CHAPITRE II
Arrhrëe du chevalier de Grammont an siège de Trin ;
son genre de vie.
En ce temps-là il n'en allait pas en France comme à présent : Louis XIU régnait encore , et le cardinal de Richelieu gouvernait le royaume. De grands hommes commandaient de petites armées, et ces armées faisaient de grandes choses. La fortune des grands de la cour dépendait de la faveur du ministre ^ les établissements n'y étaient solides qu'à mesure qu'on lui était dévoué. De vastes projets jetaient au cœur des États voisins les fondements de cette grandeur redoutable où l'on voit celui-ci . La police était un peu négligée \ les grands chemins étaient impraticables de jour, et les rues durant la nuit^ mais od
DE GRAHMONT^ 5
volait encore plus impunément ailleurs. La jeunesse, en entrant dans le monde, prenait le parti que bon lui semblait. Qui voulait se faisait chevalier : abbé , qui pouvait; j'entends ahhè à bénéfice. L'habit ne distinguait point le dievalier de Tabbé \ et je crois que le chevalier de Grammont était Fun et l'autre au siège de Trin ' Ce fut sa première campagne , et il y porta ces dispositions heureuses qui préviennent favorablement, et qui font qu'on n'a besoin ni d'amis pour être introduit , ni de recommandations pour être agréablement reçu partout.
Le siège était formé quand il arriva. Cela lui épargna quelque témérité \ car un volontaire ne dort pas en repos s'il n'a essuyé les premiers coups qu'on tire. Il alla donc reconnaître les généraux , n'y ayant plus rien à faire à l'égard de la place sur xset article. Le prince Thomas ^ commandait l'armée \ et comme la charge de lieutenant général n'était pas encore connue , Duplessis-Praslin ^ et le fameux vicomte de Turenne étaient ses maréchaux de camp.
On portait quelque respect aux places de guerre avant qu'une puissance à laquelle rien ne peut résis*
1. Trin, dans le diocèse de NoTare, à 18 kilomètres de Verceîl. C'est une petite yille dont la population va de 5,000 à 6,000 habitants. Le DicUownaire géographique de Bescherelle dit qu'elle fut prise par les Français, sous les ordres de Turenne, en 1704. Mais il «st peu probable que Turenne prit des villes une trentaine d'an* nées après sa mort.
^ Prince de Garignan et grand-mattre de la maison du roi. Il avait épousé, en 1624, Marie de Bourbon-Soissons, et il mourut, en 1656, pendant le siège de Crémone, où il commandait une armée française.
3. Plus tard maréchal de France et duc de Ghoiseul. Il se retira du service en 1672.
ter eût trouvé moyen de les abîmer par une grêle affreuse de bombes et par le ravage de cent pièces de canon en batterie. Avant ces furieux orages, qui réduisent le gouverneur aux souterrains, et la garnison en poudre, de fréquentes sorties vivement repoussées, de vigoureuses attaques vaillamment soutenues , signalaient l'art des assiégeants et le courage des assiégés*, et par conséquent les sièges étaient d'une longueur raisonnable , et les jeunes gens avaient le temps d'y apprendre quelque chose.
n y eut de belles actions de part et d'autre dans celui deTrin. On y essuya des fatigues , on soufirit des pertes-, mais on ne s'ennuya plus dans l'armée depuis que le chevalier de Grammont y fut ^ plus de fatigue dans la tranchée, plus de sérieux chez les généraux , plus d'ennui dans les troupes depuis son arrivée. Il cherchait et portait partout la joie.
Parmi les officiers de l'armée, comme partout ailleurs , on voyait des gens de mérite ou des gens qui en voulaient avoir. Les derniers imitaient le chevalier de Grammont dans les choses qui le faisaient briller, et n'y réussissaient pas ; les autres admiraient ses talents , et recherchaient son amitié. Matta fut de ce nombre. ' Plein de franchise et de probité
1. Charles de Bonrdeille» comte de Matta on de Hartas, en Sainlonge; il mourut, en 1674, « sans confession, » à ce que dit une lettre de madame de Maintenon. Une demande de sa part de sept mille écus pour les arrérages de ses pensions figure parmi les Demandei de$ princes et tetgnettn qui ont prit les armet avec le Par- Ument et le peuple de Parity document important pour Thistoire de la Fronde, et que H. G. Moreau a réimprimée dans sa curieuse édition des Cowrriert de la Fronde, 1857, t. II, page 258.
Dans un des ballets dansés à la cour de Gaston, duc d'Orléans»
DE GRAMMOirr.
dans toutes ses manières, Matta était ^agréable par sa figure , plus encore par le caractère de son esprit^ il Tavait simple et naturel \ mais le discernement et la délicatesse des plus fins et des plus déliés. Le chevalier de Grammont ne fut pas longtemps à démêler les qualités qui le distinguaient. Ainsi la connaissance fiit bientôt faite, et l'amitié bientôt liée entre eux. • Matta voulut absolument que le chevalier deGram* montvlnt s'établir chez lui. Il n'y consentit qu'àcondn tion qu'il partagerait la dépense. Comme ils avaient
et imprimé en 1636 (le BalM ém deMP Mof/Mem), on Toit figonr k comte de Matta an nombre des acteurs.
