‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 18 sur 54 · INTRODUCTION. XXXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXXIII

Charles fut justem^t blessé de voir qu'il était représenté comme un satyre. Il fut encore plus irrité sans doute de lire des railleries sur son manque de vigueur physique : les vers cyniques de Rochester représentaient Nell Gwyn se consu* mant en efforts superflus pour rendre au monarque une éloquence qu*il avait tout à fait perdue.

Nell Gwyn ne pouvait échapper, de son côté^ aux insultes du comte; on trouve dans ses œuvres un éloge ironique de Tancienne marchande d'oranges (a panêgyrich on NeUy), a Dès sa jeunesse , elle songeait à manier des sceptres dans sa sale main ; aujourd'hui elle captive Hart et Rov^ley ^, et fait d'un roi le rival d'un acteur. Tout le monde sait quel est l'appât dont il faut faire usage : mettez une catin au bout de l'hameçon, le roi y mordra aussitôt*. »

Ce damné s'acharne sur la duchesse de Portsmouth ; il lui dit : « Vous gardez les ministres ou vous les renvoyez ; vous faites la paix ou la guerre; votre royal niais n'a d'autre pou* voir que celui qu'il tient de vous de seconde main, mais à mesure qu'il perdra ses forces (et il ne lui en reste guère), les rênes du gouvernement se briseront. • C'est plus ordinairement sous le nom de mistress Carwell que sous le titre de duchesse qu'il la désigne. Parfois ils furent associés pour des vengeances communes. En décembre 4679, le poëte Dryden^ ayant encouru leur inimitié, fut attaqué la nuit par des malfaiteurs mercenaires et maltraité de la façon la plus grave. Us restèrent impunis. On attribua ce guet-apens à Rochester et à la duchesse. Celle-ci différait à certains égards des autres maîtresses du roi. Elle n'avait ni le laisser-aller de Nelly, ni les passions fougueuses de la Cleveland. M. Forgues la peint fort

I . Le vieux Rowley, tel était le garnom donné à Charles II par ses intimes ; il lui venait (liberté caractéristique) d*un vieux bouc élevé dans les jardins de Vliite-BaU. Charles savait qu^on l'appelait ainsi et il ne s'en fâchait point. Un soir, le roi passait près de ^appartement des filles d^honneur, il enten» dit chanter des couplets où le vieux Roirley était trèft-pen ménagé. H frappe à la porte! « Qui est»là? » s'écrie l'une des chanteuses. ■ Ce n'est que le vieux Rovley, » répond le monarque en riant.

!• So well, aies ! the fatal bait is known

Which Rovley does so greedily take down, That hovrever vreak and slender be the string ^ Bait it with whore, and it will hold a king.

XXXiV INTRODUCTION,

bien comme étant d'iioe rapacité discrète et habile, sans altachfr ment réel pour l'bomme qui la comblait de bienfaiU, qu'elle espionnait, qu'elle excitait à trahir tous ses devoirs dcaouveraiii, n'ayant dans le cœur autre chose que des chiffres, dans l'esprit autre chose que des intrigues ; doucereuse, hypocrite, ne se commettant qu'avec une odieuse préméditation',

■ Itochester lui reproche ses airs minaudiers, ses coquettes grimaces, le fard dont elle enduit ses joues, les soins exceesifi qu'elle prend de sa personne, l'artiScieui bavardage par lequel elle retient auprès d'elle le uieufE Rowley, toujours oisif et embarrassé de ses loisirs ; mais la satire est plus hostile au monarque qu'à l'habile fascinatrice. ■

Il na ménage pas davantage la duchesse de Cleveland; il retrace ses vices, ses violences, ses exigences, « les brouilles calculées qui la séparaient brusquement de Charles II, les coûteux raccommodements qu'elle lui imposaitpar des traités en règle. »

L'interminable liste des favoris de ce don Juan féminin offrait d'ailleurs matière k la satire ; on y voyait Bgurer le vaillant Churchill (Marlborough) , le beau Jermyu, le spirituel Wycherley , le tragédien Hart , le comédien Goodman, le danseur de corde Jacob Hall; peut-être faut-il y joindre Rochester lui-même, quoique dans une satire intitulée Lais Junior celui-ci soit percé de traits acérés; n'est-ce pas aussi une ruse pour dépister les envieux? Quoiqu'il en soit, lepoëte fait figurer dans cette longue énumératton Monmoulh, Caveodisb, Henningbam, Carr-Stroope, etquelques autres désignés sans façon par leurs noms de baptême.

