‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 11 sur 54 · CHARLES II, SES MAITRESSES ET SA COUR · texte numérisé non relu

CHARLES II, SES MAITRESSES ET SA COUR

n y aurait à faire un Yolume entier auquel on donnerait le titre que nous venons d'écrire; nous devons nous borner ici à quelques aperçus.

Commençons par retracer le portrait du monarque qui joue un si grand rôle dans les Mémoires de GrammonL Un historien célèbre, M. Macaulay, nous le montre sous les traits suivants :

« Charles avait reçu de la nature un heureux caractère et des qualités excellentes *. Son éducation avait été bien propre à dévebpper son intelligence et à le former à la pratique de toutes les vertus publiques et privées. Il avait traversé toutes les variétés de la fortune, et avait vu les deux côtés de la nature humaine. Lorsqu'il était tout jeune , il avait passé d'un palais à une vie d'exil, de pénurie et de dangers. A l'âge où l'esprit et le corps sont arrivés à leur plus haut point de perfection^ où la première effervescence des passions juvéniles a dû s'apaiser, il avait été rappelé de sa vie errante pour venir porter une couronne. Il avait appris, au prix d'une amère expérience, combien de bassesse, de perfidie et d'ingratitude

1, Noas ne pouvions nous dispenser d^entrer dans quelques détails ausi^ei d'Hamilton, mais il n'entrait pas dans notre plan de lui consacrer de longues pages. Sa vie et ses œuvres ont été appréciées mieux que nous ne saurions le faire par divers écrivains, tels que H. Auger, dans une NoUce souvenl réimprimée, et par M. Rigault dans le Journal pour tout, n« 90.

î. Macaulay, Hitt. d'Àngleterrefivià, de M. Emile Montégut (BiblioihèqUê Ckarpentier)y 1. 1; p. 185.

XVIIt INTRODUCTION.

se cachent sous les obséquieux dehors des courtisans. Il avait rencontré, au contraire, dans les huttes des hommes les plus pauvres, la vraie noblesse d'âme. Lorsque la richesse était offerte à quiconque voudrait le trahir, lorsque sentence de mort était prononcée contre tous ceux qui lui donneraient asile, des paysans et des hommes de peine avaient gardé fidèlement son secret et avaient baisé sa main sous ses misérables déguisements, avec autant de respect que s'il eût été assis sur le trône de ses ancêtres. On pouvait espérer que, formé à une telle école, un jeune homme qui ne manquait ni de talents ni de qualités aimables deviendrait un grand et bon roi* Charles sortit de cette école avec des habitudes de sociabilité, des manières polies et engageantes, un certain talent pour la conversation spirituelle, un penchant démesuré pour les plaisirs sensuels, passionné pour la dissipation et les amusements frivoles, incapable d'abnégation et d'énergie, sans foi dans la vertu humaine et les attachements humains , insouciant de renommée, insensible aux reproches. Selon lui, toute per« ^ sonne était à acheter ; seulement, quelques-uns faisaient mieux' valoir leur prix que d'autres, et se vendaient à moins honï marché ; et lorsque ce maquignonnage était mené adroitement, il s'appelait de quelque beau nom. La ruse principale dont les hommes habiles se servaient pour maintenir leurs talents à leur juste prix s'appelait intégrité. La ruse principale qu'employaient les belles femmes pour maintenir leur beauté à son juste prix s'appelait modestie. L'amour de Dieu, l'amour de la patrie, l'amour de la famille , l'amitié étaient des phrases du même genre, des synonymes délicats et commodes du mot amour de soi-même. Pensant ainsi du genre humain, Charles s'inquiétait fort peu de ce que le genre humain pensait de lui. Honneur et honte, ces choses lui étaient presque aussi étrangères que la lumière et les ténèbres à un aveugle. Son mépris de la flatterie a été très-vanté ; mais si on le rattache à l'ensemble de son caractère, peut-être ne méritera-t-il pas autant de louanges. On peut être au-dessous comme au-dessus de la flatterie. Celui qui ne croit à personne ne croira certainement pas aux sycophantes ; celui qui n'apprécie pas la gloire réelle n'en appréciera pas la contrefaçon.

« On doit lui savoir gré de n'être pas dev6nu un misanthropet

INTROBUCTIOW.

en pensant aussi mal des hommes. Il ne voyait guère dans les hommes que ce qaî était haïssable en eux; cependant il ne les haïssait pas : bien plus, il était tellement humain, que c'était pour lui un extrême tourment que de Toir leurs souf* frances et d'entendre leurs plaintes. Cette humanité toutefois, bien qu'aimable et louable chez un particulier dont la puissance de soulager ou de blesser est circonscrite dans un cercle étroit^ a été souvent chez les princes un vice plutét qu'une Tertu. Plus d'un souverain bien intentionné a abandonné A la rapine et à l'oppression des provinces entières, par l'unique désir de ne voir autour de sa table et dans son palais que des visages contents. Celui qui hésite à désobliger le petit nombre d'hommes qui ont accès auprès de sa personne, pour le bon> faeur du plus grand nombre qu'il ne verra jamais, n'est pas fait pour gouverner les grandes sociétés. Charles avait une débonnaireté telle qu'il ne s'en est peutrètre jamais renoon* trée à ce degré dans un homme d'autant de bon sens. Il était esclave sans être dupe. Des misérables, hommes et femmes, dont il connaissait à fond la nature, qu'il savait dépourvus de toute affection pour lui, indignes de sa confiance, pouvaient aisément l'amener à leur livrer titres, places, domaines^ secrets d'État, pardons. II donnait beaucoup, et cependant il n'éprouva jamais les plaisirs de la bienfaisance et n'acquit jamais le renom d'homme bienfaisant. Il ne donnait jamais spontanément; seulement il lui était pénible de refuser. La con» séquence de cette disposition d'Ame était que ses largesses ne tombaient généralement jamais sur ceux qui les méritaient le mieux, ni même sur ceux qu'il aimait le plus, mais bien sur le premier solliciteur importun et sans honte qui parvenait à obtenir une audience.

• € Les motifs qui dirigeaient la conduite politique de Charles II différaient profondément de ceux qui animèrent son prédécesseur et son successeur. 11 n'était pas homme à s'en laisser imposer par les théories de gouvernement patriarcal et le droit divin. Il était complètement dépourvu d'ambition; il détestait les affaires et eût plutôt abdiqué sa couronne que de se donner le soin de diriger réellement l'administration. Telles étaient son aversion pour le travail et son ignorance des affaires^ que les simples secrétaires qui l'assistaient lorsqu'il présidait le

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