de la recevoir, elle n'eut pas seulement le courage de la regarder. La gouvernante crut qu'il étoit de sa prudence de la recevoir au refus de la Price , et de son devoir de la remettre entre les mains de la duchesse , comptant bien qu'elle étoit remplie de choses curieuses et utiles dont il pourroit lui revenir quelque petit profit. Quoique la duchesse ne crût pas tout à fait cela , la curiosité la prit de voir ce que pouvoit contenir une cassette si merveilleuse et si soigneusement cachetée ; et l'ouverture s'en fit en présence de quelques dames qui se trouvèrent alors dans son cabinet.
Tous les brimborions d'amour que l'on peut imaginer y étoient; et toutes ces faveurs étoient de la tendre Price. On ne pouvoit comprendre comment une seule personne y avoit pu fournir ; car, sans compter les portraits , il y avoit des cheveux de toutes sortes, et mis en bracelets de tant de manières, que c'étoit une merveille. Après cela venoient trois ou quatre paquets de lettres d'une tendresse si vive , qu'on n'osa jamais lire que les deux premières, tant les transports et les langueurs y étoient naturellement représentés.
La duchesse se repentit d'avoir fait ouvrir cette cassette en si bonne compagnie ; car, avec de pareils témoins , elle jugea bien qu'il n'y avoit pas d'apparence que l'aventure fût supprimée; mais, comme il n'y en avoit pas aussi de retenir une telle fille d'honneur, on rendit à mademoiselle Price ce qui lui appartenoit , avec ordre d'aller achever de
pleurer ailleurs la perte de son amant , ou de s'en consoler.
Mademoiselle Hobart étoit d'un caractère aussi nouveau pour lors en Angleterre que sa figure pa- Toissoit singulière dans un pays où, d'être jeune, €t de n'être pas plus ou moins belle , est un reproche. Elle avoit de la taille, quelque chose de fort délibéré dans l'air, beaucoup d'esprit, et cet esprit étoit fort orné, sans être fort discret. Elle avoit beaucoup de vivacité dans une imagination peu réglée , et beaucoup de feu dans des yeux peu touchants. Son cœur étoit tendre; mais on prétendoit que ce n'étoit qu'en faveur du beau sexe.
Mademoiselle Bagot , qui mérita la première ses soins et ses empressements , y répondit d'abord de bon cœur et de bonne foi; mais, s'étant aperçue que c'étoit trop peu de toute son amitié pour toute celle de la Hobart , elle laissa cette conquête à la nièce de la gouvernante, qui s'en trouva fort honorée, comme madame sa tante fort obligée du soin •qu'elle avoit de la petite fille.
Bientôt le bruit véritable ou faux de cette singularité se répandit dans la Cour. On y étoit assez grossier pour n'avoir jamais entendu parler de ce raffinement de l'ancienne Grèce sur les goûts de la tendresse , et l'on se mit en tête que l'illustre Hobart, qui paroissoit si tendre pour les belles, étoit ■quelque chose de plus que ce qu'elle paroissoit.
Les chansons commencèrent à lui faire compliment sur ces nouveaux attributs; et ses compagnes commencèrent à la craindre sur la foi de ces chan-
sons. La gouvernante , tout alarmée de ces bruits y. consulta mylord Rochester sur le péril où sa nièce paroissoit exposée. Elle ne pouvoit mieux s'adresser. Il lui conseilla de la retirer des mains de mademoiselle Hobart , et fit si bien qu'elle tomba dans les siennes. La duchesse, trop généreuse pour ne pas traiter de vision ce que l'on imputoit à cette fille, et trop équitable pour la condamner sur des chansons, l'ôta de la chambre pour la faire servir auprès de sa personne.
Mademoiselle Bagot étoit la seule qui véritablement eût quelque air de sagesse et de beauté danscette première chambre. Elle avoit les traits beaux et réguliers. Elle avoit ce teint rembruni qui plait tant quand il plaît. Il plaisoit beaucoup en Angleterre , parce qu'il y étoit rare. Elle rougissoit de tout, sans rien faire dont elle eût à rougir. Mylord Falmouth jeta les yeux sur elle. Ses vœux furent mieux reçus que n'avoient été ceux de mademoiselle Hobart; et quelque temps après, l'amour l'éleva du poste de fille d'honneur de la duchesse à un rang que toutes les filles d'Angleterre auroient pu envier,
DE CRAMMONT