‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 26 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Son arrivée à la cour de Turin ; comme U y passe son temps.

La gloire dans les armes n'est tout au plus que la moitié du brillant qui distingue les héros; il faut que Vamour mette la dernière main au relief de leur caractère, par les travaux, la témérité des entreprises^ et la gloire des succès. Nous en avons des exemples, non-seulement dane les romans, mais dans Thistoire véritable des plus faineux guerriers et des plus célèbres conquérants.

Le chevalier de Grammont et Matta, qui ne songeaient guère à ces exemples , ne laissèrent pas de songer qu'il était bon de s'aller délasser des fatigues du siège de Trin en formant quelque siège aux dépens des beautés et des époux de Turin. Comme la

rer e9% kn ambattadores de Praneia. Les inscriptions suivantes se lisaient à Fentonr : Jus prœeedendi auerlum. — Bitpanorum earcvtatio eoram XXX legatit prineipwn^ 1662. Clarendon , parlant du marquis de Batteville, dit qu'il était né en Bourgogne, et qu'il était i la fois militaire intrépide et négociateur habile ; il avait plus de gaieté et de laisser-alicr que n'en possédaient en général les diplomates castillans, et il savait provoquer à table des indiscrétions dont U faisait son profit.

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campagne avait fini de bonne heure, ils crurent qu'ils auraient le temps d^ faire quelques exploits avant que la fin des beaux jours les obligeât à repasser tes monts.

Ils se mirent donc en chemin, tels, à peu près, qu'Amadis ou don Galaor après avoir reçu l'accolade et Tordre de chevalerie , cherchant les aventures et courant après Tamour , la guet^re et les enchantements. Ils valaient bien ces deux frères; car s'ils ne savaient pas autrement pourfendre géants^ dérompre Aamois et porter en croupe belles damoiselles sans leur parler de rien^ ils savaient jouer, et les autres n'y connaissaient rien.

Us arrivèrent à Turin, furent agréablement reçus, et fort distingués à la cour. Cela pouvait-il manquer? Ils étaient jeunes , bien faits , ils avaient de l'esprit, et faisaient de la dépense. Dans quel pays du monde ne réussit-on pas avec de tels avantages? Ck>mme Turin était alors celui de Tamour et de la galanterie, deux étrangers de cet air, qui n'aimaient pas à s'ennuyer, n'avaient garde d'ennuyer les dames de la cour.

Quoique les hommes y fussent faits à peindre, ils n'avaient pas trop le don de plaire. Ils avaient du respect pour leurs femmes, et de la considération pour les étrangers \ et leurs femmes, encore mieux faites, avaient pour le moins autant de considération pour les étrangers , et n'en avaient que médiocrement pour eux.

Madame Royale S digne fille de Henri IV, rendait

1. ChristiDe, seconde fille d'Henri IV, mariée à Victor-Àmëdée, imnce de Piémont, et ensuite dac de Savoie. Divers témoignages

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sa petite cour la plus agréable du monde : elle avait hérité des vertus de son père, à Tégard des sentiments qui conviennent au sexe*, et à Fégard de ce qu'on appelle la faiblesse des grands cœurs, Son Altesse n'avait pas dégénéré.

Le comte de Tanes était son premier ministre. Les affaires d'État n'étaient pas difficiles à manier durant son ministère. Personne ne s'en plaignait^' et celte princesse paraissait contente de sa capacité sur les autres; et voulant que tout ce qui composait sa cour le fût aussi, Ton y vivait assez selon l'usage et les coutumes de Vancienne chevalerie.

Les dames avaient chacune un amant d'obligation, sans les volontaires, dont le nombre n'était point limité. Les chevaliers déclarés portaient les livrées de leurs maîtresses, leurs armes, et quelquefois leurs noms. Leur fonction était de ne les point quitter en public, et de n'ei\ point approcher en particulier; de leur servir partout d'écuyers, et dans les carrousels de chamarrer leurs lances, leurs housses et leurs habits, des chiffres et des couleurs de chaque Dulcinée.

Matta n'était point ennemi de la galanterie ; mais

constatent que cette princesse était d'humear pea sévère. Un touriste aUemand, Keyssler, qui parcourut une partie de l'Europe an commencement du dix-huitième siècle, parle d'une petite maison , de campagne près de Turin, appelée la Vigne de Madame Royale, et ne craint pas de dire que, « durant la minorité, sous la régence de Christine, la maison et le jardin servirent souvent à des scènes de déhanche. Ce fut pour cette raison que le roi, dans un âge plus avancé et devenu dévot, peut-être aussi par l'avis de son confesseur, prit cette maison en une telle aversion qu'après la mort de Madame Royale, survenue en 1663, il la donna à l'hôpital. »

il l*aurait souhaitée plus simple que celle qu'on pratiquait à Turin. Les formes ordinaires ne Tauraient pas choqué-, mais il trouvait de la superstition dans le culte et les cérémonies que Tamour semblait exiger mal à propos. Cependant, comme il avait soumis sa conduite aux lumières du chevalier de Grammont sur cet article, il fallut suivre son exemple, et se- conformer aux coutumes du pays.

Ils s'enrôlèrent en môme temps au service de deux beautés, que les premiers chevaliers d'honneur cédèrent aussitôt par politesse. Le chevalier de Gram- ^. mont choisit mademoiselle de Saint-Germain, et dit ^ a Matta d'çffrir ses services à madame de Sénantes. » Matta le voulut bien, quoiqu'il eût mieux aimé \ l'autre^ mais le chevalier de Grammont lui fit en- I tendre que madame de Sénantes lui convenait mieux. * Comme il s'était bien trouvé de la capacité du chevalier, dans les premiers projets qu'ils avaient formés ensemble, il suivit ses 'instructions en amour comme il avait fait de ses conseils sur le jeu.

Mademoiselle de Saint-Germain, dans le premier printemps de son âge, avait les yeux petits, mais fort brillants et fort éveillés : ils étaient noirs comme ses cheveux. Elle avait le teint vif et frais, quoiqu'il ne fût pas édatant par sa blancheur -, elle avait la bouche agréable, les dents belles, la gorge comme on la demande, et la plus aimable taille du monde. Elle avait les bras bien formés , une beauté singulière dans le coude, qui ne lui servait pas de grand' chose-, ses mains étaient passablement grandes, et la belle se consolait de ce que le temps de les avoir blanches n'était pas encore venu. Ses pieds n'étaient pas des

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plus petits, mais ils étaient bien tournés. Elle lai» sait aller cela tout comme^il plaisait au Seigneur sans employer Tart pour faire valoir ce qu'elle tenak de la nature ^ mais, malgré cette nonchalance poui ses attraits^ sa figure avait quelque chose de si piquant, que le chevalier de Grammont s'y laissa prendre d'abord. Son esprit et son humeur étaient faits pour assortir le reste. Tout y était naturel, et tout en était agréable : c'était de l'enjouement, de la vivacité, de la complaisance et de la politesse : tout cela coulait de source; point d'inégalité.

