CHAPITRE VIII
RelaUon da siège de Lérida^ histoire de raamÔDier Poussatin.
« — Sire, dit-il, M. le Prince assiégeait Lérida*. La place n'était rien -, mais don Gregorio Brice était quelque chose. C'était un de ces Espagnols de la vieille roche, vaillant comme le Cid, fier comme tous les Gusman ensemble , et plus galant que tous les Abencerrages de Grenade. Il nous laissa faire les premières approches de sa place sans donner le moindre signe de vie. Le maréchal de Grammont ',
1. Voir le récit de ce siège, qui eot lieu en 1647, dans V Histoire militaire du règne de Louis le Grande par le marquis de Quincy (Pafis, 1726, 8 vol. in-4), t. I, pages 82-87.
2. Antoine UI, duc de Grammont, maréchal de France, né en 1604, mort le 12 juillet 1678 en assez mauvais chrétien. Madame de Hotteville le représente « comme un gascon éloquent, spirituel
dont la maxime était qu'un gouverneur qui fait grand tintamarre d'abord, et qui brûle ses faubourgs pour faire une belle défense, la fait d'ordinaire assez mauvaise, n'augura pas bien pour nous de la politesse deGregorio Brice^ mais M. le Prince, couvert de gloire, et fier des campagnes de Rocroy, de Nord^ lingue et de Fribourg, pour insulter la place et le gouverneur, fit monter la première tranchée en plein jour par son régiment, à la tête duquel marchaient vingt-quatre violons, comme si c'eût été pour une noce*.
« La nuit venue, nous voilà tous à goguenarder, nos violons à jouer des airs tendres, et grande chère partout. Dieu sait les brocards qu'on jetait au pauvre gouverneur et à sa fraise, que nous nous promettions de prendre l'un et l'autre dans vingt- quatre heures. Cela se passait à la tranchée, d'où nous entendîmes un cri de mauvais augure , qui partait du rempart, et qui répéta deux ou trois fois : « Alerte à la muraille l » Ce cri fut suivi d*une salve de canon et de mousqueterie, et cette salve, d'une vigoureuse sortie, qui, après avoir culbuté la tranchée, noirs mena battant jusqu'à notre grand' garde.
« Le lendemain, Gregorio Brice envoya par un trompette des présents de glaces et de fruits à M. le Prince, priant bien humblement Son Altesse de l'ex-
et bardy à trop louer. » Voir le chapitre que lui consacre Tallemant des Réaui {HistorietUi, t. III, page 175 de l'édition de 1854), et lire les curieuses notes de M. Paulin Paris à cet égard.
1. Voltaire dit à cet égard dans le Siècle de Louis XIV : € On ac^ cuse, dans quelques livres, Condé de fanfaronnades pour avoir ou» vert la tranchée avec des violons. On ne savait pas que c'était Tutage en Espagne. »
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cuser s^l n'avait point de violons pour répondre à la sérénade qu'il avait eu la bonté de lui donner ^ mais que s'il avait pour agréable la musique de la nuit précédente, il tâcherait de la faire durer tant qu'il lui ferait l'honneur de rester devant sa place. Le bourreau nous tint parole; et dès que nous entendions , « Alerte à la muraille ! » nous n'avions qu'à compter sur une sortie qui nettoyait la tranchée, comblait nos travaux, et qui tuait ce que nous avions de meilleur en soldats et en officiers. M. le Prince en fut si piqué, qu'il s'opiniâtra, malgré les sentiments des officiers généraux , à continuer un siège qui pensa ruiner son armée, et qu'il fut encore obligé de lever assez brusquement.
« Comme nos troupes se retiraient, don Gregorio, bien loin de se donner de ces airs que prennent les gouverneurs en pareille occasion, ne fit de sortie que pour envoyer faire un compliment plein de respect à M. le Prince. Le seigneur Brice partit quelque temps après pour rendre compte à Madrid de sa conduite, et pour en recevoir la récompense. Votre Majesté sera peut-être bien aise de savoir le traitement qu'on fit au petit Brice après la plus brillante action que les Espagnols eussent faite de toute la guerre : on le mit à l'inquisition.
<( — Quoi I dit la reine-mère , à l'inquisition pour ses services! — Pas tout à fait pour ses services, ditil, mais sans égard à ses services, on le traita comme je viens de dire , pour un petit trait de galanterie que je conterai tantôt au roi.
