CHAPITRE XII
Suite des intrigues amoureuses de la Cour d'Angleterre.
A conversation dont on vient de parler n'avoit eu de charmes que pour I mademoiselle Hobart; et, si la jeune ^^=^^<Si Temple en avoit trouvé le commencement divertissant, la fin l'avoit outrée de colère. A cette indignation succéda la curiosité d'apprendre par quelle raison, s'il étoit bien vrai que Sydney songeât à elle, il ne lui seroit pas permis de l'écouter un peu. La tendre Hobart, qui ne lui pouvoit rien refuser, lui promit cette confidence dès qu'elle pourroit s'assurer sur sa conduite avec mylord Rochester. On ne lui demanda que trois jours d'épreuve, après lesquels Hobart jura qu'elle lui diroit ce qu'elle souhaitoit savoir. Temple assura qu'elle ne regardoit plus Rochester que comme un monstre de perfidie, et jura ses grands dieux qu'elle ne l'écouteroit de sa vie, et qu'elle lui parleroit encore moins.
Dès qu'elles furent sorties du cabinet, miss Sara sortit du bain, où, durant toute cette conversation, elle avoit pensé transir de froid sans oser s'en plaindre. Cette petite créature avoit obtenu de la femme
de chambre de mademoiselle Hobart de se pouvoir un peu décrasser à l'insu de sa maîtresse ; et, l'autre y ayant consenti, je ne sais comme elles avoient fait pour remplir d'eau froide une des cuves ; et la pauvre Sara ne faisoit que de s'y mettre lorsqu'elles furent alarmées de l'arrivée des deux autres. Une séparation de vitrage renfermoit l'endroit du cabinet où les cuves étoient placées. Des rideaux de taffetas de la Chine, qui se tiroient par-dedans, ôtoient la vue de ceux qui se baignoient. La femme de chambre de mademoiselle Hobart n'avoit eu que le temps de tirer ces rideaux sur la petite fille, de fermer la porte de la séparation, et d'en ôter la clef avant l'arrivée de sa maîtresse et de mademoiselle Temple.
Elles s'étoient mises sur un canapé placé le long de cette séparation, et mademoiselle Sara, malgré •ses alarmes, avoit entendu toute la conversation, et l'avoit parfaitement retenue. Comme la belle ne s'étoit donné tant de peine que pour recevoir plus proprement mylord Rochester, dès qu'elle put se sauver, elle regagna son entresol ; et, Rochester n'ayant pas manqué d'y grimper à l'heure du rendezvous, il fut pleinement instruit de tout ce qui s'étoit passé dans le cabinet. Il admira l'audace delà téméraire Hobart d'oser lui faire une tracasserie de cette nature; mais, quoiqu'il comprit bien que l'amour et la jalousie en étoient cause, il ne lui pardonna pas pour cela. La petite Sara voulut savoir s'il étoit vrai qu'il en voulût à mademoiselle Temple, comme la Hobart avoit dit ; qu'elle en mouroit de peur. « En
DE GRAMMÛNT 24I
pouvez-vous douter, répondit-il, puisque cette sincère personne l'a dit; mais vous voyez aussi que je n'en pourrois profiter, quand la Temple le voudroit bien, puisque mes débauches et les coureuses de la ville y ont mis bon ordre. »
La nièce de la gouvernante se mit l'esprit en repos sur cette réponse, jugeant que le reste étoit faux, puisqu'elle pouvoit répondre que cet article n'étoit pas vrai. Mylord Rochester voulut aller dès ce même soir chez la duchesse, pour voir quelle contenance on tiendroit en le voyant, après le beau portrait que mademoiselle Hobart avoiteu la bonté d'en faire.
La Temple ne manqua pas de s'y trouver aussi, dans le dessein de lui faire une mine du plus effroyable dédain qu'elle pût imaginer. Quoiqu'elle se fût mise tout de son mieux, comme elle s'imaginoitque les couplets qu'on lui venoit de chanter étoient dans la poche de tout le monde, elle fut embarrassée de ce que tous ceux qui la rencontroient la croyoient peut-être faite comme Rochester l'avoit dépeinte. Cependant Hobart, qui ne se fioit pas trop aux promesses qu'elle avoit faites de ne lui parler ni de près ni de loin, ne la quittoit point. Jamais elle n'avoit été si jolie. Chacun lui en disoit quelque chose ; mais, à l'air dont elle recevoit toutes ces honnêtetés, on la crut folle. Car, lorsqu'on lui parloit de sa taille, de sa fraîcheur ou de ses regards : « Bon 1 disoit-elle, on sait bien que je ne suis qu'une vilaine bête, tout autrement faite que les autres; que ce qui reluit n'est pas or et que, si j'ai quelque peu Mém. de Grammont. , 3i
de louange à recevoir dans les compagnies, le reste est une misère. La Hobart avoit beau la pousser, elle alloit toujours son train ; et ne cessant de se dénigrer par ironie, on ne pouvoit comprendre à qui diable elle en vouloit.
Lorsque mylord Rochester arriva, elle en rougit d'abord, pâlit ensuite, s'ébranla pour aller à lui, se retint, tira ses gants l'un après l'autre jusqu'au coude et, après avoir trois fois ouvert et refermé son éventail avec violence, elle attendit qu'il la saluât à son ordinaire ; et, dès qu'il eut commencé, la belle fît demi-tour à droite et lui tourna le dos. Roches- n ter n'en fit que sourire et, voulant que ces ressen- " timents fussent encore plus marqués, il fît le tour de sa personne, et s'étant planté vis-à-vis d'elle : (c Mademoiselle, lui dit-il, rien n'est si glorieux que de briller comme vous faites après une aussi fatigante journée. Soutenir une promenade à cheval trois bonnes heures durant, et mademoiselle Hobart au retour, sans paroître abattue, voilà ce qui s'appelle un tempérament. »
Mademoiselle Temple avoit naturellement le regard tendre ; mais elle fut transportée d'une colère si violente, voyant qu'il avoit encore l'effronterie de lui parler, qu'il crut lui voir une grenade allumée dans chaque œil quand elle tourna les yeux sur lui. Hobart la pinça par le bras, sur le point que ce regard alloit être soutenu d'un détachement de reproches ou d'invectives.
Il ne les attendit pas et, remettant pour une autre fois les remercîments qu'il devoit à mademoiselle
Hobart, il se retira tout doucement. Hobart, qui n'avoit garde de s'imaginer qu'il sût rien de l'autre conversation, ne laissa pas d'être fort alarmée de ce qu'il venoitde dire. Mais Temple, prête à suffoquer de tout ce qu'elle savoit pour le confondre sans avoir pu s'en défaire, fit vœu en elle-même d'en avoir le cœur net à la première occasion, malgré la parole qu'elle avoit donnée, quitte pour ne lui plus jamais parler après.
Rochester avoit un espion fidèle auprès de ces belles. C'étoit la petite miss Sara, raccommodée par son conseil et le consentement de sa tante avec mademoiselle Hobart pour mieux la trahir. Il sut par cet espion que la femme de chambre de la Hobart, soupçonnée de l'avoir écoutée dans le cabinet, étoit sortie de son service ; qu'elle en avoit pris une autre qu'on croyoit qu'elle ne garderoit pas long-temps, parce qu'elle étoit laide, et qu'elle mangeoit les confitures de mademoiselle Temple. Quoique ces avis fussent de peu de conséquence, on ne laissa pas de louer la petite fille de son exactitude ; et, quelques jours après, elle en vint donner un tel qu'on le souhaitoit.
Rochester fut informé par elle que mademoiselle Hobart et sa nouvelle favorite dévoient se promener à neuf heures du soir dans le mail du parc ; qu'elles dévoient changer d'habits l'une avec l'autre, mettre de grandes écharpes et porter des loups. Elle ajouta que mademoiselle Hobart s'étoit fort opposée à ce projet ; mais qu'il avoit fallu céder à la fin, la Temple ayant résolu d'en passer sa fantaisie.
Rochester prit sa résolution sur cet avis. Il fut chercher Killegrew, se plaignit à lui du tour que mademoiselle Hobart avoit osé lui jouer, lui demanda son assistance pour s'en venger, et l'obtint ; et l'ayant informé de la manière dont il vouloit s'y prendre et du rôle qui le regardoit dans cette aventure, ils se rendirent dans l'allée du mail.
Bientôt y parurent nos nymphes en mascarades. Leurs tailles étoient peu différentes, et leurs visages, qui l'étoient beaucoup, étoient couverts de leurs loups. Il n'y avoit que peu de monde au parc ; et, d'aussi loin que la Temple les vit, elle doubla le pas pour s'en approcher, dans le dessein de laver la tête au perfide Rochester sous la figure d'une autre, quand Hobart, l'arrêtant : « Où courez-vous donc ? lui ditelle . N'auriez-vous point envie d'attaquer de conversation ces deux diables pour vous exposer à toutes les impertinences qu'ils sont capables de vous dire? » Ces remontrances furent inutiles. La Temple voulut tenter l'aventure ; et tout ce qu'on put obtenir fut de ne point répondre à tout ce que Rochester pourroit lui dire.
Elles furent abordées comme elles achevoient de parler. Rochester choisit Hobart, feignant de la prendre pour l'autre : elle en fut ravie ; mais Temple fut fâchée de voir que Killegrew lui tomboit en partage. Ce n'étoit pas à Killegrew qu'elle avoit affaire, Il s'aperçut de sa répugnance ; et, faisant semblant de se méprendre à ses habits : « Eh ! mademoiselle Hobart, lui dit-il, ne tournez pas tant la tête devers eux. Je ne sais par quel hasard vous êtes toutes deux
ici; mais je sais bien que c'est fort à propos pour vous, ayant quelques petits avis à vous donner, comme votre serviteur et votre ami. »
Ce début donna de la curiosité pour le reste, et mademoiselle Temple parut plus disposée à l'écouter, Killegrew, voyant que les autres s'étoient insensiblement éloignés : « Au nom de Dieu ! dit-il, de quoi vous avisez-vous de vous déchaîner contre raylord Rochester, que vous connoissez pour le plus honnête homme de la Cour, et que vous donnez cependant pour le plus grand scélérat à la personne qu'il estime et qu'il honore le plus ? Que deviendriezvous, s'il vous plaît, s'il savoit que vous avez fait accroire à mademoiselle Temple que c'est sur elle qu'il a fait certains couplets de chanson, faits, comme vous savez aussi bien que moi, contre la grosse Price, plus d'un an avant qu'il fût question de la belle Temple? Ne soyez point surprise que j'en sache tant ; mais faites un peu d'attention à ce que je vais vous dire de bonne amitié. Votre passion et vos désirs pour la jeune Temple ne sont plus ignorés que d'elle : car, de quelque manière que vous ayez surpris son innocence, on lui rend assez de justice pour croire qu'elle vous traiteroit comme a fait madame de Falmouth, si la pauvre fîUe savoit ce que vous lui voulez. Je vous conseille donc de ne point pousser les choses plus loin auprès d'une personne trop sage pour vous le permettre ; je vous conseille encore de reprendre votre femme de chambre, pour supprimer le scandale de ses discours. Elle dit partout qu'elle est grosse, vous impute le fait, et vous
accuse de la dernière ingratitude sur de simples soupçons. Vous voyez bien que je n'invente point ces sortes de choses ; mais, afin que vous ne doutiez point que ce ne soit de sa propre bouclie que je les tiens, elle m'a parlé de votre conversation dans le cabinet des bains, des portraits que vous y avez faits de tous les hommes de la Cour, de la malice artificieuse dont vous avez donné les couplets si peu convenables à la fille d'Angleterre la mieux faite, de quelle manière la pauvre Temple a donné dans le panneau que vous lui tendiez pour justifier ses appas. Mais ce qu'il pourroit y avoir déplus dangereux pour vous dans ce long entretien, c'est d'avoir révélé certains secrets que la duchesse ne vous a pas apparemment confiés pour en faire part à ses filles d'honneur. Songez-y bien, et ne négligez pas de faire quelque réparation au chevalier Lyttelton pour le ridicule que vous avez pris la peine de lui donner. Je ne sais si c'est de votre femme de chambre qu'il le tient; mais je sais bien qu'il a juré de s'en venger, et qu'il est homme à tenir sa parole : car, afin que vous ne vous trompiez pas à cette mine de stoïcien et à cette gravité de jurisconsulte, je veux bien vous apprendre que c'est le plus emporté de tous les hommes. Comment ! ce sont des choses horribles que ces invectives. Il dit que c'est bien à faire à une coquine comme vous de dénigrer les honnêtes gens par jalousie ! qu'il s'en plaindra, si vous continuez; que, si Son Altesse ne lui fait pas justice, il se la fera lui-même, et vous donnera de son épée dans le ventre, quand ce seroit entre les bras de
mademoiselle Temple ; qu'il est bien scandaleux que toutes les filles d'honneur passent par vos mains avant que de pouvoir se reconnoître.
