‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 28 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Son arrivée à la cour d* Angleterre ; caractère des personnes

de cette cour.

La curiosité de voir un homme également fameux par ses forfaits et par son élévation avait déjà fait

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passer une première fois le chevalier de Grammont en Angleterre. La raison d'État se donne de beaux privilèges. Ce qui lui parait utile devient permis *, et tout ce qui est nécessaire est honnête en fait de politique. Tandis que le roi d'Angleterre cherchait la protection de TEspagne dans les Pays-Bas, ou celle des États en Hollande, d'autres puissances envoyaient une célèbre ambassade à Cromwell.

Cet homme, dont l'ambition s'était ouvert le chemin à la puissance souveraine par de grands attentats 5 s'y maintenait par des qualités dont l'éclat semblait l'en rendre digne. La nation la moins soumise qui soit en Europe subissait patiemment un joug qui ne lui laissait pas seulement l'ombre d'une liberté, dont elle est si jalouse ; et Cromwell, maître de la république, sous le titre de protecteur, craint dans le royaume, plus redoutable encore au dehors» était au plus haut point de gloire lorsque le chevalier de Grammont le vit; mais il ne lui vit aucune apparence de cour. Une partie de la noblesse proscrite, l'autre éloignée de ses affaires, une affectation de pureté dans les mœurs, au lieu du luxe que la pompe des cours étale; tout cela n'offrait que des objets tristes et sérieux dans la plus belle ville du monde*, et le chevalier de Grammont ne rapporta de ce voyage que l'idée du mérite d'un scélérat, et l'admiration de quelques beautés cachées, qu'il n'avait pas laissé de déterrer.

Ce fut toute autre chose au voyage dont nous allons parler. La joie du rétablissement de la royauté paraissait encore partout. La nation, avide de changement et de nouveauté, goûtait le plaisir d'un

gouvernement naturel, et semblait respirer au sortir d'une longue oppression. Enfin, ce même peuple qui, par une abjuration solennelle, avait exclu jusqu'à la postérité de son prince légitime, s'épuisait en fêtes et en réjouissances pour son retour.

Il y avait près de deux ans qu'il était rétabli lorsque le chevalier de Grammont arriva. La réception qu'il eut dans cette cour lui fit bientôt oublier l'autre ; et les engagements qu'il prit dans la suite en Angleterre adoucirent le regret d'avoir quitté la France,

C'était une belle retraite pour un exilé de son caractère. Tout y flattait son goût-, et si les aventures qu'il y eut ne furent pas les moins considérables, ce furent sans doute les plus agréables qu'il ait eues. Mais avant d'en parler il ne sera pas hors de propos de donner une idée de la cour d'Angleterre telle qu'elle était alors.

^ La nécessité des affaires avait exposé Charles U. dès sa première jeunesse aux travaux et aux périls d'une guerre sanglante. L'étoile du roi son père ne lui avait laissé pour héritage que sa mauvaise fortune et ses disgrâces. Elles l'accueillirent partout : mais ce ne fut qu'après avoir lutté jusqu'à l'extrémité contre une fortune ennemie qui s'était soumis aux décrets de la Providence.

Ce qu'il y avait de grand pour la noblesse ou pour la fidélité l'avait suivi dans son exil -, et ce qu'il y avait de plus distingué parmi la jeunesse, s'étant ressemblé dans la suite auprès de sa personne, composait une cour digne d'une meilleure fortune.

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L'abondance et les prospérités, qui ne font, à ce qu'on prétend, que corrompre les sentiments, ne trouvèrent rien à gâter dans une cour indigente et vagabonde. La nécessité, au contraire, qui fait mille biens, malgré qu'on en ait, leur tenait lieu d'éducation -, et Ton ne voyait que de l'émulation parmi eux, sur la gloire, sur la politesse et la vertu.

