CHAPITRE XI
Autres intrigues amoureuses de la Cour d'Angleterre.
A duchesse d'York, pour former sa nouvelle Cour, voulut voir toutes les jeunes personnes qui s'offrirent; et, sans égard aux recommandations, ne choisit que ce qu'elle trouva de plus beau.
Mademoiselle Jennings et mademoiselle Temple étoient à la tête. Elles effaçoient tellement les deux autres qu'on choisit, que nous ne ferons mention que d'elles.
Mademoiselle Jennings, parée des premiers trésors de la jeunesse, étoit de la plus éclatante blancheur qui fut jamais. Ses cheveux étoient d'un blond parfait. Quelque chose de vif et d'animé défendoit son teint du fade qui d'ordinaire se mêle dans une blancheur extrême. Sa bouche n'étoit pas la plus petite; mais c'étoit la plus belle bouche du monde. La nature l'avoit embellie de ces charmes qu'on ne peut exprimer : les grâces y avoient mis la dernière main. Le tour de son visage étoit gracieux, et sa gorge naissante étoit de même éclat que son teint. Pour achever en un mot, sa figure donnoit une idée de l'Aurore ou de la déesse du printemps, telles que messieurs les poètes nous les offrent dans leurs brillantes peintures. Mais, comme il n'étoit pas juste qu'une seule personne possédât tous les
trésors de la beauté sans aucun défaut, il y auroit eu quelque chose à refaire à ses bras et ses mains pour les rendre dignes du reste. Son nez n'étoit pas de la dernière délicatesse, et ses yeux faisoient un peu grâce , tandis que sa bouche et le reste de ses appas portoient mille coups jusqu'au fond du cœur.
Avec cette aimable figure elle étoit toute pétillante d'esprit et de vivacité. Ses gestes et tous ses mouvements étoient autant d'impromptu. Sa conversation étoit séduisante quand elle vouloit plaire, fine et délicate quand elle vouloit donner du ridicule ; mais, comme son imagination l'emportoit souvent, et qu'elle commençoit à parler avant que d'achever de penser, ses expressions ne signifioient pas toujours ce qu'elle vouloit ; et ses paroles renvoient quelquefois trop peu, quelquefois beaucoup trop, les choses qu'elle pensoit.
Mademoiselle Temple, à peu près du même âge, étoit brune en comparaison d'elle. Sa taille étoit jolie. Elle avoit les dents belles, les yeux tendres, le teint frais, le sourire agréable et l'air spirituel. Voilà ce que c'étoit que son extérieur. Il seroit difficile de dire ce que c'étoit que le reste : car «lie étoit simple, glorieuse, crédule, soupçonneuse, coquette, sage, fort suffisante et fort sotte.
Dès que ces nouveaux astres parurent à la Cour ■de la duchesse, chacun eut les yeux dessus, et l'on forma des desseins sur l'une et sur l'autre, soit en bien , soit en mal.
Mademoiselle Jennings ne fut pas long-temps à
-se distinguer, et à ne laisser d'adorateurs à ses compagnes que ceux que l'espoir du succès y attachoit. Son éclat éblouissant attiroit, et les charmes de son esprit engageoient.
Le duc d'York, s'étant persuadé qu'elle étoit de son apanage, se mit en tète de faire valoir ses prétentions, par le même droit que le roi son frère is'étoit approprié les faveurs de mademoiselle Wells; mais il ne la trouva pas d'humeur à se mettre à son service, quoiqu'elle fût à celui de la duchesse. Elle ne voulut rien comprendre au nombre infini de lorgnades dont il l'attaqua d'abord. Ses regards se promenoient toujours ailleurs quand ceux de Son Altesse les cherchoient; et, si par hasard il en surprenoit quelqu'un , elle n'en rougissoit seulement pas. Il fallut donc changer de batterie. Les regards n'ayant rien fait, il trouva l'occasion de parler, et ce fut tant pis. Je ne sais de quelle manière il conta sa chance ; mais les discours ne furent pas mieux reçus que le premier langage.
