‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 30 sur 54 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Le chevalier de Grammont devient amoureux de mademoiselle dllamilton. Aventure d*un bal de la reine. Voyage du valet de cfaaml3re Termes à Paris.

Le chevalier de Grammont, peu content de ses galanteries, se voyant heureux sans être aimé, devint jaloux sans être amoureux.

La Midleton, comme on l'a dit, allait éprouver

comme il se prenait pour tourmenter, après avoir éprouvé ce qu'il savait pour plaire.

Il fut la chercher chez la reine, où il y avait bal. Elle y était ; mais, par bonheur pour elle, mademoiselle d'Hamilton y était aussi. Le hasard avait fait que de toutes les belles personnes de la cour c'était celle qu'il avait le moins vue et celle qu'on lui avait le plus vantée. Il la vit donc pour la première fois de près, et s'aperçut qu'il n'avait rien vu dans la cour avant ce moment. Il l'entretint-, elle lui parla. Tant qu'elle dansa ses yeux furent sur elle; et dès ce moment plus de ressentiment contre la Midleton. Elle était dans cet heureux âge où les charmes du beau sexe commencent à s'épanouir. Elle avait la plus belle taille, la plus belle gorge et les plus beaux bras du monde. Elle était grande, et gracieuse jusque dans le moindre de ses mouvements. C'était l'original que toutes les femmes copiaient pour le goût des habits et l'air de coiffure. Elle avait le front ouvert, blanc et uni ^ les cheveux bien plantés, et dociles pour cet arrangement naturel qui coûte tant à trouver. Une certaine fraîcheur, que les couleurs empruntées ne sauraient imiter, formait son teint. Ses yeux n'étaient pas grands ; mais ils étaient vifs, et ses regards signifiaient tout ce qu'elle voulait. Sa bouche était pleine d'agréments , et le tour de son visage parfait. Un petit nez délicat et retroussé n'était pas le moindre ornement d'un visage tout aimable. Enfin, à son air, à son port, à toutes les grâces répandues sur sa personne entière, le chevalier de Grammont ne douta point qu'il n'y eût de quoi former des préjugés avantageux sur tout le reste. Son

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esprit était à peu près comme sa figure. Ce n'était point par ces vivacités importunes, dont les saillies ne font qu'étourdir, qu'elle cherchait à briller dans la conversation. Elle évitait encore plus cette lenteur affectée dans le discours, dont la pesanteur assoupit 5- mais, sans se presser de parler, elle disait ce qu'il fallait, et pas davantage. Elle avait tout le discernement imaginable pour le solide et le faux brillant, et, sans se parer à tQut propos des lumières de son esprit, elle était réservée, mais très-juste dans ses décisions. Ses sentiments étaient pleins de noblesse, fiers à outrance quand il en était question. Cependant elle était moins prévenue sur son mérite qu'on ne l'est d'ordinaire quand on en a tant. Faite comme on vient de le dire, elle ne pouvait manquer de se faire aimer ^ mais, loin de le chercher, elle était difficile sur le mérite de ceux qui pouvaient y prétendre.

Plus le chevalier de Grammont était persuadé de ces vérités, plus il s'efiorçait de plaire et de persuader à son tour. Son esprit amusant, sa conversation vive, légère et toute nouvelle, le faisait écouter ^ mais il était embarrassé de ce que les présents, qui faisaient si promptement leur chemin dans son ancienne méthode, n'étaient plus de saison dans celle dont il fallait désormais se servir.

Il avait un vieux valet de chambre, nommé Termes, hardi voleur, et menteur encore plus effronté. n avait coutume de partir de Londres toutes les semaines, pour les commissions dont on a parlé; mais depuis la disgrâce de la Midleton et l'aventure de la Warmestré, le seigneur Termes n'était plus employé

^'Ue pour les habits que son maître faisait venir dç I ^ris, et ne s'acquittait pas toujours fidèlement de c Hte commission, comme on va le voir.

La reine avait de l'esprit, et mettait tous ses soins à plaire au roi par les complaisances qui coûtaient le moins à sa tendresse. Elle était attentive aux plaisirs et aux amusements qu'elle pouvait fournir, surtout lorsqu'elle devait en être.

Elle avait imaginé pour cet effet une mascarade galante, où ceux qu'elle nomma pour danser devaient représenter différentes nations. Elle donna du temps pour s'y préparer-, et durant ce temps on peut croire que les tailleurs, les couturières et les brodeurs ne furent pas sans occupation. Les beautés qui devaient en être n'étaient guère plus tranquilles; cependant mademoiselle d'Hamilton eut assez de loisir pour faire deux ou trois petites pièces , dans une conjoncture si favorable pour le ridicule qu'on pouvait donner aux impertinentes de la cour. Il y en avait deux qui Tétaient par excellence. L'une était madame de Muskerry*, femme de son cousin germain-, et l'autre était une fille d'honneur de la duchesse, qu'on appelait Blague.

