CHAPITRE III
Son éducation, et ses aventures avant son arrivée à ce siège.
— Voici, dit Matta, qui sent bien le roman, hors qu'il faudrait que ce fût ton écuyer qui me contât ton histoire... — C'est l'ordre, dit le chevalier : cependant je pourrai te parler de mes premiers exploits sans blesser ma modestie, outre que mon écuyer a l'accent un peu burlesque pour un récit héroïque.
— Tu sauras donc qu'en arrivant à Lyon... — Est-ce comme cela qu'on commence? dit Matta. Prends ton histoire d'un peu plus loin \ les moindres particularités d'une vie comme la tienne méritent d'être contées, mais surtout la manière dont tu saluas le cardinal de Richelieu la première fois : on m'en a fait rire. Au reste, je te dispense de me parler des gentillesses de ton enfance, de la généalogie, du
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nom et de la qualité de tes ancêtres, car tu n'en sais pas un mot.
— Âh ! que tu fais le mauvais plaisant ! Tu crois que tout le monde est de ton ignorance; tu t'imagines donc que je ne connais pas les Ménodaure ni lesCorisande, moi! Je ne sais peut-être pas qu'il n'a tenu qu'à mon père d'être fils de Henri lY ! Le roi voulait à toute force le reconnaître, et jamais ce traître d'homme n'y voulut consentir ^ Vois un peu
1. La grand'mére du comte était Diane d'Andoins, renve de Philibert de Grammont, comte de Gaiche, taé, en août 1580, an siège de La Fère. Elle ayait probablement quelques années de pins qa'Heori lY . Fut-elle aimée de ce prince avant d'être veuve? Question grave et difficile à résoudre, même après avoir lu ce que disent nos Mémoires, ainsi que l'observe fort bien M. Paulin Paris dans une des notes de son excellente édition des HUtorittUi de Tallemant des Réaux (1854, 1. 1, page 31).
Lorsque Antoine de Grammont, fils de Philibert, vint au monde, le roi de Navarre avait vingt-deux on vingt-trois ans. Un annotateur des Amowrt dik grand Âleandre dit que : < Alcaudre avoit donné promesse de mariage À Gorisande, escrite et signée de son sang. Cette dame avoit fait la guerre pour Aleandre à ses despens, et lui enyoyoit dès levées de vingt-trois à vingt-quatre mille Gascons; mais elle devint grasse et grosse et si rouge de visage qu' Aleandre s'en dégoûta. Il offrit pourtant à son fils de l'avouer pour sien, lequel repartit qu'il aimoit mieux estre gentilhomme que bastard d'un roy. »
Les Âmowrs du grand Âleandre que nous venons de citer, offrent,, sous des noms supposés, un récit des galanteries de Henri lY. C'est là que se trouvent les noms que rappelle notre chevalier..
Publié à Paris, en 1652, cet ouvrage a plusieurs fois été léimprune. M. J. Gh. Brunet, dans son savant Manuel du Libraire , t. II, page 680, en signale diverses éditions; nous y joindrons l'indication de celle qui figure au tome S (18) du Recueil A, B, C, D, etc. (publié par Perau, Querlon, etc., 1745-62, 24 vol. in-12).
M. Paulin Paris a consacré à cette Histoire une curieuse notice dans le Bulletiudu Bibliophile (Paris, Techener, 1852, t. X, p. 812). Il a montré qu'on avait tort de l'attribuer, commje on Ta fait, à mademoiselle de Guise, plus tard princesse de Conti.
<5e que ce serait que les Grammont sans ce beau trar vers! Ils auraient le pas devant les César de Vendôme. Xu as beau rire, c'est l'évangile. Mais venons à notre fait.
« On me mit au collège de Pau , dans la vue de tne faire homme d'église^ mais comme j'avais bien d'autres vues, je n'avais garde d'y profiter. J'avais tellement le jeu dans la tète, que le précepteur et les régents perdaient leur latin en me le voulant apprendre. Le vieux Brinon, qui me servait de valet de chambre et de gouverneur, avait beau me menacer de ma mère, je n'étudiais que quand il me plaisait, c'est-à dire presque jamais. Cependant on me traitait en écolier de ma qualité-, j'eus toutes les dignités de la classe sans les avoir méritées, et je sortis du collège à peu près comme j'y étais entré. On trouva que j'en savais encore de reste pour l'abbaye que mon frère avait demandée pour moi.