Elle avoit de la sagesse et de la fierté. Ce qu'il avoit à proposer ne convenoit pas trop à l'une ni à l'autre. Quoiqu'on jugeât à ses vivacités qu'elle n'étoit pas capable de faire de grandes réflexions, elle s'étoit munie de quelques maximes très salutaires pour la conduite d'une personne de son âge. La première étoit qu'il falloit être jeune pour entrer agréablement à la Cour, et ne pas être vieille pour en sortir de bonne grâce ; qu'on ne s'y pouvoit maintenir que par une glorieuse résistance ou par d'illustres foiblesses; et que, dans un séjour si dange- Mém- de Grammont. 2 g
reux, il falloit faire son possible pour ne disposerde son cœur qu'en donnant sa main.
Avec de tels sentiments elle eut moins de peine à résister aux tentations du duc qu'à se débarrasser de sa persévérance. Elle fut sourde aux traités d'établissement dont on voulut sonder son ambition, et toutes les offres de présents réussirent encore plus mal. Que faire pour apprivoiser une impertinente vertu qui ne vouloit point entendre raison ? Il y avoit de la honte à laisser échapper une petite étourdie dont les penchants dévoient au moins tenir quelque chose de la vivacité qui brilloit dans toutes ses manières et qui cependant se mêloit d'avoir du solide quand on ne lui en demandoit pas.
Après avoir bien rêvé sur son obstination, il crut que l'écriture pourroit faire ce que n'avoient pu les regards, les discours ni les ambassades. Le papier souffre tout; mais par malheur elle ne soufîroit point le papier. Chaque jour quelques billets tendres en expressions ou magnifiques en promesses se fourroient ou dans ses poches ou dans son manchon. Cela ne se faisoit pas trop imperceptiblement, et la malicieuse petite bête avoit soin que ceux qui les y avoient vus entrer les en vissent sortir sans leur avoir donné la moindre audience. Elle ne faisoit que secouer son manchon ou tirer son mouchoir. Dès qu'il avoit le dos tourné , billets pleuvoient autour d'elle, et les ramassoit qui vouloit. La duchesse fut souvent témoin de cette conduite et n'eut pas le courage de la gronder de son manque de respect. Il n'étoit donc bruit dans les deux
Cours que des charmes et de la sagesse de mademoiselle Jennings. On ne pouvoit comprendre qu'une jeune créature, débarquant de la campagne droit à la Cour, en devînt sitôt l'ornement par ses attraits et l'exemple par sa conduite.
Le roi crut que ceux qui l'avoient attaquée s'y étoient mal pris, ne lui paroissant pas naturel que les promesses ne pussent l'éblouir ni les empressements la séduire , elle qui vraisemblablement ne tenoit pas cette discrette morale de la prudence de sa mère, qui n'avoit rien éprouvé de plus délicieux que les prunes et les abricots de Saint-Albans. Il voulut voir ce que c'étoit que cela. Tout lui parut nouveau dans le tour de son esprit et dans les charmes de sa personne; mais toutes ces nouveautés lui parurent piquantes. La curiosité de l'éprouver se changea bientôt en désir de réussir dans l'épreuve. Dieu sait ce qu'il en fût arrivé : car il avoit tout l'esprit du monde, et il étoit roi. Ces qualités ne sont pas indifférentes. Les résolutions de la belle Jennings étoient louables et bien raisonnées ; mais l'esprit avoit de grands charmes pour elle ; et la majesté du prince humiliée devant une jeune personne qui l'écoute est bien persuasive; mais mademoiselle Stewart n'eut garde de consentir au projet du roi.
L'alarme la prit de bonne heure ; elle pria Sa Majesté de vouloir bien laisser au duc son frère le soin d'instruire les filles de la duchesse sa belle-sœur, et de ne se mêler que de la conduite de son troupeau, s'il n'aimoit mieux à son tour lui permettre d'écou-
ter certaines propositions d'établissement qui ne lui paroissoient pas désavantageuses. La menace n'étoit pas à négliger. Il obéit , et mademoiselle Jennings eut encore tout l'honneur des bruits qui se répandirent sur ce sujet. Nouvelle estime et nouveaux vœux de tous côtés. Elle alloit triomphante de je ne sais combien de libertés, sans intéresser la sienne. Son heure n'étoit pas encore venue ; mais elle n'étoit pas si loin. C'est ce que nous dirons quand nous aurons fait voir comment sa compagne débuta.