Au milieu d'une petite cour si florissante en mérite, le roi d'Angleterre était repassé deux ans avant le temps dont on parle pour monter sur un trône qu'il devait, selon les apparences, remplir aussi dignement que les plus glorieux de ses prédécesseurs. La magnificence étalée dans cette occasion s'était renouvelée à son couronnement. La mort du duc de Glocester ^ et celle de la Princesse Royale %

1. €et événement survint le 3 septembre 1660. Le dac monnit de la petite vérole, et Pepys prétend que son décès fut causé par rimpéritie de ses médecins. l\ fut très-regretté ; on rendait justice à son intelligence, à son courage et à son amour pour le bien pu-i blic. Plus studieux que les princes ne le sont d'habitude, il s'était appliqué à l'étude des langues, et il parlait le latin, le français, l'italien, l'espagnol et le hollandais. Bumet en fait un grand éloge.

2. Marie , fille aînée de Charles I"', née le 4 novembre 1631, épousa, le k mai 1641, le prince d'Orange, qui mourut le 37 octobre 1650, et elle fut mère de Guillaume m. Elle arriva en Angleterre le 23 septembre, et mourut de la petite vérole le 24 décembre 1660, peu regrettée, à ce que dit Burnet. Cet auteur ajoute : c Elle avait passé quelques années de son veuvage de la façon la plus convenable, ayant, sans faste, une maison conforme à son rang et assistant ses frères. Mais sa mère, qui prenait toujours pour des réalités les chimères qu'elle se mettait en tète, s'imagina, à la suite d'une conversation avec Anne d'Autriche, que le jeune roi pourrait épouser sa fille. Elle la fit donc venir à Paris, et l'engagea à se mettre sur un grand pied. Afin de soutenir ce luxe, la princesse fut obligée de vendre ses bijoux, elle aliéna des terres

qui la suivit de près, avaient interrompu ces magnificences par un long deuil, dont on sortit enfin pou^ se préparer à la réception de Tinfante du Portugal ' .

Ce fut au fort des fêtes que l'on faisait pour cette nouvello reine, dans tout Téclat d'une cour brillante, que le chevalier de Grammont vint contribuer à sa magnificence et à ses plaisirs.

Tout accoutumé qu'il était à la grandeur de celle de France, il fut surpris de la politesse et de la pompe de celle d'Angleterre. Le roi ne le cédait à personne ni pour la taille ni pour la mise. Il avait

dont ello était gérante pendant la minorité de son fils, elle contracta des dettes, n'obtint rien de ce qu'elle attendait, et se plon« gca dans des embarras qui nuisirent à la considération dont elle avait joui. »

Scriven a gravé, d'après Van Dyck, le portrait de cette prin- •esse.

1. L'infante de Portugal débarqua à Portsmouth au mois de mai. Pcpys écrit dans son Journal, à la date du 15 : « Toutes les cloches de la ville sonnèrent ce soir, et des feux de joie furent allumés pour célébrer l'arrivée de la reine à Portsmouth. Je ne vois'pourtant pas une joie véritable dans le peuple qui est très-mécontent du faste de la Cour et des dépenses qui s'y font. Le roi se rendit à Portsmouth, et la cérémonie fut célébrée selon le rite romain et comme en secret par lord Aubigny, prêtre séculier et aumônier de la reine ; il n'y eut d'assistants que l'ambassadeur portugais, trois Portugais de distinction et deux ou trois femmes qui avaient acsompagné la reine. Ni 1« due d'York, ni Je chancelier ne furent prévenus de ce qui se passait. »

S'il faut en croire le très-indiscret auteur d'un petit ouvrage imprimé à Amsterdam en 1715, et cité par M. Barrière {La Cour et la Ville, Paris, 1830, page 379), les Anglaises ont à déshonneur d'être rasées quelque part que ce soit ; les Portugaises tiennent l'opinion contraire. C'est ce qui fit que Charles II, ayant épousé l'infante do Portugal, on retarda le voyage de la princesse jusqu'à ee qu'elle fût en état de paraître devant lui comme une Âo-» glaise.