La première, que son mari n'avait pas assurément épousée pour ses beaux yeux, était faite comme la plupart des riches héritières , pour qui l'équitable

1. Lady Marguerite Muskerry était la fille unique du cinquième comte de Clanricarde. Son mari, Charles, vicomte de Muskerry, fut tué dans la bataille navale livrée aux Hollandais, le 3 juin 1665. Onze ans après, sa veuve se remaria à Robert Villiers, vicomte de Purbeck, et, après la mort de ce second mari, survenue en 1685, elle épousa en troisièmes noces Robert Fielding. Elle mourut aa m<i is d'août 1698.

nature semble avare de ses richesses à mesure <ju'elles sont comblées de celles de la fortune. Elle avait la taille d'une femme grosse, sans l'être -, mais «lie boitait avec plus de raison, car de deux jambes infiniment courtes, elle en avait une qui Tétait beaucoup plus que l'autre; un visage assortissant mettait la dernière main au désagrément de sa figure.

Mademoiselle Blague était une autre espèce de ridicule ^ Sa taille n'était ni bien ni mal; son visage était de la dernière fadeur, et son teint se fourrait partout, avec de petits yeux reculés, garnis de paupières blondes, longues comme le doigt. Avec ses attraits, elle se mettait en embuscade pour surprendre les cœurs; mais elle s'y serait tenue en vain sans l'arrivée du marquis Brisacier. Le ciel semblait les avoir faits l'un pour l'autre. Il avait tout ce qu'il faut dans l'extérieur et dans les manières pour éblouir une créature de son caractère. Il parlait éternellement sans rien dire, et renchérissait dans ses habits sur les modes les plus outrées. La Blague crut que tout ce fracas s'adressait à elle; et le seigneur Brisacier crut que ces longues paupières de là' Blague n'avaient jamais couché que lui en joue. On s'aperçut du bien qu'ils se voulaient ; cependant ils n'en étaient qu'aux muets interprètes quand mademoiselle d'Hamilton s'avisa de se mêler de leurs affaires.

?, Marie ou Henrielle-Marie, fille d'un colonel. En 1675, elle joua le rôle de Diane dans une pièce deCrowe, CalûiOf représentée à la cour. Plus tard, elle épousa sir Thomas Yarborough. 11 se trouvait toujours des hommes assez intrépides pour ne pas ciinindre de devenir les maris des filles d'honneur.

Elle voulut faire les choses dans Tordre, et commença par sa cousine de Muskerry, à cause de sa qualité. Les deux entêtements de cette dernière étaient la danse et la parure. La magnificence des habits n'était pas soutenable avec sa figure; mais, quoique la danse fût encore plus insoutenable, elle ne manquait pas un bal de la cour, et la reine avait assez de complaisance pour le public pour ne jamais manquer de la faire danser-, mais il n'y eut pas moyen de la mettre d'une fête aussi sérieuse et aussi magnifique que cette mascarade. La Muskerry séchait d'impatience pour les ordres qu'elle attendait.

Ce fut sur cette inquiétude, dont mademoiselle d'Hamilton fut avertie , qu'elle forma le dessein de se donner une petite fête aux dépens de cette folle. La reine envoyait des billets à celles qu'elle nommait, dans lesquels la manière dont elles devaient se mettre était marquée. Mademoiselle d'Hamilton fit écrire un billet tout sen^blable pour madame de Muskerry, en Babylonienne.

Elle assembla son conseil pour aviser aux moyens de le faire tenir. Ce conseil était composé d'un de ses frères et d'une sœur, qui se divertissaient volontiers aux dépens de ceux qui le méritaient. Après avoir consulté quelque temps, on vint à bout de faire tenir ce billet en main propre. Mylord Muskerry * ne faisait que de sortir avec elle quand elle le reçut. Il était fort honnête homme, assez sérieux,

1. ^ils aîné du comte de Clancarty. C'était un jeune homme d'un courage remarquable, un excellent officier, qui serait parvenu aux plus hauts emplois, si une mort prématurée ne TaTait enlevé.

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forjt sévère, et mortel ennemi du ridicule, La laideur de sa femme ne lui était pas tant à charge que celui qu'elle se donnait dans toutes les occasions qui s'en présentaient. Il se crut en sûreté dans celle dont il est question, ne croyant pas que la reine voulût gâter sa mascarade en la nommant : cependant, comme il connaissait la fureur dont sa femme se donnait en spectacle par sa danse et par sa parure, il venait de l'exhorter bien sérieusement à se contenter d'être spectatrice de cette fête, quand même la reine aurait la cruauté de Ten mettre. Il prit ensuite la liberté de lui faire voir le peu de rapport qu'il y avait entre sa figure et celle des personnes auxquelles la danse et l'éclat sont permis. Son sermon finit enfin par une défense expresse de briguer dans cette fête une place qu'on ne songeait pas à lui donner.

