CHAPITRE V
fiOD retour en France; ses aventures au siège d*Ârras ; ses réponses au cardinal ; son exil.
Le chevalier de Grammont, de retour en France , y soutint merveilleusement la réputation qu'il avait
acquise ailleurs. Alerte au jeu, actif et vigilant en amour ^ quelquefois heureux, et toujours craint dans les tendres commerces; à la guerre, égal dans les événements de l'une et de l'autre fortune ; d'un agrément inépuisable dans la bonne, plein i?^ expédients et de conseils dans la mauvaise.
Attaché d'inoUnation à M. le Prince, témoin et, si on ose le dire, compagnon de la gloire qu'il avait acquise aux fameuses journées de Lens , de Nordlingue et de Fribourg, les récits qu'il en a si souvent faits n'ont rien diminué de leur éclat.
Tant qu'il n'eut que quelques scrupules de devoirs, et plusieurs avantages à sacrifier, il quitta tout pour suivre un homme que de pressants motifs, et des ressentiments qui semblaient en quelque sorte* excusables, ne laissaient pas d'écarter du bon chemin. Il l'a suivi dans la première disgrâce de sa fortune, d'une constance dont onvoit peu d'exemples. Mais il n'a pu tenir contre les sujets de plaintes qu'il lui a donnés dans la suite, et que ne méritait pas cet attachement invincible pour lui. C'est pourquoi, sans craindre aucun reproche sur une con* duite qui se justifiait assez d'elle-même, comme il était un peu sorti de son devoir pour entrer dans les intérêts de M. le Prince, il crut pouvoir en sortir pour rentrer dans son devoir.
Sa paix fut bientôt faite à la cour. De plus coupables y rentraient en grâce dès qu'ils le voulaient. La reine, encore effrayée du péril où les troubles avaient mis l'État au commencement de sa régence, ne cherchait qu'à ramener les esprits par la douceur. La politique du ministre n'était ni sanguinaire ni
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vindicative.. Ses maximes favorites étaient d'assoupir plutôt que d'employer les derniers remèdes ^ de se contenter de ne rien perdre dans la guerre, sans se mettre en frais pour gagner quelque chose sur les ennemis^ de souffrir qu'on dit beaucoup de mal de lui, pourvu qu'il amassât beaucoup de bien * y
1. Llnsatiable cupidité de Mazarin n'est que trop attestée; il laissa une fortune énorme, et l'on peut eonsulter les pièces que renferme un petit volume impriiné à Paris, en 1663, réimprimé à Cologne (Hollande) y la même année : Tettament du âéfufU emrdinut J%let Masarin, duc de Nivernoùf premier miniêlre du roy de France. Les actes authentiques ainsi réunis sont la donation que le cardinal fît au roi de tous ses biens, le 3 mars 1661; la renonciation {privue) du roi à cette libéralité {eonteilUé)^ en date du 6 du même mois, et les derniers testaments et codicilles du même jour, tels qu'ils furent exécutés en vertu de la confirmation royale.
Le testament en question offre d'ailleurs un mohument extraordinaire de l'orgueil au lit de mort; il a été imprimé en entier, ainsi que les codicilles, à la suite des OBworee de Louû XIV, t. YI^ page 292.
L'héritier du cardinal, le due de la Neilleraye, époux de Hortense Mancini, devenu quelque peu fou, se fit un devoir de dissiper, comme étant un bien mal acquis, la succession du ministre ; elle n'allait pas à moins de dix millions six cent mille livres en argent ou en propriétés, somme à laquelle il faut joindre deux cent soixante-dix mille livres en charges et en gouvefnements susceptibles d'être vendus, total seize millions de livres, équivalant de nos jours à quarante millions tout au moins. Cet avoir énorme est détaillé dans YÊM des bient délait$és à M, kêdud Masarin et à madame la ducheuej ta femfney par feu Jf. le cardinal MaxaHn, tant par le contrat de mariage, legs unitertel gue eodicillci. Le cardinal défendit de faire l'inventaire du legs fait à Hortense Mancini et à son mari. L'abbé de Choisi parle de quinze à vingt millions d'argent comp> tant en dépôt dans les forteresses dont Hazarin avait le gouvernement. Le surintendant Fouquet évalue la fortune du cardinal de quarante à cinquante millions (OEuvret, édit. de Paris, 1696, t. Y, page 18); ce serait aujourd'hui le double. La somme peut paraîtresuffisante, sans même la doubler, comme fait Voltaire {Siècle de Louii XIV). Ajoutons que Mazarin disposait aussi d'une trentaine ies plus riches abbayes de France.
et de pousser la minorité tout aussi loin qu'il lui
serait possible.
Cette avidité d'amasser ne se bornait pas à mille moyens que lui en fournissait l'autorité dont il était revêtu : son industrie n'avait pour objet que le gain. Il aimait naturellement le jeu; mais il ne jouait que pour s'enrichir, et trompait tant qu'il pouvait pour
gagner.
Le chevalier de Grammont, à qui il trouvait beautîoup d'esprit, et auquel il voyait beaucoup d'argent, fut bientôt de son goût et de son jeu. Il s'aperçut des subtilités et de la mauvaise foi du cardinal, et crut qu'il lui était permis de mettre en usage les talents que la nature lui avait donnés, non-seulement pour s'en défendre, mais l'attaquer dans les occasions. Ce serait ici le lieu de parler de ses aventures^ mais qui peut les conter avec assez d'agrément et de légèreté pour remplir l'attente de ceux qui en auraient déjà entendu parler? C'est en vain qu'on écrirait mot pour mot ses narrations divertissantes: il semble que leur sel s'évapore sur le papier^ et de quelque manière qu'elles y soient placées, la vivacité ne s'y
trouve plus.
Il suffira donc de dire que, dans les occasions ou l'adresse fut réciproquement employée, le chevalier emporta l'avantage, et que |s'il fit mal sa cour au ministre, il eut la consolation de voir que ceux qui s'étaient laissé gagner ne retirèrent pas dans la suito de grandes utilités de leur complaisance. Cependant ils restèrent toujours dans une soumission rampante, tandis que dans mille rencontres le chevalier de Grammont ne se contraignait guère. En voici une.
