CHAPITRE XIII
Retour du chevalier de Grammont à la Cour de France. Il est renvoyé en Angleterre. Suite des intrigues amoureuses de cette Cour. Mariage de la plupart des héros de ces Mémoires.
.LUS le chevalier de Grammont appro- I choit de la Cour de France, plus il ;regrettoit celle d'Angleterre. Ce n'est t pas qu'il ne s'attendît à un accueil gracieux aux pieds d'un maître dont on ne méritoit pas impunément la colère, mais aussi qui savoit pardonner d'une manière à faire sentir tout le prix de la grâce où l'on rentroit.
Mille pensées différentes l'occupoient en courant
rgb me'moires;
la poste. Tantôt c'étoit la. joie que ses pareirtset ses amis auroient de le revoir; tantôt c'étoient les félicitations et les embrassades de ceux qui, n'étant ni l'un ni l'autre, ne laisseroient pas de l'accabler d'empressements importuns ; mais tout cela ne lui passoit que légèrement par la tête ; car un homme bien amoureux se fait un scrupule de s'arrêter à d'autres pensées qu'à celles, de l'objet aimé.. C'étoient donc les tendres souvenirs de ce qu'il laissoit à Londres qui l'empêchoient de songer à Paris ; et c'étoient les tourments de l'absence qui l'empêchoient de sentir ceux des mauvais chemins, et des mauvais chevaux. Son cœur protestoit à mademoiselle d'Hamilton, entre Montreuilet Abbeville , qu'il ne s'en éloignoit avec vitesse que pour la revoir plus tôt. Ensuite, par une courte réflexion», comparant le regret qu'il avoit eu sur cette même route, en quittant la Francepour l'Angleterre, avec celui qu'il sentoit alors de quitter l'Angleterre pour la France, il trouvoit le dernier beaucoup moins supportable que l'autre.
C'est ainsi que s'amuse un cœur tendre par les. chemins ; ou, pour mieux dire, c'est ainsi qu'un écrivain frivole abuse de la patience du lecteur, ou pour étaler ses propres sentiments, ou pour allonger quelque ennuyeux récit ; mais à Dieu ne plaise que cela nous regarde, nous qui faisons profession de ne coucher dans ces Mémoires que ce que nous tenons de celui même dont nous écrivons tes faits et les dits !
Qui jamais, excepté T'écuyer Feraulas, a pu tenir
compte des pensées, des soupirs et du nombre d'exclamations que son illustre maître faisoit partout? Pour moi, je ne me serois jamais avisé de croire que l'attention du comte de Grammont, si vive aujourd'hui pour les inconvénients et les périls, lui eût permis autrefois de faire de tendres raisonnements sur la route, s'il ne me dictoit à présent ce que j'écris.
Mais suivons-le dans Abbeville. Le maître de la poste étoit son ancienne connoissance. Son hôtellerie étoit la mieux fournie qu'il y eût entre Calais et Paris; et le chevalier de Grammont, en mettant pied à terre , dit à Termes qu'il avoit envie d'y boire un coup en attendant que leurs chevaux fussent prêts. Il étoit près de midi. Depuis la nuit précédente qu'ils étoient débarqués jusqu'à ce moment, ils n'avoient pas mangé. Termes, louant le Seigneur de ce que des sentiments humains l'emportoient cette fois sur l'inhumanité de son impatience ordinaire, le confirma tant qu'il put dans des sentiments si raisonnables.
Ils furent surpris, en entrant dans la cuisine, où le chevaHer rendoit volontiers sa première visite, de voir six broches chargées de gibier devant le feu, et l'appareil d'un festin magnifique par toute la cuisine. Le cœur de Termes en tressaiUit. Il donna sous main ordre de déferrer quelques-uns des chevaux pour n'être pas arraché de ce lieu sans y repaître.
Bientôt une foule de violons et de hautbois, suivie des galopins de la ville , entra dans la cour.
L'hôte, à qui l'on demandoit raison de tant de préparatifs, dit à M. le chevalier de Grammont que c'étoit pour la noce d'un gentilhomme des plus riches des environs avec la plus belle fille de toute la province; que le repas se faisoit chez lui; qu'il ne tiendroit qu'à Sa Grandeur de voir bientôt arriver les mariés de la paroisse, puisque la musique étoit déjà venue. Il en jugea bien; car, à peine achevoit-il de parler, que trois grands corbillards, comblés de laquais grands comme des Suisses et chamarrés de livrées tranchantes, parurent dans la cour et débarquèrent toute la noce. Jamais on n'a vu la magnificence campagnarde si naturellement étalée. Le clinquant rouillé, les passements ternis, le taffetas rayé, de petits yeux et de grosses gorges, brilloient partout.