Mais, loin de prendre son avis en bonne part, elle se mit en tête que lui seul avait détourné la reine de lui faire un honneur qu'elle souhaitait ardemment; et sitôt qu'il fut sorti, son dessein fut de s'aller jeter aux pieds de Sa Majesté pour en demander justice. Ge fut justement dans ces dispositions qu'elle reçut le billet. Elle le baisa trois fois ; et, sans égard aux défenses de son mari , elle monta promptement en carrosse pour s'informer chez tous les marchands qui trafiquaient au Levant, de quelle manière les dames de qualité s'habillaient à Babylone.

Le panneau qu'on tendait à mademoiselle Blague était d'une autre espèce. Elle était d'une confiance sur ses appas, et d'une crédulité sur leurs effets, *donner dans tout ce qu'on voulait.

Brisacier, qu'elle en croyait dûment atteint, avait

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Tesprit orné de lieux communs et de chansonnettes. Il chantait faux avec méthode , et mettait sans cesse en avant l'un et l'autre de ses talents heureux. Le duc de Buckingham le gâtait, autant qu'il pouvait, par les louanges qu'il donnait à sa voix et à son esprit.

La Blague, qui n'entendait presque point le français, se régla sur cette autorité pour admirer l'un et l'autre. On s'aperçut que toutes les paroles qu'il lui chantait ne faisaient mention que de blondes, et que, prenant toujours la chose pour elle , ses paupières s'en humiliaient par reconnaissance et par pudeur. Ce fut sur ces observations qu'on résolut de mettre en jeu la Blague dès qu'il en serait temps.

Pendant que ces petits projets se formaient, le roi, qui ne cherchait qu'à faire plaisir au chevalier da Grammont, lui demanda s'il voulait être de la mas< .^ârade, à la charge de mener mademoiselle d'Hamit ton. Il ne se piquait pas d'être assez danseur pour une occasion comme celle-là; cependant il n'avait garde de refuser cette proposition. « Sire, dit-il, de toutes les bontés qu'il vous a plu me témoigner depuis que je suis ici, cette dernière m'est la plus sensible -, et, pour vous en marquer ma reconnaissance, je vous promets de bons offices auprès de la petite Stewart. » Il le disait, parce qu'on venait de lui donner uïi appartement séparé du reste des filles de la reine, et que les respects des courtisans commençaient à se tourner vers elle. Le roi reçut agréablement la plaisanterie-, et, l'ayant remercié d'une offre si nécessaire : « Monsieur le chevalier, lui dit-il, de quelle manière vous mettrez-vous pour le bal ? Je

VOUS laisse le choix des nations... — Si cela est, reprit le chevalier de Grammont, je m'habillerai à la française pour me déguiser-, car l'on me fait déjà Fhonneur de me prendre pour un Anglais dans votre ville de Londres. J'aurais, sans cela, quelque envie de me mettre à la romaine*, mais de peur de me faire des affaires avec le prince Robert*, qui prend si chaudement les intérêts d'Alexandre contre mylord Thanet^, qui se déclare pour César, je n'ose plus m'habiller en héros. Du reste, quoique j*aie la danse cavalière, avec de l'oreille et de l'esprit j'espère me tirer d'affaire : de plus, mademoiselle d'Hamilton mettra bien ordre qu'on n'aura pas trop d'attention pour moi. Quant à mon habillement, je ferai partir Termes demain matin 5 et si je ne vous fais voir à son retour l'habit le plus galant que vous ayez encore vu, tenez-moi pour la nation la plus déshonorée de votre mascarade. »

Termes partit avec des instructions réitérées sur le sujet de son voyage-, et son maître, redoublant d'impatience dans une conjoncture comme celle-là, le courrier ne pouvait pas encore être débarqué, qu'il commençait à compter les moments, dans l'at-

1. Robert de Bavière, neveu de Charles P% dont il défendit vaillamment la cause. Il mourut en 1682, âgé de soixante-trois ans. La suite de ce récit nous racontera sa passion pour une actrice. On lui attribue l'invention de la gravure à la manière noire. C'est une question qui- a savamment été examinée par M. L. de Laborde dans son Histoire de ce genre de gravure (Paris, 1839, in-4). Le portrait de ce prince, peint par Rembrandt, le représente dans sa jeunesse.

2. John Tufton, second comte de Thanet, mort en 1664, ou peutêtre, comme le croit lord Orfbrd, son fils aîné, Nicolas TkftOD» troisième comte de Thanet, mort en 1679.

tente de son retour. Il s'en occupa jusqu'à la veille du bal. Ce fut ce jour-là que mademoiselle d'Hamilton et sa petite société prirent pour l'exécution de leur dessein.