Quoique la figure de mademoiselle Temple fût toute des plus jolies, elle étoit effacée par celle de mademoiselle Jennings. Elle brilloit encore moins auprès d'elle par son esprit. Deux personnes trèscapables de lui en donner, si ce don étoit communicable, entreprirent en même temps de lui faire perdre le peu qu'elle en avoit. C'étoit mylord Rochester et mademoiselle Hobart. Le premier commença par la gâter, en lui faisant part de ses productions comme à la personne du monde la plus éclairée. Jamais il ne s'avisa de la flatter sur les charmes de sa personne. Il lui disoit bien que , si le Ciel l'avoit fait d'humeur à se prendre par la beauté, il ne lui auroit pas été possible de se sauver auprès d'elle ; mais que n'étant, Dieu merci, touché que de l'esprit, il avoit le bonheur de jouir du plus agréable entretien du monde, sans que cela pût tirer à la moindre conséquence. C'étoit après un aveu si sincère qu'il lui présentoit des vers ou quelque chanson nouvelle; et c'étoit là que tout ce qui pouvoit disputer
quelque chose à mademoiselle Temple étoit mis à deux genoux devant ses appas pour en faire amende honorable. De telles insinuations tournoient sa petite tête, que c'étoit une pitié.
La duchesse s'en aperçut ; et, connoissant la portée du génie de l'un et de l'autre, elle connut le danger où la pauvre Temple se précipitoit sans le savoir. Mais, comme il n'est pas moins dangereux d'interdire un commerce où l'on n'avoit pas songé qu'il est difficile d'en rompre un bien établi , mademoiselle Hobart fut chargée de mettre ordre, le plus discrètement qu'elle pourroit, à ce que ces fréquentes et longues conversations n'eussent point de suite. Elle accepta volontiers cette commission et se flatta d'y réussir.
Elle avoit déjà fait toutes les avances pour s'emparer de sa confiance et de sa bonne volonté. La Temple, moins en garde contre elle que contre Rochester, y répondoit tout de son mieux. Elle étoit avide de louanges et friande de toutes sortes de sucreries autant que si elle n'eût pas eu plus de neuf à dix ans. On pourvut à l'un et à l'autre de ses goûts. Mademoiselle Hobart avoit l'intendance du cabinet des bains de la duchesse. Son appartement étoit tout contre, et dans cet appartement elle avoit un cabinet garni de confitures et de toutes sortes de liqueurs. Ce cabinet conveaoit au goût de mademoiselle Temple, et il convenoit au goût de mademoiselle Hobart qu'elle y prît plaisir.
La belle saison étant de retour, les plaisirs qui l'accompagnent revinrent avec elle. Un jour que
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les dames avoient été à cheval , la Temple , au retour d'une de ces galantes promenades, débarqua chez mademoiselle Hobart pour se remettre de la fatigue aux dépens des confitures qui l'y attendoient; mais avant que de s'y mettre, elle lui demanda la permission de se mettre en chemise, c'est-à-dire de se déshabiller chez elle pour changer de linge en sa présence. Cette permission n'avoit garde d'être refusée. « Je vous l'allois proposer, dit la Hobart. Ce n'est pas que vous ne soyez jolie comme un ange dans cet habillement; mais il n'est rien tel que d'être fraîchement et à son aise. Vous ne sauriez croire, ma chère Temple, poursuivit-elle en l'embrassant, combien vous m'obligerez d'en user ainsi ; mais surtout ce goût pour la propreté me charme. Vous êtes bien différente en cela, comme en bien d'autres choses, de cette petite folle de Jennings. Avez-vous pris garde comme tous nos benêts de la Cour l'admirent pour quelque éclat, qui n'est peut-être pas tout à elle, et pour des étourderies qui ne sont d'aucune autre , et qu'ils prennent pour des traits d'esprit? Je ne lui ai pas assez parlé pour en démêler la gentillesse; mais s'il n'est pas mieux tourné que ses pieds, ce n'est pas grand'chose. On m'en a conté de belles de son peu de propreté. Il n'y a point de chat qui craigne tant l'eau. Comment! jamais ne se laver pour soi-même , et ne décrasser que ce qu'il faut nécessairement que l'on montre , c'est-à-dire la gorge et les mains ! »
La Temple avaloit cela plus doux que les confi-
tures; et l'officieuse Hobart, pour ne pas perdre de temps, la déshabilloit en attendant sa femme de chambre. Elle en fit bien quelques façons d'abord, ne voulant pas donner cette peine à une personne constituée depuis quelque temps en dignité comme mademoiselle Hobart ; mais elle eut beau s'en défendre , l'autre lui fit voir que c'étoit avec plaisir qu'elle lui rendoit ce petit office. La collation finie, et mademoiselle Temple déshabillée : « Passons, lui dit la Hobart , dans le cabinet des bains : nous pourronsy causer un moment sans craindre que quelque sotte visite ne nous vienne lanterner. » Elle y consentit; et, s'étant toutes deux mises sur un ht de repos: « Vous êtes trop jeune, ma chère Temple, lui dit-elle , pour connoître la malignité du caractère des hommes en général , et trop neuve encore en ce pays-ci pour avoir pu démêler celui de ses habitants. Je vais vous donner une idée de ces messieurs, du mieux qu'il me sera possible, sans offenser personne : car je n'aime point la médisance.