« La campagne de Catalogne finie de cette manière, contmua le chevalier de Grammont, nous
revenions médiocrement couverts de lauriers. Mais comme M. le Prince en avait fait provision en d'autres rencontres, et qu'il avait de grands desseins en tête, il eut bientôt oublié cette petite disgrâce. Nous ne faisions que goguenarder pendant le voyage. M. le Prince était le premier à nous mettre en train sur son siège. Nous fîmes quelques couplets de ces Lérida^ qui ont tant couru, afin qu'on n'en fît pas de plus mauvais. Nous n'y gagnâmes rien; nous eûmes beau nous traiter cavalièrement dans nos chansons, on en fit à Paris où Ton nous traitait encore plus mal.
<t Nous arrivâmes enfin à Perpignan un jour de fête: Une troupe de Catalans qui dansaient au milieu de la rue vint danser sous les fenêtres de M. le Prince pour lui faire honneur. M Poussatin, couvert d'un petit casaquin noir, dansait au milieu de cette troupe comme un vrai possédé. Je reconnus d'abord la danse de notre pays aux sauts et aux bonds qu'il faisait*. M. le Prince fut charmé de sa disposition et de sa légèreté.
« Je le fis venir après la danse, et lui ayant demandé ce qu'il était : — Prêtre indigne, à votre ser-
1. Les Basques ont été de tout temps fort amis de la danse, et Le Pays, auteur assez médiocre du dix-septième siècle, s'exprime d'une manière qui explique la conduite de Poussatin : < Un enfant y sait danser avant de savoir appeler son papa ny sa nourrice. Les prêtres en. ont leur part aussi bien que les autres. J'ai remarqué qu'aux nopces c'est toujours le curé qui mène le branle. » En 1715, l'évéque de Pampelune, don Pedro Aguado, rendit une ordonnance pour interdire aux ecclésiastiques de son diocèse toutes danses de jour ou de nuit, publiques ou particulières. Voir le savant et trèscurieux ouvrage de M. Francisque-Michel, le Payt basque, Paris, Didot, 1857, page 94.
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vice, monseigneur, me dit-il. Je m'appelle Poussatin, et suis de Béarn. J'allais en Catalogne pour servir d'aumônier dans Tinfanterie, car, Dieu merci, je vais bien du pied^ mais, puisque la guerre est heureusement finie, s'il plaisait à Votre Grandeur de me prendre à son service, je la suivrais partout, et la servirais fidèlement. — Monsieur Poussatin, lui disje, Ma Grandeur n'a pas besoin autrement d'aumônier; mais puisque vous êtes de si bonne volonté, je veux bien vous prendre à mon service.
a M. le Prince, présent à toute cette conversation, fut ravi de me voir un aumônier. Comme le pauvre Poussatin était fort délabré, je n'eus pas le temps de le mettre en équipage à Perpignan-, mais, lui ayant fait donner le justaucorps d'un des laquais du maréchal de Grammont, qui restait avec l'équipage, je le fis monter derrière le carrosse de M. le Prince, qui mourait de rire toutes les fois qu'il voyait la mine peu orthodoxe que le petit Poussatin avait en livrée jaune.
(( Dès que nous fûmes à Paris, on en fit le conte à la reine, qui d'abord en fut un peu surprise. Cela n'empêcha pas qu'elle ne voulût voir danser mon aumônier : car en Espagne il n'est pas tout à fait si rare de voir danser les ecclésiastiques que de les voir en livrée.
ic Poussatin fit des merveilles devant la reine; mais comme sa danse était un peu vive, elle ne put supporter l'odeur que son agitation violente répandit dans son cabinet. Les dames lui demahdèrent quartier. Il y avait de quoi vaincre tous les parfums et toutes les essences dont elles étaient munies. Pous-
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satin ne laissa pas d'en remporter beaucoup de * louanges et quelques louis.
c( J'obtins, au bout de quelque temps, un petit bénéfice de campagne pour mon aumônier 5 et j'ai su depuis que Poussatin prêchait avec la môme légèreté dans son village , qu'il dansait aux noces de ses paroissiennes.