Les gants de Martial étaient fort à la mode dans ce temps-là. Elle en avait quelques paires par hasard. Elle en envoya une à mademoiselle Blague, accompagnée de quatre aunes de ruban du jaune le plus pâle qui se pût trouver, et elle y joignit ce billet :

« Vous étiez l'autre jour plus charmante que c( toutes les blondes de l'univers. Je vous vis hier « encore plus blonde que vous ne l'étiez ce jour-là. (( Si vous continuez, que deviendra mon cœur? Mais c( il y a longtemps qu'il est la proie de vos yeux « marcassins ? Serez-vous demain de la mascarade ? « Mais peut-il y avoir des charmes dans une fête où « vous ne seriez pas? N'importe; je vous reconnaî- « trai, dans quelque déguisement que vous soyez. « Mais je serai mieux éclairci de mon sort par le «présent que je vous envoie. Vous porterez des « nœuds de ce ruban à vos cheveux , et ces gants « baiseront les plus belles mains du monde. »

Ce billet avec le présent furent rendus à la Blague avec le même succès qu'on avait fait tenir celui de Babylonienne à madame de Muskerry. On venait d'en rendre compte à mademoiselle d'Hamilton, quand cette madame de Muskerry lui vint rendre visite : elle paraissait fort affairée. L'heure commençait à la gagner, quand sa cousine la pria de passer dans son cabinet. Dès qu'elles y furent : « Je vous demande le secret, dit la Muskerry, pour celui que

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je vais vous dire. N'admirez-vous point comme les hommes sont faits? Ne vous y fiez pas trop, ma chère cousine. Mylord Muskerry, qui devant notre mariage aurait passé les jours et les nuits à me voir danser, s'avise à présent de me le défeniire, et dit que cela* ne mf^ convient pas. Ce n'est pas tout^ il m'en a si souvent rebattu les oreilles au sujet de la mascarade, que je suis obligée de cacher l'honneur que la reine m^a fait de me nommer. Cependant je suis étonnée qu'on ne me fasse pas savoir qui doit me mener. Mais si vous saviez la peine qu'on a de trouver dans cette maudite ville de quoi se mettre en Babylonienne, vous auriez pitié de ce que j'ai souffert depuis le temps qu'on m'a nommée : outre que ce qu'il m'en coûte passe toute imagination. »

Ce fut en cet endroit que l'envie de rire, qui n'avait fait qu'augmenter à mesure que Mademoiselle d'Hamilton l'avait supprimée, la vamquit enfin par un éclat immodéré. La Muskerry lui en sut bon gré, ne doutant point que ce ne fût de ta bizarrerie de son époux. Mademoiselle d'.Hamilton lui dit que tous les maris étaient à peu près de môme», qu'il ne fallait pas s'embarrasser de leurs fantaisies ; qu'elle ne savait pas qui devait la mener dans la mascarade-, mais que, puisqu'elle était nommée, celui qui l'était avec elle ne lui manquerait pas; qu'elle ne comprenait pourtant pas qu'il ne se fût pas encore déclaré, à moins^ qu'il n'eût aussi une épouse fantasque, qui lui eût interdit la danse.

Cette conversation finie, la Muskerry sortit avec empressement pour tâcher de savoir quelques nouvelles de son danseur. Ceux qui trempaient dans le com-

plot riaient à gorge aéployée de la visite avec mademoiselle d'HamiUon, quand mylord Muskerry leur en fit une à son tour-, et, tirant mademoiselle d'Hamilton à Técart : « Ne sauriez-vous point, dit-il, s'il y a quelque bal dans la ville demain ? — Non, ditelle. Pourquoi? — Parce que je viens d'apprendre que ma femme fait de grands préparatifs d'habits. Je sais bien qu'elle n'est pas de la mascarade : j'y ai mis bon ordre-, mais, comme elle aie diable au corps pour la danse, je meurs de peur qu'elle ne se donne quelque nouveau ridicule, malgré toutes mes précautions. Encore si c'était pour la bourgeoisie, dans quelque lieu retiré, je n'en serais pas en peine ! »

On le rassura le mieux qu'on put-, et l'ayant congédié sous prétexte de mille choses qu'on avait à faire pour le jour suivant, mademoiselle d'Hamilton se crut en liberté pour le reste de la journée, lorsr qu'elle vit arriver une certaine mademoiselle Price, fille d'honneur de madame la duchesse *. C'était justement ce qu'elle cherchait. Il y avait quelque temps que cette fille et la Blague se harpillaient au sujet de Dongan ^, que la Price avait enlevé à cette dernière. La haine subsistait encore entre ces deux divinités.

1. La mémoire d'Hamilton le sert mal ; miss Price était fiUe d'honneur de la reine ; son père, sir Edmond Warcup, s'était mis dans la tète que Charles divorcerait afin de l'épouser. U reste de lui des lettres où il dit i que sa fille a été cette nuit et la précédente avec le roi et a été très- gracieusement reçue. »

^ On a peu de renseignements sur ce personnage; il en est question dans une lettre imprimée dans la Correspondance de sir Richard Fanshaw (4 juin 1664). î\ cherchait alors à passer de Cadix à Tanger, afin de contribuer à la défense de cette place.