« Premièrement, il faut que vous comptiez que tous les hommes de la Cour manquent de probité, de bon sens, de jugement, d'esprit ou de sincérité, c'est-à-dire que celui qui par hasard aura quelques-unes de ces qualités à coup sûr n'aura pas les autres. Le faste dans les équipages , la fureur du jeu , la bonne opinion de leur mérite , et le mépris pour celui des autres, sont leurs entêtements.
« L'intérêt ou les plaisirs sont les motifs de toutes leurs actions. Ceux qui suivent le premier vendroient Dieu le père comme Judas vendit son mai-
tre, et pour moins d'argent. Je vous citerois de beaux exemples si j'en avois le temps. Pour les sectateurs des voluptés, ou soi-disant tels, car ils ne sont pas tous si méchants qu'ils affectent de le paroître, ces messieurs ne respectent ni promesses , ni serments , ni foi , ni loi , c'est-à-dire ni le ciel , ni la terre , pour parvenir à leurs fins. Ils ne regardent les filles d'honneur que comme des amusements qu'on place exprès à la Cour pour les empêcher de s'y ennuyer; et plus on a de mérite, plus on est exposé à leurs impertinences dès qu'on les écoute , et à leurs calomnies dès qu'on ne les écoute pas.
« Pour les épouseurs, ce n'est pas ici qu'il en faut chercher. Si l'argent ou le caprice ne s'en mêle, on auroit beau se flatter d'être pourvue, la sagesse et les appas y sont également inutiles. Madame de Falmouth est l'unique exemple d'une fille d'honneur bien mariée sans dot; et demandez au pauvre imbécille d'époux pour quelle raison il l'a prise ; je suis persuadée qu'il n'en sait aucune , si ce n'est qu'elle a les oreilles grandes et rouges et le pied plat. Pour la blonde Yarborough , qui paroissoit si fière de son établissement , elle est femme, pour tout compter, d'un grand flandrin qui, la semaine d'après son mariage , lui fit prendre congé de la ville pour jamais, en vertu de cinq ou six mille livres de rente qu'il possède sur les confins de Cornouaitle. Hélas ! la pauvre Blague ,, je la vis partir, il y a bien un an, tirée à quatre chevaux si maigres que je ne crois pas qu'elle soit encore à moitié chemin de son petit château. Que voulez-vous ! toutes.
les filles ont la folie de se vouloir marier ; et , dès qu'elles ont quelque peu de charmes, elles croient qu'il n'y a qu'à se montrer à la Cour pour choisir leurs époux. Mais, quand cela seroit, c'est la plus sotte condition du monde pour une personne qui a des sentiments.
« Croyez-moi, ma chère Temple, c'est si peu de chose que les plaisirs du mariage , au prix de ses inconvénients, que je ne sais comment on peut s'y résoudre. Fuyez donc un si fâcheux engagement , au lieu de le souhaiter. La jalousie, jadis inconnue dans ces innocents climats-ci , devient à la mode. Vous en savez des exemples. De quelque brillante apparence qu'on veuille vous éblouir, n'allez pas de votre esclave faire votre tyran. Maîtresse de votre Hberté, vous le serez toujours des autres. Je vais vous donner des preuves assez récentes de la perfidie des hommes pour notre sexe , et de l'impunité qu'ils trouvent dans tous leurs attentats contre notre innocence.