« Voilà, Mademoiselle, ce que j'ai cru devoir vous apprendre. Vous savez mieux que moi si ce que je viens de vous dire est véritable, et c'est à vous à "voir quel usage il vous plaira faire de mes avis. Mais, si j'étois à votre place, je ferois la paix de mylord Rochester auprès de mademoiselle Temple. Encore une fois, qu'il ne sache pas que vous ayez abusé de l'innocence de cette fille pour noircir la sienne. N'en éloignez plus un homme qui l'aime tendrement, et qui, de la probité dont il est, se seroit bien gardé de jeter les yeux sur elle s'il n'avoit eu dessein de l'épouser. »
Mademoiselle Temple avoit exactement tenu sa parole pendant ce discours. Elle n'avoit garde d'y manquer, tant l'étonnement et la confusion l'avoient saisie.
La Hobart et Rochester la joignirent encore tout interdite des merveilles qu'elle venoit d'apprendre, choses incroyables à son avis, qu'on ne pouvoit s'empêcher de croire en examinant leurs circonstances. Jamais embrouillement ne fut pareil à celui dont sa tête fut remplie à ce récit.
Rochester et Killegrew les avoient quittés, qu'elle n'étoit pas encore bien revenue ; mais, dès qu'elle eut un peu repris ses esprits, elle regagna Saint- James à grands pas, sans répondre à ce que l'autre lui put dire ; et s'étant enfermée dans sa chambre, la première chose qu'elle fit, ce fut d'ôter promp-
tement les habits de mademoiselle Hobart, de peuF d'en être contaminée. Après ce qu'elle en venoit d'apprendre, elle ne la considéroit plus que comme un monstre funeste à l'innocence du beau sexe, de quelque sexe qu'elle pût être. Elle rougissoit des privautés qu'avoit eues auprès d'elle une créature dont la femme de chambre étoit grosse sans avoir été dans un autre service que le sien. Elle liii renvoya donc toutes ses hardes, redemanda les siennes, et résolut de n'avoir plus aucun commerce avec elle.
Mademoiselle Hobart, d'un autre côté, qui crut que Killegrew l'avoit prise pour elle en lui parlant, ne pouvoit comprendre ce qui lui faisoii prendre, depuis cette conversation, des airs si surprenants ; mais, voulant s'en éclaircir, elle fit rester la femme de chambre de Temple chez elle, fut la trouver ellemême, au lieu de lui renvoyer ses habits et, voulant la surprendre par quelque petite amitié avant que d'en venir aux éclaircissements, elle entra tout doucement dans sa chambre comme elle alloit changer de linge, et l'embrassa. La Temple se trouvant entre ses bras avant que de l'avoir aperçue, tout ce que Killegrew venoit de lui dire s'offrit à son imagination. Elle crut lui voir les regards d'un satyre, avec des empressements encore plus odieux et, se démêlant avec indignation d'entre ses bras, elle se mit à faire des cris effroyables, appelant le ciel et la terre à son secours.
Les premières qui vinrent à cette alarme furent la gouvernante et sa nièce. Il étoit près de minuit.
La Temple étoit en chemise, tout effarée, repoussoit avec horreur mademoiselle Hobart, qui ne s'en approchoit que pour apprendre le sujet de ses transports. Dès que la gouvernante vit cette scène, elle se mit à chanter pouille à la Hobart avec toute l'éloquence d'une vraie gouvernante, lui demanda si c'étoit pour elle que Son Altesse entretenoit des filles d'honneur, si elle n'avoit point de honte de venir jusque dans leur appartement, à l'heure indue qu'il étoit, pour s'y porter à de telles violences, et jura qu'elle s'en plaindroit dès le lendemain à la duchesse.
Tout cela confirmoit Temple dans ses erreurs ; et Hobart fut enfin obligée de s'en aller sans pouvoir faire entendre raison à des créatures qu'elle croyoit toutes folles ou possédées. Le lendemain miss Sara ne manqua pas de conter cette aventure à son amant, lui dit comme les cris de Temple avoient alarmé l'appartement des filles, et comme elle et sa tante, accourant à son secours, avoient pensé surprendre Hobart en flagrant délit.
Deux jours après, l'aventure fut publique, avec plusieurs circonstances qui n'en étoient pas. La gouvernante en faisoit foi, contant partout comme la pudeur de mademoiselle Temple l'avoit échappé belle, et que miss Sara, sa nièce, n'avoit conservé son honneur que parce que les bons avis de mylord Rochester l'avoient dès long-temps obligée de lui défendre tout commerce avec une personne si dangereuse.
Temple sut dans la suite que les couplets qui l'a-
sSo MÉMOIRES
voient si fort aigrie n'avoient jamais été faits que pour la Price. Tout le monde l'en assuroit, en concevant une nouvelle horreur pour Hobart sur cette supercherie. Tant de refroidissement après tant de familiarités fit croire à bien des gens que l'aventure n'étoit pas tout-à-fait inventée.
C'étoit assez pour disgracier la Hobart à la Cour et pour la décrier dans la ville ; mais la duchesse la soutint comme elle avoit déjà fait, traita l'histoire d'un bout à l'autre de chimère ou de calomnie, gronda Temple de son impertinente crédulité, chassa la gouvernante avec la nièce pour les impostures dont elles soutenoient cette fable, et fit quantité d'injustices pour rétablir l'honneur d'Hobart sans pouvoir en venir à bout. Elle avoit ses raisons pour ne la pas abandonner, comme nous dirons dans la suite.
Mademoiselle Temple, qui ne cessoit de s'accuser d'injustice au sujet de mylord Rochester, et qui, sur la parole de Killegrew, le croyoit l'homme d'Angleterre de la plus grande intégrité, ne cherchoit que l'occasion de se justifier dans son esprit, en lui faisant quelque sorte de réparation pour les rigueurs qu'elle lui avoit tenues. Ces favorables dispositions entre les mains d'un homme comme lui l'auroient pu mener plus loin qu'elle ne croyoit; mais il ne plut pas au Ciel de le mettre à portée d'en profiter.
Depuis qu'il étoit à la Cour, il n'avoit guère manqué d'en être banni pour le moins une fois l'an , car, dès qu'un mot se trouvoit au bout de sa langue ou
DE GRAMMONT 25l
de sa plume, il le lâchoit sur le papier ou dans la conversation, sans aucun égard aux conséquences. Les ministres, les maîtresses, et souvent le maître lui-même, en étoient. S'il n'avoiteu affaire au prince le plus humain qui fut jamais, la première de ses disgrâces eût été la dernière.
Ce fut donc dans le temps que Temple le cherchoit pour lui demander pardon de ce que les noirceurs de mademoiselle Hobart leur avoient à tous deux coûté que la Cour lui fut interdite pour la troisième fois. Il partit sans avoir vu Temple, mena la gouvernante disgraciée à sa maison de campagne, fît son possible pour cultiver quelques dispositions que sa nièce se trouvoit pour le théâtre ; mais, voyant qu'il n'y réussissoit pas si bien que dans ses autres instructions, après l'avoir eue quelques mois avec madame sa tante à sa maison de campagne, il ne laissa pas de la faire recevoir dans la troupe du roi l'hiver d'après; et le public lui fut obligé de la plus jolie, mais de la plus mauvaise comédienne du royaume.
Talbot arriva d'Irlande pendant que ces choses se passoient à la Cour. Il n'y trouva pas mademoiselle d'Hamilton. Elle étoit à la campagne, chez une parente dont on parlera dans la suite. Un reste de tendresse pour elle subsistoit encore dans son cœur, malgré l'absence et ce qu'il avoit promis au chevalier de Grammont en partant. Il cherchoit à s'attacher quelque part pour s'en détacher pendant son absence; mais il ne crut rien voir dans la nouvelle Cour de la reine qui méritât son attention. Made-
îSa MÉMOIRES
moiselle Boynton s'avisa pourtant d'en avoir pour lui. C'étoit une figure mince et délicate, à laquelle un assez beau teint et de gros yeux immobiles donnoient quelque air de beauté de loin, qui s'effaçoit de près. Elle affectoit d'être languissante, de parler gras, et d'avoir deux ou trois foiblesses par jour. La première fois que Talbot jeta les yeux sur elle, une de ses foiblesses la prit. On lui fit entendre qu'elle s'évanouissoit à son intention. Il le crut, s'empressa pour la secourir ; et, depuis cet accident, il se donna quelques airs attendris auprès d'elle, plutôt pour lui sauver la vie que pour lui marquer de la tendresse. Ces airs furent bien reçus, car elle en avoit véritablement été frappée d'abord. C'étoit un des plus grands hommes d'Angleterre et, selon les apparences, un des plus robustes. Cependant elle laissoit assez voir qu'elle étoit prête à commettre la délicatesse d'une complexion comme la sienne à tout ce qui pourroit en arriver pour devenir sa femme ; et peut-être l'eût-elle été dès lors, comme elle le fut après, si les charmes de la belle Jennings ne s'y fussent opposés.
Je ne sais par quel hasard elle ne s'étoit point encore offerte à ses yeux. On lui en avoit pourtant beaucoup parlé. Sa conduite, son esjyit et sa vivacité lui furent également vantés. Il le crut sur la foi publique. Il trouva quelque chose d'assez rare de voir la discrétion et la vivacité si bien d'accord à cet âge, principalement au milieu d'une Cour toute galante, mais il trouva tout ce qu'on avoit dit des agréments de sa personne beaucoup au-dessous de la vérité.