Madame la marquise de Sénantes passait pour blonde : il n'eût tenu qu'à elle de passer pour rousse ^j mais elle aimait mieux se conformer au goût du siècle que respecter celui des anciens-, elle avait tous les avantages dont les cheveux.roux sont accompagnés, sans aucun de leurs dégoûts. Une attention continuelle corrigeait ce qu'il pouvait y avoir de trop à ses agréments. Qu'importe, après tout, quand on est propre, si c'est par art ou naturellement? Il faut être bien malin pour y regarder de si près. Elle avait beaucoup d'esprit, autant de mémoire, plus de lecture, et beaucoup plus de penchant à la tendresse.

Elle avait un mari que la sagesse même eût fait conscience d'épargner : il se piquait d'être stoïcien ; il faisait gloire d'être salope et dégoûtant en honneur de sa profession. Il y réussissait parfaitement-, ear il était fort gros, et suait en hiver comme en été.

L'érudition et la brutalité semblaient être ses talents favoris-, l'une et l'autre brillaient dans sa conversation, tantôt ensemble, tantôt tour à tour, mais

toujours mal à propos. Il n'était point jaloux*, cepen* dant il ne laissait pas d'être incommode. Il voulait bien qu'on eût de l'attention pour sa femme, pourvu qu'on en eût davantage pour lui.

Dès que nos aventuriers furent déclarés, le chevalier de Grammont prit le vert, et farcit Matta de bleu. C'étaient les coideurs que donnaient leurs nou-> velles maltresses. Ils entrèrent d'abord en fonctions. Le chevalier de Grammont apprit et pratiqua tout le cérémonial de cette galanterie, comme s'il n'eût jamais fait autre chose. Matta d'ordinaire en oubliait une moitié, et ne s'acquittait pas trop bien de l'autre -, il ne pouvait se souvenir que sa charge était de servir à la gloire et non pas à l'utilité de sa maitresse.

Madame de Savoie donna, dès le lendemain, une fête à la Vénerie ^ : toutes les dames en étaient. Le chevalier de Grammont disait tant de choses agréables et divertissantes à sa maltresse, qu'elle en riait à gorge déployée. Matta, menant la sienne à son carrosse, lui serra la main, et au retour de cette promenade il la pria d'avoir pitié de ses souffrances.

C'était aller un peu vite -, et quoique madame de Sénantes ne fût pas plus inhumaine qu'une autre, elle ne laissa pas d'être choquée qu'on s'y prit si ca-

1. Palais situé près de Turin, et où la cour passait la plus grande partie de Tannée. On y voyait de magnifiques cascades » des grottes, un temple de Diane ; tout cela est retracé dans quelquesunes des gravures qui accompagnent le The(UntmtMmm$abaudiœ âitcU. Amsterdam, 16^, 2 vol. in-fol. (en français, La Haye, 1700, 3 Tol. in-foL), et tout cela fut détruit dans les guerres qui déso* lèrent le Piémont.

valièrement : elle se crut obligée d'en témoigner quelque peu de ressentiment^ et, retirant sa main, qu'on lui serrait de plus belle à cette déclaration, elle monta chez Madame Royale, sans regarder son nouvel amant. Matta, sans s'imaginer qu'il l'eût offensée, la laissa faire, et fut chercher quelqu'un dans la ville qui voulût souper avec lui. Rien n'était plus facile pour un homme de son caractère. Il trouva bientôt ce qu'il cherchait, fut longtemps à table pour se remettre des fatigues de l'amour, et se coucha fort content de sa journée.

Pendant tout cela, le chevalier de Grammont faisait parfaitement son devoir auprès de mademoiselle de Saint-Germain*, et, sans préjudice^à ses assiduités, il trouvait le moyen de briller, en chemin faisant, par mille petits récits qu'il mêlait à la conversation générale.

Madame de Savoie les écoutait avec plaisir, et la solitaire Sénantes y donnait son attention. Il s'en aperçut, et quitta sa maîtresse pour lui demander ce qu'elle avait fait de Matta. « Moi ! dit-elle, je n'en ai rien fait*, mais je ne sais ce qu'il n'aurait pas fait de moi si j'avais eu la bonté d'écouter ses très-humbles propositions. » Et là-dessus elle se mit à lui conter de quelle manière son ami l'avait traitée dès le second jour de leur connaissance.

Le chevalier de Grammont ne put s'empêcher d'en rire. Il lui dit qu'il était un peu naïf, mais qu'elle en serait contente dans la suite *, et pour la consoler, il l'assura qu'il n'aurait pas autrement parlé quand Son Altesse Royale eût été dans sa phice , mais qu'il ne laisserait pas de lui en laver la tète.

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Il fut le lendemain dans sa chambre pour cela *, mats il était parti dès le matin pour une partie de chasse où ses connaissances de table t'avaient engagé la veille.

A son retour, il prit deux perdrix de sa chasse, et fut chez sa maîtresse. On lui demanda si c'était monsieur qu'il venait voir; il dit que non*, et le suisse lui dit que madame n'y était pas. Matta lui laissa ses deux perdrix, et le pria de lui en faire présent de sa part.

La Sénantes était à sa toilette, qui se coiffait de toute sa force en faveur de Matta, tandis qu'on lui refusait la porte. Elle n'en savait rien, mais monsieur son mari le savait à merveille. Il avait trouvé fort mauvais que la première visite ne fût pas pour lui*, c'est pourquoi, résolu qu'elle ne serait pas pour sa femme, le suisse en avait reçu ses ordres, et pensa bien être battu pour le présent qu'on avait laissé. Les perdrix furent renvoyées sur l'heure-, et Matta, sans examiner pourquoi, ne fut pas fâché de les revoir. Il partit pour la cour sans changer d'habit. Il n'avait garde de songer qu'il n'y fallait pas paraître sans les couleurs de sa dame. Il l'y trouva parée. Ses yeux lui parurent brillants, et sa personne ragoûtante. Il commença dès ce. moment à se savoir bon gré de sa complaisance pour le chevalier de Grammont ', cependant il remarqua qu'elle avait l'ahr assez froid pour lui. Gela lui parut extraordinaire, après avoir tant fait pour elle. S'imaginant qu'elle ignorait toutes ces obligations, il fut l'en entretenir, et la gronda fort d'avoir renvoyé ses perdrix avec tant d'indifférence.