« Le comte d'Oxford devint amoureux d'une comédienne de la troupe du duc, belle, gracieuse, et qui jouoit dans la perfection. Le rôle de Roxane , dans une pièce nouvelle, l'avoit mise en vogue , et le nom lui en étoit resté. Cette créature, pleine de vertu , de sagesse , ou , si vous voulez , d'obstination , refusa fièrement les offres de service et les présents du comte d'Oxford. Cette résistance irrita sa passion. Il eut recours aux invectives, et même aux charmes, le tout en vain. Il en perdit le boire et le manger. Ce n'étoit pas grand'chose pour lui;
mais sa passion devint si* violente qu'il ne jouoit ni ne fumoit plus. Dans cette extrémité , l'amour eut recours à l'hymen. Le comte d'Oxford , premier pair du royaume, a bonne mine, comme vous voyez ; il est de l'ordre de la Jarretière , qui relève un air assez noble qu'il a naturellement ; enfin , à le voir, on diroit que c'est quelque chose; mais, à l'entendre, on voit bien que ce n'est rien. Cei amant passionné lui fît présenter une belle promesse de mariage authentiquement signée de sa main. Elle ne voulut point tâter de cet expédient ; mais elle crut qu'elle ne risquoit rien lorsqu'il vint le lendemain accompagné d'un ministre et d'un témoin. Une autre comédienne de ses amies signa le contrat , comme témoin pour elle. Le mariage fut fait et parfait de cette sorte. Vous croyez peut-être que la nouvelle comtesse n'avoit plus qu'à se faire présenter à la Cour, y prendre son rang et arborer les armes d'Oxford? Point du tout. Quand il en fut question, on trouva qu'elle n'étoit point mariée ; c'est-à-dire ; on trouva que le prétendu ministre étoit un trompette du mylord , et le témoin son timbalier. Cet ecclésiastique et ce témoin ne parurent plus après • la cérémonie; et l'on soutint à l'autre témoin que la sultane Roxane avoit apparemment cru se marier réellement dans quelque rôle de comédie. La pauvre créature eut beau prendre à partie les lois et la religion violées, aussi bien qu'elle, par cette supercherie; elle eut beau se jeter aux pieds du roi pour en demander justice : elle n'eut qu'à se relever, trop heureuse d'avoir une pension de mille écus
pour douaire, et de reprendre le nom de Roxane au lieu de celui d'Oxford. Vous me direz que ce n'étoit qu'une comédienne, que tous les hommes n'ont pas les mêmes sentiments , et qu'on peut au moins les écouter quand ils ne font que rendre justice au mérite d'une personne faite comme vous ; mais ne vous y fiez pas , quoique vous soyez à même : car je sais que tout le monde ne donne pas dans la prévention nouvelle où l'on est pour la Jennings. Le beau Sydney vous lorgne , mylord Rochester se plaît à vous entretenir, et le très-sérieux chevalier Lyttelton sent dégourdir sa gravité naturelle en faveur de vos attraits.
« Pour le premier, j'avoue qu'il est d'une figure toute propre à séduire les penchants d'une personne de votre âge ; mais , quand cette figure seroit accompagnée de quelque chose, comme elle ne l'est pas , et qu'il songeroit aussi sérieusement à vous qu'il veut vous le persuader et que vous le méritez, je ne vous conseillerois pas de songer à lui, pour des raisons qu'il ne m'est pas permis de vous dire à présent.
« Le chevalier Lyttelton y va sans doute de bonne loi, puisqu'il paroît honteux de l'état où vous l'avez mis ; et je crois que , s'il pouvoit tant faire que d'oublier les chimères dont il a l'imagination remplie sur ce qu'on appelle vulgairement être cocu , le bon homme vous épouseroit, et vous iriez représenter dans son petit gouvernement où vous passeriez gaîment vos jours à tenir les comptes du ménage et à raccommoder ses serviettes. Quelle gloire
d'avoir pour époux un Caton, dont les discours, sont pleins de censures, et les censures remplies de travers !