S'il ne fut pas long-temps à s'apercevoir qu'il l'aimoit, il ne tarda guère à le dire. Il n'y avoit rien à tout cela qui ne fût dans la vraisemblance, et mademoiselle Jennings crut y pouvoir ajouter foi sans trop se flatter. Talbot avoit du brillant, un bel extérieur, beaucoup de noblesse, pour ne pas dire de faste, dans ses manières. La faveur du duc, qui le distinguoit assez, relevoit tout cela ; mais le plus essentiel de son mérite pour elle étoient quarante mille livres de rentes, indépendamment des bienfaits de son maître. Toutes ces qualités étoient du ressort des maximes et règles qu'elle s'étoit proposé de suivre en fait d'amants. Ainsi, quoiqu'il ne vît pas ses penchants entièrement déclarés, du moins il eut la gloire d'en être mieux reçu que ceux qui s'étoient présentés avant lui.
Personne ne se mit en tête de traverser son bonheur; et mademoiselle Jennings, voyant que la duchesse approuvoit les desseins de Talbot, après s'être bien consultée, sentit qu'en l'épousant sans répugnance c'étoit tout ce qu'elle pouvoit faire pour son service, et que sa raison lui étoit plus favorable que son cœur.
Talbot, trop heureux d'une préférence que nul autre n'avoit eue, n'approfondit point si c'étoit à son cœur ou bien à sa raison qu'il en étoit redevable, et ne songea qu'à presser l'accomplissement de son bonheur. On eût juré qu'ily touchoit ; mais l'Amour ne seroit plus Amour s'il ne se plaisoit à reculer les félicités, ou bien à renverser les fortunes de sou empire.
Talbot, qui ne trouvoit rien à redire à la personne, à la conversation, ni à la sagesse de mademoiselle Jennings, fut un peu touché d'une nouvelle connoissance qu'elle venoit de faire; et, s'étant mêlé de lui donner quelques petits avis sur ce sujet, il ne s'en trouva pas bien.
Price, fille d'honneur réformée, comme nous avons dit, s'étoit mise, au sortir de chez la duchesse, sous la protection de madame de Castelmaine. Elle avoit l'esprit fort amusant. Sa complaisance convenoit à toutes sortes d'humeurs, et la sienne avoit un fonds de gaîté qui réjouissoit partout. Elle avoit fait connoissance avec Jennings avant Talbot. Comme elle savoit toutes les intrigues de la Cour, elle les contoit naturellement à mademoiselle Jennings , et les siennes tout aussi naïvement que les autres. Elle en étoit charmée; car, quoiqu'elle ne voulût rien éprouver de l'amour qu'à bonnes enseignes, elle n'étoit pas fâchée d'apprendre par ces récits comme tout cela se passoit. Ainsi, ne se lassant point de l'entendre, elle étoit ravie quand elle pouvoit la voir.
Talbot, qui s'aperçut du goût extrême qu'elle avoit pour cette fille, ne jugea pas que la réputation qu'elle avoit dans le monde fût avantageuse à celle de sa maîtresse, principalement dans un commerce intime. C'est pourquoi, le prenant sur un ton de tuteur plutôt que sur celui d'amant , il s'ingéra de la gronder sur la mauvaise compagnie qu'elle hantoit.
Jennings étoit fîère à toute outrance quand elle
se le mettoit en tête ; et, comme elle aimoit beaucoup mieux la conversation de Price que celle de Talbot, elle prit la liberté de lui dire qu'il se mêlât de ses affaires , et que , s'il n'étoit venu d'Irlande que pour lui donner ' des leçons sur sa conduite, il n'avoit qu'à prendre la peine d'y retourner.
Il s'offensa d'une sortie qu'on lui faisoit si mal à propos dans les termes où ils en étoient; et, la quittant plus brusquement qu'il ne convenoit aux respects d'un homme bien amoureux, il fit quelque temps le fier; mais il n'en fut pas bon marchand. Il se lassa de ce personnage quand il vit qu'il ne servoit de rien, et il prit celui d'amant humilié, qui lui servit aussi peu. Son repentir ni ses soumissions ne la ramenèrent pas, et la petite mutine boudoit encore lorsque Jermyn revint à la Cour.
Il y avoit plus d'un an qu'il triomphoit des foiblesses de la Castelmaine, et plus de deux que le roi s'ennuyoit de ses triomphes. Son oncle s'en étoit aperçu des premiers, et l'avoit obligé de s'absenter de la Cour pour quelque temps, sur le point qu'on alloit lui en envoyer les ordres : car, quoique Sa Majesté n'eût plus que de certains égards pour madame de Castelmaine, il ne trouva pas bon qu'une princesse qu'il avoit honorée d'une distinction publique, et qui se trouvoit encore couchée sur l'état de ses dépenses pour d'assez gros articles , parût attachée au char du plus ridicule vainqueur qui fut jamais. Il avoit eu plusieurs dé-
î56 MÉMOIRES
mêlés avec la belle sur ce sujet, mais toujours inutilement. Ce fut dans le dernier de ces démêlés qu'il lui conseilla de faire plutôt des grâces à Jacob Hall pour quelque chose que de mettre son argent à Jermyn pour rien, puisqu'il lui seroit encore plus glorieux de passer pour la maîtresse du premier que pour la très-humble servante de l'autre. La Castelmaine ne fut pas à l'épreuve de cette raillerie. L'impétuosité de son tempérament s'alluma comme un éclair. Elle lui dit que c'étoit bien à lui qu'il appartenoit de faire de tels reproches à la femme d'Angleterre qui les méritoit le moins; qu'il ne cessoit de lui faire de ces querelles injustes depuis que la bassesse de ses penchants s'étoit déclarée; qu'il ne falloit, pour un goiàt comme le sien, que des oisons bridés, tels que la Stewart, la Wells, et cette petite gueuse de comédienne qu'il leur avoit depuis quelque temps associée. Des larmes de fureur se mêloient ordinairement à ces orages ; ensuite, reprenant le rôle de Médée, la scène se fermoit en le menaçant de mettre ses enfants en capilotade et son palais en feu. Comment faire avec une furie déchaînée, qui, toute belle qu'elle fût , ressembloit bien moins à Médée qu'à ses dragons, quand elle étoit dans ses transports?
Le bon prince aimoit la paix; et, comme il ne se commettoit guère à ces occasions qu'il ne lui en coûtât quelque chose pour l'avoir, il fallut faire de grands frais pour ce dernier accommodement. Comme ils n'en pouvoient convenir, et que chacun
■se plaignoit de son côté, le chevalier de Grammont, du consentement des deux parties, fut médiateur du traité. Les griefs et les prétentions lui furent représentés de part et d'autre ; et, ce qu'il j a de rare, il trouva le moyen de les contenter tous deux. Voici les articles d'accommodement qu'ils acceptèrent, savoir :
Que madame de Castelmaine abandonneroit Jermyn ; que, pour preuve de sa disgrâce, elle consentiroit qu'on l'envoyât faire un tour à la campagne ; qu'elle ne feroit plus de railleries au sujet ■de la Wells, ni de vacarmes sur celui de la Stewart, sans que le roi fût tenu de rien changer en sa conduite pour elle; que, moyennant ces condescendances, il lui donneroit incessamment le titre de duchesse avec tous ses honneurs , tous ses privilèges, et une augmentation d'appointements pour en soutenir la dignité.
Dès que cette paix fut publiée, les censeurs (car il y en a toujours sur les conventions de l'État) prétendirent que le médiateur du traité, jouant tous les jours avec madame de Castelmaine, et n'y perdant jamais, avoit un peu trop appuyé ce dernier article en sa faveur.
Quelques jours après, la Castelmaine ayant pris le titre de duchesse de Cléveland , le petit Jermyn avoit pris le chemin d'une maison de campagne. Il n'avoit tenu qu'à lui d'en revenir au bout de quinze jours; et le chevalier de Grammont, en ayant obtenu la permission du roi, l'avoit portée au bon iiomme Saint-Albans. C'étoit lui porter la vie ; Mém. de Grammont. 33
mais il eut beau l'envoyer à son neveu, ce fut inutilement. Car, soit qu'il voulût faire déplorer son absence aux beautés de Londres et les faire crier contre l'injustice du siècle et la tyrannie du prince, il resta plus de six mois à la campagne, faisant du petit philosophe aux yeux des chasseurs du voisinage, qui le regardoient comme un exemple fameux des revers de la fortune.
Cela lui parut si beau qu'il y seroit resté bien plus long-temps, s'il n'eût entendu parler de mademoiselle Jennings. Il ne fit pas grand cas de ce qu'on lui mandoit de ses charmes, persuadé qu'il en avoit bien vu d'autres. Il fut plus touché de ce qu'on publioit de sa résistance et de sa fierté. Ce fut cette fierté qui lui parut digne de sa colère; et, quittant son exil pour la subjuguer, il arriva dans le temps que Talbot, raisonnablement amoureux, étoit brouillé, selon lui si peu raisonnablement, avec mademoiselle Jennings.
Elle avoit entendu parler de Jermyn comme d'un héros en amour. La Price, en lui contant les aventures de madame de Cléveland, en avoit souvent fait mention, sans rien diminuer de la foiblesse dont la renommée vouloit que ce héros se portât dans les rencontres. Cela n'avoit pas empêché .qu'elle n'eût la dernière curiosité de voir un homme dont la personne entière ne devoit être qu'un trophée mouvant des faveurs et des libertés du beau sexe.
Jermyn étoit donc venu satisfaire cette curiosité par sa présence; et, quoiqu'on trouvât son brillant
un peu rouillé du séjour de la campagne, que sa tête parût plus grosse et ses jambes plus menues qu'à l'ordinaire, la petite tête de Jennings crut ' n'avoir jamais rien vu de si parfait; et, cédant à sa destinée, la belle s'en laissa coiffer encore moins raisonnablement que les autres. On s'en aperçut avec quelque étonnement; car on attendoit quelque chose de plus de la délicatesse d'une personne jusqu'alors assez difficile.
Jermyn ne fut point surpris de cette conquête, quoiqu'il y fût assez sensible; car son cœur y prit bientôt autant de part que sa vanité. Talbot, qui vit avec étonnement la rapidité de cette conquête et la honte de sa défaite, en pensa crever de dépit et de jalousie; mais il crut qu'il étoit plus honorable d'en crever que de marquer inutilement l'un ou l'autre ; et , s'étant paré d'une feinte indifférence, il se mit à l'écart pour voir quelle fin auroit un entêtement qui commençoit de cet air.
Cependant Jermyn jouissoit tranquillement du plaisir de voir les penchants de la plus jolie et de la plus extraordinaire créature d'Angleterre déclarés pour lui. La duchesse, qui l'avoit prise sous sa protection depuis qu'elle avoit refusé de se mettre sous celle du duc, sonda les intentions de Jermyn pour elle, et fut contente des assurances que lui donnoit un homme dont la probité surpassoit de beaucoup le mérite en amour. Il laissa donc voir à toute la Cour qu'il vouloit bien l'épouser, quoiqu'il ne voulût pas la presser sur la conclusion. Tout le
monde faisoit compliment à la belle Jennings d'avoir réduit à cet état la terreur des maris et le fléau des amants. La Cour étoit dans l'attente de ce miracle, et la petite Jennings dans celle d'un établissement heureux et prochain ; mais il faut toujours compter avec la fortune avant que de compter sur la certitude des félicités.