<( Il venait d'épouser la nièce d'un ministre devant qui tous les genoux fléchissaient •, il voulut me présenter à lui. J'eus peu de peine à quitter mon pays, et beaucoup d'impatience d'arriver à Paris. Mon frère, m'ayant tenu quelque temps auprès de lui pour me dégourdir, me lâcha par la ville pour perdre l'air de la campagne et trouver celui du monde. Je l'attrapai si bien, que je ne voulus plus m'en défaire, quand il fut question de me présenter à la cour en équipage d'abbé. Tu sais comme on se mettait alors. Tout ce qu'on obtint de moi fut de mettre une soutane pardessus mes habits 5 et mon frère, mourant de rire de mon habillement ecclésiastique, voulut en faire rire les autres. J'avais la plus belle tête du monde, bien
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poudrée et bien frisée, par-dessus ma soutane -, et pâr-dessous des bottines blancbes et des éperons dorés. Le cardinal, qui avait Tesprit pénétrant, n'avait garde de rire. Cette élévation de sentiment lui donna de rbmbrage*, il jugea de ce que serait un génie qui â cet âge se moquait de la tonsure et méprisait le petit collet,
a Quand mon frère m'eut ramené cbez lui : « Or çà, petit cadet, me dit-il, cela s'est passé à merveille, et votre ajustement, mi-parti de Rome et d'épée, a beaucoup réjoui la cour^ mais ce n'est pas tout : il faut opter, mon petit cavalier. Voyez donc si, vous en tenant à l'Église, vous voulez posséder de grands biens et ne rien faire, ou, avec une petite légitime, vous faire casser bras et jambes, pour être le fructus helli d'une cour insensible, et parvenir, sur la fin de vos jours, à la dignité de maréchal de camp, avec un œil de verre et une jambe de bois ?
« — Je sais, lui dis-je, qu'il n'y a aucune compa- | raison entre ces deux états, pour la commodité de la * vie \ mais comme il faut chercher son salut préférablement à tout, je suis résolu de renoncer à l'Église : pour tâcher de me sauver, à condition néanmoins que je garderai mon abbaye. »
« Les remontrances et l'autorité de mon frère furent inutiles pour m'en détourner, et il fallut bien me passer ce dernier article pour m'entretenir à l'académie.
« Tu sais que je suis le plus adroit homme de France-, ainsi j'eus bientôt appris tout ce qu'on y montre^ et, chemin faisant, j'appris encore ce qui
perfectionne la jeunesse et rend honnête homme, car j'appris encore toutes sortes de jeux aux cartes et aux dés. La vérité est que je m'y crus d'abord beaucoup plus savant que je ne l'étais, comme je l'ai éprouvé dans la suite.
« Ma mère , qui sut le parti que je prenais, pleura la profession que j'avais quittée, et ne put se consoler de celle que j'avais prise. Elle avait compté que dans l'Église je serais un saint ; elle compta que je serais un diable dans le monde , ou tué à la guerre. Je mourais d'envie d'y aller, mais, comme j'étais encore trop jeune , il fallut faire une campagne àBidache', avant d'en faire une à l'armée.
^ u Quand je fus de retour auprès de ma mère, j'avais tellement l'air de la cour et du monde, qu'elle eut du respect pour moi, au lieu de me gronder de mon entêtement pour les armes. J'étais son idole *, et, me trouvant inébranlable, elle ne songea qu'à me garder le plus qu'elle pourrait, en attendant qu'on fit mon petit équipage.
<f Le fidèle Brinon, qui me fut donné pour valet de chambre, devait encore faire la charge de gouverneur et d'écuyer, parce que c'est peut-être le Gascon unique qu'on verra jamais sérieux et rébarbatif au point oCi il l'est. U répondit de ma conduite sur la bienséance et la morale, et promit à ma mère qu'il rendrait bon compte de ma personne dans les dangers de la guerre. J'espère qu'il tiendra mieux sa pa-
1. Château de la famiUe da Grammont, sur la Bidoaze, à 31 kilomètres de Bayonne.
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role à l'égard de ce dernier article, qu'il n'a fait sur les autres.