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Elle ne savait ce qu'il voulait dire; et, choquée de ce qu*il ne s'humiliait pas, après la réprimande qu'elle comptait qu'on lui eût faite, elle lui dit qu'il fallait qu'il eût trouvé des personnes de bonne composition en son chemin, puisqu'il prenait des manières auxquelles on n'était pas encore accoutumé chez elle. Matta lui demanda comme quoi ses mar nières étaient donc si nouvelles. « Comme quoil dit-elle 5 le second jour que vous m'honorez de votre attention, vous me traitez f*omme si j'étais à votre service depuis mille ans. La première fois que je vous donne la main, vous me la serrez de toute votre force. Après ce début, je monte en carrosse, et vous à cheval^ mais, loin de vous tenir à la portière, comme les feutres, il ne part pas un lièvre que vous ne' poussiez après-, et vous étant bien amusé, durant la promenade, à prendre du tabac sans songer à moi, vous ne vous en souvenez, au retour, que pour me prier de mon déshonneur, en termes honnêtes, mais fort intelligibles-, aujourd'hui vous me parlez de chasse, de perdrix, et d'une visite que vous avez apparemment rêvée comme tout le reste. i»

Le chevalier de Grammont arriva comme ils en étaient là. Matta fut grondé de ses empressements. Son ami se tuait de lui dire qu'ils étaient insolents plutôt que familiers*, Matta s'excusait du mieux qu'il pouvait, mais toujours fort mal. Sa maîtresse en eut pitié, voulut bien recevoir ses excuses sur la manière, plutôt que son repentir sur le fait, et témoigna qu'il n'y avait que l'intention qui pût justifier ou condamner ces transgressions -, qu'on pardonnait

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ce que tes mouvements de tendresse faisaient hasarder, mais qu'on ne pardonnait point les témérités, qui n'étaient fondées que sur la facilité qu'on se promettait de trouver. Matta jura qu'il ne lui avait serré lî main que par un excès d'amour; qu il ne lui avait demandé du secours que par nécessité; qu'il ne savait pas la manière de demander des grâces; qu'il ne lu trouverait pas plus digne d'être aimée au bout d'un mois de service, qu'elle le paraissait dans ce moment, et qu'il la priait de se souvenir de lui quand l'occasion s'en présenterait. La Sénantes ne s'en offensa pas; elle vit bien qu'il ne fallait pas s'arrêter aux formalités de la sévère bienséance en écoutant un homme de son caractère; et le chevalier de Grammont, après cette espèce de raccommodement, fut songer à ses propres affaires auprès de mademoiselle de Saint-Germain.

Ce n'était pas tout à fait son bon naturel qui le portait à se mêler de celles de Matta. Bien au contraire ; dès qu'il s'aperçut que les penchants de madame de Sénantes devenaient favorables pour luimême , comme cette conquête lui parut plus facile que l'autre , il crut qu'il fallait s'en saisir , de peur qu'on ne la laissât échapper , et pour ne pas perdre tout son temps, en cas qu'il ne pût rien gagner auprès de la petite Saint-Germain.

Cependant, dès le même soir, pour conserver l'air de supériorité qu'il avait usurpé sur la conduite de son ami , malgré qu'il en eût, il lui fit des reproches d'avoir bien osé se montrer i la cour en habit de campagne, et sans les couleurs de sa maltresse; de n'avoir pas eu l'esprit ou la prudence de rendre la première

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visite a M. de Senantes , au lieu de s'amuser à demander madame^ et , pour toute conclusion , lui demanda de quoi diable il s'avisait de lui faire présent de deux méchantes perdrix rouges P « Et pourquoi non ? lui dit Matta-, ne faudrait-il point qu'elles fussent bleues aussi , à cause de la cocarde et du nœud d'épée bleu que tu m'avais mis l'autre jour P Eh ! va te promener, mon pauvre chevalier, avec tes niaiseries. Je me donne au diable si dans quinze jours tu ne deviens plus sot que tous les benêts de Turin; mais, pour répondre à toutes tes questions , je n'ai point été voir le mari de madame de Senantes parce que je n'ai que faire à lui , que c'est un animal qui me déplaît et me déplaira toujours. Pour toi , te voilà ravi d'être empanaché de vert , d'écrire des billets à ta maîtresse, d'emplir tes poches de cédrats, de pis* taches et d'autres rogatons, dont tu farcis la pauvre fille , malgré qu'elle en ait. Tu crois trouver la pie au nid , et qu'en lui chantant quelque chanson faite du temps de Corisande et de Henri lY , tu peux lui jurer que tu l'as faite pour elle. Heureux de pouvoir mettre le cérémonial de la galanterie en pratique, tu n'as point d'ambition pour Tessentiel. A la bonne heure ^ chacun a sa façon de faire , aussi bien que son goût: le tien est de baguenauder en amour; et pourvu que tu fasses bien rire la Saint-Germain, tu ne lui en demandes pas davantage. Pour moi, qui suispersuadé que lesfemmes sont ici ce qu'elles sont ailleurs, je ne croirai jamais qu'elles s'offensent qu'on quitte quelquefois la bagatelle pour en venir au sérieux. En tout cas, si madame de Senantes n'est pas de cette humeur, elle n'a qu à se pourvoir

ailleurs; car je lui réponds bien que je ne ferai pas longtemps le personnage d'estaûer auprès de sa personne. »

€ette menace était des plus inutiles. Madame de Sénantes le trouvait à son gré, pensait a peu près de môme, et ne demandait pas mieux que d'en venir aux preuves; mais Matta s'y prit tout de travers. Il était prévenu d'une telle aversion pour son mari, qu'il ne pouvait se vaincre sur la moindre avance pour Tapprivoiser. On lui faisait entendre qu'il fallait commencer par endormir le dragon avant da posséder le trésor; cela fut inutile, quoiqu'il ne pût voir madame de Sénantes que dans les assemblées publiques. Il en était impatient; et lui faisant un jour ses plaintes : « Ayez labonté, madame, lui dit-il, de me faire savoir où vous logez. Iln'y a pointde jour où je n'aille trois fois chez vous, pour le moins, sans vous y avoir encore pu trouver. — J'y couche pourtant d'ordinaire, lui dit-elle en riant; mais je vous avertis que vous ne m'y trouverez jamais que vous n'y ayez trouvé M. de Sénantes : je n'en suis pas la maîtresse. Je ne vous le donne pas, poursuivit-elle, pour un homme dont on voulût rechercher le commerce pour son agrément; au contraire, je conviens que son humeur est assez bizarre, et ses manières peu gracieuses; mais il n'y a rien de si farouche qu'on ne puisse apprivoiser avec un peu de soin et de complaisance. Il faut que je vous répète un rondeau fait à ce sujet : je l'ai retenu, parce qu'il donne un petit conseil, dont vous userez comme il vous plaira.