« Mylord Rochester est sans contredit l'homme d'Angleterre qui a le plus d'esprit et le moins d'honneur. Il n'est dangereux que pour notre sexe; mais il l'est au point qu'il n'y a pas de femme qui l'écoute trois fois qui n'en soit pour sa réputation. C'estune bonne fortune qui ne lui peut échapper de façon ou d'autre, puisqu'il la possède dans ses écrits, s'il n'en peut avoir autre chose ; et, dans le siècle où. nous vivons, l'un vaut l'autre à l'égard du public. Cependant rien n'est si dangereux que les insinuations avec lesquelles il s'empare de l'esprit. Il entre dans vos goûts, dans tous vos sentiments, et, tandis qu'il ne dit pas un seul mot de ce qu'il pense, il vous fait croire tout ce qu'il dit. Je m'en vais^ parier que, de la manière dont il vous a parlé, vousl'avez cru le plus honnête homme du monde et le plus sincère. Je ne saurois comprendre ce qu'il vous veut dans les soins qu'il affecte de vous rendre. Ce n'est pas que vous ne soyez faite de manière à mériter tous les empressements du monde; mais^ quand il vous auroit tourné la tête, il ne sauroit que faire de la plus jolie créature de la cour ; car il y a long-temps que ses débauches y ont mis ordre, avec le secours et les faveurs de toutes les coureuses de la ville. Voyez donc, ma chère Temple, ce que c'est que cette habitude effroyable de malignité qui le possède , à la ruine et à la confusion de l'innocence : un scélérat qui n'a des soins et des
■empressements pour mademoiselle Temple que pour donner plus de vraisemblance aux calomnies dont il l'a déchirée ! Vous me regardez avec étonnement, et semblez douter de la vérité de ce que j'avance ; mais je ne veux pas que vous m'en croyiez. Tenez , dit-elle , tirant un papier de sa poche ; voyez les vers qu'il a faits à votre louange, tandis -qu'il endort votre créduHté par des discours flatteurs et de feints respects. »
En disant cela, la perfide Hobart lui fît voir une demi -douzaine de couplets outrés que Rochester avoit faits contre les filles d'honneur précédentes. C'étoit la Price qu'il attaquoit principalement par •des traits sanglants et par la plus hideuse anatomie de sa personne qu'on pût imaginer. Hobart n'avoit fait que substituer le nom de Temple à celui de Price. Cela s'accordoit avec le chant et la mesure.
Il n'en fallut, pas davantage. La crédule Temple n'eut pas plutôt entendu chanter ce couplet qu'elle ;ne douta plus qu'il ne fût fait pour elle ; et, dans le premier mouvement de sa colère, n'ayant rien plus à cœur que d'en donner le démenti sur-le-champ aux impostures du poëte : « Ah ! pour celui-là, ma chère Hobart, je n'y puis plus tenir. Je ne me pique point d'être aussi belle qu'une autre ; mais pour les défauts dont parle ce coquin-là, ma chère Hobart, j'ose dire que personne n'en est plus éloignée. Nous sommes seules, et j'aurois presque envie de vous en convaincre. »
La complaisante Hobart le voulut bien ; mais, <[Uoiqu'elle lui mît l'esprit en repos en se récriant
avec éloge sur tout ce qui réfutoit la chanson de Rochester , la Temple pensa se désespérer de rage etd'étonnementdece que le premier homme qu'elle eût écouté non-seulement ne lui eût pas dit un mot de vrai, mais eût la cruauté de l'accuser à faux ; et,, ne trouvant point d'expressions capables de remplir son dépit et la violence de ses ressentiments, elle se mit à pleurer comme une folle.
La Hobart la consola le plus tendrement qu'elle put, la gronda de ce qu'elle prenoit si fort à cœur les noirceurs d'un homme dont on connoissoit trop l'infamie pour que de telles impostures eussent lieu ; mais elle lui conseilla de ne lui plus jamais parler, que c'étoit l'unique moyen de rendre ses projets inutiles, et lui fît voir que le mépris et le sérieux étoient beaucoup plus utiles dans ces occasions qu'un éclaircissement ; que, s'il obtenoit une fois qu'elle l'écoutât, il seroit justifié, mais qu'elle étoit perdue.
Mademoiselle Hobart n'avoit pas tort de donner ces conseils. Elle savoit qu'un éclaircissement la livroit, et qu'il n'y avoit plus de quartier pour elle si Rochester avoit un sujet si juste de renouveler ses premiers panégyriques pour elle ; mais la précaution fut vaine. Cette conversation avoit été entendue d'un bout à l'autre par laniècede la gouvernante. Cette nièce avoit la mémoire du monde la plus fidèle et, comme elle devoit voir Rochester ce même jour, elle répéta trois ou quatre fois cette conversation, pour n'en perdre pas un seul mot lorsqu'elle se donneroit l'honneur d*en faire le récit
à son amant. Nous verrons dans l'autre chapitre comme la chose tourna.