« Le conte de Poussatin divertit fort le roi. La reine ne trouva plus si mauvais qu'on Feût mis en livrée. Le traitement de Gregorio Brice la scandalisa bien davantage 5 et comme je voulais justifier la cour d'Espagne sur un procédé si dur : — Chevalier de Grammont, dit-elle, quelle hérésie dans l'État voulait introduire ce gouverneur dont vous venez de parler? de quel attentat contre la religion était-il accusé, pour qu'on le mît à l'inquisition? — Madame, dit-il , l'histoire n'en est pas trop bonne à conter devant Votre Majesté. C'était une petite gentillesse d'amour, à la vérité mal placée. Le pauvre Brice n'avait aucune mauvaise intention. Son crime n'aurait pas mérité le fouet dans le plus sérieux collège de France, puisque ce n'était que pour donner une preuve de tendresse à certaine petite Espagnolette qui avait les yeux sur lui dans une occasion solennelle. »
Le roi voulut un détail précis de l'aventure , et le chevalier de Grammont satisfit sa curiosité dès que la reine et le reste de la cour ne furent plus à portée de l'entendre. Il faisait bon l'écouter quand il faisait quelque récit -, mais il ne faisait pas bon se trouver en son chemin, par la concurrence ou par le ridicule. Il est vrai qu'il n'y avait que peu de gens à la cour
fji.
d'Angleterre qui eussent alors mérité son indignation. Le seul Russell était de temps en temps l'objet de ses railleries-, encore le traitait-il bien doucement , en comparaison de ce qu'il avait coutume de faire à l'égard d'un rival.
Ce Russell était un des fiers danseurs d'Angleterre -, je veux dire pour les contredanses. Il en avait un recueil de deux ou trois cents en tablature, qu'il dansait toutes à livre ouvert; et pour prouver qu'il n'était pas vieux, il dansait quelquefois jusqu'à extinction. Sa danse ressemblait assez à ses habits*, il y avait vingt ans que la mode en était passée.
Le chevalier de 'Grammont voyait bien qu'il était fort amoureux 5 et quoiqu'il vît bien aussi qu'il n'en était que plus ridicule , il ne laissa pas de s'alarmer du dessein qu'il apprit qu'il avait de faire demander mademoiselle d'Hamilton -, mais il fut bientôt délivré de cette inquiétude.
Russell, sur le point de faire un voyage, crut qu'il était dans l'ordre d'informer sa maîtresse de ses desseins, avant son départ. Le chevalier de Grammont était un grand obstacle aux audiences qu'on souhaitait d'elle; mais un jour qu'on vint le chercher pour jouer chez madame de Castelmaine, Russell prit son temps, et, s'adressant à mademoiselle d'Hamilton, d'un air moins embarrassé qu'on n'a d'ordinaire dans ces occasions , il lui fit sa déclaration de cette manière : (( Je suis frère du comte de Bedford -, je commande le régiment des gardes -, j'ai trois mille jacobus de rente, et quinze mille en argent comptant. Je viens, mademoiselle, vous les offrir avec ma per< sonne. L'un des présents ne vaut pas grand*chose
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sans l'autre, j'en conviens-, c'est pourquoi je les mets ensemble. On m'a conseillé d'aller aux eaux pour un petit asthme, qui vraisemblablement ne durera pas longtemps, car il y a plus de vingt ans que je l'ai. Si vous me jugez digne du bonheur d'être à vous , je ferai la proposition à M. votre père, à qui je n'ai pas cru devoir m'adresser avant de savoir vos sentiments. Mon neveu Guillaume ne sait encore rien de mon dessein \ mais je crois qu'il n'en sera pas fâché, quoiqu'il se voie par là frustré d'un bien assez considérable : car il a beaucoup d'égards pour moi, outre qu'il s'attache volontiers auprès de vous de-' puis qu'il s'aperçoit que je vous aime. Je suis fort aise qu'il me fasse sa cour par ses assiduités ici \ car il ne faisait que dépenser son argent auprès de cette coquine de Midleton, au lieu qu'il ne lui en coûte rien à présent dans la meilleure compagnie d'Angleterre. »
Mademoiselle d'Hamilton avait eu quelque peine à s'empêcher de rire pendant cette harangue. Cependant elle lui témoigna qu'elle était fort honorée de ses intentions pour elle -, encore plus obligée de ce qu'il avait bien voulu la consulter avant de les déclarer à ses parents. « Il sera, dit-elle, assez temps de leur en parler à votre retour des eaux 5 car je ne vois pas beaucoup d'apparence qu'ils disposent de moi que vous ne soyez revenu. En tout cas, si l'on me pressait beaucoup , votre neveu Guillaume aura soin de vous en avertir. Ainsi, vous n'avez qu'à partir quand il vous plaira-, mais gardez-vous bien de négliger votre santé pour précipiter votre retour. »
Le chevalier de Grammont apprit le détail de cette
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conversation, et s'en divertit le mieux qu'il put -, car il y avait de certaines occasions de la déclaration qui ne laissaient pas de l'alarmer, malgré le ridicule des autres. Enfin, il ne fut pas fâché de son départ. Il en reprit un ton plaisant, et fut conter au roi la grâce que Dieu lui faisait de lui ôter un rival si dangereux.