Si le premier coup d'œil du spectacle surprit le chevalier de Grammont, le second n'étonna pas moins le fidèle Termes. Le peu qui paroissoit du visage de la mariée n'étoit pas sans éclat; mais on ne pouvoit porter aucun jugement sur le reste. Quatre douzaines de mouches, et dix serpenteaux de chaque côté, qu'on avoit faits de ses cheveux, en déroboient la vue; mais ce fut le nouvel époux qui mérita l'attention du chevalier de Grammont.
Il étoit aussi ridiculement paré que les autres, à la réserve d'un justaucorps de la plus grande magnificence et du meilleur goût du monde. Le chevalier de Grammont, en s'approchant de lui pour examiner de près son habit, se mit à louer la broderie de son justaucorps. Le marié tint cet examen à grand
honneur, et lui dit qu'il avoit acheté ce justaucorps cent cinquante louis, du temps qu'il faisoit l'amour h madame sa femme. « Vous ne l'avez donc pas fait faire ici ? lui dit le chevalier de Grammont. — Bon! lui répondit l'autre; je l'ai d'un marchand de Londres qui l'avoit commandé pour un mylord d'Angleterre. » Le chevalier de Grammont , qui sentoit le dénouement de l'aventure, lui demanda s'il reconnoîtroit bien le marchand. « Si je le reconnoîtrois ? Ne fus-je pas obligé de boire avec lui toute la nuit à Calais pour en avoir bon marché ! » Termes s'étoit absenté dès que ce justaucorps avoit paru, sans pourtant s'imaginer que ce maudit marié dût en entretenir son maître.
L'envie de rire et l'envie de faire pendre le seigeur Termes partagèrent quelque temps les sentiments du chevalier de Grammont; mais l'habitude de se laisser voler par ses domestiques, jointe à la vigilance du coupable, à qui son maître ne pouvoit reprocher d'avoir dormi dans son service, le portèrent à la clémence; et, cédant aux importunités du campagnard pour confondre son fidèle écuyer, il se mit à table lui trente-septième.
Quelques moments après, il dit aux gens de la maison de faire monter un gentilhomme nommé Termes. Il vint; et, dès que le maître de la fête le vit, il se leva de table, et, lui tendant la main : <c Touchez là, notre ami, lui dit-il : vous voyez que j'ai bien conservé le justaucorps que vous aviez tant de peine à me vendre, et que je n'en fais pas un mauvais usage. »
Termes, s'étant fait un front d'airain, fit semblant de ne pas le connoître, et se mit à le repousser assez brutalement. « Oh ! parbleu ! lui dit l'autre» puisqu'il m'a fallu boire avec vous pour conclure le marché, vous me ferez raison de la santé de madame la mariée. » Le chevalier de Grammont, qui le vit tout déconcerté malgré son effronterie,, lui dit en le regardant civilement : « Allons,. Monsieur le marchand de Londres, mettez-vous là, puisqu'on vous en prie de si bonne grâce; nous ne sommes pas tant à table qu'il n'y ait encore place pour un aussi honnête homme que vous. » A ces^ mots, trente-cinq des conviés se mirent en mouvement pour recevoir ce nouveau convié. Il n'y eut que le siège de l'épousée qui, par bienséance, demeura fixe; et l'audacieux Termes, ayant bu la première honte de cet événement, s'y prenoit d'une manière à boire tout le vin de la noce, si son maître ne se fût levé de table comme on ôtoit vingtquatre potages pour servir autant d'entrées.
Il n'y avoit pas d'apparence de retenir jusqu'à la fin d'un repas de noce un homme qui paroissoit si pressé ; mais tout fut debout quand il sortit de table,. et tout ce qu'il put obtenir du marié fut que toute la noce ne le reconduiroit pas jusqu'à la porte de l'hôtellerie. Termes eut voulu qu'ils ne l'eussent point quitté jusqu'à la fin du voyage, tant il craignoit de se trouver tête à tête avec son maître.