Mettez-vous bien dans la mémoire, Et retenez ces documents^

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Vous qui vous piquez de la gloire ' De réussir en faits galants, Ou qui voulez le faire croire :

En équipage, en airs bruyants, En lieux communs, en faux serments»

En habits, bijoux, dents dUvoire, Mettez-vous bien.

Ayez pour plaire aux vieux parents Toujours en main nouvelle histoire, Pour les valets force présents; Mais, eût-il Thumeur sombre et noire»

Avec répoux, malgré ses dents, Mettez- vous bien.

tt — Ma foi , madame , dit Matta , le rondeau dira tout ce qu'il lui plaira, mais il n'y a pas moyen \ répoux est trop sot. Quelle diable de cérémonie ! poursuivit-il. Quoi ! dans ce pays-ci Ton ne saurait voir la femme sans être amoureux du mari ? »

Madame de Sénantes trouva cette manière de répondre très-offensante; et comme elle crut en avoir assez fait pour le mettre dans le bon chemin» s'il en eût été digne, elle jugea qu'il ne valait pas la peine qu'elle s'expliquât davantage, puisqu'il ne pouvait se contraindre sur si peu de chose : et dès ce moment elle eut fait avec lui.

Le chevalier de Grammont avait donné congé a sa mattresse à peu près dans le môme temps -, il était tout à fait refroidi sur cette poursuite. Ce n'est pas que mademoiselle de Saint-Germain ne fût plus digne que jamais de sa persévérance -, au contraire, ses agréments se multipliaient à vue d'œiU Elle se couchait avec mille charmes, et le lendemain parais-

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sait avec quelque chose de nouveau : la phrase croître et embellir semblait n'avoir été faite que pour elle. Le chevalier de Grammont ne pouvait disconvenir de ces vérités-, maisil n'y trouvait pas son compte. Un peu moins de mérite avec un peu moins de sagesse eût été plus son fait. Il s'aperçut qu'elle l'écoutait avec plaisir, qu'elle riait tant qu'il voulait de ses contes, et qu'elle recevait ses billets et ses présents sans scrupule, mais qu'elle en voulait rester là. Son adresse l'avait tournée de toutes les manières sans avoir pu lui tourner la tête. Sa femme de chambre ét^it gagnée*, ses parents, charmés de ses bons mots et de son assiduité, n'étaient jamais plus aises que quand ils le voyaient chez eux -, bref, il avait mis les préceptes du rondeau de la Sénante^ en usage , ef tout livrait la petite Saint-Germain à ses embûches , 'l si la petite Saint-Germain eût été d'humeur à s^

livrer ; mais elle ne le voulut jamais. Il avait beau lui dire que la grâce qu'il lui demandait ne coûtait rien 5 que , puisque ces trésors se trouvaient rarement compris dans le bien qu'une fille apportait en mariage, elle ne trouverait personne qui, par une tendresse éternelle et par une discrétion inviolable, en fût plus digne que lui. Il lui contait ensuite que jamais mari n'avait su donner la moindre idée de ce que l'amour a d'agréable, et qu'il n'y avait rien de si différent que les empressements d'un amant toujours tendre, toujours passionné, mais toujours respectueux , et la nonchalance indifférente d'un époux.

Mademoiselle de Saint-Germain , ne voulant pas prendre la chose sérieusement, pour n'être pas

obligée de s'en offenser, lui dit « que comme c'était assez la coutume de son pays de se marier, elle serait bien aise d'en passer par là avant de prendre connaissance de ces distinctions et de ces détails merveilleux qu'elle ne comprenait pas extrêmement et dont elle ne voulait pas de plus grandes explications*, qu'elle l'avait bien voulu écouter pour cette fois, mais qu'elle le suppliait de ne lui plus parler sur ce ton, puisque ces sortes de conversations n'étaient point divertissantes pour elle , et qu'elles seraient très-inutiles pour lui. » La belle, qui riait plus volontiers qu'une autre, savait prendre un air fort sérieux dès qu'il en était question. Le chevalier de Grammont vitbien qu'elle lui parlait tout de bon; et voyant qu'il lui faudrait un temps infini pour lui faire changer de sentiment, il s'était tellement ralenti sur cette poursuite, qu'il ne la servait plus que pour cacher les desseins qu'il avait sur madame de Sénantes.

Il voyait cette princesse fort choquée du peu de complaisance de Matta. Cette apparence de mépris pour elle rebuta ce qu'elle avait eu de plus favorable pour lui. Dans ces intentions, le chevalier de Grammont lui dit qu'elle avait raison, exagéra la perte que son ami faisait, la mit mille fois au-dessus des charmes de la petite Saint-Germain, et demanda la grâce pour lui-même, puisque son ami ne la méritait pas. Il fut bientôt écouté favorablement sur cette proposition; et dès qu'ils furent d'accord ils songèrent aux mesures qu'il fallait prendre, l'une pour tromper son époux, et l'autre son ami. Gela n'était pas fort difficile; Matta n'était

point défiant, et le gros Sénantes, auprès de qui

le chevalier de Grammont avait déjà fait tout ce que

' l'autre n'avait pas voulu faire, ne pouvait se passer

de lui. C'était beaucoup plus qu'il ne lui deman-

^ dait -, car dès que le chevalier de Grammont était

\ chez madame, son mari s'y trouvait par politesse \

/ et pour toute chose au monde il ne les aurait laissés

"1) ensemble , de peur qu'ils ne s'ennuyassent sans

lui.

Matta, qui ne savait cependant pas qu'il fût disgracié, continuait à servir sa maîtresse à sa manière. Elle était convenue avec le chevalier de Grammont que les choses iraient en apparence selon le premier établissement \ et de cette manière la cour croyait toujours que madame de Sénantes ne songeait qu'à Matta , tandis que son ami ne songeait qu'à mademoiselle de Saint-Germain. .