Madame de Gaylus, dans ses Souitemn, dit que Matta : c étoit c an garçon d'esprit infiniment naturel, et par là de la meilleur» « compagnie du monde. » Mademoîselle^ dans ses Mimoiret, parle de lui en ces termes : c C'est un homme qui a de l'esprit, fortplaic sant en conversation, et qui joue. »
Il est probable qu'Hamilton lui a prêté presque toutes les saillies qu'il met sur son compte dans les Mémoirei; mais c'est en se eonfoftnant à l'idée que généralement on avait conservée du personnage, qu'il leur a donné ce tour particulier qui en fait le charme, n ne pouvait manquer pour cela ni de tradition, ni de modèles ; les bons mots de Matta avaient fait fortune ; et cinquante-quatre ans encore après sa mort, madame de Caylus en citait quelquesuns dans ses Sowenin, On ne regrettera pas de les retrouver ici. Madame la maréchale d'Âlbret, quoique pleine de mérite et de piété, avait le défaut d'aimer un peu trop le vin. Un jour se regardant au miroir, et se trouvant le nez rouge, elle se dit : c Où est-ce que j'ai pris ce nez-là? — Au buffet, * répondit Matta. Cette même maréchale venait de perdre son père ou son frère ; dans sa douleur, elle refusait toute nourriture : c Avêz-vous résolu, madame, lui dit Matta, de ne manger de votre vie? S'il est ainsi, vous avez raison ; mais, si vous avez à manger un jour, croyez-moi, il vaut autant manger tout à l'heure. > Ce discours la persuada, et elle se fit apporter un gigot. Dans un temps d'hiver rigoureux, quelqu'un remarqua que Matta était habillé fort peu chaudement : c Comment faites- vous, lui dit-il» pour être si légèrement vêtu?— - Gomment je fais? Je gèle. »
l'humeur libérale et magnifique, ce fut à frais comr muns qu'ils donnèrent les repas les mieux entendus et les plus délicats qu'on eût encore vus* Le jeu rendait à merveille dans les commencements, et le chevalier rendait en cent façons ce qu'il ne prenait que d'une seule.
Les généraux , tour à tour régalés , admirèrent leur magnificence, et voulurent mal à leurs officiers de ce qu'ils n'étaient pas si bien servis. Le chevalier avait le don de faire valoir les choses les plus communes-, et son esprit était tellement à la mode , que c'élait se déshonorer que de ne se pas soumettre à son goût. Mat ta lui laissait le soin de louer la table et d'en faire les honneurs; et y charmé d'un applaudissement universel, il se persuada qu'il n'y avait rien de si beau que de vivre comme ils faisaient , et rien de plus aisé que de continuer \ mais il s'aperçut bientôt que les plus grandes prospérités ne sont pas les plus durables.
Une grosse chère, une petite économie, des domestiques infidèles, une fortune ennemie, tout cela s'unissant pour déranger le ménage, la table s'allait réformer tout doucement d'elle-même, quand le génie du chevalier, fertile en ressources, entreprit de soutenir son premier honneur par F expédient qu'on va voir.
Ils ne s'étaient point parlé de l'état de leurs affaires, quoique celui qui en avait le soin les en eût séparément avertis, prêt à recevoir de l'argent pour continuer la dépense, ou à rendre ses comptes pour le passé. Un jour que le chevalier de Grammont était revenu plus tôt qu'à l'ordinaire, il trouva Matta tran-
DE GRAMMOKT. 9
quillement endorirfi dans un fauteuil-, et, ne voulant pas interrompre son repos, il se mit à rêver à soa projet. Matta s'éveilla sans qu'il s'en aperçût ; et ayant quelque temps admiré la contemplation où il paraissait enseveli, et ce profond silence entre deux hommes qui ne l'avaient jamais gardé un moment ensemble, il le rompit par un soudain éclat de rire, qui ne fit qu'augmenter à mesure que Vautre le regardait. « Voilà, dit le chevalier, un réveil assez gai et assez bouffon -, et à qui en as-tu donc? ou si c'est aux anges que tu ris ? — Ma foi, chevalier, dit Matta^ je ris d'un songe que je viens de faire, si naturel et si plaisant, qu'il faut que je t'en fasse rire aussi. Je rêvais que nous avions renvoyé M. le maître d'hôtel, M. le chef de cuisine et M. notre officier, résolus, pour le reste de la campagne, d'aller manger chez les autres, comme les autres étaient venus manger chez nous. Voilà mon songe-, et toi, chevalier, à quoi rêvais-tu ?
— Pauvre esprit ! dit le chevalier, en haussant les épaules, te voilà d'abord sur le côté*, te voilà dans la consternation et l'humilité, pourquelques mauvais propos que le maître d'hôtel t'aura tenus comme à moi. Quoi! après la figure que nous avons faite, à la barbe des grands et des étrangers de l'armée, quitter la partie comme des sots , plier bagage comme des croquants, au premier épuisement de finances! Tu n'as point de sentiments. Où. est l'honneur de la France? — Et où est l'argent? dit Matta-, car mes gens se donnent au diable qu'il n'y a pas dix écus dans la maison -, et je crois que les tiens ne t'en gardent guère davantage, car il y a plus de
iO HÉMOIRES
huit jours que je ne t'ai vu tirer ta bourse ni compter ton argent -, amusement qui t'occupait volontiers en prospérité,
— Je conviens de tout cela, dit le chevalier-, mais je veux te faire convenir que tu n'es qu'une poule mouillée dans cette occasion. Et que serait-ce de toi si tu te voyais dans l'état où je me suis trouvé à Lyon, quatre jours avant d'arriver ici ? Je t'en veux faire le récit. »