Il y avoit déjà quelque temps qu'ils étoient sortis d'Abbeville et qu'ils couroient dans un profond silence. Termes, qui s'attendoit bien à le voir rom-
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pre dans peu de temps, n'étoit en peine que de la manière : savoir si son maître l'attaqueroit par un torrent d'injures mêlées de certaines épithètes qui pouvoient lui convenir; ou si, se servant de quelque outrageante ironie, l'on emploieroit toutes les louanges qui seroient les plus capables de le confondre. Mais, voyant au lieu de tout cela qu'on s'obstinoità ne lui rien dire, il crut qu'il valoit mieux prévenir la harangue qu'on méditoit que d'y laisser rêver plus long-temps ; et, s'armant de toute son effronterie: « Vous voilà bien en colère. Monsieur, lui dit-il ; et vous croyez avoir raison. Mais je me ■donne au diable si vous n'avez tort dans le fond.
— Comment, traître, dans le fond ! dit le chevalier de Grammont ; c'est donc parce que je ne te fais pas rouer comme tu l'as depuis longtemps mérité ?
— Voilà-t-il pas? dit Termes. Toujours de l'emportement, au lieu d'entendre raison ! Oui, Monsieur, je vous soutiens que ce que j'en ai fait étoit pour votre bien. — Et le sable mouvant n'étoit-il pas pour mon service ? dit le chevalier de Grammont. — Patience, s'il vous plaît, poursuivit l'autre. Je ne sais pas comment diable ce nigaud de marié s'est rencontré chez les gens de la douane quand on visita ma valise à Calais; mais ces cocus-là se fourrent partout. Dès qu'il vit votre justaucorps, il en devint amoureux. Je vis bien dès laque c'étoit un sot; car il étoit à deux genoux devant moi pour l'acheter. Outre qu'il étoit tout froissé de la valise, la sueur du cheval l'avoit tout taché par devant, et
je ne sais comment diable il a fait pour raccommoder tout cela; mais tenez-moi pour un excommunié si vous l'eussiez jamais voulu mettre. Conclusion: il vous revenoit à cent quarante louis ; et, voyant qu'on m'en offroit cent cinquante : « Mon maître, « dis-je, n'a pas besoin de cette oriflamme pour se « distinguer au bal; et, quoiqu'il eût beaucoup d'ar- « gent quand je l'ai quitté, que sais-je s'il en aura « quand je le reverrai ? Cela dépend du jeu. » Bref, Monsieur, je vous en fais donner dix louis de plus qu'il ne vous coûte ; c'est un profit tout clair. Je vous en tiendrai compte; et vous savez que je suis bon pour cette somme. Dites à présent, en auriezvous eu la jambe mieux faite au bal, d'être paré de ce diable de justaucorps qui vous auroit donné la même mine qu'à ce marié de village à qui nous l'avons vendu? Et cependant il faut voir comme vous tempêtiez à Londres quand vous l'avez cru perdu ; les beaux contes que vous avez faits au roi du sable mouvant, et quelle chienne de mine vous avez faite quand vous vous êtes douté que ce piedplat le portoit à sa noce ! *)
Que répondre à tant d'impudence? S'il écoutoit l'indignation, le rouer de coups, ou le chasser, étoit le traitement le plus favorable que son maître lui devoit ; mais il en avoit besoin pour le reste de son voyage; et, dès qu'il fut à Paris, il en eut besoin pour son retour.
Le maréchal de Grammont ne sut pas plutôt son arrivée qu'il le fut trouver chez son baigneur; et, les premières embrassades s'étant passées de part et
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d'autre: « Chevalier, lui dit le maréchal, combien avez-vous mis à venir de Londres ici? car Dieu sait comme vous allez en pareille rencontre. » Le chevalier de Grammont lui dit qu'il y avoit trois jours qu'il étoit en chemin ; et, pour s'excuser de cette médiocre diligence, il se mit à lui conter son aventure d'Abbeville. « Cela est fort plaisant, lui dit monsieur son frère ; mais ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'il ne tiendra qu'à vous de trouver encore votre justaucorps à table ; car on la tient longue dans une noce de province. » Et là-dessus, prenant un air tout sérieux, il lui dit qu'il nesavoit pas qui lui conseilloit un retour inopiné pour gâter ses affaires ; mais qu'il avoit ordre du roi de lui dire qu'il n'avoit qu'à s'en retourner sans se présentera la Cour. Il lui dit ensuite qu'il ne pouvoit s'empêcher d'admirer son impatience, après avoir si tian fait jusque-là, lui qui connoissoit assez le roi pour être instruit qu'il falloit, pour mériter sa grâce, attendre qu'elle vînt purement de sa bonté.