L'armée d'Espagne, commandée par M. le Prince et par Tarchiduc, assiégeait Arras. La cour s'était avancée jusqu'à Péronne. Les troupes ennemies auraient donné par la prise de cette place de la réputation à leur armée : elles en avaient besoin, car celles de France étaient depuis quelque temps en possession d'avoir partout de l'avantage sur elles.
M. le Prince soutenait un parti chancelant, autant que leurs lenteurs et leurs irrésolutions ordinaires le permettaient-, mais comme aux événements de la guerre il faut agir indépendamment dans de certaines occasions, qui ne se trouvent plus lorsqu'on les laisse échapper, toute sa capacité leur était souvent inutile. L'infanterie espagnole ne s'était jamais relevée depuis la bataille de Rocroi ^ et celui qui l'avait ruinée par cette victoire, en combattant contre eux, était le seul qui, commandant alors pour eux, pût réparer le mal qu'il leur avait fait. Mais la jalousie des chefs et la méfiance du conseil lui liaient les mains.
Cependant Arras ne laissait pas d'être vivement attaqué. Le cardinal voyait assez la honte qu'il y avait à laisser prendre cette place à sa barbe et presque à la vue du roi. D'un autre côté, c'était beaucoup hasarder que d'en tenter le secours. M. le Prince n'était pas homme à négliger la moindre précaution pour la sûreté de ses lignes. Quand on en attaque sans les forcer, on ne s'en retire pas comme on veut. Plus les efforts sont vifs , plus le désordre est grand dans la retraite-, et M. le Prince était l'homme du monde qui savait le mieux nrofiter de
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ses avantages. L'armée que commandait M. de Turenne, plus faible de beaucoup que celle des ennemis, était pourtant la seule ressource qu'on eût de €e côté-là. Cette armée battue, la prise d*Arras n'était pas la seule disgrâce qu'on eût à craindre.
Le génie du cardinal , heureux pour les conjonctures où des négociations peu sincères tiraient d'un mauvais pas, s'effrayait à la vue d'un péril prcsssLnt -et d'un événement décisif. Il crut que, faisantle siège de quelque autre place, sa prise dédommagerait de celle d'Arras-, mais M. de Turenne, qui pensait tout autrement que le cardinal, prit la résolution de marcher aux ennemis, et ne lui en donna l'avis qu'après s'être mis en marche. Le courrier arriva au fort de ses inquiétudes, et redoubla ses alarmes^ mais il n'y avait plus moyen de s'en dédire.
Le maréchal, dont la haute réputation lui avait acquis la confiance des troupes, n'avait pas manqué de prendre son parti avant qu'un ordre précis de la cour pût l'interdire. L'occasion était de celles où les difficultés rehaussent la gloire du succès. Quoique la capacité du général rassurât un peu la cour, on était à la veille d'un événement qui devait terminer, de manière ou d'autre, les alarmes et les espérances : et, tandis que le reste des courtisans rairsonnait diversement sur ce qui devait arriver, le chevalier de Grammont se mit en tête de s'en éclaircir par lui-même. Sa résolution surprit assez la <ïour. Ceux qui avaient autant vu d'occasions quelui semblaient dispensés de ces sortes d'empressements ; mais ses amis lui en parlèrent en vain.
Le roi lui en sut bon gré. La reine n'en parut pas
moins contente -, il Tassura qu'il lui rapporterait de bonnes nouvelles. Elle lui promit de Fembrasser s'ii tenait parole; le cardinal lui en promit autant. Il ne fit pas grand cas de cette promesse ^ mais il la crut sincère, parce qu'elle ne devait rien coûter,
n partit, à l'entrée de la nuit, avec Caseau , que M. de Turenne avait dépêché vers Leurs Majestés. Le duc dTork* et le marquis d'Humières'* com-
1. Jacques, frère de Charles II, né le 15 octobre 1638; il succéda à son frère le l"' février 1685, fnt détrôné en 1688, et mourut en France le 6 septembre 1701. Les événements politiques auxquels il fut si largement mêlé, et qui occupent dans Fhistoire de la Grande-Bretagne une place capitale, ne sont point de notre domaine. Nous n'avons à nous occuper ici que de ses intrigues galantes. Il avait trente ans environ à l'époque où nos Mémoiret l'offrent à nos yeux.
3. Louis de Crevant, marquis d'Humiéres, maréchal de France et grand-mattre de l'artillerie, mort en 1694. Saint-Simon le représente comme un homme aimable au dernier point, jusque dans ses colères ; qui avait toujours été du plus grand monde et du plus choisi, et qui, avec beaucoup de valeur et d'aisance dans les manières, mais avec un esprit médiocre et des talents bornés pour la guerre, en avait un iAfini pour la cour, dont il rassemblait chez lui tout l'illustre et l'agréable avec une grande magnificence.
Une chanson, datée de 1689, le représente comme amoureux d'une actrice de l'Opéra, nommée Barbareau, et le raille sur lapert* de la bataille de Walcourt.
Où trourer assez de lauriers
Pour ce grand maréchal d'Humiéres?
Il efface tous nos guerriers^
Car, dans un Taste cimetière
Ou' il a fait semer de héros,
Il^e songeait qu'à Barbareau.
Sans échelles, sans canonniers, Voulant que Walcourt on surprenne.
Il fait partir six cents courriers Pour savoir l'ayis de Turenne ;
mandaient sous ses ordres. Le dernier était de jour; et à peine paraissait-il quand le chevalier arriva. Le duc dTork ne le reconnut pas d'abord*, mais le marquis d'Humières, courant à lui les bras ouverts : « Je me doutais bien, dit-il, que si quelqu'un nous venait voir de la cour dans une occasion comme celle-ci, ce serait le chevalier de Grammont. Eh bien, poursuivit-il, que fait-on à Péronne?... — On y a grand peur, dit le chevalier. — Et que croiton de nous? — On croit, poursuivit-il, que si vous battez M. le Prince, vous n'aurez fait que votre devoir : et si vous êtes battus, on croira que vous êtes des fous ou des ignorants d'avoir tout risqué sans égard aux conséquences. — Voilà , dit le marquis d'Humières, une nouvelle bien consolante que tu nous apportes! Veux- tu que nous te menions au quartier de M. de Turenne pour lui en faire part? ou si tu aimes mieux te reposer dans le mien : tu as couru toute la nuit, et peut-être n'as-tu pas eu plus de repos la précédente... — Où prends-tu que le chevalier de Grammont ait jamais eu besoin de dormir? lui répondit-il. Fais-moi seulement donner un cheval, afin que j'aie l'honneur d'accompagner
Son ombre a répondu tout haut t Qu'il 8*en retourne à Barbareau.