« On fit partir mon équipage huit jours avant moi : c'était toujours autant de temps que ma mère gagnait pour me faire des exhortations. Enfin, après m*avoir bien conjuré d'avoir la crainte de Dieu devant les yeux et l'amour du prochain en recommandation, elle me laissa partir, sous la garde du Seigneur et du sage Brinon.
« Dés la seconde poste nous primes querelle. On lui avait mis quatre cents pistoles entre les mains pour ma campagne : je les voulus avoir *, il s'y opposa fortement. « \ieux faquin, lui dis-je, est-ce à toi cet argent, ou si on te l'a donné pour moi? A ton avis, il me faudrait un trésorier pour ne payer que par ordonnances, x» Je ne sais si ce fut par pressentiment qu'il s'attrista^ mais ce fut avec des violences et des convulsions extrêmes qu'il se vit contraint de céder ^ on eût dit que je lui arrachais le cœur.
«c Je me sentis plus léger et plus gai depuis le dépôt dont je l'avais soulagé-, lui, au contraire, parut si accablé, qu'on eût dit que je lui avais mis quatre cents livres de plomb sur le dos, en lui ôtant ses quatre cents pistoles. Il fallut fouetter son cheval moi-même , tant il allait pesamment. Et se retournant de temps en temps : a Monsieur le chevaUer, me disait-il, ce n'est pas ainsi que madame Tentend. » Ses réflexions et ses douleurs se renouvelaient à chaque poste ^ car au lieu de donner dix sols au postillon, j'en donnais trente.
« Nous arrivâmes enfin à Lyon. Deux soldats nous arrêtèrent à la porte de la ville pour nous mener chez
le gouverneur : j'en pris un pour me conduire à la meilleure hôtellerie, et mis Brinon entre les mains de l'autre, pour aller rendre compte au commandant de mon voyage et de mes desseins.
<c II y a d'aussi bons traiteurs à Lyon qu'à Paris -^ mais mon soldat, selon la coutume, me mena chez un de ses amis, dont il me vanta la maison, comme le lieu de la ville où Ton faisait la chère la plus délicate, et où Ton trouvait la meilleure compagnie. L'hôte de ce palais était gros comme un muid*, il s'appelait Cerise. Il était Suisse de nation, empoisonneur de profession, et voleur par habitude. Il me mit dans une chambre assez propre, et me demanda si je voulais manger en compagnie ou seul. Je voulus être de Fauberge, à cause du beau monde que le soldat m'avait promis dans cette maison.
« Brinon, que les questions du gouverneur avaient impatienté, revînt plus renfrogné qu'un vieux singe^ et voyant que je me peignais un peu pour descendre: « Eh! que voulez-vous donc, monsieur? me dit-il. Aller trotter par la ville? Non pas. N'est-ce pas assez trotté depuis le matin? Mangez un morceau, et cou« chez-vous à bonne heure, pour être du matin à cheval à la pointe du jour. — Monsieur le contrôleur, lui dis-je, je ne veux ni trotter par la ville, ni manger seul, ni me coucher à bonne heure. Je veux souper en compagnie là-bas. — En pleine aubergeî? s'écria-t-il-, hé! monsieur, vous n'y songez pas. Je me donne au diable s'ils ne sont pas une douzaine de baragouineurs à jouer cartes et dés, qu'on n'entendrait pas Dieu tonner. »
« J'étais devenu insolent depuis que je m'étais
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eraparé de l'argent j et, voulant commencer i me soustraire à la domination de mon gouverneur : (( Savez-vous bien, monsieur Brinon, lui dis-je, que je n'aime pas qu'un sot fasse le raisonneur I Allezvous-en souper, s'il vous plaît, et que j'aie ici des chevaux de poste avant le jour. »
