‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 23 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

00 PHiVACB.

Comme ceux qui ne lisent que pour se divertir me paraissent plus raisonnables que ceux qui n'ouvrent un livre que pour y chercher des défauts, je déclare que, sans me mettre en peine de la sévère érudition de ces derniers, je n'écris que pour Famusement des autres.

Je déclare de plus que Tordre des temps ou la disposition des faits, qui coûtent plus à Técrivain qu'ils ne divertissent le lecteur, ne m'embarrasseront guère dans l'arrangement des ces Mémoires.

Dans le dessein de donner une idée de celui pour qui j'écris, les choses qui le distinguent auront place; dans ces fragments selon qu'elles s'offriront à^mon imagination, sans égard à leur rang.

Qu'importe, après tout, par où l'on commence un portrait, pourvu que l'assemblage des parties forme un tout qui rende parfaitement l'original P Le £ameux Plutarque, qui traite ses héros comme ses lecteurs, commence la vie des uns comme bon lui semble, et promène l'al^ention des autres sur de

curieuses antiqaHés'ou d'agréables traités d'érudK tibn, qui n'ont pas toujours rapport à son sujet.

Démétrius le Preneur de villes n'était pas, à beaucoup près, si grand que son père Antigonus, à ce qu'il nous dit. En récompense, il nous apprend que son père Antigonus n'était que son oncle-, mais tout cela n'est qu'après avoir commencé sa vie par un abrégé de sa mort, par un sommaire de ses divers exploits, de ses bonnes et de ses mauvaises qualités, où il tait entrer le pauvre Haro-Antoine, par compassion pour toutes ses faiblesses.

Dans la vie de Numa Pompilius il entre en matière par une dissertation sur son précepteur Pytbagore ; et comme il croit qu'on est fort en peine de savO» si c'est l'ancien philosophe , ou bien un certain Pytbagore qui , après avoir gagné le prix de la course aux jeux Olympiques, vînt à toutes jambes trouver Numa, pour lui enseigner la philosophie et lui aider à gouverner son royaume , il se tourmente beaucoup pour éclaircir cette difficulté, qu'il laisse enfin là.

Ce que j'en dis n'est pas pour reprocher quelque chose à l'historien de toute l'antiquité auquel on doit le plus-, c'est seulement pour autoriser la manière dont j'écris une vie plus extraordinaire que toutes <^lles qu'il nous a laissées.

Il est question de représenter un homme dont le caractère inimitable e£Ëice des défauts qu'on ne prétend point déguiser; un homme illustre par an mélange de vices et de vertus qui semblent se soutenir dans un enchaînement nécessaire , rares dans leur arfait accord , brillantes par leur opposition.

C est ce relief incompréhensible qui, dans laguerre.

DE GRAIIMONT. 3

l'amour , le jeu et les divers états d'une longue vie , a rendu le comte de Grammont l'admiration de son siècle. C'est par là qu'il a fait les délices de tous les pays où il a promené ses agréments ^t son inconstance -, de ceux où la vivacité de son esprit a répandu de ces mots heureux qu'une approbation universelle transmet à la postérité-, de tous les endroits enrichis des profusions de sa magnificence \ et de ceux enfin où il a conservé la liberté de son jugement dans les périk les plus pressants , tandis que le badinage de son humeur au milieu des dangers les plus sérieux de la guerre marquait une fermeté qui n'appartient pas à tout le monde.

Je ne ferai point son portrait. Â l'égard de sa figure, Bussy'-et Saint-Évremond, auteurs plus agréables que fidèles , en ont écrit. Le premier a peint le chevalier de Grammont artificieux , volage , et même un peu pei^de en amour , infatigable et cruel sur la jalousie. Saint-Évremond s'est servi d'autres couleurs pour exprimer le génie et pour tracer en général les manières du comte*, mais l'un et l'autre se sont fait plus d'honneur dans ces différentes peintures qu'ils n'ont rendu de justice à leur héros.

1. Ce personnage est trop connu pour qu'il soit nécessaire d't parler ici avec quelques détails. Voir à son sujet une bonne notice de M. Bazin, insérée d'abord dans la Revue des Deux-Mondes (juillet 1852), et reproduite dans les Études d'hUtoire et de biographie (Paris, 1844, in-8) de cet écrivain; un judicieux travail de M. Sainte- Beuve dans les Causeries du lundi, t. UI; un autre de M. P. Maurel dans la Revue du Progris, t. VI et IX ; la préface de M. Boileau, mise en tète d'une édition récente de V Histoire amoureuse des Goulei (1856); enfin l'excellente édition, que donne en ce moment M. Ludovic Lalanne, des Mémoires et de la Correspondance de Bussy d$ Rabulin, dans la Bibliothèque Charpentier,

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C'est donc îul-méme qu'il faut écouter dans ces récits agréables de sièges et de batailles où il s'est distingué à la suite d'un autre héros-, et c'est lui qu'il faut croire dans des événements moins glorieux de sa vie, quand la sincérité dont il étale son adresse, sa vivacité , ses supercheries, et les divers stratagèmes dont il s'est servi, soit en amour, soit au jeu, exoriment naturellement son caractère.

C'est lui-même , dis-je , qu'il faut écouter dans cet écrit, puisque je ne fais que tenir la plume à mesure qu'il me dicte les particularités les plus singulières^ et les moins connues de sa vie.

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