Et on chantait en 1691
Pourra que ma Sylvie Soit sensible à mes feux.
Ceux de l'artillerie ITépouYantent fort peu.
On voit que chez le maréchal, parvenu à un âge avancé, le Jeune homme n'était point du tout mort.
t^i^mmmmt^^mmmmK^mmmam^^mmmmmm^^mmm
DE GRÂMMONT. 67
H. le duc d'York *, car apparemment il n'est en campagne de si bon matin que pour yisiter quelques postes. »
La garde avancée n'était qu'à la portée du canon de celle des ennemis. Dès qu'ils^y furent : « J'aurais envie, dit le chevalier deGrammont, de pousser jusqu'à la vedette qu'ils ont avancée sur la hauteur. J'ai des amis et des connaissances dans leur armée, dont je voudrais bien demander des nouvelles : M. le duc d'York voudra bien me le permettre. » A ces mots, il s'avança. La vedette, le voyant venir droit à son poste, se mit sur ses gardes. Le chevalier s'arrêta dès qu'il en fut à portée. La vedette répondit au signe qu'il lui fit, et en fit un autre à l'officier, qui, s'étant déjà mis en marche sur les premiers mouvements qu'il avait vu faire au chevalier, fut Jbientôt à lui. Voyant le chevalier de Grammont seul, il ne fit point difficulté de le laisser approcher. 11 pria cet officier de faire en sorte qu'il pût avoir des nouvelles de quelques parents qu'il avait dans leur armée, et en même temps lui demanda si le duc d'Arschot était au siège. « Monsieur, lui dit-il, le voilà qui vient de mettre pied à terre sous ces arbres que vous voyez sur la gauche de notre grand'garde. Il n'y a qu'un moment qu'il était ici avec le prince d'Aremberg, son frère, le baron de Limbec, et Louvigny. — Pourrais-je les voir sur. parole? lui dit le chevalier. — Monsieur, dit-il, s'il m'était permis de quitter mon poste, j'aurais l'honneur de vous y accompagner^ mais je vais leur envoyer dire que M. le chevalier de Grammont souhaite de leur parler. » Et 9 après avoir détaché un cavalier de sa
^àrde vers eux, il revint. «Monsieur, lui dit le chevalier de Grammont, puis-je vous demander comment je suis connu de vous ? — Est-il possible , dit l'autre, que M. le chevalier de Grammont ne reconnaisse pas La Motte, qui a eu l'honneur de servir si longtemps dans son régiment?... — Quoi ! c'est toi, mon pauvre La Motte! Vraiment j'ai eu tort de ne pas te reconnaître , quoique tu sois dans un équipage bien difiérent de celui où je tè vis la première fois à Bruxelles, lorsque tu montrais à danser les triolets à madame la duchesse de Guise ^ j'ai peur ^ue tes affaires ne soient pas en aussi bon état qu'elles étaient la campagne d'après que je t'eus donné cette compagnie dont tu parles. »
Ils en étaient là, quand le duc d'Arschot, suivi de ceux dont on vient de parler, arriva au galop. Le' chevalier de Grammont fut embrassé de toute la troupe avant que de pouvoir parler. Bientôt arrivèrent une infinité d'autres connaissances, avec autant de curieux des deux parais, qui, le voyant sur la hauteur, s'y assemblaient avec tant d'empressement, que les deux armées, sans dessein, sans trêve et sans supercherie, s'allaient mêler en conversation, si par hasard M, de Turenne ne s'en fût aperçu de loin. Ce spectacle le surprit : il accourut^ et le mar^ qùis d'Humières lui conta l'arrivée du chevalier ^e Grammont, qui avait voulu parler à la vedette avant que d'aller au quartier général : il ajouta qu'il ne comprenait pas comment diable il avait fait pour rassembler les deux armées autour de lui, depuis un ; moment qu'il lés avait quittés. « Effectivement, dit / M. de Turenne, voilà un homme bien extraôrdi-
naire-, mais il est juste qu'il nous vienne voir, après avoir rendu sa première visite aux ennemis. » Et à ces mots il fit partir un aide-de-camp pour rappeler les officiers de son armée , et pour dire au chevalier de Grammont Timpatience qu'il avait de le voir.
Cet ordre arriva dans le temps qu'il en vint un semblable aux officiers des ennemis. M. le Prince, averti de cette paisible entrevue, n'en avait point été surpris d'abord qu'on lui eut dit que c'était le chevalier de Grammont. Il avait seulement ordonné à Lussan de rappeler les officiers, et de prier le chevalier qu'il pût lui parler le lendemain sous ces mêmes arbres. Il le promit, en cas que M. de Tu* renne le trouvât bon, comme il n'en douta point.
On le reçut aussi agréablement dans l'armée du roi qu'on avait fait dans celle des ennemis. M. de Turenne estimait sa franchise autant qu'il était charmé de son esprit. Il lui sut bon gré d'être le seul des courtisans qui le fût venu voir dans une conjoncture comme celle-là. Les questions qu'il lui fit sur la cour étaient moins pour en apprendre des nouvelles que pour se divertir de la manière dont il en conterait les inquiétudes et les différentes alarmes. Le chevalier de Grammont lui conseilla de battre les ennemis, s'il ne voulait être chargé de l'événement d'une entreprise qu'il voyait que le cardinal ne lui avait pas ordonnée. M. de Turenne lui promit de faire de so'a mieux pour suivre cet avis, et lui promit de plus qu'en cas qu'il réussit il lui ferait tenir parole par la reine. Il ajouta qu'il n'était pas fâché que M. le Prince eûl souhaité de lui parler. Ses mesures étaient prises pour l'attaque des lignes. Il
entretint le chevalier de Grammont en particulier, et ne lui cacha que le jour de l'exécution. Cela fut inutile : il avait trop vu pour ne pas juger, par ses lumières et les observations qu'il fit, que dans le poste qu'il avait pris la chose ne se pouvait plus différer.