«J'avais senti pétiller mon argent au moment qu'il avait lèche le mot de cartes et dés. Je fus un peu surpris de trouver la salle où Ton mangeait remplie de figures extraordinaires. Mon hôte , après m'avoir présenté, m'assura qu'il n'y avait que dix-huit ou vingt de ces messieurs qui auraient l'honneur de manger avec moi. Je m'approchai d'une table où l'on jouait, et je faillis à mourir de rire. Je m'étais attendu à voir bonne compagnie et gros jeu, et c'étaient deux Allemands qui jouaient au trictrac. Jamais chevaux de carrosse n'ont joué comme ils faisaient-, mais leur figure surtout passait l'imagina* tion. Celui auprès de qui j'étais était un petit ragot, grassouillet et rond comme une boule. Il avait une fraise avec un chapeau pointu, haut d'une aune. Mon, il n'y a personne qui, d'un peu loin, ne l'eût pris pour le dôme de quelque église avec un clocher dessus. Je demandai à l'hôte ce que c'était. « Un marchand de Baie, me dit-il^ qui vient vendre ici des chevaux*, mais je crois qu'il n'en vendra guère de la manière qu'il s'y prends car il ne fait que jouer. — Joue-tril gros jeu ? lui dis-je. — Non pas à présent, dit-il •, 3e n'est que pour leur écot, en attendant le souper -, mais quand on peut tenir le petit marchand en particulier, il joue beau jeu. — A-t-il de l'argent? lui dis-je. — Oh! ohl dit le perfide Cerise, plût à
Dieu que vous lui eussiez gagné mille pistoles, et ea être de moitié ! nous ne serions pas longtemps à les attendre. »
« Il ne m'en fallut pas davantage pour méditer la ruine du chapeau pointu. Je me remis auprès de lui pour l'étudier*, il jouait tout de travers : école sur école *, Dieu sait ! Je commençais à me sentir quelques remords sur l'argent que je devais gagner à une petite citrouille qui en savait si peu. Il perdit son écot; on servit, et je le fis mettre auprès de moi. C'était une table de réfectoire , où nous étions pour le moins vingt-cinq, malgré la promesse de mon hôte.
(( I^ plus maudit repas du monde fini, toute cette cohue se dispersa, je ne sais comment, à la réserve du petit Suisse, qui se tint auprès de moi, et de l'hôte, qui se vint mettre de l'autre côté. Ils fumaient comme des dragons , et le Suisse me disait de temps en temps : Demande pardon à monsieur de la liberté grande; et là-dessus m'envoyait des bouffées de tabao à m'étouSer. M. Cerise, de l'autre côté, me demanda la liberté de me demander si j'avais été dans son pays, et parut surprijs de me voir assez bon air sans avoir voyagé en Suisse.
c( Le petit ragot à qui j'avais affaire était aussi questionneur que l'autre ^ il me demanda si je venais de l'armée de Piémont; et lui ayant dit que j'y allais, il me demanda si je voulais acheter des chevaux ^ qu'il en avait bien deux cents , dont il me ferait bon marché. Je commençais à être enfumé comme un jambon; et, m'ennuyant du tabac et des questions^ je proposais à mpn homme de jouer une petite pistole
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au trictrac, en attendant que nos gens eossentsoupé. Ce ne fut pas sanis beaucoup de façons qu'il y consentit, en me demandant pardon de la liberté grande.
« Je lui gagnai partie, revanche, et le tout, dans un clin d'œil ; car il se troublait et se laissait enfiler, que c'était une bénédiction. Brinon arriva, sur la fin de la troisième partie, pour me mener coucher. Il fit un grand signe de croix, et n'eut aucun égard i tous ceu^ que je lui faisais de sortir ; il fallut me levei pour lui en aller donner Tordre en particulier. Il commença par me faire des réprimandes de ce que je m'encanaillais avec un vilain monstre comme cela. J'eus beau lui dire que c' était un gros marchand , qui avait force argent, et qui ne jouait non plus qu'un enfant. « Lui, marchand î s'écria-t-il ; ne vous y fiez pas, monsieur le chevalier; je me donne au diable si ce n'est quelque sorcier. — Tais-toi, vieux fou, lui dis-je ] il n'est non plus sorcier que toi, c'est tout dire •, et pour te le montrer, je lui veux gagner qua* tre ou cinq cents pistoles avant de me coucher. » En disant cela, je le mis dehors, avec défense de rentrer ou de nous interrompre.