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Quoique les filles d'honneur ne fussent point nommées pour la mascarade, elles y devaient assister, et par conséquent ne rien négliger pour y briller. Mademoiselle d'Hamilton avait encore une paire de gants pareils à celle qu'elle avait envoyée à la Blague-, elle en fit présent a sa rivale, avec quelques nœuds du même ruban, qui semblait fait exprès pour elle, brune comme elle était. La Price lui en fit mille remerclments, et lui promit de s'en faire honneur au bal. (( Vous me ferez plaisir, dit mademoiselle d'Hamilton-, mais si vous dites qu'une bagatelle comme cela vient de moi, je ne vous le pardonnerai jamais. Au reste, lui dit-elle, n'allez pas ôter le marquis de Brisacier à cette pauvre Blague, comme vous avez fait de Dongan. Je sais bien qu'il ne tient qu'à vous. Vous avez de l'esprit : vous parlez français^ et pour peu qu'il vous eût entretenue, l'autre n'aurait que faire d'y prétendre. »

Il n'en fallut pas davantage. La Blague n'était que ndicule et coquette. Mademoiselle Price était ridicule et coquette et quelque chose de plus. .

Le jour du bal venu, la cour, plus brillante que jamais, étala toute sa magnificence dans cette mascarade. Ceux qui la devaient composer étaient assemblés, à la réserve du chevalier de Grammont. On s'étonna qu'il arrivât des derniers dans cette occasion, lui dont l'empressement était si remarquable dans les plus frivoles \ mais on s'étonna bien plus de le voir enfin paraître en habit de ville, qui avait déjà paru. La chose était monstrueuse pour la conjoncture, et nouvelle pour lui. Vainement portait-il le plus beau point, la perruque la plus vaste et la mieux

poudrée qu'on pût voir-, son habit, d'ailleurs magnifique, ne convenait point à la fête.

Le roi s'en aperçut d'abord : <c Chevalier de Grammont, lui dit-il, Termes n'est donc point arrivé?... — Pardonnez-moi, sire, dit-il, Dieu merci.... — Comment, Dieu merci ? dit le roi v lui serait-il arrivé quelque chose par les chemins ? — Sire, dit le chevalier de Grammont, voici l'histoire de mon habit et de M. Termes, mon courrier. » A ces mots le bal, tout prêt à commencer, fut suspendu. Tous ceux qui devaient danser faisaient un cercle autour du chevalier de Grammont-, il poursuivit ainsi son récit :

« Il y a deux jours que ce coquin devrait être ici, suivant mes ordres et ses serments. On peut juger de mon impatience tout aujourd'hui, voyant qu'il n'arrivait pas. Enfin, après l'avoir bien maudit, il n'y a qu'une heure qu'il est arrivé, crotté depuis la tête jusqu'aux pieds, botté jusqu'à la ceinture, fait enfin comme un excommunié, ce Hé bien, monsieur le faquin l lui dis-je, voilà de vos façons de faire ! vous vous faites* attendre jusqu'à l'extrémité-, encore est-ce un miracle que vous soyez arrivé. — Oui, mor..., dit-il, c'est un miracle. Vous êtes toujours à gronder. Je vous ai fait faire le plus bel habit du monde, que M. le duc de Guise ' lui-même a pris la peine de commander. — Donne-le donc, bourreau, lui dis-je. — Monsieur, dit-il, si je n'ai mis douze

1. Henri de Lorraine, duc de Guise, comte d'Eu, prince de JokQ* ville, pair et grand-chambellan de France, mort à Paris, le 2 juin 1664, à l'âge de cinquante ans. Tallemant des Réaux en parle avec détail, et le signale comme un des hommes du monde le plus enclin àTamour. (Voir t. VII, p. 111, édit. de 1840, et t. V, p. 111, édit. de 1856.)

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brodeurs après, qui n'ont fait que travailler jour et nuit, tenez-moi pour un infâme. Je ne les ai pas quittés d'un moment. — Et où est-il, traître, qui ne fais que raisonner dans le temps que je devrais être habiUé ? — Je Tavais, dit-il, empaqueté, serré, ployé, que toute la pluie du monde n*en eût point approché. Me voilà à courir jour et nuit, connaissant votre impatience, et qu'il ne faut pas lanterner avec vous... — Mais où est-il, m'écriai-je, cet habit si bien empaqueté ? — Péri, monsieur, me dit-il en joignant les mains. — Comment, péri ! lui dis-je en sursaut. -- Oui, péri, perdu, abîmé : que vous dirai-je de plus ? — Quoi l le paquebot a fait naufrage? lui dis-je. — Oh, vraiment, c'est bien pis, comme vous allez voir, me répondît-il. J'étais à une demi-lieue de Calais hier au matin, et voulus prendre le long de la mer pour faire plus de diligence ; maïs, ma foi. Ton dit bien vrai qu'il n'est rien tel que le grand chemin^ car je donnai tout au travers d'un sable mouvant, où j'enfonçai jusqu'au menton. — Un sable mouvant auprès de Calais ! lui dis-je. — Oui , monsieur, me dit-il ; et si bien sable mouvant, que je me donne au diable si on me voyait autre chose que le haut de la tète quand on m'en a tiré. Pour mon cheval, il a fallu plus de quinze hommes pour l'en sortir; mais pour mon porte-manteau, où malheureusement j'avais mis votre habit, jamais on ne l'a pu trouver-, il faut qu'il soit pour le moins une lieue sous terre. »