Il partit le lendemain pour son rendez-vous, accompagné d'un trompette*, et à l'endroit que M. de Lussan lui avait marqué la veille, il trouva M. le Prince. Dès qu'il eut mis pied à terre : a Est-il possible, lui dit-il en l'embrassant, que ce soit le chevalier de Grammont, et que je le voie dçms le parti contraire ? — C'est vous-même que j'y vois, répondit le chevalier de Grammont, et je m'en rapporte à vous, monseigneur, si c'est la faute du chevalier de Grammont ou la vôtre que nous ne soyons plus dans le même parti. — Il faut l'avouer, dit M. le Prince, s'il y en a qui m'ont abandonné comme des ingrats et des misérables, tu m'as quitté, comme j'ai quitté moi-même, en honnête homme qui croit avoir raison. Mais oublions tous sujets de ressentiment, et dis-moi ce que tu viens faire ici, toi que je croyais à Péronne avec la cour ? — Le voulez-vous savoir? dit-il. Je viens, ma foi, vous sauver la vie : je vous connais ^ vous ne sauriez vous empêcher d'être au milieu des ennemis dans un jour d'occasion. Il ne vous faudrait qu'avoir votre cheval tué sous vous, et être pris les armes à la main, pour être traité par ce cardinal-ci comme votre oncle de Montmorency le fut par l'autre. Je viens donc vous tenir un cheval tout prêt, en cas de semblable malheur, afin qu'on ne vous coupe pas la
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tète. — tiC ne serait pas la première fois, dit M. le Prince en riant, que tu m'aurais rendu de ces services^ quoique le danger fût alors moins grand qu'il pourrait Fétre à présent si J'étais pris. »
De cette conversation ils tombèrent sur des discours moins sérieux. M. le Prince le questionna sur la cour, sur les dames, sur le jeu, sur Tamour *, et, revenant insensiblement à la conjoncture dont il était question, le chevalier de Grammont ayant demandé des nouvelles des officiers de sa connaissance qui étaient restés auprès de lui, M. le Prince lui dit qu'il ne tiendrait qu'à lui d'aller jusqu'aux lignes, où il pourrait voir non-seulement ceux dont il demandait des nouvelles, mais la disposition des quartiers et tous les retranchements. Le chevalier de Grammont y consentit, et M. le Prince, après lui avoir tout montré, l'ayant ramené jusqu'à leur rendez-vous : « Eh bien, chevalier, quand crois-tu que nous te revoyions ? — Ma foi, lui dit-il, vous venez d'en user si galamment, (jue je ne veux point vous le cacher. Tenez-vous prêt une heure avant le jour-, car vous pouvez compter que nous vous attaquerons demain au matin. Je ne vous en avertirais peut-être pas si on m'en avait fait confidence *, mais, quoi qu'il en soit, fiez-vous à ma parole. — Non, tu ne te dé* mens point, » dit M. le Prince, en l'ayant encore embrassé. Le chevalier de Grammont regagna le camp de M. de Turenne à l'entrée de la nuit. Tout s'y disposait à l'attaque des lignes, et ce n'était plus un secret parmi les troupes.
a Hé bien, monsieur le chevalier, on a été bien aise de vous voir ? lui dit M. de Turenne, à l'entrée;
et M, le Prince vous aura fait bien des questions et des amitiés ? •*-* II en a usé le plus civilement du monde, lui dit le chevalier de Grammont \ et, pour me faire voir qu'il ne me prenait pas pour un espion, il m'a mené jusqu'aux retranchements et aux lignes, où il m'a fait voir de quoi vous bien recevoir. — Et qu'en croit-il ? — Il est persuadé que vous l'attaquerez cette nuit ou demain à la petite pointe du jour; car vous autres grands capitaines, poursuivit le chevalier, vous connaissez la manœuvre les uns des autres, que c'est une niefveille. »
M. de Turenne reçut volontiers cette louange d'un homme qui n'en donnait pas indififéremn^nt à tout le monde. Il lui communiqua la disposition des attaques, en lui témoignant qu'il était bien aise qu'un homme qui avait vu tant d'actions fût .témoin de celle-là, et qu'il comptait pour beaucoup de l'avoir auprès de lui. Mais,, comn)^ il crut qu'il n'avait pas trop du reste de cette nuit pour se reposer, après avoir passé l'autre sans dormir, il le laissa au marquis d'Humières, qui lui donnait à souper, et qui le logeait.
La journée suivante fut celle des lignes d'Arras, où M- de Turenne, victorieux, vit ajouter un nouvel éclat à sa gloire, et dans laquelle le prince de Gondé, quoique vaincu, ne perdit rien de celle qu'il avait acquise ailleurs.
Il y a tant de relations de cette fameuse journée, qu'il serait superflu d'en parler ici . Le chevalier de Grammont, à qui, comme volontaire, il était permis de se trouver partout, en a. rendu meilleur compte que pas un autre. L'armée du roi tira de grands
avantages de ractivîtéqui n'abandonnait le chevalier de Grammont ni en paix ni en guerre, et de sa présence d'esprit, qui lui fit porter des ordres comme venant du général, si à propos, que M. de Turenne, délicat d'ailleurs sur ces matières, l'en remercia quand Taflaire fut finie, en présence de tous les officiers, et le chargea d'en porter la première nouvelle à la cour.
Il ne faut d'ordinaire, pour ces expéditions, que trouver les postes bien fournies, être en haleine ou s'être pourvu de relais-, mais il eut bien d'autres obstacles à surmonter. En premier lieu, des partis d'ennemis répandus de tous côtés s'opposaient à son passage, ensuite des courtisans avides et officieux qui, dans ces occasions, se postent sur les avenues pour escamoter la nouvelle d'un pauvre courrier. Cependant son adresse le sauva des uns, et trompa les autres.