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l'esprit agréable, Thumeur douce et familière. Son âme, susceptible d'impressions opposées, était compatissante pour les malheureux, inflexible pour les scélérats, et tendre jusqu'à l'excès. Il était capable de tout dans les afiaires pressantes, et incapable de s'y appliquer quand elles ne l'étaient pas. Son cœur était souvent la dupe, plus souvent encore l'esclave de ses engagements.

Le duc d'York était d'un caractère bien diffèrent. On lui attribuait un courage à toute épreuve, une religion inviolable pour sa parole, et l'économie dans les affaires, de la hauteur, de l'application, de la fierté, placées chacune en leur rang. Observateur scrupuleux des règles du devoir et des lois de la justice, il passait pour ami fidèle et pour implacable ennemi.

Sa morale et sa justice, quelque temps combattues par la bienséance, en avaient enfin triomphé, en reconnaissant mademoiselle Hvde ', fille d'honneur de madame la Princesse Royale, qu'il avait secrètement épousée en Hollande. Son père, dès lors ministre d'Angleterre, appuyé de cette nouvelle protection, se vit bientôt à la tête des affaires, et

1. Anne Hyde, fille aînée de lord Glarendon. Elle était fille d'honneur de la reine-mère, et le duc, l'ayant vue à Paris peu de temps avant la restauration, en devint éperdument épris. JEIle manœuvra habilement, refusa de l'écouter, et l'amena à se décider à un mariage. Charles II s'y opposa lorsqu'on lui en parla, mais il n'était pas homme à avoir une résolution bien ferme ; le mariage eut lieu secrètement et fut ensuite déclaré. Deux filles, qui furent reines d'Angleterre, Anne et Marie, furent les fruits de cette union.

Le portrait de la duchesse, peint par Lely, montre qu'elle était loin d'égaler, sous le rapport dos attraits, quelques-unes des dames dont nos Alémoira racontent si gaiement les bons tvurs.

Devei u veuf, Jacques se remaria à Marie de Modéne.

pensa les gâter. Ce n'est pas qu'il manquât de

capacité, mais il avait encore plus de présomption *.

Le duc d'Ormond^ avait la confiance et l'estime

1. U s'agit da comte de Clarendon, personnage savant et grave, dont les principes bien arrêtés ne parent se faire accepter d'une eour dissolue. Les circonstances l'avaient placé dans un dilemme insoluble. U était détesté des puritains, des catholiques, des cavaliers; le peuple lui reprochait la misère engendrée par la guerre contre la Hollande. On allait jusqu'à lui imputer, comme beau-père du duc d'York (et il l'était bien malgré lui), U stérilité de la reine.

Cet homme d'Ëtat célèbre, né le 16 janvier 1608 à Denton, dans le Wiltshire, mourut à Rouen le 9 décembre 1674. Son oncle, Nicolas Hyde, président du Banc du Roi, l'initia de bonne heure aux affaires publiques ; il fut, lors de la guerre civile, défenseur zélé de la cause royale, et il devint chevalier de l'Échiquier et membre du conseil privé. En 1644, il accompagna à Jersey, le prince Charles (depuis Charles II), et il y passa quelques années. Après la fin tragique de Charles I*', il se rendit en Espagne et à Paris pour servir les intérêts du prince ; il le rejoignit en Hollande, et il fut, en 1657, nommé chancelier. Il prit une part active et heureuse aux négociations qui eurent pour résultat de remettre Charles sur le trône; en 1661, il fut élevé à la pairie. En butte à la haine des parties, raillé par les courtisans, responsable aux yeux de la nation des fautes qu'accumulait un gouvernement malhabile et sans honneur, Clarendon devint l'objet de la colère du roi, qui lui imputa le mariage de la belle Stewart avec lord Richmond, mariage qui déplut énormément au monarque, dans la tête duquel était entrée l'idée de divorcer afin d'épouser sa maîtresse. Clarendon fut dépouillé de tousses emplois; on lui intenta un procès de lèsemajesté; U se réfugia en pays étranger et il y mourut. U a laissé un ouvrage important : VBittoire de la rébellion et de la guerre epvile en Angleterre; la première édition, Oxford, 1703, 3 vol. in-fol., a été suivie de bien d'autres, et il existe une traduction française, La Haye, 1704, 5 vol. in-12. Voir aussi la Collection des Blémoiret relatifs à la révolution d'Angleterre, publié par les soins de M. Guizot (Paris, 1823).