Le chevalier montra pour sa justification la lettre de madame de Saint-Chaumont, et lui dit qu'il se seroit bien passé du soin qu'on avoit pris de lui mander une fausse nouvelle pour le faire partir comme un cravate de bois. « Autre imprudence , lui dit le maréchal; et depuis quand notre sœur est-elle secrétaire d'Etat ou des commandements, pour que le roi se soit servi d'elle pour vous signifier ses volontés? Voulez-vous savoir le fait?... Il y a quelque temps qu'il dit à Madame le refus que vous aviez fait de la pension que vous offroit le
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roi d'Angleterre. Il parut content de la manière dont Comminge l'informa que la chose s'étoit faite, et témoigna qu'il vous en savoit gré. Madame prit tout cela pour un ordre de rappel. La Saint- Chaumont, qui n'a pas à beaucoup près le jugement aussi merveilleux qu'elle se l'imagine, s'est pressée de vous expédier ce bel ordre de sa main. Pour achever, Madame dit hier au dîner du roi que vous seriez incessamment ici; et le roi m'ordonna l'après-dînée de vous renvoyer incessamment d'abord que vous seriez arrivé. Vous voilà , retournez-vous-en. »
Cet ordre auroit peut-être paru dur au chevalier de Grammont dans un autre temps; mais, dans la disposition présente de son cœur, il eut bientôt pris $on parti. Rien ne lui faisoit peine que l'officieux avis qui l'avoit obligé de quitter la Cour d'Angleterre; et, tout consolé de ne point voir celle de France avant son départ,- il pria le maréchal d'obtenir seulement un délai de quelques jours pour recueillir quelque argent du jeu qu'on lui devoit. Il obtint cette grâce à condition qu'il sortiroit de Paris.
Il choisit Vaugirard pour sa retraite. Ce fut là qu'arrivèrent certaines aventures dont il a fait le récit si souvent, et d'une manière si divertissante que ce seroit fatiguer le lecteur que de les retoucher. Ce fut là qu'il rendit le pain bénit d'une manière si solennelle que, ne restant pas assez de Suisses à Versailles pour garder la chapelle , Vardes fut obligé d'avouer au roi qu'on les avoit envoyés
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au chevalier de Grammont , qui rendoit le pain bénit àVaugirard. Là se passa cette scène merveilleuse qui donna la première atteinte à la réputation du grand Saucourt, lorsque, dans un tête-à-tête avec la fille du jardinier, on donna si souvent du cor (signal dont ils étoient convenus pour empêcher les surprises) que ces fréquentes alarmes désarmèrent les empressements du renommé Saucourt, et rendirent inutile le rendez-vous qu'on lui procuroit avec la plus jolie grisette des environs. Ce fui encore durant son séjour à Vaugirard qu'il fut voir mademoiselle de L'Hôpital à Issy, pour s'éclaircir si l'indiscret bruit de ville ne se trompoit point sur un commerce de robe dont on l'accusoit. Ce fut là qu'arrivant à l'improviste , le président de Maisons se réfugia dans un cabinet avec tant de précipitation que la moitié de son manteau resta dehors lorsqu'il s'enferma, tandis que le chevalier de Grammont, qui s'en aperçut, fit souffrir mort et passion à ces pauvres amants par une longueur de visite excessive pour le désordre qu'elle causoit.
Ses affaires finies, il partit. L'amour le guidoit. Termes redoubla de vigilance sur la route. Les chevaux se trouvoient prêts à chaque poste dans un moment. Les vents et les marées secondèrent son impatience dès qu'il en eut besoin , et il revit Londres avec transport. La Cour fut surprise et charmée de son prompt retour. Personne ne s'avisa de lui témoigner du regret de la nouvelle disgrâce qui le ramenoit, tant il faisoit voir qu'il en étoit consolé. Mademoiselle d'Hamilton ne lui voulut Mém. de Grammont. 3o
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aucun mal de la promptitude dont il obéissoit au roi son maître.