Une comédie de Dryden, son début drama^que, fut représentée grâce à la protection dé la Castlemaine. Il la remercia

1. La témoignigai «wtemporalni atleilcat qu'elle était l'objet de l'exéenliosdu pBuple. On TOinil en elle Due «Irangèce chargée d'amener le roi k

«oiri (t 71 B, p. 101) que l'on criait danilei ruei un écrit reutenninl conlre

eut UQJour ooe quereUe Biee ton lwaa-[rèn, le CDmte ie Pembroke, et ella lui dit qu'elle perlerait sei plaïntei au roi. Il lui répoodil Irèi-crûmenl que ■; ellelefaisail, il la placerait ag milieu du carreRi^r le plut fréquenté de Lon-

ee qui cuuait la ruioe de l'Auflélerre (Walpole , Alitedolei of painling,

INTUODUCTIO». ' XXXV

par un compliment en vers où cette femme impérieuse, dont la violence faisait trembler soti indolent et royal amant, était comparée, on ne s'en douterait guère, à Caton lui-même; encore était-ce Caton qui avait le désavantage dans cet étrange parallèle :

ÛDce Gato's virtnes did the Gods oppose Whiie they tbe victor, he the vanquish'd chose: But you hâve doDe ¥rhat Cato could net do.

En louant lady Castlemaine d'avoir fait ce que le célèbre Romain n'avait pu faire , le poè'te voulait dire sans doute qu'en se déclarant pour le vaincu , elle lui avait rendu la victoire, en d'autres termes, que la pièce de Dryden n'avait réussi que grâce à l'appui de Calon-Gastlemaine, cette femme sur laquelle Rochester s'exprimait ainsi dans des vers que nous n'oserions traduire :

Wbose monstrous leechery exceeds ail famé. Tbe empress Messalioa was cloy'd with lust at least, But you could never satisfy this beast.... Full forty men a day provided for this whore Yet, like a bitcb she wags her tail for more.

Ces satires de Rochester, dont il convient de donner une idée sommaire, furent recueillies du vivant de Charles II, et placées dans un volume devenu très-rare et intitulé : Poems on several occasions written by a lateperson ofhonour (Poèmes composés en diverses occasions par un personnage de distinction décédé)] Londres, 4685. Deux éditions, l'une avec l'indication d'Anvers, 4680, l'autre sans date, avaient précédé celle-là ; elles contiennent des pièces extrêmement libres qui ont été reproduites plusieurs fois en partie sous le titre du Cabinet de VAmour (Cabinet of Love), et jointes à des œuvres plus avouables de Rochester (Londres, 4703, 4734, etc.).

On attribue encore à Rochester une pièce d'une inconvenance extrême, intitulée Sodom, impriniée à Londres en 4684^ sous l'indication d'Anvers. Deux traductions ou imitations manuscrites de cette production dégoûtante, différentes Tune de l'autre, sont mentionnées au Catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, 4844, tomelU, n^"* 3845 et 3846.

ÏXXVi INTRODUCTION.

Dans des lettres qu*il écrivait à quelques-uns de ses amis et qui ont été recueillies dans ses œuvres^ Rochester ne recule pas quelquefois devant les mots les plus hardis des divers idiomes qu'il connaissait; il lui arrive une fois de signer : « Un pauvre b.... qui ^ra tout le f.... reste de sa vie votre fidèle ami. »'(Les mots sont en entier dans le volume imprimé à Londres.) Dans l'édition de 47U que nous avons sous les yeux» on trouve (pages 452-474} des lettres d'amour qui n'offrent rien de fort attachant.

Revenons aux principaux personnages de la cour de Charles II.

Parmi eux, à côté de Rochester, mais conservant un peu plus de tenue, on distinguait le duc de Buckingham, George Yilliers.

Né eu 46^, il était dans toute la force de l'âge à l'époque où Hamilton nous le montre; beau comme Alcibiade, plein de charmes dans l'esprit, il n'avait d'ailleurs aucun principe. Léger et extravagant, il ne savait ni garder un secret ni s'attacher à l'exécution de quoi que ce soit ; il voulut être homme 4'État^ et il fit preuve d'une incapadté complète. Possesseur d'une des plus grandes fortunes de l'Angleterre, il trouva moyen de la dissiper et de se plonger dans un abtme de dettes. Il eut recours à la chimie, et chercha dans la découverte de la pierre philosophale un moyen de restaurer ses finances ; malheureusement il est plus fadle de jeter For que d'en faire. Après avoir exercé un grand empire sur le roi , il se brouilla avec lui, parce qu'il manifestait trop clairement le mépris que lui inspirait son maître, et il s'attira une disgrâce dont il ne put se relever. Il mourut en 4688, à l'Age de soixante et un ans, dans une chaumière appartenant à un de ses vassaux.

Dryden a tracé d'une main habile son portrait, sous le nom de Zimri, dans sa pièce intitulée Ahsalom et Aehitophél.

Il le montre absolu dans ses opinions et ayant toujours tort; étant tout par accès, mais n'étant jamais rien pendant quelque temps : dans l'espace d'un mois, il fut chimiste, musicien, homme d'État et bouffon; livré aux femmes, à la peinture, à la poésie, à la boisson; formant dix mille projets qui s'évanouissaient aussitôt qu'ils étaient conçus; entouré d'intrigants dont il se moquait, mais qui pillaient ses biens.

Ses tours étaient souvent du genre de ceux qu'atteint avec raison notre code pénal.

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