2. Jacques Butler, comte d'Ormond, né le 14 octobre 1610, mort le 21 juillet 1688. Il servit avec beaucoup de zèle Charles P" et Charles II, et prit une part active aux affaires de l'époque, en Ii^lande surtout.

de son maître. Il en était digne par la grandeur de ses services, l'éclat de son mérite et de sa naissance, et par les biens qu'il avait abandonnés pour suivre la fortune de Charles H. Les courtisans même n'osèrent murmurer de le voir grand maître de la maison du roi, premier gentilhomme de la chambre, vice-roi d'Irlande. C'était justement le maréchal de Grammont par le caractère de l'esprit et la noblesse des manières; et comme le maréchal de Grammont, c'était l'honneur de la cour de son maître.

Le duc de Buckingham et le comte de Saint- Albans ^ étaient en Angleterre ce qu'oà les a vus en

1. Heniy Jermyn, comte de Saint-Albans, premier écoyer de U reine Henriette et membre du conseil privé de Charles II. En juillet 1660, il fut envoyé en France comme ambassadeur; en 1671» il devint grand chambellan. Il mourut le 2 janvier 1683. Plusieurs témoignages du temps attestent que le bruit de son mariage secret avec la reine Henriette était fort répandu. Pepys dit dans son Journal (2 décembre 1660) : « J'apprends que la princesse royale a ëpousé le jeune Jermyn ; c'est pire que le mariage, aujourd'hui publiquement avoué, du duc d'York avec la fille du chevalier. » Sir John Reresby s'exprime ainsi dans ses Btimoiret : « L'abbesse d'un couvent anglais à Paris, où la reine se retirait souvent, m'a dit qu'elle avait grand'peur de lord Jermyn qui s'occupait beaucoup de ses affaires, mais je ne crus pas alors qu'elle l'eût épousé ou qu'elle en eût des enfants, quoique la chose fût certaine. » La duchesse d'Orléans (mère du Régent) confirme, dans sa Corretpondance, la réalité de ce bruit; elle ajoute que le comte traitait souvent la reine avec fort peu d'égards, et qu'il disait : « Que me vent cette femme? »

Nous lisons encore dans le Journal de Pepys (22 février 1664) : « Le roi s'est fait beaucoup de tort dans l'affaire du comte d'Antrim en Irlande, qui, bien qu'il fût le chef des rebelles, convient avoir agi selon les instructions de son père et de sa mère ; il se trouve que la vérité est qu'il s'est obligé, si on lui restitue ses biens, à en faire donation à une fille que la reiue-mère a eu de mylord

France; l'un était plein d'esprit et de feu, dissipait sans éclat les biens immenses où il était rentré; l'autre, d'un génie médiocre, s'était élevé de rien à \,./ ^ une fortune considérable, et semblait l'augmenter en perdant au jeu et en tenant une grosse table.

Le chevalier George Berkeley, depuis comte de Falmouth *, était confident et favori du roi, commandait la compagnie des gardes du duc d'York, et le gouvernait lui-même. Il n'avait rien de brillant dans Textérieur. Son esprit était à peu près le même; mais ses sentiments étaient dignes de la fortune qui l'attendait, lorsque, sur le point de son élévation, il fut tué sur mer. Jamais le desintéressement n'a si bien marqué la noblesse d'une âme ; il n'avait pour objet que la gloire de son maître. Son crédit n'était employé qu'à lui faire récompenser les services ov

Jermyn, je suppose, lorsqu'elle se manera à qui la reine voudra ; c'est une triste histoire. >

Son portrait, gravé par Scriven, le représente richement vêtu, et avec un air mâle que rehausse une ahondante chevelure.