Il avait pris pour l'escorter jusqu'à moitié chemin de Bapaume huit ou dix maîtres, commandés par un officier de sa connaissance, persuadé que le plus grand danger serait entre le camp et la première poste. ÏTn'eut pas fait une lieue qu'il en fut convaincu : et, se retournant vers l'officier, qui le suivait de près : « IK vous n'êtes pas bien monté, dit-il, je vous conseille de regagner le camp ; car moi je vais bientôt passer à toute bride. — Monsieur, lui dit l'officier, j'espère vous tenir compagnie, quelque train que vous alliez, jusqu'à ce que vous soyez en lieu de sûreté.... — J'en Jcute, lui dit-il^ car voilà des messieurs qui se disposent à vous venir voir. — Eh ! ne voyez-vous pas, lui répondit cet of-
ficier, que ce sont de nos gens qui font repaître leurs chevaux?.-. —Non! mais je vois fort bien que ce sont des Cravates ' de Tarmée ennemie. » Et là-dessus, lui ayant fait remarquer qu'ils montaient à. cheval, il ordonna aux cavaliers qui l'escortaient de se disperser pour faire diversion, et donna des deux vers
Bapaume.
Il montait un cheval anglais fort vite : mais s'étaijt enfourné dans un chemin creux dont le terrain était mou et bourbeux, il eut à ses trousses messieurs les Cravates, qui, jugeant que c'était quelque officier de considération, n'avaient eu garde de prendre le change, et s'étaient attachés à le poursuivre sans se mettre en peine des autres. Le mieux monté du parti commença à l'approcher ; car les chevaux anglais, qui vont vite comme le vent en terrain uni, se démêlent assez mal des mauvais chemins. Le Cravate avait le mousqueton haut, et lui criait de loin, bon quartier. Le chevalier de Grammont, qui voyait qu'on gagnait sur lui, et que quelques efforts que ût son cheval dans un terrain pesant, il serait joint à la fin, quitta tout à coup le chemin de Bapaume pour se jeter dans une chaussée à droite, qui s'en éloignait. Dès qu'il y fut, s'arrétant comme pour écouter la proposition du Cravate, il laissa prendre un peu d'haleine à son cheval, tandis que l'autre, qui croyait qu'il ne l'attendait que pour se rendre, faisait tous ses efforts pour s'en mettre en possession, et crevait son cheval ponr arriver avant le
1. Cravates, c'est-à-dire Croates, troupes légères peu discipli* nées et âp/es au pillage. An dix-huitième siècle, il y a encore au fervice de la France un régiment Royal-Cravates.
reste de ses compagnons, qui suivaient à la file. Un moment de réflexion fit envisage au chevalier de Grammont la désagréable aventure l}ue ce serait, au sortir d'une victoire si glorieuse et des périls d'un combat si bien disputé, d'être pris par des coquins qui ne s'y étaient point trouvés \ et au lieu d'être reçu en triomphe, et d'être embrassé d'une grande reine pour la nouvelle importante dont il s'était chargé, de se voir traîné en chemise par les vaincus.
Pendant cette courte méditation le Cravate éternel s'était approché jusqu'à la portée de sa carabine, qu'il présentait toujours en lui offrant bon quartier. Mais le chevalier de Grammont, a qui cette offre et la manière dont on la faisait déplaisaient également, fit un petit signe de la main, pour qu'on cessât de le coucher en joue ^ et, sentant son cheval en haleine, il baissa la main, partit comme un éclair, et laissa son Cravate si étonné, qu'il ne s'avisa pas seulement de lui tirer son coup.
Dès qu'il eut gagné Bapaume, il prit des chevaux frais. Celui qui commandait dans la place avait toutes sortes d'égards pour lui. Il l'assura que personne n'avait encore passé; qu'il lui serait fidèle, et qu'il arrêterait tous ceux qui viendraient après lui, excepté les courriers de M. de Turenne.
Il ne lui restait plus qu'à se garantir de ceux qui devaient se mettre à l'affût aux environs de Péronne, pour courir d'aussi loin qu'ils le verraient, et porter sa nouvelle à la cour sans la savoir. Il savait que le maréchal du Plessis, celui de Villeroi et Gabouri s'en étaient vantés à M. le cardinal, avant son départ. Ce
fut donc pour éluder cette embuscade qu'il prît deux cavaliers bien montés à Bapaume^ et dès qu'il fut à une lieue de la ville, après leur avoir donné à chacun deux louis d'or pour être fidèles, il leur ordonna de prendre les devants, de faire fort les effrayés, de dire à ceux qui les questionneraient que tout était perdu ^ que le jchevalier de Grammont était resté à fiapaume, n'étant pas pressé de porter une mauvaise nouvelle , et que , pour eux , ils avaient été poursuivis par des Cravates répandus partout depuis la défaite.
Tout réussit comme il l'avait projeté. Les cavaliers furent interceptés par Gabouri, dont l'empressement avait devancé les deux maréchaux; mais quelques questions qu'on leur fit, ils jouèrent si bien leur rôle, que la consternation avait déjà gagné Péronne, et que des bruits incertains de la défaite se disaient à l'oreille parmi les courtisans lorsque M. le chevalier de Grammont arriva.
Bien ne rehausse tant le prix d'une bonne nou* velle que la fausse alarme d'une mauvaise. Cependant, quoique la sienne fût accompagnée de ce relief, il n'y eut que Leurs Majestés qui la reçurent avec les transports de joie qu'elle méritait.
La reine lui tint parole de la meilleure grâce du .monde. Elle l'embrassa devant tous les courtisans. Le roi n'y parut pas moins sensible ; mais le cardinal, soit pour diminuer le mérite d'une nouvelle qui demandait une récompense de quelque prix, soit par le retour de cette insolence que lui donnait la prospérité y fit semblant de ne le pas écouter d'abord; et ayant appris ensuite que les lignes avaient
été forcées , que Tarmée d'Espagne était battue , et qu'Arras était secouru : « Et M. le Prince, dit-il, est- il pris? — Non, dit le chevalier de Grammont. — Il est donc mort ? ajouta le cardinal. — Encore moins, répondit le chevalier de Grammont. — Belle nouvelle! dit le cardinal d'un air de mépris. » Et à ces mots il passa dans le cabinet de la reine avec Leurs Majestés. 11 le fit heureusement pour le chevalier de Grammont, qui n'aurait pas manqué de lui faire quelque réponse emportée , dans Tindignation que lui donnaient ses deux belles questions et la conclusion qu'il en avait tirée.