Voilà, sire, poursuivit le chevalier de Grammont, l'aventure et lé récit que m'en a fait cet honnête homme. Je l'aurais infailliblement tué, si je n'avais

eu peur de faire attendre mademoîselle d'Hamilton, et si je n'avais été pressé de vous donner avis du sab'e mouvant, afin que vos courriers prennent soin de l'éviter. »

Le roi se tenait les côtés de rire, quand le chevalier de Grammont, prenant la parole : « A propos, Sire, dit-il, j'oubliais de vous dire que, pour augmenter ma mauvaise humeur, je me suis vu arrêter, comme je sortais de ma chaise, par un diable de fantôme en masque, qui me voulait à toute force persuader que la reine m'avait ordonné de danser avec elle-, et comme je m'en suis défendu le moins brutalement qu'il m'a été possible, elle m'a chargé de m'informer ici qui doit la mener, et m'a prié de renvoyer prendre incessamment. Ainsi, Votre Majesté ne ferait point de mal de donner ses ordres pour cela-, car elle s'est mise en embuscade dans un carrosse pour saisir tous les passants à la porte de Whi te- Hall. Au reste, je vous puis dire que c'est une chose à voir que son habillement. Il faut qu'elle ait plus de soixante aunes de gaze et de toile d'argent autour d'elle, sans compter une espèce de pyramide sur la tête, garnie de cent mille brimborions. »

Ce dernier récit étonna toute l'assemblée, à la réserve de ceux qui avaient part à l'aventure. La reine assura que ce qu'elle avait nommé pour le bal était présent^ et le roi, après quelques moments de réflexion : u Je parie, dit-il, que c'est la duchesse de Newcastle ^ — Et moi, dit mylord Muskerry, s'ap-

1. Marguerite Lucas, la plus jeune des filles de Charles-Lucas, el fille d'honneur de la reine Henriette, femme de Charles I", qu'elle «uivit en exil. Elle épousa, à Paris, le duc de Newcaslle, et ne re-

prochant de mademoiselle d'Hamilton, je parie que c'est une autre folle -, car je me trompe fort si ce n'est pas ma femme. »

r Le roi voulut qu'on allât s'informer qui c'était, et

I' qu'on la fît venir. Mylord Muskerry s'offrit à cette commission, par le pressentiment qu'on vient de dire, et ne fit pas mal. Mademoiselle d'Hamilton ne ' fut pas fâchée que ce fût lui, sachant bien qu'il ne se trompait pas dans sa conjecture. La plaisanterie aurait été beaucoup plus loin qu'elle n'avait prétendu, si la princesse de Babyloneeût paru dans ses atours.

vint en Angleterre qu'après la Restauration ; alors elle se liv?a en entier à ses goûts littéraires.

Elle avait toujours avec elle un certain nombre de jeunes personnes qui écrivaient ce qu'elle leur dictait. Quelques-unes d'entre elles couchaient dans uns chambre voisine de la sienne, afin qu'elles pussent entendre sa sonnette et être prêtes, à quelque heure de la nuit que ce fût, pour mettre par écrit les idées qui lui Tenaient. Elle fit imprimer plusieurs volumes in-folio, intitulés : Lettres philotophigueif Poëtnet et Fantaitiet, Comidieij Discours sur di" vert sujets f etc., et il reste d'elle des manuscrits qui formeraient de môme une longue série de gros livres. Devenus rares, ces divers écrits ne sont recherchés que de quelques bibliophiles ; le seul qui conserve un peu d'intérêt est la vie du duc, son mari, quoique Ton y trouve bien des détails minutieux. Cette grande dame manquait de goût et de méthode; son instruction était superficielle et mal digérée, mais il faut reconnaître chez elle une imagination vive et un goût décidé pour l'étude. Elle fut comblée d'éloges de la part de ses contemporains, mais leurs panégyriques emphatiques n'ont pas été rafifiés par la postérité. Elle-même se décerne volontiers les louanges les plus outrées; elle écrivait sérieusement : < Il a plu à Dieu' d'ordonner à la nature de revêtir sa servante du génie poétique et philosophique, même dés l'âge le plus tendre. »

Son portrait, peint par Diepenbeke, donne de sa beauté une idée fort avantageuse. Elle est représentée en costume de reine, ayant sur la tête une couronne, et sur les épauUs un manteau doublé d'hermine.

Le bal ne fut pas trop bien exécuté, s'il faut par 1er ainsi, tant qu'on ne dansa que des danses sérieuses. Cependant il y avait dans cette assemblée d'aussi bons danseurs et d'aussi belles danseuses qu'il y en eût au monde-, mais, comme le nombre n'en était pas grand, on quitta les danses françaises, pour se mettre aux contredanses. Quand ceux qui étaient de la mascarade en eurent dansé quelquesunes, le roi trouva bon de mettre en jour les troupes auxiliaires, pendant qu'on se reposerait. Les filles de la reine et celles de la duchesse furent menées par ceux qui étaient de la mascarade.