1. Le prénom de George est une erreur; il s'agit de Charles Berkeley, fils d'un gentilhomme du comté de Glocester, el favori du duc d'York qu'il accompagna dans ses campagnes. Il fut successivement créé vicomte de Fitzharding et comte de Falmouth, et il fut tué, le 2 juin 1665, au combat naval de Southwold-Bay ; le boulet qui le frappa emporta en même temps lord Muskerry et sir Boyle, qui étaient à côté du duc d'York ; il fut couvert de leur sang. Clarendon, qui paraît ne pas l'avoir aimé, dit qu'il était très-corrompu, très-ambitieux et peu capable. Burnet est moins sévère: il représente lord Falmouth comme généreux, « el s'il avait vécu davantage , s'il avait pu se dégager de la corruption de Fépoque, il eu* inspiré au roi des idées plus justes et plus nobles. » Charles II se montra extrêmement affligé en apprenant sa mort. Un poète du temps, Marvell, l'attaqua en ses vers, et, après avoir dit qu'un boulet lancé au hasard le précipita du rapg où le hasard Tavait placé, il ajoute : « ce fut lorsque sa tète fut brisée qu'oa s'aperçut pour la première fois qu'il avait de la cerveUe. »

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répandre des grâces sur le mérite : si poli dans le commerce, qu'il paraissait humilié par la faveur: et si vrai dans tous ses procédés, qu^on ne Teût pas pris pour un homme de cour.

Le fils du duc d'Ormond et ses neveux avaient été à la cour du roi dans son exil, et ne la déshonoraient pas depuis son retour. Le comte d'Arran ' avait une adresse singulière dans toutes sortes d'exercices : grand joueur de paume et de guitare, et galant avec assez de succès. Le comte d'Ossory, son frère aine, n'avait pas tant de brillant, mais beaucoup d'élévation et de probité *.

1. Richard Butler, cinquième fils de Jacques Butler, premier comte d'Ormond. Il naquit le 15 juillet 1639, et se distingua de bonne heure par sa valeur et ses brillantes qualités. En 1663, Charles II le créa comte d'Arran; au mois de septembre 1664, il épousa Marie Sluart, la seule fille qui restât au duc de Richmond; elle mourut au mois de juillet 1667, et, en 1673, le comte se remaria à Dorothée Ferran. li se montra avec honneur dans les batailles contre les Hollandais, et aida à soumettre les Irlandais. En 1682, il occupa l'emploi de gouverneur de l'Irlande pendant l'absence de son père, absence qui dura deux ans. Il mourut à Londres en I686f ne laissant qu'une fille unique qui devint lady Cornirallis.

2. Thomas, comte d'Ossory, né le 8 juillet 1634. A l'âge de vingt et un ans, il passait pour un cavalier accompli, et sir Robert Southwell disait de lui : « Il a les traits d'une grande beauté, de beaux cheveux, un excellent caractère; il monte très-bien achevai, danse et tire des armes à la perfection, il joue de la guitare et du luth, parle le français avec élégance, lit facilement l'italien, connaît à fond l'histoire, la mythologie et les romans, et n'est jamais embarrassé pour expliquer les sujets des tableaux ou des tapisseries qu'il y aura dans une galerie entière. Il ferme sa porte à huit heures du soir et étudie jusqu'à minuit; il est sobre, poli et trèsréglé en toute sa conduite. » On peut voir dans le Journal de Pepys qu'il envoya un cartel au comte de Clarendon, et qu'après s'être querellé avec lord Ashley, il lui demandapardon ainsi qu'au duc de Buckingham.