Le roi n'avoit pas coutume de laisser si longtemps mylord Rochester en exil. Celui-ci s'en ennuya; et, trouvant mauvais qu'il l'oubHât, il fut droit à Londres attendre qu'il plût à Sa Majesté de l'y rappeler. Il s'établit d'abord au milieu de ce qu'on appelle la Cité, quartier des gros bourgeois et des riches marchands, où la politesse, à la vérité, ne règne pas tant qu'à la Cour, mais où les plaisirs, le luxe et l'abondance régnent avec moins d'agitation et plus de bonne foi. Son dessein, au commencement, n'étoit que de se faire initier aux mystères de ces habitants fortunés, c'est-à-dire, en changeant de nom et d'habits, d'être admis à leurs festins, à leurs commerces de plaisirs, et suivant les occasions, à ceux de mesdames leurs épouses.
Comme son esprit étoit de la portée de tous les esprits qu'il vouloit, il faut voir comme il s'insinua dans l'épaisseur de celui des opulents échevins et dans la délicatesse de celui de leurs tendres et trèsmagnifîques moitiés. Il étoit de toutes les parties et de toutes les assemblées; et, tandis qu'il déclamoit avec les maris contre les fautes et les foiblesses du gouvernement, il aidoit à leurs femmes à
chanter pouille aux vices des dames de la Cour et à se révolter contre les maîtresses du roi. Il disoit avec elles que c'étoit pour la charge du pauvre peuple que ce maudit usage étoit introduit ; que les beautés de la cité valoient bien celles de l'autre bout de la ville, et que cependant un honnête mari trouvoit dans leur quartier que c'étoit bien assez d'une femme : ensuite de quoi, renchérissant sur tous leurs murmures, il disoit qu'il ne comprenoit pas que le feu du ciel ne fût point déjà tombé sur White-Hall, vu qu'on y soufîroit des garnements comme Rochester, Killegrew et Sydney, qui soutenoient que tous les maris de Londres étoient cocus et leurs femmes fardées. Cela l'avoit rendu si cher et si désiré dans toutes leurs coteries qu'il se lassa de l'empiffrerie des festins et de l'empressement des marchands.
Mais, bien loin de s'approcher du quartier de la Cour, il s'enfonça dans les retraites les plus reculées de la cité; et ce fut là que, changeant encore d'habit et de nom pour un nouveau personnage, il fit sous main courir des billets portant qu'il étoit arrivé depuis quelques jours un médecin allemand farci de secrets merveilleux et de remèdes infaillibles. Les secrets étaient de lire dans le passé, comme de prédire l'avenir, par le secours de l'astrologie. La vertu des remèdes consistoit principalement à soulager en peu de temps les pauvres filles de tous les maux et de tous les accidents où elles pouvoient être tombées, soit par trop de charité pour le prochain, soit par trop de complaisance pour elles-mêmes.
Ses premières pratiques, ne s'étendant que sur le voisinage, ne furent pas fort considérables; mais sa réputation s'étant bientôt répandue jusqu'à l'autre bout de la ville, bientôt aussi arrivèrent les soubrettes de la Cour et les femmes de chambre de qualité, qui, sur les merveilles qu'elles publioient du médecin allemand, furent suivies de quelquesunes de leurs maîtresses.
Parmi les ouvrages d'esprit peu sérieux, jamais il n'y en eut de si agréables et de si remplis de feu que ceux de mylord Rochester; et de tous ses ouvrages, le plus ingénieux et le plus divertissant est un détail de toutes les fortunes et des différentes aventures qui lui passèrent par les mains pendant qu'il professoit la médecine et l'astrologie dans les faubourgs de Londres.
La belle Jennings pensa bien être placée dans ce recueil; mais l'aventure qui la sauva n'empêcha pas qu'on n'apprît dans la suite le dessein qu'elle avoit eu de rendre visite au diseur de bonne aventure.
Les premières femmes de chambre qui l'avoient consulté n'étoient autres que celles des filles d'honneur. Elles avoient grand nombre de questions à faire, et quelques doutes à proposer, tant sur leur compte que sur celui de leurs maîtresses : elles eurent beau se déguiser, il en reconnut quelquesunes, comme, par exemple, celle de la Temple, de la Price, et celle que la Hobart avoit depuis peu chassée. Ces créatures en étoient revenues, les unes émerveillées, les autres toutes remplies de frayeur. Celle de mademoiselle Temple jura qu'il
Tavoit assurée qu'elle auroit la petite vérole, et sa maîtresse l'autre, dans deux mois au plus tard, si sa dite maîtresse ne se donnoit de garde d'un homme habillé en femme. La soubrette de la Price assura que, sans la connoître, n'ayant fait que lui regarder dans la main, il lui avoit d'abord dit que, selon le cours des étoiles, il falloit qu'elle fût au service de quelque bonne personne qui n'avoit point d'autre défaut que celui d'aimer le vin et les hommes. Chacune enfin, frappée de quelque chose de particulier touchant ses affaires, en avoit alarmé ou diverti sa maîtresse, n'ayant pas manqué, selon la coutume, d'ajouter à la vérité pour rendre la chose plus merveilleuse.
Price en entretenoit un jour sa nouvelle amie, et le diable tenta sur-le-champ sa nouvelle amie d'aller en personne voir ce que c'étoit que ce nouveau magicien.
L'entreprise étoit des plus étourdies; mais elle l'étoit moins que la petite Jennings, qui croyoit qu'on pouvoit se moquer des apparences, pourvu qu'on fût innocente dans le fond. Price étoit la complaisance même; et, cette belle résolution prise, on ne songea plus qu'aux moyens de l'exécuter.
Jennings étoit très-difficile à déguiser, à cause de son éclat extrême et de quelque chose de smgulier dans son air et ses manières. Cependant, après avoir bien rêvé, ce qu'elles imaginèrent de mieux fut de s'habiller comme les filles qui vendent des oranges aux comédies et dans les promenades publiques. Cela fut bientôt fait. La Price se tra-
vestit à peu près de même. Elles prirent chacune un panier d'oranges et, s'étant embarquées dans un fiacre, elles s'abandonnèrent à la fortune, sansautre escorte que celle du caprice et de l'indiscrétion.
La duchesse étoit à la comédie avec sa sœur : mademoiselle Jennings s'en étoit dispensée sur une feinte indisposition. Elle nageoit dans la joie, voyant cet heureux commencement de leur aventure, car elles s'étoient déguisées, avoient traversé le parc, et pris leur fiacre à la porte de White-Hall sans aucun obstacle. Elles s'en félicitoient réciproquement, et la Price, ayant bien auguré de l'issue de leur entreprise par un début si fortuné, s'avisa de demander à sa compagne ce qu'elles alloient faire chez le sorcier et ce qu'elles avoient à lui proposer.
Mademoiselle Jennings lui dit que, pour elle, c'étoit la curiosité plutôt qu'autre chose qui l'y menoit; qu'elle étoit pourtant résolue de lui demander, sans nommer personne, par quel hasard un homme amoureux d'une jeune personne assez jolie ne se pressoit pas de l'épouser, puisque cela devoit être assez divertissant et qu'il ne tenoit qu'à lui. La Price lui dit en riant que, sans aller au devin , rien n'étoit plus aisé que d'expliquer cette énigme, lui en ayant déjà dit quelque chose dans le journal des actions de madame de Cléveland.
A cet endroit de la conversation, elles se trouvèrent assez près de la comédie. La Price, après.
un moment de réflexion, lui dit que, puisque la fortune les favorisoit, il s'offroit une belle action à leur courage, qui étoit d'aller vendre leurs oranges jusque dans la salle de la comédie, à la barbe de la duchesse et de toute sa cour.
La proposition se trouvant digne des sentiments de l'une et de la vivacité de l'autre, elles mirent pied à terre, payèrent leur fiacre, et, se coulant le long d'une infinité de carrosses, elles gagnèrent à grand'peine la porte de la comédie. Sydney, plus beau que le bel Adonis et plus paré qu'à son ordinaire, y descendoit. La Price l'aborda témérairement comme il se donnoit un coup de peigne; mais il étoit trop occupé de lui-même pour songer à elle, et passa sans daigner lui répondre.
Killegrew fut le second qui débarqua. La belle Jennings, un peu rassurée de ce qu'elle avoit vu faire à, l'autre, s'avança vers lui, lui présentant son panier, tandis que la Price, plus faite au langage, lui disoit d'acheter ses belles oranges. «Pas pour le présent, dit-il en les regardant avec attention ; mais, si tu veux demain au matin m'amener cette petite fille, cela te vaudra toutes les oranges des boutiques. » Et, tandis qu'il tenoit ce discours à l'une, il tenoit la main sous le menton à l'autre, en visitant quelque peu sa gorge. Ces familiarités faisant oublier à la petite Jennings le personnage qu'elle représentoit, après l'avoir repoussé le plus rudement qu'elle put, elle lui dit avec indignation qu'il étoit bien insolent d'oser... « Ha! ha! ditil, voici, ma foi, qui est nouveau! une petite p
qui, pour faire valoir sa marchandise, fait la précieuse et prétend avoir des sentiments ! »
Price vit bien qu'elle ne feroit rien qui vaille dans un lieu si dangereux, et, l'ayant prise sous le bras, elle l'emmena tout émue encore de l'insulte qu'on venoit de faire à sa fierté.
Mademoiselle Jennings, ne voulant plus vendre des oranges à ce prix, fut tentée de s'en retourner sans mettre fin à l'autre aventure; mais, Price lui mettant devant les yeux la honte de tant de foiblesse après tant de valeur, elle consentit à voir promptement l'astrologue, afin d'être de retour avant la fin de la comédie.
Elles avoient un billet d'adresse: mais il n'en fut pas besoin : le cocher qu'elles venoient de prendre leur dît qu'il savoit bien ce qu'elles cherchoient et qu'il en avoit déjà mené plus de cent chez le médecin d'Allemagne. Elles n'en étoient plus qu'à la moitié d'une rue, lorsque la fortune s'avisa de leur tourner le dos.
Brounker avoit dîné par hasard chez un marchand de ces quartiers; et justement, comme il en sortoit, elles firent arrêter leur fiacre; c'étoit vis-à-vis de lui. Deux vendeuses d'oranges en carrosse, dont l'une paroissoit avoir un fort joli visage, lui donnèrent de l'attention. Il étoit volontiers curieux de ces sortes d'objets.
C'étoit l'homme de la Cour qui avoit le moins d'estime pour le beau sexe et le moins de ftiiséricorde pour sa réputation. Il n'étoit point jeune, sa figure étoit désagréable; cependant, avec beau-
coup d'esprit, il avoit un penchant infini pour les femmes. Il se rendoit justice sur son mérite, et, persuadé qu'il ne pouvoit réussir qu'auprès de celles qui voudroient de son argent, il étoit en guerre avec toutes les autres. Il avoit à quatre ou cinq milles de Londres une petite maison de campagne, toujours meublée de quelques grisettes : du reste, fort homme de bien, et le premier joueur d'échecs du royaume.
Price, alarmée de l'attention dont les examinoit l'ennemi le plus dangereux qu'elles pussent rencontrer, détourna la tête, dit à sa compagne d'en faire autant, et au fiacre d'avancer.