La cour était remplie des espions de Son Eminence. Une foule de courtisans et de curieux l'ayant environné selon la coutume, il fut bien aise de dire devant les esclaves du cardinal une partie de ce qu'il . avait sur le cœur, et qu'il lui aurait peut-être dit à lui-même. En reprenant son air ironique : a Ma foi, messieurs, dit-il, rien n'est tel que d'avoir du zèle et de l'empressement pour les rois et les grands princes dans les services qu'on leur rend. Vous avez vu l'air gracieux que Sa Majesté m'a fait, vous êtes témoin comme la reine m'a tenu parole^ mais pour M. le cardinal, il a reçu ma nouvelle comme s'il n'y gagnait pas plus qu'il n'a fait à la mort de Pierre Mazarin^ »
Il y avait là de quoi faire évanouir des gens qui se seraient intéressés sincèrement pour lui-, et la for-
1. Père du cardinal, mort à Rome en 1654; sa position sociale était des plus modestes; sa succession fut nulle ; le chevalier rappelait ainsi combien était dépourvue de noblesse l'origine du tout puissant ministre.
tune la mieux établie eût été ruinée par une plaisanterie beaucoup moins sensible dans d'autres temps*, car il la faisait en présence de témoins qui n'attendaient que l'occasion de la pouvoir rendre dans toute sa malignité , pour se faire un mérite de leur vigilance auprès d'un ministre puissant et absolu. Le chevalier de Grammont en était trop persuadé^ cependant, quelque inconvénient qu'il en prévît, il ne laissa pas de s'en applaudir. Les rapporteurs s'acquittèrent dignement de leur devoir. Cependant l'affaire tourna tout autrement qu'ils ne l'avaient espéré. Le lendemain, comme le chevalier de Grammont était au dîner de Leurs Majestés , le cardinal y vint; et, s'approchant de lui, comme tout le monde s'en éloignait par respect : « Chevalier, lui dit-il, la nouvelle que vous avez apportée est bonne, Leurs Majestés en sont contentes •, et pour vous montrer que je crois y gagner beaucoup plus qu'à la mort de Pierre Mazarin, si vous voulez venir dîner chez moi , nous jouerons , car la reine veut nous donner de quoi, et cela parndessus le premier marché. »
Yoilà de quelle manière le chevalier de Grammont avait osé choquer un si puissant ministre; et voilà tout le ressentiment qu'en témoigna le moins vindicatif de tous les ministres. Il y avait véritablement quelque chose de grand à un homme de son âge de ne respecter l'autorité des ministres qu'autant qu'ils étaient respectables par leur mérite. Il s'en applaudissait avec toute la cour, et se laissait agréablement flatter d'avoir seul osé conserver quelque espèce de liberté dans une servitude générale. Mais ce fut
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peut-être Timpunité de cette insulte au cardinal qui lui attira depuis quelques inconvénients sur des témérités moins heureusement hasardées.
Cependant la cour revint. Le cardinal, qui sentait bien qu'il n'y avait plus moyen de tenir son maître en tutelle, accablé de soins et de maladies, comblé de trésors dont il ne savait que faire et raisonnablement chargé de la haine publique, tourna toutes ses pensées à terminer le plus utilement qu'il pourrait pour la France un ministère qui l'avait si cruellement agitée. Ainsi, tandis qu'il mettait sur pied les commencements sincères d'une paix ardemment dé» sirée, les plaisirs et l'abondance commençaient a régner dans la cour.
Les fortunes du chevalier de Grammont y furent longtemps diverses dans l'amour et dans le jeu. Estimé des courtisans, recherché des beautés qu'il ne servait pas, redoutable à celles qu'il servait-, mieux traité de la fortune que de l'amour, mais se dédommageant de l'un par l'autre^ toujours gai, toujours vif, et dans les commerces essentiels toujours honnête homme.
C'est dommage qu'il faille interrompre ici la suite de son histoire par un intervalle de quelques années, comme on a déjà fait dans le commencement de ces Mémoires. Il n'y a point de vide qu'on ne doive regretter dans une vie dont les moindres particularités ont eu quelque chose de divertissant ou de singulier. Mais, soit qu'il ne les ail pas crues dignes d'occuper une place parmi les autres événements, ou qu'il n'en ait conservé qu'une idée confuse, il faut passer à des endroits de ces fragments plus
éclaircîs pour en venir au sujet de son voyage en Angleterre.
La paix des Pyrénées, le mariage du roi, le retour de M. le Prince, et la mort du cardinal, donnaient une autre face à TÉtat . Toute la France avait les yeux sur son roi. Rien ne l'égalait ni pour la grâce de sa personne ni pour la grandeur de son air *, mais on ne lui connaissait pas encore ce génie supérieur qui, remplissant ses sujets d'admiration. Ta dans la suite rendu si redoutable à toute l'Europe. L'amour et l'ambition, ressorts invisibles des intrigues et des mouvements de toutes les cours , étaient attentifs aux premières démarches qu'il ferait. Les plaisirs se promettaient un plaisir souverain sur un prince tenu dans l'éloignement des connaissances nécessaires pour gouverner 5 et l'ambition ne se flattait de régner dans la cour que sur Tesprit de ceux qui pouvaient se disputer le ministère -, mais on fut surpris de voir tout à coup briller des lumières qu'une prudence, en quelque façon nécessaire, avait si longtemps dissimulées.
Une application ennemie des délices qui s'offrent à cet âge, et qu'une puissance illimitée refuse rarement, l'attacha tout entier aux soins du gouvernement. Tout le monde admira ce changement merveilleux^ mais tout le monde n'y trouva pas son compte. Les grands devinrent petits devant un maître absolu^ les courtisans n'approchaient qu'avec vénération du seul objet de leur respect et du seul arbitre de leur fortune. Ceux qui naguère étaient de petits tyrans dans leurs provinces ou dans les places frontières, n'en étaient plus que les gouverneurs. Les
grâces, selon le bon plaisir du maître, s'accordaient tantôt au mérite, tantôt aux services. Il n'était plus question d'importuner ou de menacer la cour pour €n obtenir.