On faisait de temps en temps de petites loteries de bijoux. Le chevalier de Grammont y mettait toujours, en retirait par hasard quelque chose*, et, sous prétexte des lots qu'il gageait , il achetait mille choses qu'il donnait imprudemment à la Sénantes, et la Sénantes les recevait imprudemment encore. La petite Saint-Germain n'en tàtait plus que bien rarement. Il y a des tracassiers partout. On fit des remarques sur ce procédé: ceux qui les firent les communiquèrent à mademoiselle de Saint-Germain. Elle fit semblant d'en rire^ mais elle ne laissa pas d'en , être piquée. Rien n'est si commun au beau sexe j que de ne vouloir pas qu'une autre profite de ce 7) 1 qu'on refuse. Elle n'en sut pas bon gré à madame ' de Sénantes. D'un autre côté, on fut demandera

Matta s'il n'était pas assez grand pour faire lui-même ses présents à madame de Sénantes, sans les envoyer par le chevalier de Grammont. Cela le réveilla; car il ne s'en serait jamais aperçu : il n'en eut pourtant que des soupçons assez légers; et, voulant s'en éclaircir : a II faut avouer , dit-il au cnevalier de Grammont, que l'amour se fait ici d'une façon toute nouvelle. On y sert sans gages; on s'adresse au mari quand on est amoureux de la femme ; et l'on fait des présents à la maîtresse d'un autre pour se mettre bien avec la sienne. Madame Sénantes t'est fort obligée de. . . — C'est toi-même , répondit le chevalier de Grammont, puisque c'est sur ton compte. J'étais honteux de voir que tu ne t'étais jamais avisé de lui faire le moindre petit présent. Sais-tu bien que les gens sont faits si extraordinairement à cette cour, qu'on croit que c'est plutôt par vilenie que par inadvertance que tu n'as pas eu le courage de donner la moindre bagatelle à ta maîtresse ? Fi ! que cela est ridicule, qu'il faille qu'on son]ge toujours pour toi ! »

Matta se laissa gronder, sans qu'il en fût autre chose , persuadé qu'il l'avait un peu mérité ; outre qu'il n'était ni assez défiant ni iassez épris pour y faire plus de réflexion. Cependant , comme il convenait aux affaires du chevalier de Grammont qu'il fit connaissance avec M. de Sénantes, il en fut tellement persécuté, qu'il le fit à la fin. Son ami fut l'introducteur de cette première visite : sa maîtresse lui sut bon gré de cet effort de complaisance , résolue pourtant qu'il n'en profiterait pas; et l'époux, ayant l'esprit en repos sur une civilité qu'il atten-

- dait depuis longtemps , voulut dès le même soir leur donner à souper dans une petite maison qu'il avait à la campagne , au bord de la rivière , à deux pas de

la ville.

Le chevalier de Grammont répondit pour tous deux, accepta l'offre', et comme c'était la seule que Matta n'eût pas refusée de Sénantes, il y consentit. Le mari vint chez eux pour les prendre à l'heure marquée -, mais il n'y trouva que Matta. Le chevalier de Grammont s'était mis à jouer tout exprès pour les laisser partir sans lui. Matta voulait l'attendre, tant il avait peur de se trouver seul avec M. de Senantes; mais le chevalier de Grammont les ayant envoyé prier d'aller toujours devant, et qu'il serait à eux dès que son jeu serait fini , le pauvre Matta fut obligé de s'embarquer avec l'homme du monde qui lui revenait le moins. Ce n'était pas l'intention du chevalier de Grammont de le tirer si tôt de cet embarras-, et le perfide ne les sut pas plutôt en campagne qu'il fut chez madame de Sénantes, sous prétexte d'y trouver encore son mari, pour aller ensemble où ils devaient souper.

La trahison était en beau train ^ et comme il paraissait à madame de Sénantes que l'indifférence de Matta ne méritait pas autre chose de sa part, elle n'avait pas descrupule d'en être. Elle attendait donc le chevalier de Grammont avec des intentions d'autant / plus favorables qu'il y avait longtemps qu'elle l'attendait, et qu'elle avait quelque curiosité pour une / visite de sa part dont son mari ne fût pas. Il est donc ' à croire que cette première occasion ne se fût pas perdue, si mademoiselle de Saint-Germain, qu'elle

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n'attendait pas, ne fût arrivée presque en même temps que celui qu'elle attendait.

Elle était plus jolie et plus enjouée ce jour-là qu'elle ne l'avait été de sa vie; cependant on ne laissa pas de la trouver fort laide et fort ennuyante. Elle s'aperçut bientôt qu'elle importunait-, et, ne voulant pas que ce fût pour rien qu'on lui voulût du mal, après avoir passé plus d'une grosse demi-heure à se divertir de leur inquiétude, et à faire mille petites singeries, qu'elle voyait bien ne pouvoir être plus mal placées, elle ôta ses coiffes, son écharpe, et tout l'attirail dont on se défait quand on prétend s'établir familièrement quelque part pourle reste du jour. Le chevalier de Grammont la maudissait intérieurement, tandis qu'elle ne cessait de lui faire la guerre sur la méchante humeur dont il était en si bonne compagnie; madame de Sénantes, qui ne se possédait pas mieux que lui, lui dit assez sèchement qu'elle était obligée d'aller chez Madame Roy aie. Mademoiselle de Saint-Germain lui dit qu'elle aurait l'honneur de l'accompagner, si cela ne lui faisaitpoint de peine. On ne lui répondit pas grand'chose; et le chevalier de Grammont, voyant qu'il était inutile de pousser sa visite plus loin, sortit de belle humeur.

Dès qu'il fut dehors, il fit partir un de ses grisons pour prier M. de Sénantes de vouloir bien se mettre à table avec sa compagnie sans l'attendre, parce que le jeu ne finirait pas si tôt, mais qu'il serait à lui avant la fin du repas. Après avoir dépêché ce courrier, il mit une sentinelle à la porte de madame de Sénantes, dans l'espérance que l'éternelle Saint- Germain en sortirait avant elle; mais ce fut inutile-

ment, et son espion lui vint dire, au bout d'une heure d'impatience et d'agitation, qu'elles étaient sorties ensemble. Il vit bien qu'il n'y aurait pas moyen de se voir ce jour-là, tout allant de travers pour ses desseins. 11 fallut donc se passer de madame pour aller trouver monsieur.