Ce fut alors qu'on eut le temps de prêter quelque attention à la Blague , et Ton trouva que le billet qu'on lui avait fait rendre de la part de Brisacier faisait son efifet. Elle était arrivée plus jaune qu'un coing. Ses cheveux blonds étaient farcis de ce ruban couleur de citron, qu'elle y avait mis par complaisance; et pour éclaircir Brisacier de son sort, elle portait souvent à sa tète ses mains victorieuses, garnies des gants dont il était question. Mais si l'on fut surpris d'une coiffure qui la rendait plus blafarde que jamais, elle fut bien autrement surprise de voir la Price partager avec elle, de point en point, le présent de Brisacier. La surprise se changea bientôt ea jalousie -, car sa rivale n'avait pas manqué de l'accrocher de conversation sur ce qu'on lui avait insinué la veille; et Brisacier n'avait pas manqué de donner tête baissée dans ces premières agaceries, sans faire la moindre attention à la blonde Blague, ni aux signes qu'elle se tuait de faire pour l'instruire de son heureuse destinée

La Prîce était ronde et ragote, et par conséquent ne dansait point. Le duc de Buckingham, qui mettait le marquis de Brisacier sur les rangs le plus souvent qu'il pouvait, vint le prier de la part du roi de mener la Blague, sans savoir ce qui se passait alors dans le cœur de cette nymphe. Brisacier s'en défendit sur le mépris qu'il avait pour les contredanses. La Blague crut que c'était elle qu'on méprisait-, et, voyant qu'il s'était remis en conversation avec sa mortelle ennemie , elle se mît à danser sans savoir ce qu'elle faisait. Quoique son indignation et sa jalousie fussent assez marquées pour en divertir la cour, il n'y eut que mademoiselle d'Hamiltou et ses complices qui en eurent le plaisir entier. Leur satisfaction fut complète 5 car bientôt arriva mylord Muskerry, encore tout interdit de la vision dont le chevalier de Grammont avait fait le portrait. Il apprit à mademoiselle d'Hamilton que c'était la Muskerry en propre personne, mille fois plus extravagante qu'elle ne l'avait jamais été ^ qu'il avait eu tontes les peines du monde à la remettre chez elle avec une sentinelle à la porte de sa chambre. Le lecteur trouvera peut-être qu'on s'est trop arrêté sur ces incidents frivoles : peut-être aura-t-il raison : passons à d'autres.

Tout riait au chevalier de Grammont dans la nouvelle tendresse qui l'occupait. Il n'était pas sans rivaux \ mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est qu'il était sans inquiétude. Il connaissait leur esprit et celui de mademoiselle d'Hamilton.

De ses amants le plus considérable et le moins déclaré était le duc d'York^ mais il avait beau s'en

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' cacher, la cour était trop faite à ses mahières pour clouter de son goût pour elle» Il ne jugea pas à propos cfe déclarer des sentiments qu'il ne convenait pas à mademoiselle d'Hamilton d'apprendre -, mais il lui parlait tant qu'il pouvait , et la lorgnait d'assiduité. Comme la chasse était son plaisir favori, cet exercice Toccupait une partie du jour. Il en revenait d'ordinaire assez fatigué 5 mais la présence de mademoiselle d'Hamilton le réveillait, quand elle se trouvait chez la reine ou chez la duchesse. C'était là que, n'osant lui parler de ce qu'il avait sur le cœur, il l'entretenait de ce qu'il avait dans la tête-, il luî contait des merveilles de la prudence des renards^ de la prouesse des chevaux^ lui faisait un détail de bras cassés, de jambes démises, d'épaules disloquées, et d'autres aventures curieuses et divertissantes; après quoi ses yeux lui disaient le reste, jusqu'à ce que le sommeil interrompît leur conversation : car ces tendres truchements ne laissaient pas de se fermer quelquefois au fort de leur lorgnerie.

La duchesse ne fut point alarmée d'une passion que sa rivale ne regardait rien moins que sérieusement, et dont elle prenait la peine de se divertir avec tout le respect du monde. Au contraire, comme elle avait du goût et de l'estime pour elle, jamais elle ne la traita plus gracieusement. -Xes deux Russell, oncle et neveu ^ étaient deux

i. L'oncle était John Russell, troisième fils de François, qaatrtème cointe de Bedford , et colonel du premier régiment des gardes à pied. H mourut, en 1681, sans avoir été marié. Le neveu, William Russell, était fils aîné d'Edouard Russell, frère de John, li'ëtait porte-drapeau [standard-bearer) de Charles lï, et il mourut, ea IGS^ fiélibataire tout comme son oncle.

autres rivaux du chevalier de Grammont. L'onde avait bien soixante ans. Son courage et sa fidélité l'avaient distingué dans les guerres civiles. Sa passion et ses desseins pour mademoiselle d'Hamilton parurent à la fois; mais sa magnificence ne parut qu'à demi dan^ les galanteries que la tendresse inspire. Il n'y avait pas longtemps que Ton avait quitté le ridicule des chnpeaux pointus pour tomber dans l'autre extrémité. Le vieux Russell, effrayé d'une chute si terrible, voulut prendre un milieu , qui le rendit remarquable. Il Tétait encore par sa constance envers les pourpoints tailladés, qu'il a soutenus longtemps après leur suppression universelle : mais ce qui surprenait le plus était un certain mélange d'avarice et de libéralité, sans cesse en guerre l'une avec l'autre, depuis qu'il y était avec l'amour.