Le chevalier de Grammont regardait comme un prodige l'attention de son maître pour les soins de son Etat. Il ne pouvait comprendre qu'on voulût l'assujettir à cet âge aux règles qu'il s'était prescrites, et qu'on ôtât tant d'heures aux plaisirs pour les donner aux devoirs ennuyeux et aux fonctions fatigantes du gouvernement -, mais il louait le Seigneur de ce qu'on n'avait désormais plus d'hommages à rendre ni plus de cour à faire , qu'à celui auquel ils étaient légitimement dus. Impatient des cultes serviles qu'on rend à la fortune d'un ministre, il n'avait pas fléchi devant l'autorité des cardinaux qui s'étaient succédé. Jamais il n'avait encensé le pouvoir arbitraire du premier ni donné ses suffrages aux artifices de l'autre*, mais aussi jamais il n'avait tiré du cardinal de Richelieu qu'une abbaye , qu'on ne pouvait refuser à sa qualité , et jamais il n'avait eu de Mazarin que ce qu'il lui avait gagné au jeu.
L'expérience de plusieurs années à la suite d'un grand capitaine lui avait donné de la capacité pour la guerre-, mais dans une paix universelle il n'en était plus question. Il jugea qu'au milieu d'une cour florissante en beautés, et abondante en argent, il ne devait s'occuper que du soin de plaire à son maître, de faire valoir les avantages que la nature lui avait donnés pour le jeu, et de mettre en usage de nouveaux stratagèmes en amour.
Il réussit assez bien dans les deux premiers de
ces projets \ et comme il s'était dès lors établi pour maxime de sa conduite de s'attacher uniquement au roi dans toutes les vues de son établissement, de ne respecter la faveur que lorsqu'elle serait soutenue du mérite, de se faire aimer des courtisans et craindre des ministres, de tout oser pour rendre de bons offices, et de ne rien entreprendre aux dépens de l'innocence, il se vit bientôt des plaisirs du roi, sans que l'envie des courtisans en parût révoltée.
Le jeu lui fut favorable, mais l'amour ne le fut pas^ ou, pour mieux dire, l'inquiétude et la jalousie l'emportèrent sur sa prudence naturelle dans une conjoncture où il en avait le plus de besoin.
La Motte-Houdancourt ^ était une des filles de la
1. Anne-Lucie de la Motte ou la Mothe-Houdancourt; on l'a souvent confondue avec mademoiselle de la Mothe-Argencourt qui fut aimée du marquis de Richelieu (elle a les honneurs d'un couplet dans le fameux Cainxiqw attribué à Bussy), et qui se fit religieuse. L'une et l'autre de ces demoiselles inspirèrent de l'attachement à Louis XIV encore fort jeune. Celle qui fut l'objet des empressements de Grammont, fut, en 1662, au moment de remporter sur La Valiière; mais tandis qu'elle défendait encore sa vertu, sa rivale céda et « vainquit par sa faiblesse, » selon l'expression de madame de Motteville. Plus tard« mademoiselle de la Mothe-Houdancourt épousa le marquis de la Vieuville, chevalier d'honneur de la reine.
Mademoiselle en parle dans ses Mémovrei et rapporte d elle un trait que M. Gh. Livet, dans une de ses notes sur VBiitoire amourette des Gaules, regarde avec raison comme une boutade de petite fille plutôt qu'un acte de dépit d'une maîtresse jalouse : « Le bruit courut que le roi alloit toujours à ses fenêtres pour parler à la Mothe, et qu'il lui avoit porté un jour des pendants d'oreille de diamant, qu'elle les lui avoit jetés au nez et lui avoit dit : « Je ne « me soucie ni de vous ni de vos pendants, puisque vous ne vou- « lez pas quitter La Valiière. »
On lit dans un écrit du temps : c Elle avoit été parfaitemenl belle, et le roi étant devenu amoureux d'elle, pendant qu'elle éto'i
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reine-mère. Quoique ce nefùt pas une beauté éclatante, elle avait ôté des amants à la célèbre Méneville*. Il suffisait alors que le roi jetât les yeux
fille d'honneur de la reine, ce fut à son occasion que la duchesse de Navailles, alors dame d'honneur, fat chassée pour s'être opposée aux desseins du roi. Longtemps après, M. le duc de la Feuillade fit le mariage de mademoiselle de la Motte avec le marquis de la Yieuville, fils du duc qui étoit chevalier d'honneur de la reine 6t gouverneur de Poitou, et, par ce mariage, le fils eut les survivances de ces deux charges. » {Mémoires du marquii de Sowrehet, 1836, 1 1, page 233.)
- 1. Mademoiselle de Ménevîlle fut une des filles d'honneur de la reine-mère; les Mémoires de mademoiselle de Montpensier et de madame de Hotteville la signalent comme étant fort belle ; elle fit surtout parler d'elle à cause de ses étranges amours avec François-Christophe de Levis, comte de Brion, puis duc de Damville, et veuf dejpuis longues années. Il y avait entre eux une promesse de mariage; la demoiselle qui était intrigante et sans fortune, se flattait de devenir duchesse; son père et sa mère, circonstance assez étrange, avaient signé la promesse réciproque conclue entre leur fille et son amant; mais celui-ci, âgé de cinquante ans, avait à vaincre l'opposition de sa mère, la duchesse de Ventadour; il avait affaire à une beauté peu farouche qui avait écouté les doux propos du surintendant Fouquet (jamaU turinlendant ne trouva de cruelles), et qui avait reçu de lui cinquante mille écus... en promesses. Le duc, qui se doutait de quelque chose, cherchait à se dégager; il offrait de satisfaire à ses obligations par de l'argent; il avait fait prier la reine-mère de leur défendre à tous deux de se voir. Un brusque trépas vint à point nommé (au mois de septembre 1661) le sauver de cette position ridicule, mais presque en même temps arriva la chute de Fouquet, et la pauvre Ménevîlle privée de l'espoir d'être duchesse, vit aussi les promesses de Fouquet s'en aller en fumée ; elle resta la fable d'une cour peu charitable. Madame de Motteville, qui a l'esprit bien fait, prétend qu'il arriva, pour son bonheur, que l'on trouva de ses lettres dans les cassettes du prisonnier qui justifièrent sa vertu. Il nous semble que ces épîtres étaient au contraire assez compromettantes; du reste le lecteur peut en juger; les voici publiées pour la première fois, à ce que nous croyons, d'après les manuscrits de Conrart qui s'était plu à en prendre copie. Nous reproduisons exactement leur orthographe ; c'était alors celle de tout le monde. Nous commen-
sur une jeune personne de la cour pour ouvrir son . cœur aux espérances, et souvent à la tendresse^
çons par une lettre adressée à Fouqnet qui venait de partir pour la Bretagne.