L'aîné des Haniilton\ leur cousin, était Thomme de la cour qui se mettait le mieux. Il était bien fait de sa personne, possédait ces talents heureux qui mènent à la fortune, et qui font réussir en amour* C'était le courtisan le plus assidu, l'esprit le mieux tourné, les manières les plus polies, et l'attention la plus régulière pour son maître, qu'on pût voir. Personne ne dansait mieux, et personne n'était si coquet : mérite qu'on comptait pour quelque chose dans une cour qui ne respirait que les fêtes et la galanterie. Il n'est pas étonnant qu'avec ces qualités il ait occupé dans la suite la place de mylord Falmouth ^ mais il est étonnant que la même destinée l'ait enlevé, comme si cette guerre n'eût été déclarée que contre le mérite, et que ce genre de combat n'eût été fatal qu'aux espérances presque certaines d'une fortune éclatante. Cela n'arriva pourtant que quelques années après

1. Lord Orford, dans une note sur ce passage, mentionne George Hamilton et Antoine Hamilton, l'auteur de ces Mémoire», comme les personnages ici désignés, et il a plus tard entrepris de débrouiller la confusion qui résulte de ce que les divers Hamilton cités dans le cours du récit, n'étant pas distingués par leurs prénoms, on ne sait souvent auquel d'entre eux se rapportent les faits signalés. L'aîné des Hamilton n'était ni George, ni Antoine, mais James Hamilton, leur frère, fils aîné de sir George HamiJton, quatrième fils du comte d'Abercorn ; leur mère était Mary Butler, soeur du duc d'Ormond. James était très en faveur auprès de Charles II qui le nomma un de ses valets de chambre et colonel. Dans un engagement avec les Hollandais, il eut la jambe emportée par un boulet de canon, et il mourut de cette blessure le 6 juin 1673. George Hamilton fut ensuite fait chevalier, et, étant passé en France, il devint comte et maréchal de camp. Il épousa miss Jennings, dont il est fort question dans ces Mémoire», et mourut en 1667, laissant trois filles.

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Le beau Sydney \ moins dangereux qu'il ne le paraissait, avait trop peu de vivacité pour soutenir le fracas dont menaçait sa figure «, mais c'était le petit Jermyn sur qui pleuvaient de tous côtés les bonnes fortunes. Le vieux Saint- Albans, son oncle, l'avait dès longtemps adopté, quoique cadet de tous ses neveux. On sait quelle table le bonhomme tenait à Paris, tandis que le roi son maître mourait de faim à Bruxelles, et que la reine-mère, sa maltresse, ne faisait pas grande chère en France.

Jermyn, soutenu de l'opulence de son oncle, n'avait pas eu de peine à faire une figure considérable à son arrivée chez la princesse d'Orange. Les pauvres courtisans du roi, son frère, n'avaient rien à lui disputer sur l'équipage et la magnificence \ et ces deux articles font souvent autant de chemin en amour que le vrai mérite. D n'en faut point d'autre exemple -, car, quoiqu'il fût brave et bien gentilhomme, il n'avait ni actions d'éclat ni naissance distinguée pour lui donner du relief*, et pour sa figure, il n'y avait pas de quoi se récrier. Il était petit ^ il avait la tète grosse et les jambes menues. Son visage n'était pas désagréable ; mais il avait de l'affectation dans le port et dans les manières. Il n'avait pour tout esprit qu'une routine d'expressions qu'il employait tantôt pour la raillerie, tantôt pour les déclarations, selon que l'occasion s'en présentait. Voilà sur quoi se fondait un mérite si redoutable en amour.

1. Henry Sydney, créé comte de Rumney et mort en 1704. Btirnet en parle comme d'un homme plem de grâce et ayant véca longtemps à la cour où il eut des aventures qjai firent du bruit

La Princesse royale y fut prise toute la première. Mademoiselle Hyde avait fait quelques pas sur ceux de sa maîtresse. Ce fut ce qui le mit d'abord en crédit. Sa réputation s'était établie en Angleterre avant son arrivée. Il ne faut que de la prévention dans l'esprit des femmes pour trouver de l'accès dans leurs cœurs. Jermyn les trouva dans des dispositions si favorables pour lui, qu'il n'eut plus qu'à parler.