Pendant que ces choses se passaient à la ville, flatta ne se divertissait pas beaucoup à la campagne. Comme il était prévenu contre le seigneur de Sénantes, tout ce que le seigneur de Sénantes lui disait ne faisait que lui déplaire. Il maudissait de bon cœur le chevalier de Grammont du tôte-à-tète qu'il lui procurait. H fut sur le point de s'en retourner, quand il vit qu'il fallait se mettre à table sans un troisième;

Cependant, comme son hôte était assez délicat sur la bonne chère, qu'il avait le meilleur vin et le meilleur cuisinier de tout le Piémont, la vue du premier service le radoucit*, et, mangeant fort et ferme, sans faire attention à Sénantes, il se flatta que le souper finirait sans avoir rien à démêler avec lui , mais il se trompa.

Dans le temps que le chevalier de Grammont voulait le mettre bien avec M. de Sénantes, il en avait fait un portrait fort avantageux, pour lui donner envie de lè connaître -, dans l'étalage de mille autres qua- Htés, connaissant l'entêtement qu'il avait pour le nom d'érudition, il l'avait assuré que Matta était un des savants hommes de l'Europe.

Sénantes avait donc attendu, dès le commencement du souper, quelque trait d'érudition de la part de Matta, pour mettre la sienne en jeu-, mais il était

bien loin de compte. Personne n'avait moins lu, et personne n'avait si peu parlé pendant un repas que lui. Comme il ne voulait point entrer en conversation, sa bouche ne s'était ouverte que pour manger ou pour demander à boire.

L'autre, s'ofiensant d'un silence qui lui paraissait affecté, las de Tavoir inutilement agacé sur d'autres sujets, crut qu'il en aurait quelque raison en le mettant sur l'amour et la galanterie, et l'attaqua de cette manière, pour entamer le sujet.

(( Comme vous éteslegalant demafemme.. . — Moi! lui dit Matta, qui voulait faire le discret-, ceux qui vous l'ont dit en ont menti, morbleu l . . . — Monsieur, dit Sénantes, vous le prenez là d'un ton qui ne vous convient guère. Car je veux bien vous apprendre, \nalgré vos airs de mépris, que madame de Sénantes en est peut-être aussi digne qu'aucune de vos dames de France^ et que nous en avons vu, qui vous va-» laient bien, qui se sont fait un honneur de la servir...— A la bonne heure! dit Matta. Je l'en crois trés-digne-, et puisque vous le voulez ainsi, je suis son serviteur et son galant pour vous obliger. »

« — Vous croyez peut-être, poursuivit Tautre, qu'il en va dans ce paysrçi comme dans le vôtre, et que les belles n'ont ces amants que pour accorder des fa* veurs : désabusez-vous de cela, s'il vous platt, et sachez que, quand même il en serait quelque chose dans cette cour, je n'en aurais aucune inquiétude. — 'Rien n'est plus honnête, disait Matta-, mais pourquoi n'en avoir aucune inquiétude? — Voici pourquoi, reprit-il : je connais la tendresse de madame de Sénantes pour moi -, je connais sa sagesse

50 mémoihês

envers tout le monde; et, plus que tout cela, je connais mon propre mérite. »

(( — Vous avez là de belles connaissances, monsieur le marquis, dit Matta^ je les salue toutes trois. A votre santé ! » Sénantes lui en fit raison -, mais, voyant que la conversation tombait d'abord qu'on ne buvait plus, après deux ou trois santés de part et d'autre, il voulutfaire une seconde tentative, et provoquer Matta par son fort, c'est-à-dire du côté de l'érudition.

Il le pria donc de lui dire en quel temps il croyait que les Allobroges fussent venus s'établir dans le Piémont. Matta, qui le donnait au diable avec ses Allobroges, lui dit qu'il fallait que ce fût du temps des guerres civiles, u J'en doute, dit l'autre. — Tant qu'il vous plaira, dit Matta. — Sous quel consulat? poursuivit Sénantes.... — Sous celui de la Ligue, quand les Guise firent venir les lansquenets en France, dit Matta. Mais que diable cela fait-il ? »

M. de Sénantes était passablement prompt, et volontiers brutal •, aussi Dieu sait de quelle manière la conversation se serait tournée si le chevalier de Grammont ne fût survenu pour y mettre bon ordre. Il eut assez de peine à comprendre ce que c'était que leur débat; mais l'un oublia les questions qui l'avaient choqué, l'autre les réponses, pour reprocher au chevalier de Grammont cette fureur étemelle pour le jeu, qui faisait qu'on ne pouvait jamais compter sur lui. Le chevalier de Grammont, qui se sentait encore plus coupable qu'ils ne disaient, prit le tout en patience, et se donna plus de torts qu'ils ne voulurent. Gela les apaisa. Le repas finit plus tran-

quiflement qu'il n'avait commencé. L'ordre fut rétabli dans la conversation ^ mais il n'y put mettre la joie, comme il avait coutume. Il était de trèsmauvaise humeur *, et comme il les pressait à tout moment de sortir de table, M. de Sénantes jugea qu'il ar<iit beaucoup perdu. Matta dit au contraire qu'il avait \)eaucoup gagné, mais que la retraite avait peutêtre été malheureuse, faute de précautions, et il lui demanda s'il n'avait pas eu besoin du sergent Laplace avec son embuscade.

Ce trait d'histoire passait l'érudition de Sénantes ; et de peur que Matta ne s'avisât de l'expliquer, le chevalier deGrammont changea de discours, et voulut sortir de table ^ mais Matta ne le voulut pas. Gela le raccommoda dans l'esprit de Sénantes. Il prit cette complaisance pour son compte; cependant ce n'était pas lui, mais son vin que Matta trouvait à son gré.

Madame Royale, qui connaissait le caractère de Sénantes, fut charmée du récit que le chevalier de Grammont lui fit de cette fête et de cette conversation. Elle appela Matta pour en savoir la vérité de lui-même. Il avoua qu'avant qu'il fût question des AUobroges, M. de Sénantes l'avait voulu quereller, parce qu'il n'était pas amoureux de sa femme.

Cette première connaissance faite de cette manière, il semblait que toute la bonne volonté que Sénantes avait d'abord eue pour le chevalier de Grammont se fût tournée vers Matta. Il était tous les jours à sa porte, et Matta tous les jours chez sa femme. Cela n6 convenait point au chevalier de Grammont. Il se re» pentit des réprimandes qu'il s'était avisé de faire i

M^itta, le voyant d une assiduité qui rompait toutes

ses mesures. Madame de Sénantes en était encore

plus embarrassée. Quelque esprit qu'on ait, on n'est

! point plaisant pour ceux qu'on importune ^ elle eût

'S été bien aise de n'avoir pas fait certaines démarches

' inutilement.