Brounker les suivit à pied sans qu'elles s'en fussent aperçues; et, le carrosse étant arrêté vingt ou trente pas plus loin, elles en sortirent. Il venoit derrière, et fit d'elles le jugement qu'auroit fait un homme moins téméraire dans ses préjugés. Il ne douta pas que mademoiselle Jennings ne fût une jeune créature qui cherchoit fortune, et que Price ne fût sa femme d'affaires. Il avoit été surpris de les voir beaucoup mieux chaussées qu'il n'appartenoit à leur état, et que la petite orangère, en sortant d'un carrosse fort haut, eût montré la plus jolie jambe qu'on pût voir; mais, comme cela ne gâtoit rien pour ses desseins, il résolut de l'acquérir à quelque prix que ce fût pour la mettre dans son sérail.
Il les aborda comme elles donnoient leurs paniers en garde au cocher avec ordre de les attendre justement dans cet endroit. Brounker se mit d'abord
entre elles; et, dès qu'elles le virent, elles enfurent tout éperdues; mais sans faire attention à leur surprise, tirant Price à l'écart d'une main, en tirant sa bourse de l'autre, il entroit en matière, quand il vit qu'elle tournoit le visage de l'autre côté sans lui répondre ni le regarder. Comme cette action ne lui parut pas naturelle, il la regarda sous le nez, malgré qu'elle en eût; il en fit autant à l'autre, et les ayant d'abord reconnues l'une et l'autre, il n'eut garde d'en faire semblant.
Le vieux renard se possédoit à merveille dans ces occasions, et, les ayant un peu tourmentées pour leur ôter.tout soupçon, il les quitta, disant à Price qu'elle étoit bien sotte de' refuser ses offres, et que la petite créature ne gagneroit peut-être pas d'un an ce qu'il ne tenoit qu'à elle de gagner dans un jour; que les temps étoient bien changés depuis que les filles d'honneur de la reine et de la duchesse couroient sur le marché des pauvres aventurières de la ville. Il regagna son carrosse en disant cela, tandis qu'elles se cachoient le nez, en louant Dieu de bon cœur de ce qu'il leur avoit fait la grâce de sortir de ce danger sans être découvertes.
Brounker, de son côté , qui n'eût pas pris mille belles guinées de cette rencontre, louoit le Seigneur de ce qu'elles n'étoient pas assez alarmées pour rompre leur dessein : car il ne doutoitpas que mademoiselle Price ne menât la petite Jennings en bonne fortune. Il avoit d'abord compris qu'il n'auroit pas profité d'une découverte qui ne leur auroit d'abord donné que de la confusion. C'est pourquoi,.
bien que Jermyn fût le meilleur de ses amis, il sentoit une joie secrette de n'avoir pas empêché qu'il ne fût cocu devant que d'être marié. La crainte qu'il •€ut de le sauver de cette aventure fit qu'il s'éloigna d'elles avec les précautions qu'on vient de dire.
Pendant qu'elles avoient essuyé ces alarmes, leur 'Cocher s'étoit pris de paroles avec certains galopins •de la rue , assemblés autour du carrosse pour en •escamoter les oranges. Des paroles on vint aux •coups. Elles virent le commencement du combat, lorsque, après avoir abandonné le projet de voir le ■diseur de bonne aventure, elles étoient revenues pour se mettre en carrosse. Leur cocher avoit de l'honneur, et ce fut avec grand'peine qu'elles obtinrent de lui de livrer leurs oranges à la populace pour se tirer d'affaire. S'étant donc rembarquées <iprès mille frayeurs, et après avoir entendu quelques paroles libres qui s'étoient distinctement prononcées pendant le combat, les belles regagnèrent le palais de Saint-James, faisant vœu de ne plus aller chez les devins au travers des frayeurs et des <ilarmes qu'elles venoient d'essuyer.
Brounker, qui, selon le peu d'estime qu'il avoit pour la sagesse du beau sexe, auroit mis sa main au feu que la belle Jennings n'étoit pas revenue de cette expédition comme elle y étoit allée, ne laissa pas d'en garder religieusement le secret, parce qu'il vouloit absolument que le bienheureux Jermyn •épousât une petite coureuse de bonnes fortunes qui se donnoit pour le modèle de la sagesse, afin qu'il pût, dès le lendemain de son mariage, lui faire
compliment sur la créature qu'il avoit épousée. Mais il ne plut pas au Ciel de lui donner ce plaisir, comme nous verrons dans la suite.
Mademoiselle d'Hamilton étoit à la campagne chez une de ses parentes, comme on a dit. Le chevalier de Grammont avoit beaucoup souffert pendant cette petite absence, parce qu'il ne lui fut pas permis d'y faire une visite, sous quelque prétexte que ce pût être. Le jeu, toujours favorable pour lui, n'étoit pas d'un petit secours dans l'extrémité de son impatience.
Mademoiselle d'Hamilton revint enfin. Madame Wetenhall voulut la ramener par politesse , en apparence. La cérémonie, partout employée jusqu'à outrance , est le cheval de bataille de la noblesse campagnarde. Cette civilité n'étoit pourtant que le prétexte dont on se servoit pour faire consentir un mari quelque peu bizarre au voyage de madame sa femme. Peut-être se fût-il donné lui-même l'honneur de conduire mademoiselle d'Hamilton jusqu'à Londres, s'il n'eût été occupé de certaines remarques sur l'histoire ecclésiastique auxquelles il travailloit depuis long-temps. On n'eut garde de le détourner de ce travail : madame Wetenhall n'y auroit pas trouvé son compte.
Cette dame étoit ce qu'on appelle proprement une beauté tout angloise : pétrie de lis et de roses, de neige et de lait quant aux couleurs , faite de cire, à l'égard des bras et des mains, de la gorge et des pieds; mais tout cela sans âme et sans air. Son visage étoit des plus mignons; mais c'étoit
toujours le même visage : on eût dit qu'elle le tiroit le matin d'un étui pour l'y remettre en se couchant, sans s'en être servie durant la journée. Que voulez-vous? La nature en avoit fait une poupée dès son enfance, et poupée jusqu'à la mort resta la blanche Wetenhall. Son mari, M. de Wetenhall, avoit étudié pour être d'église; mais, son frère aîné s'étant laissé mourir dans le temps que celui-ci finissoit ses études, au lieu de prendre les ordres, il prit le chemin d'Angleterre, et mademoiselle Bedingfield , dont nous parlons, pour femme.
Il n'étoit pas mal fait, mais il avoit un air spéculatif et sérieux, fort propre à donner des vapeurs. Du reste, elle pouvoit se vanter d'avoir un des grands théologiens du royaume pour époux. Il étoit tous les jours collé sur les livres, se couchoit de bonne heure pour se lever matin. Sa femme le trouvoit ronflant quand elle se mettoit au lit ; et, quand il le quittoit, il la laissoit profondément endormie. Sa conversation eût été vive pendant le repas, si madame Wetenhall eût possédé comme lui le docteur angéHque ou qu'elle eût aimé la dispute ; mais n'étant curieuse ni de l'un ni de l'autre, le silence régnoit à leur table comme à celle d'un réfectoire.
Elle avoit souvent témoigné un extrême désir de voir la ville de Londres; mais, quoiqu'ils en fussent à la plus petite journée du monde , jamais elle n'avoit pu satisfaire cette envie; et ce n'étoit donc pas sans raison qu'elle s'ennuyoit de la vie qu'on lui faisoit mener à Peckham. L'oisiveté d'un
lieu si triste par sa situation lui parut insupportable ; et, comme elle avoit la folie de croire, ainsi que beaucoup d'autres femmes, que la stérilité leur est une espèce de reproche, elle étoit scandalisée de voir qu'on l'en pouvoit soupçonner : car elle étoit persuadée que, quoique le Ciel lui refusât des enfants, elle avoit tout ce qu'il falloit pour en avoir, si c'étoit la volonté du Seigneur. Cela l'avoit portée à faire quelques réflexions et quelques raisonnements sur ces réflexions; comme, par exemple, que, puisque son époux aimoit mieux vaquer à ses études qu'aux devoirs du ménage, feuilleter de vieux livres que de jeunes appas, et songer à ses amusements plutôt qu'à ceux de sa femme, il lui seroit permis d'écouter quelque amant nécessiteux par charité réciproque, sauf à faire les choses à telle fin que de raison , et diriger ses intentions de manière que le malin esprit n'eût que voir dans cette affaire. M. Wetenhall, partisan zélé de la doctrine des casuistes, n'eût peutêtre pas approuvé ces décisions ; mais il ne fut pas consulté.
Le malheur étoit que dans le solitaire Peckham, non plus que dans ses stériles environs, rien ne s'offroit pour les desseins ni pour les secours de la pauvre Wetenhall. Elle y séchoit sur pied, et ce fut de peur d'y mourir de solitude ou d'inanition qu'elle eut recours à la pitié de mademoiselle d'Hamilton.
Elles avoient fait connoissance à Paris, où Wetenhall l'avoit menée six mois après son mariage
pour acheter des livres. Mademoiselle d'Hamilton, qui l'avoit fort plainte dès lors, voulut bien passer quelque temps à la campagne avec elle, dans l'espérance de la tirer de captivité par cette visite ; et le projet avoit réussi.
Le chevalier de Grammont, averti du jour qu'elles dévoient arriver, porté sur les ailes de l'amour et de l'impatience, avoit obtenu de George Hamilton d'aller avec lui les recevoir à quelques milles de Londres. L'équipage où ils se mirent pour cette galante cérémonie étoit digne de sa magnificence. On peut croire aussi que, dans une telle occasion , sa personne n'étoit pas négligée. Cependant, malgré son impatience, il ne laissa pas de modérer l'ardeur du cocher, de peur d'accident, la prudence lui paroissant préférable aux empressements sur la route. Les dames parurent enfin ; et, mademoiselle d'Hamilton lui paroissant dix ou douze fois plus belle qu'elle n'étoit au partir de Londres, il eût donné sa vie pour un accueilcomme celui qu'elle fit à son frère.
Madame Wetenhall en fut pour sa part dans les louanges qui, à cette entrevue, se prodiguèrent à la beauté, dont sa beauté sut bon gré à ceux qui lui faisoient cet honneur ; et, comme Hamilton la regardoit avec une attention qui paraissoit assez tendre, elle regardoit Hamilton comme un homme assez propre aux petits projets dont elle étoit convenue avec sa conscience.
Dès qu'elle fut à Londres, la tête pensa lui tourner de contentement et de félicité. Tout lui Mém. de Grammont. 35
paroissoit enchantement dans cette superbe villev elle qui de celle de Paris n'avoit jamais vu que la rue Saint-Jacques et quelques boutiques de libraires. Elle logeoit chez mademoiselle d'Hamilton. Elle fut présentée, vue et approuvée dans toutes les Cours.
Le chevalier de Grammont, inépuisable en fêtes et galanteries, se servant du prétexte de cette belle étrangère pour étaler sa magnificence, ce n'étoient que bals, concerts, comédies, promenades par terre, promenades par eau, collations superbes partout. La Wetenhali étoit d'une merveilleuse sensibilité pour des plaisirs dont la plupart étoient nouveaux pour elle. Il n'y avoit que la comédie qui l'ennuyoit un peu, quand c'étoient des pièces sérieuses. Elle convenoit pourtant que le spectacle étoit bien touchant quand on tuoit bien du monde sur le théâtre, et trouvoit que les comédiens étoient de grands drôles bien faits, qu'il valoit mieux voir en vie.