Son neveu n'était alors que cadet de la famille*, mais la succession de son oncle le regardait, et, quoiqu'il en eût plus besoin pour son établissement, et qu'il eût encore plus besoin de ménager l'esprit de cet oncle pour s'en assurer, il ne put éviter sa destinée. La Midleton le traitait avec assez de préférence -, mais ses faveurs ne purent le garantir des charmes de mademoiselle d'Hamilton. Sa figure n'aurait rien eu de choquant s'il l'eût laissée dans son naturel 5 mais il était guindé dans toutes ses allures, taciturne à donner des vapeurs-, cependant un peu plus ennuyant quand il parlait.

Le chevalier de Grammont, en plein repos sur toutes les concurrences, s'engageait de plus en plus, sans former d'autres projets ni concevoir d'autres espérances que celles de se rendre agréable. Quoi-

que sa passion fût hautement déclarée, personne à la cour ne la regardait que comme ces habitudes de galanterie qui ne vont qu'à rendre justice au mérite.

Son philosophe en jugea tout autrement en voyant que, sans compter un redoublement infini de magnificence et de soins, il avait regret aux heures qu'il donnait au jeu ; qu'il ne cherchait plus ces longues et agréables conversations qu'ils avaient d'ordinaire ensemble , et que ce nouvel empressement l'enlevait partout à lui-même. *

(( Monsieur le chevalier, lui dit-il, il me semble que vous laissez depuis quelque temps les beautés de la ville et leurs amants bien en repos. La Midleton fait impunément de nouvelles conquêtes ^ et de vos présents vous souflrez qu'elle vous crève les yeux sans la moindre avanie. La pauvre Warmestré vient d'accoucher tranquillement au milieu de la cour sans que vous en ayez soufflé. Je l'avais bien prévu, monsieur le chevalier -, votis avez fait connaissance avec mademoiselle d'Hamilton, et, chose qui ne vous était jamais arrivée, vous voilà véritablement amoureux. Mais voyons un peu ce qui peut vous en arriver. Je ne pense pas, en premier lieu, que vous espériez de la mettre à mal. Elle est telle, et par sa naissance et par son mérite, que si vous étiez en possession des titres et des biens de votre maison, vous seriez excusable de vous présenter sur un pied sérieux, quelque ridicule qu'il y ait dans le mariage en général : car, si vous ne voulez que de l'esprit, de la sagesse et les trésors de la beauté, vous ne sauriez mieux vous adresser. Mais pour vous, qui n'avez que

médioci^nient de ceux de la fortune, vous ne sauriez vous adresser plus mal -, car votre frère de Toulongeon, de Thumeur dont je le connais, n*aura pas la complaisance de se laisser mourir pour favoriser vos prétentions ^

« Mais posons le cas que vous ayez tout le bien qu'il faudrait pour Tun et pour l'autre, et c'est beaucoup dire, connaissez-vous la délicatesse, pour ne pas dire la bizarrerie de cette princesse, sur un pareil engagement ? Savez-vous qu'il n'a tenu qu'à elle d'avoir les meilleurs partis d'Angleterre? Le duc de Richmond l'a recbercbée des premiers-, mais, quoiqu'il fût amoureux, il était intéressé. Cependant le roi, voyant qu'il ne tenait qu'au bien, prit sur lui cet article, en considération du duc d'Ormond, du mérite et de la naissance de mademoiselle d'Hamil* ton, et des services de monsieur son père; mais mademoiselle d'Hamilton, choquée qu'un homme qui faisait l'amoureux eût marchandé, faisant d'ailleurs réflexion sur son caractère dans le monde, n'a pas jugé qu'il fût assez important d'être duchesse de Richmond, au hasard de ce qu'il y aurait à craindre d'un homme brutal et débauché.

« Votre petit Jermyn, malgré tout le bien de son ' jncle et l'éclat de sa propre réputation, n'y a-t-il pas échoué? A-t-elle jamais voulu seulement regarder Henry Howard *» qui est à la veille d'être le premier

1. Saint-Ëvremond se trompait; le comte de Toulongeon, frère aîné du chevalier de Grammont, se laissa mourir ; il est vrai qu'il attendit jusqu'à 1679 pour avoir cette complaisance, mais il mit ainsi le héros de ces Mémoiret en possession d'une fort belle fortune.

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