Matta commençait à trouver des charmes dans sa personne. Il en eût trouvé dans son esprit si elle l'avait voulu ; mais il n'y a pas moyen d'être de bonne humeur avec ceux qui traversent nos desseins. Tandis que son goût augmentait pour elle, le chevalier de Grammont n'était occupé que des moyens qui pouvaient mettre son aventure à fin. Voici le stratagème dont il se servit enfin pour avoir la scène libre, en éloignant l'amant et le mari tout à la fois.

Il fit entendre à Matta qu'il fallait donner à souper chez eux à M. de Sénantes, et se chargea de pourvoir à tout. Matta lui demanda si c'était pour jouer au quinze, et l'assura qu'il aurait beau faire, qu'il mettrait ordre pour cette fois qu'il ne s'engageât pas au jeu, pour le laisser tète-à-tête avec le plus sot gentilhomme de l'Europe. Le chevalier de Grammont n'avait garde d'y songer, persuadé qu'il serait impossible de profiter de cette occasion, de quelque manière qu'il s'y prît, et qu'on le relancerait dans tous les coins de la ville, plutôt que de le laisser en repos. Toute son attention fut donc de rendre le repas agréable, de le faire durer et d'y faire survenir quelques contestations entre Sénantes et Matta, Pour cet effet, il se mit d'abord de la plus belle humeur du monde; les autres s'y mirent à force de vin. * Le chevalier de Grammont témoigna qu'il était

bien malheureux de n'avoir pu donner un petit concert de musique à M. de Sénantes, comme il Tavait résolu le matin, mais que les musiciens s'étaient engagés. Le marquis de Sénantes se fit fort de les avoir à sa maison de campagne le lendemain au soir, et pria la compagnie d'y souper. Matta leur demanda que diable ils voulaient faire de musique, et soutint que cela n'était bon dans ces occasions que pour des femmes qui avaient quelque chose i dire à leurs amants pendant que les violons étourdissaient les autres, ou pour des sots qui ne savaient ' que dire quand les violons ne jouaient pas. On se moqua de ces raisonnements ; la partie fut liée pour le lendemain, et les violons passèrent à la pluralité des voix. Sénantes, pour en consoler Matta, comme pour faire honneur au repas, porta force santés. Il aima mieux lui faire raison de cette manière que sur la dispute.

Le chevalier de Grammont, voyant qu'il ne fallait pas grand'chose pour lui échauffer la tète, ne demandait pas mieux que de les voir aux mains par quelque nouvelle dissertation. Il avait inutilement jeté de temps en temps quelque propos dans la conversation pour parvenir i ses fins. S'étant heureusement avisé de lui demander le nom de famille de madame H ' f ^ son épouse , Sénantes , fort en généalogie , comme l t ' . tous les sots qui ont de la mémoire, se mit à faire | j i > celle de madame de Sénantes, par un embrouillement de filiations qui ne finissaient point. Le chevalier de Grammont fit semblant de l'écouter avec une grande attention ; et, voyant que Matta commençait i perdre patience, il le pria d'écouter bien ce que

Si IttÉMOIRES

monsieur disait, et qu'il n'y avait rien de plus beau» « Gela est bien galant, dit Matta ; mais, pour moi, j'avoue que si j'étais marié j'aimerais mieux m'informer du véritable père de mes enfants que de savoir quels sont les grands-p^es de ma femme. » Sénantes, se moquant de sa grossièreté, ne cessa point qu'il n'eût conduit les ancêtres de son épouse, de branche en branche, jusqu'à Yolande de Sénantes. Cela fait, il ofi&rit de faire voir, en moins d'une demi-heure, que les Grammont venaient d'Espagne. « Eh! que nous importe d'où les Grammont viennent? lui dit Matta. Savez-vous bien, monseigneur le marquis, qu'il vaut mieux ne rien savoir que de savoir trop de choses ? »

L'autre lui soutint le contraire avec chaleur, et préparait un argument en forme pour prouver qu'un ignorant est un sot. Mais le chevalier de Grammont, qui connaissait Matta, ne douta point qu'il n'envoyât promener le logicien s'il en venait à la conclusion du syllogisme; c'est pourquoi, se mettant entre doux, comme leurs voix commençaient à s'élever, il leur dit que c'était se moquer que de s'échaufifer ainsi pour rien, et traita la chose sérieusement, afin qu'elle fût plus marquée. Le souper finit donc tranquillement, par le soin qu'il eut de supprimer les disputes, et d'admettre force vin en leur place.

Le lendemain Matta fut à la chasse, le chevalier de Grammont chez le baigneur, et Sénantes à sa maison de campagne. Tandis qu'il y préparait toutes choses, sans oublier les violons, et que Matta chassait dans la plaine pour gagner de l'appétit, le

DE GRAMtfONT. 55

chevalier de Grammont pensait à Texécution de son projet.

Dès que la manière en fut réglée dans sa tête, on iiit avertir sous main Tofficier des gardes qui servait auprès de Son Altesse, que M. de Sénantes avait eu quelques paroles avec M. de Matta, la nuit précédente en soupant ^ que Tun était sorti dès le matin, et qu'on ne trouvait point l'autre dans la ville.

Madame Royale, alarmée de cet avis, envoya promptement chercher le chevalier de Grammont. D parut surpris quand Son Altesse en parla. 11 avoua bien qu'ils avaient eu quelques paroles -, mais qu'il n'avait pas cru que l'un ou l'autre s'en fût souvenu le jour d'après. Il dit que, si le mal n'était déjà fait, le plus court serait de s'en assurer jusqu'au lendemain, et que si on pouvait les trouver il se faisait fort de les raccommoder, sans qu'il en fût autre chose. Cela n'était pas difficile. On apprit chez M. de Sénantes qu'il était à sa maison de campagne. On y fut, on le trouva-, l'officier lui donna des gardes, sans lui dire autre chose, et le laissa fort étonné.

Dès que Matta fut revenu de sa chasse, Madame Royale envoya ce même officier le prier de lui donner sa parole qu'il ne sortirait pas jusqu'au lendemain. Ce compliment le surprit. On ne lui en rendit aucune raison. Un bon repas l'attendait^ il mourait de faim, et rien ne lui paraissait si déraisonnable que de l'obliger à la résidence dans cette conjoncture, mais il avait donné sa parole -, et, ne sachant ce que cela voulait dire, toute sa ressource fut d'envoyer cher» cher son ami.

