‹ Mémoires du chevalier de Grammont (volume 2)Chapitre 3 sur 28 · INTRODUCTION V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION V

était tout, agacent ses nerfs irritables, soulèvent sa bile toujours frémissante. Elle déborde dans le portrait suivant, que nous citons pour faire contraste et repoussoir avec r image un peu flattée tracée par Hamilton. « C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, mais de cet esprit de plaisanterie, de reparties, de prouesse, et de justesse à trouver le mauvais, le ridicule, le faible de chacun, de le peindre en deux coups de langue irréparables et ineffaçables, d'une hardiesse à le faire en public, en présence et plutôt devant le Koi qu'ailleurs, sans que mérite, grandeurs, faveurs et places en pussent garantir hommes et femmes quelconques. A ce métier il amusoit et instruisoit le Koi de mille choses cruelles, avec lequel il s'étoit acquis la liberté de tout dire jusque de ses ministres. C'était un chien enragé à qui rien n'échappoit. Sa poltronnerie connue le mettoit au-dessous de toutes suites de ses morsures ; avec cela escroc avec impudence, et fripon au jeu à visage découvert. Avec tous les vices sans mélanges d'aucune espèce de vertus, il avoit débellé la Cour et la tenoii en respect et en crainte. Aussi se sentit-ellé délivrée d'un fléau que le Koi favorisa et distingua toute sa vie. » Il demeure acquis à l'histoire, puisqu'il a été un temps ou des personnages qui semblaient exclusivement faits pour la chronique appartenaient à l'histoire, que le comte de Grammont fut à la fois en effet le plus aimable et le moins estimable des hommes, de ceux auxquels on ne saurait pardonner que parce qu'ils ont eu beaucoup d'esprit. De son temps, on se tirait de tout avec cela ; et le nôtre a gardé pour un homme qui n'a point d'autres titres à sa faveur que des défauts

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brillamment portés, une indulgence à laquelle, il fautle dire, Hamilton a beaucoup contribue. Car ce n'eût été rien en somme que d'être le comte de Grammont, c\st-à-dire un homme qui ne valait ni Bussy ni Lassay, et que valaient certainement les Vardes, les Guiche, les Lauzun et plus d'un autre. Mais Grammont seul a rencontré, suprême bonne fortune! un biographe comme Hamilton ; et il n'y a qu'un Hamilton dans notre littérature.

Aussi qu'importe que Grammont ait été de la race de ces joueurs que la crainte d'être dupes entraine à être fripons, qu'il ait enfin, par un travers que son temps voyait d'un œil moins sévère que le nôtre, corrigé trop ingénieusement la fortune? Il esquiva le scandale et sa réputation ne souffrit point trop de cette habitude de tricher au jeu, qui ne portait malheur qu'aux gens assez maladroits pour se laisser prendre. De même il ne porta point dans l'amour, peut-être dans l'amitié et en général dans tous ses sentiments et toutes ses affaires, plus de probité. Mais les mœurs du temps, sous leur apparente correction, qui date d'ailleurs d'une époque postérieure à celle où Grammont triomphait dans tout le feu de sa jeunesse et tout l'éclat de ses aventures, comportaient bien des licences et admettaient volontiers, en toutes choses, une certaine piperie.Ce n'était plus assez d'avoir des vices, il fallait en avoir l'économie et l'habileté. Un cynique eût été odieux ; mais un raffiné, un roué, n'était point ridicule.

C'est le ridicule surtout que Grammont excella à éviter pour lui, en le prodiguant volontiers aux autres.

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Il trouva moyen de rester toujours jeune, et à la Cour, c'est-à-dire dans le pays où on vieillit le plus vite. Ninon de Lenclos a dit de lui que « c'etoit le seul vieillard qui ne fût pas ridicule à la Cour », et Turenne, s'il eût vécu plus longtemps, lui eût envié ce privilège que la gloire même ne donne pas.

On cite de Grammont des mots qui passent la portée ordinaire, qui donnent bien l'idée de ce prestige qui a séduit jusqu'à la postérité, malgré ses vices, et qui excusent l'enthousiasme d'Hamilton et la faveur de Louis XIV.

Il était courtisan, c'est-à-dire flatteur ; mais il était implacable pour ceux qui flattaient maladroitement et gâtaient le métier.

Le Koi jouait au billard ; il conteste un coup à son adversaire. La galerie, consultée, hésite et se tait. « Ah ! voici Grammont qui nous jugera », dit le Koi en le voyant paraître au fond de la galerie. A peine la question posée, et avant toute explication : « Sire, vous avez perdu, prononce Grammont. — Comment l mais vous n'avez pas encore ouï mes raisons ! — Eh ! ne voyez-vous point. Sire, que si le coup eût été seulement douteux, ces messieurs n'auraient point manqué de vous donner gain de cause ? »

// y avait bien de l'esprit dans cette décision. Le Koi, qui avait un grand sens, ratifia l'arrêt.

Grammont n'avait pas le mot moins prompt que juste. Il était alerte à la riposte. Un jeune courtisan, de noblesse récente et s'exerçant, en parvenu, à l'impertinence, l'aborda un jour par ces seuls mots dits d'un ton leste: « Bonjour, vieux comte. — Bonjour,

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jeune marquis », répondit Grammont, par une leçon aussi brève que l'offense.

Tel était l'homme sur lequel il ne nous est pas possible de nous étendre davantage.

Nous n'en dirons pas plus long de l'ouvrage, sur lequel il n'y a qu'une voix dans noire littérature.

Voisenon le plaçait « en tête de ceux qu'il faut régulièrement relire tous les ans » pour s'aiguiser l'esprit et s'entretenir le goût.

Chamfort appelait ce livre, à l'époque où (7 n'était pas encore atteint de ce catonisme qui lui allait si mal, « le bréviaire de la jeune noblesse » ; et en effet la plupart des grands seigneurs d'esprit de son temps, les Ségur, les Lauzun, les Narbonne, l'ont eu pour livre de chevet, pour bréviaire profane; et le prince de Ligne le savait certainement par caur.

Enfin, et c'est là le vrai jugement, Laharpe signalait et admirait dans les Mémoires de Grammont « cet art toujours heureux de conter les petites choses dans le style des grandes, et les grandes dans le style des petites, ou plutôt d'y parler de toutes choses dans le style qui leur convient, avec le ton simple,, vif et hardi de la conversation. »

// ne nous reste plus qu'à indiquer comment nous avons compris et accompli nos devoirs afin de mettre cette nouvelle édition en mesure de ne mériter aucun reproche et de mériter quelques éloges.

Les Mémoires ont été publiés déjà bien des fois depuis l'édition originale de 1 7 1 3 et la traduction anglaise due dès 1 7 1 4 à la plume de Boyer, réimprimée en 1 7 19 ef à diverses époques postérieures.

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