‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 21 sur 54 · XL INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XL INTRODUCTION

nom, et elle répliqua aux remontrances du roi qu'il fallait que sa volonté fût faite à cet égard, ou qu'elle retournerait à Lisbonne. Charles céda^ et il essaya ensuite de présenter sa maîtresse à la reine devant toute la cour. Catherine ne connaissait pas la comtesse ; l'huissier eut sans doute assez de tact pour prononcer ce nom redoutable d'une façon inintelligible ; la reine, à la grande surprise de tous les assistants^ fit un accueil gracieux à lady Castlemaine, et lui laissa baiser sa main. Une des Portugaises de sa suite, mieux au fait de la chose, lui parla à l'oreille, et soudain Catherine, fondant en larmes, se trouva mal ; il fallut l'emporter.

Elle fut assez longtemps sana vouloir pardonner au roi ; celui-ci s'efforça de l'apaiser en promettant de ne plus revoir la comtesse (promesse qu'il viola immédiatement); il s'adressa en vain au chancelier Clarendon pour rétablir la paix dans le ménage; il eut enfin l'idée de jouer le rôle de l'offensé, et, traitant la reine avec une extrême froideur, il la tint éloignée de tous les amusements de la cour. Catherine ne supporta point l'ennui et l'isolemerit ; elle se résigna, elle parla un jour avec politesse à la comtesse au cercle de la cour. Plus tard, le duc de Buckingham^ sachant que Charles en était las, proposa de la faire enlever et de l'embarquer pour l'Amérique ; le roi se refusa à donner ce scandale, et continua de se livrer à ses plaisirs. Ils constituaient sa grande, son unique affaire, au milieu des calamités du temps : en 4 665^ la peste enleva à Londres plus de cent mille personnes; en 4666, un incendie qu'on ne put arrêter qu'au bout de trois jours, réduisit en cendres les deux tiers de la Cité ; en 4 667, les Hollandais, entrant dans la Tamise, vinrent brûler des vaisseaux auprès de la capitale; tous ces malheurs troublaient fort peu la voluptueuse nonchalance du monarque.

En 4667, Clarendon fut exilé, et, après quelques tiraillements, le gouvernement passa dans les mains de cinq ministres : Clifford, Âshley, Buckingham, Ârlington et Lauderdale» Les initiales de ces noms formaient le mot eabcU , et c'est sous cette dénomination que fut connu un ministère qui dura peu de temps, et qui, composé d'individus sans honneur et n'ayant pas tous un vrai talent, s'attira au plus haut degré la haine publique.

INTRODUCTION. XU

Un grand scandale eut lien en 4671. Un membre de la diambre des communes , sir John Coventry, ayant proposé rétablissement d'un impôt sur les théâtres, un autre membre s'y opposa, et dit que les théâtres avaient été fort utiles à Sa Majesté. C!oyentry demanda ironiquement si ce n'étaient pas les actrices qui avaient rendu des services à la cause royale ; on rit, car tout le monde connaissait tel bien les intrigues galantes de Charles avec NeU Gwyn , miss Davis et autres artistes dramatiques. Le duc de Monmouth , irrité de ce propos, voulut venger son père : il chargea sir Thomas Sunds et trois autres affidés de châtier Goventry ; il fut une nuit arraché de sa voiture, .et on lui coupa le nez^ L'affaire fit grand bruit, et le parlement s'aperçut un peu tard que les coupables devaient rester impuDis, puisqu'aucune loi ne défendait de cou« per le nez du prochain; un acte fut passé pour châtier ceux qui^ à l'avenir, commettraient pareil forfait.

Ces détails sont un témoignage des mœurs du temps; voilà pourquoi nous avons dû leur donner place ici ; les autres événements du règne de Charles II, le prétendu complot papiste de 4678^ la conspiration de 4683, l'échafaud dressé pour le comte Stafford, pour lord Russell, pour Algemon Sydney, tous ces faits qui tiennent une si grande place dans l'histoire britannique, sont bien loin de l'époque où Grammont brillait à la cour* Ne convoquant plus le parlement, Charles était devenu presque absolu; toutefois il s'arrêtait de lui-même sur la route pissante du despotisme; il voulait mourir tranquille, et il dit un jour au duc d'York, qui recommandait l'adoption de quelque mesure violente : « Mon frère, je suis trop vieux pour recommencer à voyager en pays étranger ; vous vous en passerez plus tard la fantaisie, si vous y tenez. » Paroles prophétiques! les imprudences de Jacques l'envoyèrent mourir à Saint-Germain. Une autre fois^ le duc d'York ayant rencontré le roi, qui se promenait le soir sans escorte^ le blâma de s'exposer ainsi : « Soyez tranquille, répliqua Qbarles; personne n'a la moindre envie de me tuer: c'est vous qui seriez le roi. •

1. Voir Barnet, Hittory, t. I,p. 468, édit. de 18Î3; Rereiby, Mémoirif P» 18, «dit. de 1735.

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