Hamilton en étoit raisonnablement bien traité,, s'il y avoit de la raison à un homme amoureux qui demande toujours quelque chose. Il faisoit son possible pour qu'elle se déterminât sur l'exécution des projets qu'elle avoit faits à Peckham. Madame Wetenhal le trouvoit fort à son gré. C'est celui qu'on a vu servir en France avec quelque distinction. Il étoit agréable et bien fait. Toutes les commodités imaginables conspiroient à l'établissement d'un commerce dont les commencements avoient été trop vifs pour le voir languir avant la fin ; mais, à mesure qu'on la
DE GRAMMONT 2y5
pressoit sur la conclusion, le courage lui manquoit, et des restes importuns de quelques scrupules qu'elle n'avoit pas bien examinés la tenoient en suspens. Il est à croire qu'un peu de persévérance les auroit vaincus. Cependant les choses en demeurèrent là pour cette fois. Hamilton, ne pouvant comprendre ce qui la retenoit, puisque les premiers et les plus grands frais de l'engagement lui paroissoient faits à l'égard du public, s'avisa de l'abandonner à ses irrésolutions, au lieu de la redresser par de nouveaux empressements. Il n'étoit pas naturel de s'arrêter en si bon chemin pour de tels obstacles; mais ils'étoit déjà laissé coiffer de chimères et de visions qui le refroidirent mal à propos, pour s'égarer inutilement dans une autre poursuite.
Je ne sais si la petite Wetenhall s'en donna le tort, mais elle en fut extrêmement mortifiée. Bientôt après il fallut retourner à ses choux et à ses dindons de Peckham. Elle s'en pensa désespérer; ce séjour lui paroissoit mille fois plus effroyable depuis qu'elle eut tâté de Londres. Cependant, comme la reine devoit partir dans un mois pour les eaux de Tunbridge, il fallut céder à la nécessité de revoir le philosophe Wetenhall; mais ce ne fut qu'après avoir fait promettre à mademoiselle d'Halmilton qu'elle ne prendroit point d'autre maison que la sienne, qui étoit à trois ou quatre lieues de Tunbridge, tant que la Cour y seroit.
On lui promit qu'on ne l'abandonneroit pas dans sa sohtude, et surtout qu'on y mèneroit cette fois le chevalier de Grammont, dont l'humeur etlacon-
versation la charmoient; et le chevalier de Grammont, sujet en tout temps à rompre en visière sur les affaires du cœur, lui promit d'y mener George, et la fit rougir jusqu'aux yeux.
La Cour partit un mois après pour en passer près de deux dans le lieu de l'Europe le plus simple et le plus rustique, mais le plus agréable et le plus divertissant.
Tunbridge estàla même distance de Londres que Fontainebleau l'est de Paris. Ce qu'il y a de beau et de galant dans l'un et dans l'autre sexe s'y rassemble au temps des eaux. La compagnie, toujours nombreuse, y est toujours choisie. Comme ceux qui ne cherchent qu'à se divertir l'emportent toujours sur le nombre de ceux qui n'y vont que par nécessité, tout y respire les plaisirs et la joie. La contrainte en est bannie, la familiarité établie dès la première connoissance, et la vie qu'on y mène est délicieuse.
On a pour logement de petites habitations propres et commodes, séparées les unes des autres, et répandues partout à une demi-lieue des eaux. On s'assemble le matin à l'endroit où sont les fontaines. C'est une grande allée d'arbres touffus, sous lesquels on se promène en prenant les eaux. D'un côté de cette allée règne une longue suite de boutiques, garnies de toutes sortes de bijoux, de dentelles, de bas et de gants, où l'on va jouer comme on fait à la foire. De l'autre côté de l'allée se tient le marché; et, comme chacun y va choisir et marchander ses provisions, on n'y voit point d'étalage qui soit dégoûtant. Ce sont de petites villageoises blondes.
fraîches, avec du linge bien blanc, de petits chapeaux de paille, et proprement chaussées, qui vendent du gibier, des légumes, des fleurs et du fruit. On y fait aussi bonne chère qu'on veut. On y joue gros jeu, et les tendres commerces y vont leur train. Dès que le soir arrive, chacun quitte son petit palais pour s'assembler au boulingrin. C'est là qu'en plein air on danse, si l'on veut, sur un gazon plus doux et plus uni que les plus beaux tapis du monde.
Mylord Muskerry avoit à deux ou trois petits milles de Tunbridge une belle maison appelée Summerhill. Mademoiselle d'Hamilton, après avoir passé huit ou dix jours à Peckham, ne put se dispenser d'y venir demeurer pendant le reste du voyage. Elle obtint du seigneur Wetenhall que madame sa femme y vînt aussi; et, quittant le triste Peckham et son ennuyeux seigneur, cette petite cour fut s'établir à Summerhill.
Elles étoient tous les jours à la Cour, ou la Cour chez elles. La reine se surpassoit dans le soin de faire naître ou de soutenir les divertissements. Elle affecta de redoubler l'aisance naturelle de Tunbridge, au lieu d'en altérer la liberté par les égards et les respects qu'exigeoit sa présence. Elle défendit absolument l'un et l'autre ; et, renfermant au fond de son cœur les chagrins qu'elle ne pouvoit vaincre, la Stewart menoit en triomphe la tendresse du roi, sans qu'elle lui en fît mauvaise mine.
Jamais l'amour n'avoit vu son empire si florissant que dans ce séjour. Ceux qui s'étoient trouvés atteints avant que d'y venir y sentoient augmenter leurs feux;
et ceux qui sembloient les moins faits pour aimer y perdoient leur férocité pour faire un nouveau personnage. Nous n'en citerons d'exemple que celui du prince Robert.
Il étoit brave et vaillant jusqu'à la témérité. Son esprit étoit sujet à quelques travers, dont il eût été bien fâché de se corriger. Il avoit le génie fécond en expériences de mathématiques, et quelques talents pour la chimie. Poli jusqu'à l'excès quand l'occasion ne le demandoit pas, fier et même brutal quand il étoit question de s'humaniser, il étoit grand et n'avoitque trop mauvais air. Son visage étoit sec et dur, lors même qu'il vouloit le radoucir; mais, dans ses mauvaises humeurs, c'était une vraie physionomie de réprouvé.
La reine, ayant fait venir les comédiens pour ne laisser aucun vuide dans les plaisirs, ou peut-être pour rendre à mademoiselle Stewart, par la présence de mademoiselle Gwyn, une partie des inquiétudes que lui causoit la sienne, le prince Robert trouva des charmes dans la figure d'une autre petite comédienne appelée Hughes, qui mirent à la raison tout ce que ses penchants naturels avaient de plus sauvage. Adieu les alambics, les creusets, les fourneaux et le noir attirail de la soufflerie ; adieu tous les instruments de mathématiques et ses spéculations ! Il ne fut plus question chez lui que de poudre et d'essence. L'impertinente voulut être attaquée dans les formes; et, résistant fièrement à l'argent pour vendre ses faveurs plus chèrement dans la suite, elle faisoit faire un personnage si neuf à ce
DE GRAMMONT 2yg
■pauvre prince qu'il ne paroissoit pas seulement vraisemblable. Le roi fut charmé de cet événement. On en fit de grandes réjouissances à Tunbridge; mais personne ne fut assez hardi pour en faire des plaisanteries. On ne se contraignoit pas de même sur le ridicule des autres.
On dansoit tous les jours chez la reine, parce que les médecins le trouvoient bon, et que personne ne le trouvoit mauvais. Ceux qui s'en soucioient le moins aimoient encore mieux cet exercice, pour digérer les eaux, que de se promener. Mylord Muskerrj se croyoit en sûreté sur toutes les démangeaisons de sa femme pour la danse ; car, quoiqu'il en fiit assez honteux, la princesse de Babylone étoit, par la grâce de Dieu, grosse de six ou sept mois; et, pour comble de malheur pour elle, son enfant s'étoit mis tout d'un côté, si bien qu'on ne savoit plus ce que c'étoit que sa figure. La désolée Mus- Icerry voyoit donc partir, tous les matins, mademoiselle d'Hamilton et madame Wetenhall, tantôt à cheval, tantôt en carrosse, toujours environnées de quelque troupe galante pour les conduire et pour les ramener. Elle se figuroit mille fois plus de délices encore qu'il n'y en avoit aux lieux où elles alloient, et son imagination ne cessoit de danser à 'Summerhill toutes les contredanses qu'elle s'imagi- Tioit qu'on avoit dansé à Tunbridge. Elle ne pouvoit plus résister à ces tourments d'esprit, lorsque le Ciel, ayant pitié de son impatience et de ses désirs, fit partir mylord Muskerry pour Londres, et .l'y retint pendant deux Jours ; et, dès qu'il eut le
dos tourné, la Babylonienne déclara qu'elle vouloit faire un petit voyage à la Cour.
Elle avoit un confesseur, aumônier de la maison, qui ne manquoit pas de bon sens. Mylord Muskerry, de peur d'accident, l'avoit recommandée aux conseils et aux bonnes prières de ce prudent ecclésiastique ; mais il eut beau la prêcher et l'exhorter à la résidence, il eut beau lui remettre devant les yeux les ordres de son époux et les dangers où elle s'exposoit dans cet état, et lui dire que, sa grossesse étant une bénédiction particulière du Ciel, il falloit tâcher de la conserver, d'autant qu'il en coûtoit peut-être plus qu'elle ne s'imaginoit pour l'obtenir, ses remontrances furent inutiles : mademoiselle d'Hamilton et sa cousine Wetenhall ayant eu la bonté de la confirmer dans sa résolution, elles aidèrent à l'habiller le lendemain matin et partirent avec elle. Ce ne fut pas trop de toute leur adresse pour mettre quelque sorte de symétrie dans sa taille ; mais, ayant à la fin fait tenir un petit oreiller sous son jupon, pour figurer à droite avec son maudit enfant qui s'était jeté sur la gauche, elles pensèrent mourir de rire en l'assurant qu'elle étoit la mieux du monde.
Dès qu'elle parut, on crut qu'elle s'étoit mise en vertugadin pour faire sa cour à la reine ; mais on fut charmé de la voir. Ceux qui n'y entendoient point de finesse l'assuroient bonnement qu'elle était grosse de deux enfants; et la reine, qui ne laissoit pas de lui porter envie, quelque ridicule qu'elle parût dans cet état, n'eut garde de
tromper ses espérances, sachant le motif de son voyage.
Dès que l'heure des contredanses fut arrivée, son cousin Hamilton eut ordre de la mener. Elle fît bien quelques petites façons sur son incommodité; mais, se laissant vaincre, pour obéir, disoit-elle, à la reine, jamais on n'a vu de satisfaction si complète que la sienne.