Mais son ami ne le vint trouver qu'au retour de la campagne. Il y avait trouvé Sénantes au milieu de ses violons, fort indigné de se voir prisonnier dans sa maison sur le compte de Matta, qu'il attendait pour faire bonne chère : il s'en plaignit aigrement au chevalier de Orammont, et lui dit qu'il ne croyait pas lavoir offensé ^ mais que, s'il aimait tant le bruit, il le priait de l'assurer que, pour peu que le cœur lui en dît, il aurait contentement à la première occasion. Le chevalier de Grammont l'assura que Matta n'y avait jamais songé ; qu'il savait, au contraire, qu'il l'estimait infiniment -, qu'il fallait que ce fût la tendresse extrême de madame sa femme, qui, s'étant alarmée sur le rapport des laquais qui les avaient servis à table, serait allée chez Madame Royale pour prévenir quelque accident funeste \ qu'il le croyait d'autant plus, qu'il avait souvent dit à madame de Sénantes , en parlant de Matta , que c'était la plus rude épée de France \ comme en effet ce pauvre garçon ne se battait jamais sans avoir le malheur de tuer son homme.

M. de Sénantes, un peu radouci, dit qu'il était fort son serviteur, qu'il gronderait bien sa femme de son impertinente tendresse, et qu'il mourait d'envie de se revoir avec le cher Matta.

Le chevalier de Grammont l'assura qu'il y allait travailler, et recommanda bien à ses gardes de ne point le laisser échapper qu'ils n'eussent des ordres de la cour, parce qu'il paraissait qu'il mourait d'envie de se battre, et qu'ils en répondaient. Il n'en fallut pas davantage pour le faire garder à vue, quoiqu'il n'en fût pas besoin.

DE GRAMMÔNT. 57

Son homme étant en toute assurance de cette manière, il fallut pourvoir à ses sûretés à Tégard de l'autre; Il regagna la ville-, et dès que Matta le vit : « Queî diable est-ce, lui dit-il, que cette belle farce qu'on me fait jouer ? Pour moi, je ne connais plus rien aux sottes manières de ce pays-ci. D'où vient qu'on me met prisonnier sur ma parole? — D*où vient ? dit le chevalier de Grammont : c'est que tu es encore plus extraordinaire toi-même que tout cela. Tu ne saurais t'empôclier d'entrer en dispute avec un bourru dont tu ne devrais faire que rire. Quelque valet officieux aura sans doute été redire le beau démêlé d'hier au soir. On t'a vu sortir de la ville dès le matin, Sénantes quelque temps après : en faut-il davantage pour que Son Altesse Royale se soit cru obligée de prendre ces précautions? Sénantes est aux arrêts ; on ne te demande que ta parole ; ainsi, bien loin de prendre la chose comme tu fais, j'enverrais très-humblement remercier Son Altesse de la bonté qu'elle a eue de te faire arrêter, puisque ce n'est qu'à ta considération qu'elle s'intéresse dans la chose ; je m'en vais faire un tour au palais, où je tâcherai d'éclaircir ce mystère. Cependant, comme il n'y a guère d'apparence que cela se puisse raccommoder de cette nuit, tu feras bien de commander i souper, car je suis à toi dans un moment. »

Bfatta le chargea de ne pas manquer à témoigner sa très-humble reconnaissance à Madame Royale de ses bontés, quoiqu'il ne craignît pas plus Sénantes qu'il ne l'aimait-, c'est tout dire.

Le chevalier de Grammont revint, au bout d'une demi-heure, avec deux ou trois des connaissances

que Matta avait faites à la chasse. Ces messieurs avaient voulu venir, sur le bruit de la querelle, et chacun offrit ses services séparément à Matta contre l'unique et paisible Sénantes. Matta, les ayant remerciés, les retint à souper, et se mit en robe de chambre. >

Sitôt que les choses furent dans le train que souhaitait le chevalier de Grammont, et que, vers la fin du repas, il vît trotter les santés, il se tint assuré de son homme jusqu'au lendemain. Ce fut alors que le tirant à l'écart, avec la permission des conviés, il lui fit une fausse confidence pour déguiser une trahison véritable, et lui dit, après avoir exigé plusieurs serments de n'en jamais parler, qu'il avait enfin obtenu de la petite Saint-Germain qu'elle le verrait cette nuit-, c'est pourquoi il allait quitter la compagnie, sous prétexte d'aller jouer à la cour; qu'il le priait de leur faire bien entendre qu'il ne les quittait que pour cela, parce que les Piémontai» étaient volontiers soupçonneux,

Matta lui promit de s'en acquitter discrètement, lui dit qu'il ferait ses excuses sans qu'il fût besoin de prendre congé de la compagnie, et, l'ayant embrassé pour le féliciter sur l'heureux état de ses affaires, il le congédia le plus tôt et le plus secrètement qu'il put, tant il eut peur qu'il ne manquât cette occasion.

Il se remit à table, charmé de la confidence qu'on venait de lui faire, et de la part qu'il avait au succès de cette aventure. Il fit fort le plaisant pour donner le change à ses hôtes , fit mille invectives contre la fureur du jeu qui possédait tellement ceux

qui s'y livraient, qu'ils quittaient tout pour y passer lés nuits. Il se moquait tout haut de la folie du chevalier de Grammont sur cet article, et tout bas de la crédulité des Piémontais, qu'il trompait si finement.

Le repas ne &jit que bien avant dans la nuit \ et Matta se coucha très-content de ce qu'il avait fait pour son ami. Cet ami cependant jouissait' du fruit de sa perfidie, s'il en faut croire les apparences. La tendre Sénantes l'avait reçu chez elle, dans l'état où se met une personne qui veut rehausser le prix de sa reconnaissance. Ses charmes n'étaient point négligés*, et s'il y a des occasions où Ton déteste le traître, tandis qu'on profite de la * trahison, celle-là n'en était pas*, et, quelque discret que fût le chevalier de Grammont sur ses bonnes fortunes, il ne tint pas à lui qu'on ne crût le contraire. Quoi qu'il^en soit, persuadé qu'en amour on gagne toujours de bonne guerre ce qu'on peut obtenir par adresse, on ne voit pas qu'il ait jamais témoigné le moindre repentir de cette supercherie. Mais il est temps que nous le tirions de la cour de Savoie pour le voir briller dans celle de France.

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