f( Le jeu fini, le petit Suisse déboutonna son hautde-chausses pour tirer un beau quadruple d'un de ses goussets *, et me le présentant, il me demanda pardon de la liberté grande, et voulut se retirer. Ce n'était pas mon compte. Je lui dis que nous ne jouions que pour nous amuser ; que je ne voulais point de son argent, et que s'il voulait, je lui jouerais ses quatre pistoles dans un tour unique. Il en fit quelque difficulté; mais il se rendit à la fin, et les regagna. J'en fus piqué: j'en rejouai une autre-, la chance
tourna, le dé lui devint favorable-, les -écoles cessèrent : je perdis partie, revanche et le tout. Les moitiés suivirent, le tout en fut. J'étais piqué \ lui^ beau joueur, il ne me refusa rien, et me gagna tout, sans que j'eusse pris six trous en huit parties. Je lui demandai encore un tour pour cent pistolés^ mais comme il vit que je ne mettais pas au jeu, il me dit qu'il était tard-, qu'il fallait qu'il allât voir seschevaux, •et se retira, me demandant pardon de la liberté grande,
« Le sang-fpoid dont il me refusa et la politesse dont il me fit la révérence me piquèrent tellement, que je fus tenté de le tuer. Je fus si troublé de la rapidité dont je venais de perdre jusqu'à la dernière pistole , que je ne fis pas d'abord toutes les réflexions qu'il y a à faire sur l'état où j'étais réduit.
« Je n'osais remonter dans ma chambre, de peur de Brinon. Par bonheur, s'étant ennuyé de m'attendre, il s'était couché, Ce fut quelque consolation 5 mais elle ne dura pas. Dès que je fus au lit, tout ce qu'il y avait de funeste dans mon aventure se présenta à mon imagination. Je n'eus garde de m'endormir. J'envisageais toute l'horreur de mon désastre, sans y trouver de remède ^ et j'eus beau tourner mon esprit de toutes façons, il ne me fournit aucun expédient.
0 Je ne craignais rien tant que l'aube du jour: elle arriva pourtant, et le cruel Brinon avec elle. Il était botté jusqu'à la ceinture, et faisant claquer un maudit fouet qu'il tenait à la main : « Debout, monsieur le chevalier, s'écria-t-îl, en ouvrant mes rideaux 5 les chevaux sont à la porte, et vous dormez encore ! nous
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devrions avoir déjà fait deux postes. Ça, de l'argent pour payer dans la maison. — Brinon, lui dis-je d'une voix humiliée, fermez le rideau ! — Comment! s'écriat-il, fermez le rideau l Vous voulez donc faire votre campagne à Lyon? Apparemment vous y prenez goût. Et le gros marchand, vous l'avez dévalisé? Non pas ! monsieur le chevalier, cet argent ne vous profitera pas. Ce malheureux a peut-être une famille, et c'est le pain de ses enfants qu'il a joué, et que vous avez gagné. Cela valait-il la peine de veiller toute la nuit? Que dirait madame si elle voyait cet air? — Monsieur Brinon, lui dis-je, fermez, s'il vous plaît, le rideau. » Mais, au lieu de m' obéir , on eût dit que le diable lui fourrait dans l'esprit ce qu'il y avait de plus sensible et de plus piquant dans un malheur comme le mien, a Et combien? me disait-il: les cinq cents? Que fera ce pauvre homme? Souvenez-vous que je vous l'ai dit, monsieur le chevalier •, cet argent ne vous profitera pas. Est-ce quatre cents? trois? deux? Quoil ne serait-ce que cent pistoles? poursuivit-il, voyant que je branlais la tète à chaque somme qu'il avait nommée. Il n'y a pas grand mal à cela^ cent pistolesne le ruineront pas, pourvuque vous les ayezbien gagnées. — Brinon, mon ami, lui dis-je avec un grand soupir, fermez le rideau-, je suis indigne de voir le jour. »
« Brinon tressaillit à ces tristes paroles -, mais il pensa s'évanouir quand je lui contai mon aventure. Il s'arracha les cheveux , fit des exclamations douloureuses, dont le refrain était toujours : « Que dira madame ? » Et après s'être épuisé en regrets inutiles: « Çà donc, monsieur le chevalier, me dit-il.