Nous avons déjà remarqué que les plus grands honneurs sont sujets aux plus grands revers. La Muskerry, fagotée comme elle étoit, ne paroissoit pas sentir la moindre incommodité dans le mouvement qu'on se donne dans ces sortes de contredanses; au contraire, comme elle ne craignoit que la présence de son mari dans le bonheur dont elle jouissoit, elle se dépêchoit de danser tant qu'elle pouvoit, de peur que son mauvais destin ne le ramenât avant qu'elle en eût pris sa suffisance. Ce fut donc en se démenant d'une manière si peu discrète que son oreiller se défit sans qu'elle s'en aperçût, et qu'il tomba dans le beau milieu de la première danse. Le duc de Buckingham , qui la suivoit, le ramassa dihgemment , l'enveloppa de son justaucorps; et, contrefaisant les cris d'un enfant nouveau-né , il alloit demandant une nourrice parmi les filles d'honneur pour le pauvre petit Muskerry.
Cette bouffonnerie, jointe à la figure étonnante de la pauvre femme, pensa faire évanouir mademoiselle Stewart : car la princesse de Babylone , après son accident, étoit efflanquée du côté droit
et toute biscornue de l'autre. Tous ceux qui s'étoient contenus auparavant s'abandonnèrent à l'envie de rire , voyant les éclats que faisoit mademoiselle Stewart. Elle étoit horriblement déconcertée; tout le monde lui faisoit des excuses, et la reine, qui rioit intérieurement plus que toutes les autres, fît semblant de trouver mauvais qu'on se donnât cette liberté.
Tandis que mademoiselle d'Hamilton et madame Wetenhall tâchoient de radouber la Muskerry dans une autre chambre, le duc de Buckingham dit au roi que, s'il étoit permis de faire un peu d'exercice aussitôt après les couches, le seul moyen de rétablir madame de Muskerry seroit de lui donner sa revanche dès qu'on lui auroit remis son enfant. Ce conseil ne parut pas mauvais, et fut suivi. La reine proposa, dès qu'elle parut, une seconde reprise de contredanses; et, madame de Muskerry l'ayant acceptée, le remède fit son effet, et ne lui laissa pas seulement le souvenir de cette petite disgrâce.
Tandis que ces choses se passoient à la Cour du roi, celle du duc d'York s'étoit mise en campagne <i'un autre côté. Le prétexte de ce voyage étoit de visiter la province dont il portoit le titre ; mais l'amour en étoit le véritable motif. La duchesse s'étoit gouvernée d'une prudence et d'une sagesse, depuis son élévation, qu'on ne pouvoit assez admirer. Ses manières avoient été telles qu'elle avoit trouvé le secret de contenter tout le monde , ce qui sembloit encore plus rare que la grandeur de son établissement. Mais, après s'être tant fait esti-
mer, elle s'avisa de vouloir être aimée; ou le maudit amour, pour mieux dire, fut assaillir son cœur au travers de la discrétion , de la prudence et de tous les raisonnements dont elle l'avoit environné.
En vain s'étoit-elle cent fois dit que , si le duc avoit eu la bonté de lui rendre justice en l'aimant, il lui avoit trop fait d'honneur en l'épousant; que, dans les inconstances qui l'entraînoient, c'étoit à elle à prendre patience, en attendant qu'il plût au Ciel qu'il s'en corrigeât; que nul exemple n'étoit à suivre pour elle à l'égard des foiblesses qui sembloient l'outrager; mais que, les ressentiments étant encore moins permis, il falloit le ramener par une conduite toute différente de celle qu'il avoit; en vain, dis-je, s'étoit-elle soutenue si long-temps par le secours de ces maximes; quelque solide que soit la raison, et quelque opiniâtre que soit la sagesse, il est de certaines épreuves que leur longueur rend fatigantes, et dont la sagesse et la raison s'ennuient à la fin.
La duchesse d'York étoit la femme d'Angleterre du plus grand appétit. Comme c'étoit un plaisir permis, elle se dédommageoit, en mangeant, de ce qu'elle se retranchoit d'ailleurs. C'étoit aussi quelque chose d'édifiant que de la voir à table. Le duc, au contraire, se livrant sans cesse à de nouvelles fantaisies, se dissipoit par ses inconstances, et ne faisoit que dépérir, tandis que la pauvre princesse, •se nourrissant tout de son mieux, engraissoit que •c'étoit une bénédiction. On ne sait combien les ■choses auroient resté dans cet état si l'amour, qui
vouloit avoir raison d'une conduite si différente de la première, n'eût employé l'artifice, aussi bien que la force, pour troubler son repos.
Il mit d'abord en jeu le ressentiment et la jalousie, ces deux mortels ennemis de la tranquillité des cœurs. Une grande créature, pâle et décharnée, qu'elle avoit prise pour fille d'honneur, devint l'objet de sa jalousie, parce qu'elle étoit alors celui des empressements do duc. Elle s'appeloit Churchill. L'on ne pouvoit comprendre qu'après avoir eu du goût pour madame de Chesterfield, mademoiselle d'Hamilton et la petite Jennings, il en eût pour un visage comme celui-là; mais bientôt on s'aperçut que quelque chose de plus que cette variété bizarre avoit achevé de l'engager à son service.
La duchesse fut indignée d'un choix qui sembloit ravaler son mérite beaucoup plus que les autres; et, dans le temps que le dépit et la jalousie commençoient à lui donner de l'aigreur, le perfide amour offroit à son attention et à ses ressentiments l'aimable figure du beau Sydney; et, tandis qu'il lui tenoit les yeux ouverts sur sa personne, il les fermoit sur son esprit. Elle en fut éprise devant que de s'en apercevoir; mais la bonne opinion que Sydney avoit de son mérite ne lui laissa pas longtemps ignorer la gloire de cette conquête; et, pour la rendre plus certaine, ses regards répondirent témérairement à tout ce que ceux de Son Altesse avoient la bonté de lui dire, tandis que les charmes de sa personne étoient rehaussés de l'éclat que l'ajustement et la parure y pouvoient ajouter.
La duchesse, prévoyant les conséquences d'un tel engagement, combattit fort et ferme contre k penchant qui l'entraînoit ; mais mademoiselle Hobart, s'étant mise du côté de ce penchant, la combattit elle-même et la vainquit.
Cette fille s'étoit insinuée dans sa confiance par un journal de nouvelles dont elle étoit pourvue pour toute l'année. La Cour et la ville en étoient ; du reste, ce n'étoit pas son affaire qu'elles fussent toujours véritables ; mais elle prenoit soin qu'elles fussent toujours du goût de Son Altesse. Elle connoissoit aussi celui qu'elle avoit pour la table, et savoit composer ou diversifier les mets qui lui plaisoient. Cela l'avoit rendue nécessaire ; mais, voulant l'être davantage, et s'étant aperçue des airs que Sydney se donnoit, comme de ce qui se passoit dans le cœur de sa maîtresse au sujet de Sydney, l'adroite Hobart avoit pris la liberté de lui dire que ce pauvre garçon n'en pouvoit plus d'amour pour elle ; que c'étoit dommage qu'un homme fait de cette manière, qui ne perdoit le respect que parce qu'il ne pouvoit plus le garder, se brûlât comme un papillon à la face du public ; qu'on s'en apercevroit bientôt, à moins qu'on n'y mît ordre, et qu'elle étoit d'avis que Son Altesse eût pitié de son état, de façon ou d'autre.
La duchesse lui demanda ce qu'elle vouloit dire par en avoir pitié de façon ou d'autre. « Je veux dire, Madame, répondit Hobart, que, si sa figure vous déplaît, ou que sa passion vous importune, vous lui donniez son congé ; ou bien que, le
retenant à votre service, comme feroient toutes les princesses du monde à votre place, vous me permettiez de lui donner des ordres de votre part sur sa conduite, avec quelque peu d'espérance pour l'empêcher de devenir fou, en attendant que les moyens se trouvent de l'informer vous-même de vos volontés... — Quoi! dit la duchesse, vous me conseilleriez, Hobart, vous qui m'aimez, de m'embarquer dans un commerce de cette nature, aux dépens de ma gloire et aux périls de mille inconvénients ! Si ces foiblesses sont quelquefois excusables, ce n'est pas dans un rang comme celui que j'occupe ; et ce seroit mal reconnoître les bontés de celui qui m'élève à ce rang que de... — Bon ! dit la Hobart, ne voit-on pas qu'il ne vous a épousée que parce qu'il en étoit pressé ' La chose faite, je m'en rapporte à vous s'il s'est contraint un moment à marquer le changement de son goût par mille inconstances outrageantes. Ne seriez-vous point d'humeur à persévérer dans l'indolence et l'humilité, tandis que le duc, après avoir eu lesfaveurs ou mérité les refus de toutes les coquettes d'Angleterre, galope vos filles d'honneur l'une après l'autre, et met à présent son ambition et ses désirs à la conquête de cette haridelle de Churchill? Quoi! Madame, vos beaux jours se passeront,, dans une espèce de veuvage, à déplorer vos malheurs, sans qu'il vous soit permis de vous aider dans les occasions ! Il faudroit être douée d'une patience bien coriace ou d'une résignation bien endurante pour cela. Je serois vraiment d'avis qu'un
époux qui vous oublie nuit et jour prétendît que, pour boire et manger de grand appétit, comme fait, Dieu merci, Votre Altesse, elle n'eût plus besoin que de bien dormir ! Je suis, ma foi, sa servante. Je vous le répète encore. Madame, il n'y a point de princesse dans l'univers qui refusât les hommages d'un homme fait comme Sydney, quand un époux porte les siens ailleurs. »
Ces raisons n'étoient pas moralement bonnes, si l'on veut, mais, quand elles auroient été plus mauvaises, la duchesse s'y seroit rendue, tant son cœur étoit d'intelligence avec Hobart pour venir à bout de sa prudence.
Ce commerce s'étoit établi dans le temps que Hobart conseilloit à la jeune Temple de ne point songer aux agaceries du beau Sydney. Pour lui, dès qu'il apprit par la confidente Hobart que la duchesse acceptait ses hommages, il ne manqua pas de se munir de circonspection et d'égards pour dépayser le public ; mais le public n'est pas si sot qu'on pense.
Comme il y avoit trop de surveillants, trop de curieux et trop de connoisseurs dans une grosse Cour résidant au milieu d'une grosse ville, la duchesse, pour ne pas commettre les intérêts de son cœur à tant d'inspections, porta le duc d'York à faire le voyage dont nous avons parlé, tandis que la reine et sa Cour étoient à celui de Tunbridge.
Ce parti fut prudent ; elle s'en trouva bien, et sa Cour ne s'en trouva pas mal, à la réserve de mademoiselle Jennings. Jermyn n'étoit pas du
voyage ; et, selon elle, tout voyage étoit maudit dont Jermyn n'étoit pas. Il étoit engagé dans une entreprise au-dessus de sa vigueur, c'est-à-dire qu'il avoit soutenu la gageure qu'on avoit soutenue et gagnée contre le chevalier de Grammont. Il paria cinq cents guinées qu'il feroit vingt milles de grand chemin dans une heure sur le même cheval. Le jour qu'il avoit choisi pour cette course était celui que mademoiselle Jennings avoit pris pour aller chez le devin.