Les affaires de la Cour n'avoient pas eu le temps de changer de face pendant une si courte absence;, mais elles en changèrent bientôt après son retour, c'est-à-dire les affaires d'une Cour qui jusque-là n'en avoit point eu de plus sérieuses que celles de l'amour et des plaisirs.
Le duc de Monmouth, fils naturel de Charles II,. parut en ce temps-là dans la Cour du roi son père. Ses commencements ont eu tant d'éclat, son ambition a causé des événements si considérables, et les particularités de sa fin tragique sont encore si récentes, qu'il seroit inutile d'employer d'autres traits pour donner une idée de son caractère. Il paroît partout tel qu'il étoit dans sa conduite, téméraire dans ses entreprises, incertain dans l'exécution, et pitoyable dans ces extrémités où beaucoup de fermeté doit au moins répondre à la grandeur de l'attentat.
Sa figure et les grâces extérieures de sa personne étoient telles que la nature n'a peut-être jamais rien formé de plus accompli. Son visage étoit tout charmant. C'étoit un visage d'homme : rien de fade, rien d'efféminé ; cependant chaque trait avoit son agrément et sa délicatesse particulière ; une disposition merveilleuse pour toutes sortes d'exercices ; un abord attrayant, un air de grandeur, enfin tous les avantages du corps parloient pour lui ; mais son esprit ne disoit pas un petit mot en sa faveur. Il n'avoit de sentiments que ce qu'on lui en inspiroit ; et ceux qui d'abord s'in-
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sinuèrent dans sa familiarité prirent soin de ne lui en inspirer que de pernicieux.
Cet extérieur éblouissant fut ce qui frappa d'abord. Toutes les bonnes mines de la Cour en furent effacées, et toutes les bonnes fortunes à son service. Il fît les plus chères délices du roi ; mais il fut la terreur universelle des époux et des amants. Cela ne dura pourtant pas ; la nature ne lui avoit pas donné tout ce qu'il faut pour s'emparer des cœurs, et le beau sexe s'en aperçut.
Madame de Cléveland bouda contre le roi de ce que les enfants qu'elle avoit de lui ne paroissoient que de petits magots auprès de ce nouvel Adonis. Elle en étoit d'autant plus choquée qu'elle se vantoit de pouvoir passer pour la mère des amours en comparaison de sa mère. On se moqua de ses reproches; ily avoit quelque temps qu'elle n'étoit plusen droit d'en faire, et, comme cette jalousie paroissoit plus mal fondée que toutes celles qu'elle avoit affectées, personne n'applaudit à ce ressentiment ridicule. Il fallut faire un autre personnage pour inquiéter le roi ; c'est pourquoi, cessant de s'opposer à la tendresse extrême qui l'aveugloit pour ce fils, elle se mit à l'adopter dans la sienne par mille louanges, par mille sortes d'admirations, et par' des caresses qui ne faisoient que croître et embellir. Comme elles étoient publiques, elle prétendoit qu'elles dussent être sans conséquence; mais on la connoissoit trop pour s'y méprendre. Le roi n'étoit plus jaloux d'elle ; mais, comme le duc de Monmouth n'étoit pas dans un âge à être insensible aux
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vivacités d'une femme faite comme elle, il crut qu'il falloit le retirer d'auprès de celte prétendue bellemère, pour sauver son innocence du crime, ou du moins du scandale. Ce fut donc pour cet effet qu'on le maria de si bonne heure.
Une héritière de cent mille livres de rente en Ecosse s'offrit tout à propos. Elle étoit pleine d'agréments, et son esprit avoit tous ceux qui manquoient au beau Monmouth.
De nouvelles fêtes célébrèrent ce mariage. On ne pouvoit mieux faire sa cour qu'en s'y distinguant ; et, tandis que ces réjouissances mettoient en mouvement la magnificence et la galanterie, les anciens engagements en étoient partout réveillés, et de nouveaux s'établissoient.
La belle Stewart, alors au suprême degré de son éclat, attiroittous les yeux ou tous les respects. La duchesse de Cléveland voulut du moins l'effacer par le secours des pierreries dont elle s'étoit couverte à cette fête; mais ce fut inutilement. Son visage étoit un peu défait par le commencement d'une troisième ou quatrième grossesse, que le roi voulut bien prendre encore sur son compte. Pour le reste de sa figure, il n'y avoit pas de quoi soutenir l'air et la grâce de mademoiselle Stewart.