que prétendez-vous devenir? — Rien , lui di«-je , car je ne suis bon à rien.» Ensuite, comme j'étais un peu soulagé de lui avoir fait ma confession , il me passa quelques projets dans la tête , que je ne pus lui faire approuver. Je voulais qu'il allât en poste joindre mon équipage, pour vendre quelqu'un de mes habits -, je voulais encore proposer au marchand de chevaux de lui en acheter bien cher à crédit , pour les revendre à bon marché. Brinon se moqu i de toutes ces propositions \ et , après avoir eu là cruauté de me laisser longtemps tourmenter, il me tira d'affaire. Les parents font toujours quelque vilenie à leurs pauvres enfants. Ma mère avait eu dessein de me donner cinq cents louis -, elle en avait retenu cinquante, tant pour quelques petites réparations à l'abbaye, que pour faire prier Dieu pour moi. Brinon était chargé de cinquante autres , avec ordre de ne m'en point parler, que dans quelque pressante nécessité. Elle arriva bientôt , comme tu vois.
« Voilà, pour abréger , le dénoûment de cette première intrigue. Le jeu m'a favorisé jusqu'ici \ car je me suis vu quinze cents louis, tous frais faits, depuis mon arrivée. La fortune est redevenue mauvaise, il la faut corriger. Notre argent est au bas *, eh bien ! il faut y remédier.
« — Rien n'est plus aisé, dit Matta*, il n'y a qu'à trouver quelque marchand de chevaux aussi dupe que celui de Lyon. Mais , à propos , le fidèle Brinon n'aurait-il point encore quelque réserve pour la dernière extrémité? La voilà, ma foi, venue, et nous ne ferions pas mal de nous en servir.
« — La plaisanterie serait de saison, lui dit lèche*
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yalier, si tu savais où donner de la tète. Il faut de l'esprit de reste pour en vouloir fourrer partout, comme tu prétends faire. Que diable ! tu veux toujours badiner, sans songer que la conjoncture est des plus sérieuses pour nous. Écoute , je vais demain au quartier général *, je dtnerai chez le comte de Caméran , et je le prierai de souper.... — ^Et où? dit Matla.... —
Ici , dit le chevalier — Tu es fou , mon pauvre
ami , dit l'autre. Voici apparemment un de ces projets de Lyon *, tu sais que nous n'avons ni argent ni crédit, et pour raccommoder nos affaires, tu veux donner a souper!
« — ^Esprit bouché l dit le chevalier, est-il possible que depuis le temps que nous sommes ensemble, il ne te soit pas venu le moindre brin d'imagination? Le comte de Caméran joue au quinze , et moi aussi; nous avons besoin d'argent : il n'en sait que faire. Je commanderai un excellent repas*, il le payera. Faismoi parler à ton maître d'hôtel , et lie te mets en peine de rien, hormis de quelques précautions qu'il est bon de prendre dans une occasion comme celle-ci. — Comme quoi? dit Matta. — Voici comme quoi, dit le chevalier 5 car je vois bien qu'il te faut expliquer jusqu'aux choses les plus claires.
a Tu commandes ici les compagnies des gardes, n'est-il pas vrai? Dès que la nuit sera venue, tu feras prendre les armes à quinze ou vingt soldats commandés par Laplace, ton sergent, et tu les posteras ventre à terre, entre ci et le quartier général —
Comment, mor ! s'écria Matta, une embuscade.
Je crois. Dieu me pardonne , que tu prétends voler ce pauvre Savoyard ! Si c'est là ton dessein, je te dé-
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clareque je n'en suis pas.-. — Pauvre esprit! dit le chevalier 5 voici le fait: Il y a de l'apparence que nous lui gagnerons son argent. Les Piémontais , honnêtes gens d'ailleurs, sont soupçonneu:!^ volontiers et défiants. Celui-ci commande la cavalerie : tu sais que tu ne saurais te taire , et tu es homme à lâcher quelque mauvaise plaisanterie pour l'inquiéter. S'il s'allait mettre dans la tète qu'on Ta trompé , et qu'il vint à s'en repentir, que sait-on ce qu'il pourrait faire? car il est d'ordinaire accompagné de huit ou dix hommes à cheval. C'est pourquoi, quelque ressentiment que la perte lui cause, il est bon de se mettre en état de n'en avoir point le démenti.