Jermyn avoit été plus heureux qu'elle dans son entreprise. Il en étoit sorti victorieux ; mais, comme ^son courage avoit fait dans cette épreuve un effort que son tempérament ne put soutenir, en gagnant la gageure, il gagna la fièvre. Elle mit sa délicatesse fort bas. La Jennings s'informoit de sa santé; mais c'étoit tout ce qu'elle osoit. Dans les romans modernes, une princesse n'avoit qu'à rendre visite à quelque héros abandonné des médecins pour le guérir dans trois jours; mais, comme ce n'étoit pas mademoiselle Jennings qui avoit donné la fièvre à Jermyn, elle n'étoit pas sûre de la lui ôter, quand elle eût été sûre qu'on n'eût point censuré dans une Cour maligne une visite de charité. Ce fut donc sans égard aux inquiétudes qu'elle en pourroit avoir que la Cour partit sans lui ; mais elle eut le plaisir de faire voir que tout luidéplaisoit dans un voyage qui sembloit faire le plaisir de tous les autres,
Talbot en étoit; et, s'étant flatté que l'absence d'un rival dangereux pourroit produire quelque changement en sa faveur, il étoit attentif à toutes
les actions, aux mouvements et aux moindres gestes de la petite Jennings. Ily avoit assurément de quoi bien occuper son attention. Elle n'étoit pas faite pour un sérieux de longue durée : son tempérament l'emportoit du milieu de ses rêveri%s les plus .distraites, par des saillies de vivacité qui lui faisoient ■espérer qu'elle oublieroit bientôt Jermyn pour se souvenir que sa tendresse étoit la première qu'elle eût écoutée. Cependant il se tenoit à l'écart avec son amour et ses espérances , estimant qu'il étoit indigne d'un amant outragé de laisser voir la moin- ■dre foiblesse ou le moindre retour pour une ingrate <jui l'avoit planté là.
Mademoiselle Jennings, qui, bien loin de songer à ses ressentiments, ne se souvenoit seulement pas •qu'il l'eût aimée, et n'avoit l'esprit rempli que du pauvre malade , en usoit avec Talbot comme si de Tien rt'eût été. C'étoit à lui qu'elle donnoit le plus •souvent la main en entrant ou sortant de carrosse. Elle causoit plus volontiers avec lui qu'avec aucun autre, et faisoit sans dessein tout ce qu'il falloit pour persuader à la Cour qu'elle étoit revenue de son penchant pour Jermyn en faveur de son premier amant.
Il en fut persuadé comme les autres, et, jugeant -qu'A étoit à propos de changer de personnage pour lui faire connoître qu'il n'avoit jamais changé de •sentiments , il alloit lui dire quelque chose d^e touchant et de bien passionné sur ce sujet. La fortune sembloit lui rendre toutes choses favorables pour cette harangue. Il étoit seul avec elle dans sa cham- Mém. de GrammonU 3 7
bre, et, pour lui donner plus beau , elle ne cessoit de le railler au sujet de mademoiselle Boynton. Elle disoit qu'on lui étoit fort obligé d'être du voyage , tandis que la pauvre créature s'évanouissoit d'amour pour lui deux fois le jour à Tunbridge.Ce fut à ce discours que Talbot se crut obligé de commencer celui de ses souffrances et de sa fidélité , lorsque la Temple, un papier à la main, entra dans la chambre de Jennings. C'étoit une lettre en vers que mylord Rochester avoit écrite quelque temps auparavant sur les aventures de l'une et de l'autre Cour. Il y disoit, au sujet de la petite Jennings, que Talbot avoit jeté la terreur parmi le peuple de Dieu par sa taille; mais que Jermyn, comme le petit David, avoit vaincu le grand Goliath. Jennings, charmée de cette allusion, lut deux ou trois fois cet endroit , le trouva plus plaisant que Talbot, en rit de tout cœur dans le commencement; mais, prenant un air attendri : « Le pauvre petit David ! » dit-elle avec un profond soupir; et, laissant aller sa tête d'un côté pendant cette petite rêverie , quelques larmes coulèrent de ses yeux , qui n'étoient assurément pas pour la défaite du géant. Cela piqua Talbot jusqu'au vif, et, se voyant si ridiculement déchu de ses espérances, il sortit brusquement, et fit vœu de ne plus occuper son cœur d'une petite évaporée dont les manières n'avoient ni rime ni raison; mais il ne tint pas son courage.
Il n'en alloit pas si mal pour les autres amants de cette Cour, car tout en étoit plein, et le voyage étoit fait exprès. Ce n'étoient que bals et festins sur la
route, chasses et promenades pendant les séjours. Les tendres amants songeoient à devenir heureux en chemin faisant, et les beautés qui régloient leur sort ne leur défendoient pas d'espérer. Sydney faisoit sa cour d'une merveilleuse assiduité. La duchesse fit remarquer à M. le duc d'York comme il s'attachoit à lui depuis quelque temps. Son Altesse y fit attention , et convint qu'il falloit lui en tenir compte dès la première occasion. Cela arriva bientôt.
Montagu , dont nous avons fait mention , étoit écuyer de madame la duchesse. Il avoit de l'esprit, étoit clairvoyant et passablement malin. Que faire d'un homme de ce caractère auprès de sa personne, dans le train que prenoient les affaires de son cœur? On en étoit embarrassé; mais, le frère aîné de Montagu s'étant fait tuer tout à propos où il n'avoit que faire , le duc obtint pour son frère la charge d'écuyer de la reine qu'il avoit eue, et le beau Sydney fut mis en sa place auprès de la duchesse. Tout cela se rencontroit le mieux du monde, et le duc se savoit bon gré d'avoir trouvé le secret d'avancer ces deux messieurs à la fois sans qu'il lui en coûtât.
Mademoiselle Hobart applaudissoitfortàcespromotions. Elle avoit de fréquentes et longues conversations avec Sydney. On le remarqua. Quelques-uns lui firent l'honneur de croire que c'étoit sur son compte. Elle en reçut fort volontiers les compliments. Le duc , qui le crut d'abord , ne cessoit de faire remarquer à la duchesse la bizarrerie du goût de certaines personnes, et comment le garçon d'An-
gleterre le mieux fait s'étoit coiffé d'un visage à faire peur.
La duchesse avoua que les goûts étoient bien différents, et lui dit qu'il en parloit fort à son aise, lui qui venoit de choisir la belle Hélène pour sa maîtresse. J« ne sais si cette plaisanterie l'avoit fait rentrer en lui-même; mais il est constant qu'il commençoit à n'avoir plus les mêmes empressements pour la Churchill; et peut-être eût-il abandonné cette poursuite, sans l'aventure qui lui donna pour elle un goût tout nouveau.
Onétoit de séjour dans un pays ouvert et plain. Quand on tourne en Angleterre, ce sont des plaines de gazon le plus vert et le plus uni du monde. La duchesse y voulut voir courre des lévriers. Elle étoit en carrosse , et toutes les dames à cheval. Chacune de ces dames avoit son écuyer à ses côtés. Il étoit bien raisonnable que leur maîtresse eût le sien. Il étoit à sa portière, qui payoit merveilleusement de mine, s'il ne fournissoit pas beaucoup à la conversation.
Le duc étoit auprès de mademoiselle Churchill , non pas à lui conter fleurette, mais à la gronder de ce qu'elle étoit mal à cheval. C'étoit la créature du monde la plus paresseuse; et, quoique les filles d'honneur soient d'ordinaire les princesses de la Cour les plus mal montées , comme on la vouloit distinguer à cause de sa faveur, on l'avoit mise sur un cheval assez joli, mais un peu vif. Elle se seroit bien passée de cette distinction.
L'embarras et la crainte avoient augmenté sa pâ-
leur naturelle, et, dans cet état, sa contenance achevoit d'en dégoûter le duc', lorsque son cheval, qui en vouloit joindre d'autres, se mit au galop malgré qu'elle en eût, et, s'échauffant à mesure qu'elle faisoit des efforts pour le retenir, il partit enfin à toutes jambes, s'imaginant qu'on le faisoit courir contre le cheval de Son Altesse.
Mademoiselle Churchill chancela , fit quelques cris, et tomba. La chute ne pouvoit être que rude dans un mouvement si rapide ; cependant elle lui fut favorable de toutes les manières : car, sans se faire aucun mal, elle démentit tout ce que son visage avoit fait juger du reste. Le duc mit pied à terre pour la secourir. Elle étoit tellement étourdie qu'elle n'avoit garde de songer à la bienséance dans cette occasion ; et ceux qui s'empressèrent autour d'elle la trouvèrent encore dans une situation assez négligée. Ils ne pouvoient croire qu'un corps de cette beauté fût de quelque chose au visage de mademoiselle Churchill. Depuis cet accident on s'aperçut que les soins et la tendresse du duc ne firent qu'augmenter, et l'on s'aperçut , sur la fin de l'hiver, qu'elle n'avoit pas tyrannisé ses désirs ni fait languir son impatience.
Les deux Cours revinrent à peu près dans le même temps , également satisfaites de leurs voyages ; la reine attendit pourtant en vain le succès qu'elle en avoit espéré.
Ce fut à peu près dans ce temps que le chevalier de Grammont reçut une lettre de la marquise de Saint-Chaumont, sa sœur, par laquelle on l'avertis-
soit qu'il ne tenoit qu'à lui de revenir, le roi l'ayant trouvé bon. Il l'auroit trouvé fort bon aussi dans un autre temps, quelques charmes que la Cour d'Angleterre eût pour lui; mais, dansl'état où soncœur se trouvoit alors, il ne pouvoit s'y résoudre.
Il étoit revenu de Tunbridge mille fois plusamoureux que jamais. Il avoit , pendant cet agréable voyage, vu tous les jours mademoiselle d'Hamilton, soit dans les marais du sombre Peckham, soit dans les promenades délicieuses du riant Summerhill, ou bien dans les divertissements qui régnoient chaque jour chez la reine; et, soit qu'il l'eût vue à cheval, qu'il l'eût entendue, ou qu'il l'eût vue danser, il lui sembloit bien que, dans tous ces lieux ou dans tous ces états , le Ciel n'avoit rien formé de plus digne d'un homme d'esprit et de bon goût. Le moyen donc de songer à s'en éloigner! C'est ce qui lui paroissoit absolument impraticable. Cependant , comme il voulut se faire quelque mérite auprès d'elle de ce qu'il abandonnoit pour ne bouger d'auprès de ses charmes, il lui montra la lettre de madame sa sœur; mais cette confidence ne tourna pas comme il l'avoit prétendu.
Mademoiselle d'Hamilton , en premier lieu , le félicita sur son rappel. Elle le remercia très-humblement du sacrifice qu'il vouloit bien lui faire; mais, comme ce témoignage de tendresse passoit les bornes de la simple galanterie , quelque sensible qu'elle y pût être , elle n'avoit garde d'en abuser. Il eut beau protester qu'il aimoit mieux mourir que de s'éloigner de ses appas , ses appas protestèrent
qu'ils ne le reverroient de leur vie s'il ne partoit incessamment. Il fallut bien obéir. On lui permit de se flatter que ces ordres absolus ne partoient point de l'indifférence , quelque durs qu'ils parussent; qu'on seroit toujours plus aise de son retour que d'un départ que l'on pressoit tant ; et , mademoiselle d'Hamilton ayant bien voulu lui donner les assurances qui dépendoient d'elle qu'il trouveroit les choses en l'état qu'il les laissoit à l'égard de ses sentiments, il fit son paquet, ne songeant qu'à revenir tandis qu'il prenoit congé de tout le monde pour partir.