Ce fut en vain qu'on s'aperçut qu'une réputation si légèrement établie était encore plus faiblement soutenue-, l'entêtement continua. La comtesse de Castelmaine, vive et connaisseuse, suivit le faux brillant qui l'avait séduite^ et, quoique détrompée sur une vogue qui promettait tant et qui tenait si peu, son entêtement ne voulut point se démentir. Elle soutint la gageure, jusqu'au point de se brouiller avec le roi, tant elle avait bien X)lacé la constance pour la première fois.

Tels étaient les héros de la cour. Pour les beautés on ne pouvait s'y tourner sans en voir. Celles de réputation étaient cette même comtesse de Castelmaine * , depuis duchesse de Cleveland , madame de

1. Voici UDe des figures qui tiennent le plus de place dans ces Mimoiret. Mous en avons déjà parlé, mais il faut y revenir. Barbara Villiers était fille de William Villiers, vicomte Grandison, mort en 1642, à la suite de blessures qu'il avait reçues à la bataille d'Edge-Hill. (N'est-il pas singulier de voir qu'une femme si fort brouillée avec la vertu avait pour père un Grandison, nom qu'un romancier célèbre devait plus tard poser comme le type de la perfection morale?) Elle épousa, précisément à l'époque de la restauration, Roger Palmer, alors étudiant en droit, mais héritier d'une fortune considérable. Charles II comprit qu'il devait faire quelque chose pour M. Palmer; il le créa vicomte de Castelmaine. Madame avait eu une fille à l'éDOQiue où elle cohabitait avec son mari »

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Chesterôeld, tnadame de Shrewsbury*, mesdames Roberts, madame Midleton», mesdemoiselles Brook,

bientôt elle devint la mattresse en titre du roi ; ni l'un ni l'autre ne manquèrent de constance.

En 1679, elle eut une fille qui fut attribuée au jeune et beau Ghurcbill, depuis duc de Marlborough. Le roi se fâcha et désavoua Tenfant. En 1670, il avait donné à la mère les titres de baronne de Non-Such {Sam-Pareille^ nom qui lui convenait ass*ez bien), comtesse de Southampton et duchesse de Cleveland. En juillet 1705, vingt ans après la mort du roi Charles, le ci-devant M. Palmer mourut, et bien qu'elle fût âgée de soixante-cinq ans environ, la duchesse voulut se remarier. Son choix ne fut pas heureux ; elle épousa un drôle, une espèce d'aventurier, connu sous le nom du beau Fielding (l'auteur de Tom Jonet était-il de cette famille ?) ; il la rendit fort malheureuse ; la pauvre femme demanda à divorcer ; fort à propos on découvrit que le beau Fielding avait déjà une première épouse parfaitement vivante ; cette circonstance dont il ne s'était pas vanté, fit casser son mariage avec l'ancienne mattresse de Charles II... . et de tant d'autres. Elle succomba à une hydropisie le 0 octobre 1709.

Burnet trace ainsi son portrait au moral : « C'était une femme d'une grande beauté, mais sans esprit, extrêmement corrompue et avide d'argent ; impérieuse, tourmentant à l'excès le roi dont elle feignoit d'être jalouse, quoiqu'elle fût toujours occupée d'intrigues avec d'autres hommes. La passion du monarque pour elle et l'é» trange conduite de cette femme à son égard le mettoient dans un tel désordre, que très-souvent il n'étoit pas mattre de lui-même, ni en état de penser aux affaires, qui, dans un temps aussi critique, demandaient une grande application. » Quant au portrait physique, il est sorti du pinceau de Lel^, et il force à reconnaître que Charles II était connaisseur.

1. Anne-Mari^, fille aînée de Robert Bl Wenel, comte de Cardigan ; après avoir scandalisé avec éclat la cour et la ville, à une époque où Ton ne se scandalisait de rien, elle trouva un individu assez intrépide pour vouloir l'épouser en seconde noces. Ce héros, qui aspirait à Vhonneur singulier d'être le successeur de l'univers entier fut George Rodney Bridges ; elle en eut un fils, et mourut en 1702. Lely a fait son portrait, qui n'est pas un des moindres ornements de la Galerie des BeauUs à Windsor; elle avait un embonpoint attrayant.

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