« — ^Embrasse-moi, mon cher chevalier, dit Matta, se tenant les côtés*, embrasse-moi, car tu es trop merveilleux. J'étais un bon sot, moi, de croire, quand tu m'as parlé de prendre des précautions, qu'il n'y avait qu'à faire préparer une table et des cartes, ou peut-être faire provision de quelques dés de mauvaise foi. Je ne me serais jamais avisé de faire soutenir un homme qui joue au quinze par un détachement d'inr fanterie. Il faut avouer que tu es déjà un grand homme de guerre ! »
Le lendemain venu, tout alla de point en point comme le chevalier de Grammont l'avait projeté : l'infortuné Caméran donna dans le piège. On soupa le plus agréablement du monde. Matta but cinq ou six grands coups pour étoufier un reste de délicatesse qui l'inquiétait. Le chevalier de Grammont , brillant à son ordinaire, pensa faire mourir de rire un convié qu'il allait bientôt rendre très-sérieux-, et le bon Caméran mangeait comme un homme dont les afiee-
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lions étaient partagées entre labonne chère et Tamour du jeu-, c'est-à-dire qu'il se bâtait de manger, pour ne rien dérober au tAnps précieux qu'il destinait au quinze.
Le repas fini, le sergent Laplace posta son embuscade 5 et le chevalier de Grammont entreprit son homme. Il avait encore sur le cœur la perfidie du Suisse Cerise et du chapeau pointu -, cela fit qu'il s'arma d'insensibilité contre de faibles remords et quelques scrupules qui s'élevaient dans son âme. Matta, ne voulant point être spectateur de Thospitalité violée, se mit dans un fauteuil pour tâcher de dormir tandis qu'on couperait la gorge au pauvre Caméran. /
Ils ne cavaient d'abord que trois ou quatre pistoles, comme pour badiner^ mais Caméran ayant été trois ou quatre fois de reste, il cava au plus fort, et le jeu devint plus sérieux. Il fut encore de reste*, il devint orageux : les cartes volèrent par la chambre , et les exclamations éveillèrent Matta.
Comme il avait la tète embrouillée de sommeil et chaude de vin , il se mit à rire des transports du Piémontais, et au lieu de le consoler: « Ma foi, mon pau* vre comte, lui dit-il, si j'étais à votre place, je ne jouerais plus. -— Et pourquoi? dit l'autre. — Je ne sais, dit-il -, mais le cœur me dit que votre guîgnon ne changera pas. — ^11 faut voir, dit Caméran en demandant des cartes. — Voyez donc, » dit Matta ^ et il se rendormît. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Toujours les cartes étaient également malheureuses pour le perdant-, il n'y rencontrait que des lardons 5 et en dernier il avait beau montrer quinze, cela ne servait ile rien. Nouvelles exclamations. « Ne vous Tavais-je
pas dit? s'écria Matta, qui s'était réveillé en sursaut. Vous avez beau tempêter, tant que vous jouerez , vous perdrez. Croyez-moi, les plus courtes folies sont les meilleures : quittez-, car je me donne au diable s'il est possible que vous gagniez. — Et d'où vient? dit Caméran, qui commençait à s'impatienter. — Voulezvous le savoir? dit Matta : ma foi, c'est que nous vous
trompons. »
Le chevalier de Grammont, outré d'une raillerie
d'autant plus mal placée, qu'elle avait quelque air de vérité : « Matta, lui dit-il, trouvez-vous qu'il soit fort agréable pour un homme qui joue aussi malheureusement que M. le comte, de lui rompre la tête de vos froides plaisanteries? Pour moi, j'en suis si ennuyé, que je le quitterais dans le moment s'il ne perdait pas tant qu'il fait. » Un homme piqué ne craint rien tant qu'une telle menace; et le seigneur Caméran, se radoucissant, lui dit qu'il n'y avait qu'à laisser parler Matta, si cela ne l'offensait pas ^ que, pour lui, cela ne lui faisait aucune peine.