C'étoit bien pendant ce dernier effort de sa beauté qu'elle eût été reine d'Angleterre, si le roi n'eût été moins libre encore pour disposer de sa main qu'il ne l'étoit pour donner son cœur; mais ce fut alors que le duc de Richmond fit vœu de l'épouser ou de mourir.
Quelques mois après la célébration de ces noces, Killegrew, n'ayant rien dé mieux à faire alors, devint amoureux de madame de Shrewsbury ; et, comme madame de Shrewsbury n'étoit point engagée, par un grand hasard, cette affaire fut bientôt réglée. Personne ne se mit en tète de troubler un commerce qui n'intéressoit personne, mais Killegrew s'avisa de le troubler lui-même. Ce n'est pas que son bonheur ne lui parût tel qu'il se l'étoit imaginé; l'habitude ne le dégoûtoit point d'une possession digne d'envie; mais il s'étonna qu'on ne lui en portât point, et trouva mauvais qu'une telle fortune ne lui donnât point de rivaux.
Il avoit beaucoup d'esprit, et beaucoup plus d'éloquence. C'étoit en pointe de vin qu'elle étoit la plus vive, et c'étoit d'ordinaire pour peindre en détail les secrètes beautés et les charmes les moins visibles de la Shrewsbury que cette éloquence se donnoit carrière. Plus de la moitié de la Cour en savoit bien autant que lui sur ce sujet.
Le duc de Buckingham étoit un de ceux qui n'en pouvoient juger que par les apparences ; et, selon lui, les apparences ne promettoient pas tout ce que les exagérations de Killegrew vouloient persuader. Comme cet amant indiscret étoit un de ceux qui dînoient d'ordinaire avec le duc de Buckingham, il avoit tout le temps d'étaler sa rhétorique sur ce beau sujet ; car on se mettoit à table sur les quatre heures du matin, pour en sortir vers l'heure de la comédie.
Le duc de Buckingham, éternellement rebattu
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des descriptions du mérite de madame de Shrewsbury, voulut s'éclaircir des faits par lui-même. Dès qu'il l'eut entrepris, il en eut le cœur net ; et s'imaginant trouver qu'on n'en avoit rien dit de trop, ce commerce s'établit d'une manière à ne pas faire croire qu'il pût être de durée, vu la légèreté de l'un et de l'autre, et la vivacité dont il avoit commencé ; cependant nul engagement n'a duré si longtemps en Angleterre.
L'imprudent Killegrew, qui n'avoit pu se passer de rivaux, fut obligé de se passer de maîtresse. Il le porta fort impatiemment; mais, loin d'écouter ses premières plaintes, la Shrewsbury fît semblant de ne le pas connoître. Il ne fut pas à l'épreuve d'un pareil traitement, et, sans songer qu'il s'étoit attiré sa disgrâce, toute son éloquence se déchaîna contre madame de Shrewsbury. Ses invectives l'attaquèrent depuis la tête jusqu'aux pieds. Il fit une peinture affreuse de sa conduite et travestit en défaut les charmes qu'il venoit de -célébrer en sa personne. On l'avertit sous main des inconvénients que pouvoient lui attirer ses déclamations. Il se moqua de l'avis, poussa sa pointe, et ne s'en trouva pas bien.
Comme il sortoit de Saint-James après le coucher du duc, on poussa trois coups d'épée dans sa chaise, dont l'un lui perça le bras de part en part. Ce fut alors qu'il connut le péril où son intempérance de langue le jetoit, après lui avoir ôté la Shrewsbury. Ses assassins s'étoient sauvés à travers le parc, ne doutant pas qu'il ne fiît expédié.
Killegrew crut qu'il seroit inutile de se plaindre. 'Quelle justice espérer d'un attentat dont il n'avoit aucune preuve que ses blessures ? Que s'il faisoit quelques poursuites fondées sur les apparences et les conjectures, il ne douta point qu'on n'eût recours aux moyens les plus courts de les interrompre, et qu'on ne le manqueroit pas une seconde fois. Ainsi, voulant mériter sa grâce de ceux qui l'avoient fait assassiner, il mit fin à ses satires, et ne souffla pas le mot de son aventure. Le duc de Buckingham et la Shrewsbury furent longtemps heureux et tranquilles; jamais elle n'avoit été si longtemps constante, et jamais il n'avoit eu tant <l'égards en aimant.