« Je compatis à la douleur que vous me témoignez d'estre allé an voyage de Brest sans que nous ayons pu nous voir en particulier, mais je m'en console aisément lorsque je pense qu'une semblable visite eust pu nuire à vostre santé et je crains mesme qu& pour vous estre emporté avec trop de violence la dernière fois cela, n'ait contribué à vostre maladie. »
« Rien ne me peut consoler de ne vous avoier poinct vu si se net quant je chonge que sela vous aurez pu fere malle. Ce se raies la^ chose du monde qui me se raies la plus sansible. Je trouvère le tant for Ion de vostre apesance vous me feries un for gran plesier de me fere savoier de vos nouvelles. Joré bien de Tin quiestude de vostre santé. Pour mes afaiere il sont tous jours en maiesme estât il (Damville?) na point voulu dire de vous a leurs majestés disanct tous jours qu'il le feroict a moie il me faict tous jours les plus grans sermens du monde Je ne poient prie de resolution de rompre ou d'atandre que je n'aie sue vostre avie. Saies le seuUeque je suivre. Adieu je suis tout a vous je vous prie que lapesance ne diminue point la mitié que vous mavez promis. Pour moie je^ vous assure que la mienne dura toute ma vie. Adieu croiez que^ je vous esme de tout mon cœur et que je n'aimeré jamaies qu» vous. »
« Mon impassiances naies pas moient grant que la vostre Ion ma doné au jour dhuie bien de la joye de lespedian que vooi avez trouvé pour nous voler. Je vous assure qu'il ne se presantera poient do casion de le faire que je ne le fasse de tout mon cœur. Je vous prie de nan. poient douter je suies bien honteuse de ne vous avoier pue remersier de se que vous aves faict en partant adieu je vous prie que la pesanse ne diminue point la mitié que vous m'aves promie. Vous ne pouves me loter sans injeusties quant vous ser^s en dévotion je vous en prie faict le moie savoir. Bonjour je vous prie de croire que je vous esme de tout mon cœur. »
« Vous m'aves tant témolné de bonté que jespere que vous auressaielle de me vous loier servier dans uno afaire qui maist de la dernière consequans. Saies que monnaffaire avec M. DanviUe a.
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mais s'il lui parlait plus d'une fois, les courtisans se le tenaient pour dit, et ceux qui avaient eu'dos pré-
faict aujourd'hui un for grant esclat dont M»» de Premont vou» dira le détail je vous supplie donc de vous loier faire tout ce qu'il vous dira pour cela. Je vous en noré la dernière aubligaUon et me croie autant a vous que je suis. »
Conrart avait eu raltenlion de garder aussi copie de la promesse de mariage dont nous avons parlé. Tout cela avait beaucoup occupé le public de l'époquo.
« Je soussigné Fr. Chr. de Levy d'Ampville, reconnaissant avoir donné la foy a Mlle Caterine de Manneville a présent fille d'honneur de la reyne de l'espouser dans 1 an ou plus tost ay voulu pour gage et confirmation de ceste foy escrire et signer de ma main le présent acte. Faict à Paris, le 8» février 1657. »
< Je soussigné Catherine de Meneville, fille d'honneur de la reyne, ayant donné ma foy réciproque à Fr. Chr. de Levy d'Ampville de l'espouser du consentement de mon père et de ma mère soussignés ay escrit et signé de ma main le présent acte. Faict à Paris ce mesme jour et an que dessus. »
L'odieux cantique que Bussy, Vivonne et quelques autres mauvais sujets improvisèrent à la suite d'un trop joyeux repas et qui fit grand bruit dans le temps, renferme un couplet relatif à cea étranges amours :
De Méneville et de Brion, S'il sort jamais un aTorton Fils de son père il ne sera Alléluia.
On peut lire la note de M. Paul Boiteau dans son édition de V Histoire anumreute des GenUes, 1856, page 301.
Les recueils de chansons, les SottUiers manuscrits, contiennent aussi quelques vers concernant la fille d'honneur qui nous occupe. Un d'eux critique les charmes les plus secrets de cette belle :
Petite HéneTille,
Malgré tous tos appas.
Vos amants disent en yiUe...
Le reste ne saurait se transcrire. D'ailleurs cette note au sujet l'un nom qu'Hamilton prononce en courant est déjà trop longue ; uous avons cru toutefois pouvoir la consigner ici en raison des dé >ails qu'elle renferme et qui sont nouveaux.
tentions ou de Tamour retiraient très-humblement TunetTautre pour ne lui offrir plus que des respects. Mais le chevalier de Grammont s'avisa de faire tout le contraire, peut-être pour conserver un caractère de singularité qui ne valait rien dans cette occasion. Il n'avait jamais songé à elle; mais dès qu'il la crut honorée de l'attention de son maître, il crut qu'elle méritaitla sienne, et, s'étant mis sur les rangs, il lui devint bientôt fort incommode, sans lui persuader qu'il fût fort amoureux. Elle se lassa de ses persécutions-, il ne se rebuta point pour ses mauvais traitements ni pour ses menaces. Ses premières tracasseries ne firent pas beaucoup d'éclat, parce qu'elle espéra qu'il s'en corrigerait; mais s'étant témérairement obstiné dans ses manières, elle s'en plaignit. Ce fut alors qu'il s'aperçut que si l'amour rend les conditions égales, ce n'est pas entre rivaux. Il fut éloigné de la cour-, et, ne trouvant aucun lieu en France qui pût le consoler de ce qu'il y regrettait le plus, la présence et la vue de son maître, après avoir fait quelques légères réflexions sur sa disgrâce et quelques petites imprécations contre celle qui la causait, il prit enfin la résolution de passer en Angleterre.