Le chevalier de Grammont en usabienplus honnêtement que le Suisse de Lyonn'avaitfait à son égard ^ car il joua sur sa paroletant qu'il voulut. Caméran lui en sut si bon gré, qu'il perdit jusqu'à quinze cents pistoles, et les paya dès le lendemain. Pour Matta, il fut grondé de la belle manière de son intempérance de langue. Toute la raison qu'en eut celui qui le réprimandait fut qu'il y avait de la conscience à laisser tromper le pauvre Savoyard sans l'en avertir; «outre, disait--il, qu'il eût été bien aise de voir son infanterie aux mains avec la cavalerie de Caméran, en cas qu'il eût voulu faire le mauvais. »
Cette aventure les ayant remis en fonds, la fortune se déclara pour eux pendant le reste de la campagne; et le chevalier de Grammont, pour faire voir qu'il ne s'était saisi des effets du comte, que par droit de re* présailles, et pour se dédommagerde la perte qu'il avait faite à Lyon, commença dès ce temps-là à faire de son argent l'usage qu'on lui a vu faire depuis dans toutes les occasions. Il déterrait les malheureux pour les secourir^ les officiers qui perdaient leurs équipages à la guerre, ou leur argent au jeu \ les soldats estropiés dans la tranchée; enfin tout éprouvait sa libéralité; mais sa manière d'obliger surpassait encore ses bienfaits. Tout homme qu'on admire par ces endroits réussit partout. Connu des soldats, il en était adoré. Les généraux le trouvaient dans toutes les occasions où il y avait quelque chose à faire, et le cherchaient dans les autres. Dès qu'il vit la fortune déclarée pour lui, son premier soin fut de faire restitution, en mettant Gamérande part avec lui dfiftis toutes les bonnes parties.
Un fonds inépuisable de bonne humeur et de vivacité lui fournissait toujours quelque chose de nouveau dans les discours et dans les actions. Je ne sais par quelle occasion M. de Turenne commandait, sur la fin du siège, un corps séparé. Le chevalier de Grammont le fut voir dans ses nouveaux quartiers* Il y trouva quinze ou vingt officiers. M. de Turenne aimait naturellement la joie ; la seule présence du chevalier l'inspirait. Il fut charmé de sa visite ; et, par reconnaissance, il voulut le faire jouer. Le chevalier de Grammont lui dit , en le remerciant , qu'il avait appris de son précepteur, que, quand on allait
chez ses amis, il n'était pas prudent d'y laisser son argent ni honnête d'emporter le leur. « Effectivement, dit M. de Turenne, il ne trouverait ni gros jeu ni grand argent parmi nous^ mais, afin qu'il ne soit pas dit qu'on le laisse aller sans jouer, jouons chacun un cheval. »
Le chevalier de Grammont y consentit. La fortune, qui l'avait suivi dans un lieu où il n'avait pas compté qu'il en aurait besoin, lui fit gagner quinze ou seize chevaux en badinant; et voyant qu'il y avait quelques visages consternés de la perte : <( Messieurs, leur dit-il, je serais fâché de vous voir retourner à pied de chez votre général ^ il suffit que vous m'envoyiez tous vos chevaux demain, à la réserve d'un, que je donne pour les cartes. » Le valet de chambre crut qu'il se moquait. « Je vous parle sérieusement, dit le chevalier*, je vous donne un cheval pour les cartes; et, qui plus est, prenez celui que vous voudrez, excepté le mien. — Effectivement, dit M. de Turenne, j'en suis charmé pour la nouveauté du fait ; car je ne crois pas qu'on ait vu jusqu'à présent donner un cheval pour les cartes. »
Trin se rendit enfin. Le baron de Batteville, qui l'avait vaillamment défendu, et longtemps, eut une capitulation digne de sa résistance ^ Je ne sais si le
1. n parait que c'est le même individu qui fat plus tard ambassadeur d'Espagne à la cour d' Angleterre ; en 1660, il eut, avec l'ambassadeur de France, le comte d'Estrades, une querelle qui lit' grand bruit : il voulut prendre le pas sur lui, lors de la réception d'un envoyé suédois. Louis XIV prit la chose de très-haut, et força la cour d'Espagne à renoncer à cette prétention. Une médaille fut frappée à cet égard. Elle représentait l'ambassadeur d'Espagne, le marquis de Fuente, faisant au roi la déclaration de : Non concur-
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chevalier de Grammont eut quelque part à la prise de cette place; mais je sais bien que, sous un règne plus glorieux et des armes partout victorieuses, sa hardiesse et son adresse en ont fait prendre quel^ ques-unes depuis, à la vue de son maître. C'est ce qu'on verra dans la suite de ces Mémoires ^