Cela dura jusqu'à ce que mylord Shrewsbury, qui ne s'étoit jamais ému des dérèglements de madame sa femme, se mît en tête de trouver à redire à ce dernier commerce. Il étoit public, à la ■vérité ; mais il paroissoit moins déshonorant pour elle que tous les autres. Le pauvre Shrewsbury, trop honnête homme pour s'en plaindre à madame, voulut pourtant satisfaire son honneur. Il fit appeler le duc de Buckingham; et le duc de Buckingham, pour réparation d'honneur, l'ayant tué, demeura paisible possesseur de cette fameuse Hélène. Cela choqua •d'abord le public ; mais le public s'accoutume à tout, et le temps sait apprivoiser la bienséance et même la morale.
La reine étoit à la tête de ceux qui se ré- ■criaient contre un scandale si public et un si horrible désordre, et qui se révoltoient contre l'impu-
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nité d'une action si criante. Comme la duchesse de Buckingham étoit une petite ragote à peu près de sa figure, qui n'avoit jamais eu d'enfants, et que son époux abandonnoit pour une autre, cette espèce de parallèle entre leurs fortunes intéfessoit la reine pour elle; mais ce fut inutilement : personne n'y fit attention, et les mœurs du siècle allèrent leur train, tandis qu'il s'efforçoit de leur susciter pour ennemis la nation sérieuse des politiques et des dévots.
Le sort de cette princesse avoit d'assez tristes vues par de certains côtés. Les égards du roi pour elle avoient de belles apparences ; mais c'étoit tout. Elle sentoit bien que la considération qu'on avoit pour elle s'effaçoit à mesure que le crédit de ses rivales augmentoit. Elle voyoit que le roi son époux ne se mettoit guère en peine d'enfants légitimes, tant que ses maîtresses, toutes charmantes, lui en donnoient d'autres. Comme tout le bonheur de sa vie dépendoit uniquement de cette bénédiction, et qu'elle se flattoit que le roi la regarderoit de meilleur œil si le Ciel daignoit la regarder en pitié sur cet article, elle eut recours à toutes les ressources qui sont en vogue contre la stérilité. Les vœux, les neuvaines et les offrandes ayant été tournés de toutes les manières, et n'ayant rien fait, il fallut en revenir aux moyens humains.
Que n'auroit-elle point donné dans cette occasion pour l'anneau que l'archevêque Turpin mit à son doigt, et qui fit courir Charlemagne après lui, comme il avoit fait après une de ses concubines
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à qui Turpin l'avoit ôté après sa mort! Mais il y a longtemps que les seuls talismans qui font aimer sont les charmes de la personne aimée, et que les enchantements étrangers ne font plus rien.
Les médecins de la reine, prudents et avisés comme ils le sont partout, ayant considéré que les eaux froides de Tunbridge n'avoient pas réussi l'année précédente, conclurent qu'il falloit l'envoyer aux chaudes, c'est-à-dire aux bains qui sont auprès de Bristol. Ce voyage fut donc arrêté pour la saison prochaine ; et, dans la confiance d'un heureux succès, ce voyage eût été le plus agréable du monde pour elle, si la plus dangereuse de ses rivales n'eût été nommée une des premières pour en être. La Cléveland étant alors près d'accoucher, cette inquiétude ne la regardoit pas. Une bienséance inutile l'obligeoit à quelques égards. Le public, à la vérité, n'en croyoit ni plus ni moins pour le soin qu'elle avoit de s'en cacher ; mais sa présence dans cet état étoit un objet trop insultant pour la reine. Mademoiselle Stewart, plus belle que jamais, nommée pour le voyage, s'y préparoit hautement. La pauvre reine n'osoit s'y opposer; mais elle n'en espéra plus rien. Que pouvoient les bains ou la foible vertu des eaux contre des charmes qui la détruisoient , ou par ses chagrins , ou par des causes plus propres encore à les rendre inutiles?
Le chevalier de Grammont, à qui tous les plaisirs de la vie n'étoient rien sans la présence de mademoiselle d'Hamilton , ne put se dispenser de suivre la Cour. Il étoit trop nécessaire et trop