« Il est donc parti, chevalier? lui dit le roi... — Sûrement, sire, dit-il. J'ai eu l'honneur de le voir embarquer dans un cocheman avec son asthme et son équipage de campagne, la perruque à calotte proprement renouée avec un ruban feuille morte , et le chapeau ambigu, couvert d'un étui de toile cirée, qui lui sied à merveille. Ainsi je n'aurai plus affaire qu'à Guillaume Russell, qu'il laisse résidant auprès de mademoiselle d'Hamilton^ et pour lui, je ne le crains ni sur son compte, ni sur celui de son oncle, n est trop amoureux lui-même pour appuyer les intérêts d'un autre -, et comme il n'a qu'une méthode de faire valoir les siens, savoir sacrifier le portrait ou quelques lettres de la Midleton , j'ai , ma foi , de quoi faire parodie de ces sortes de faveurs. J'avoue qu'il m'en coûte un peu.
(( — Puisque vos affaires vont si bien du côté des Russell, lui dit le roi, je veux bien vous apprendre que vous êtes délivré d'un autre rival, beaucoup plus à craindre pour vous s'il n'était déjà marié. Mon frère est nouvellement amoureux de madame de Chesterfield. — Que de bénédictions à la fois! s'écria le chevalier de Grammont^ je lui sais si bon gré de cette inconstance, que je le servirais de bon cœur auprès de sa nouvelle maîtresse s'il n'avait Hamilton pour rival. Votre Majesté ne saurait trouver mauvais
que je serve le frère de ma maîtresse contre le vôtre. — Hamilton n'a pourtant pas si besoin de secours dans une afifaire comme celle-ci que le duc d'York, lui dit le roi -, mais de Thumeur dont je connais mylord Chesterfield, il ne soufifrira pas si patiemment que le bon Shrewsbury qu'on se batte pour sa femme. Il mérite pourtant assez la même destinée. »
Voici ce que c'était que ce mylord Chesterfield ^ Il avait le visage fort agréable ^, la tête assez belle, peu de taille, et moins d'air. Il ne manquait pas d'esprit. Un long séjour en Italie lui avait communiqué la cérémonie dans le commerce des bommes, et la défiance dans celui des femmes. Il avait été fort haï du roi, parce qu'il avait été fort aimé de la Castelmaine. Le bruit commun était qu'il avait eu ses bonnes grâces avant qu'elle fût mariée -, et comme ni l'un ni l'autre ne s'en défendaient, on le crovait assez volontiers.
Il avait recherché la fille aînée du duc d'Ormond dans le temps qu'il avait Tesprit encore rempU de sa première passion. Celle du roi pour la Castelmaine et l'établissement qu'il espérait par cette alliance firent qu'il pressa ce mariage avec autant d'ardeur que s'il eût été passionnément amoureux. Il avait donc épousé madame de Chesterfield sans l'aimer, ^t il vécut quelque temps avec elle d'une froideur à
1. Philippe Stanhope, second comte de Chesterfield. En 1662, il fut nommé chambellan de la reine, et, en 1667, colonel d'un régiment d'infanterie. En 1682, il entra au conseil privé. Il se démit de tous ses emplois à l'avènement de Jacques II, et il mourut, le 28 janvier 1713, âgé de qualre-vingls ans.
2. C'est ainsi que le montre son portrait peint par Lely et gravé par Scrivcn.
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ne lui pas permettre de douter de son indifférence. Elle était fine et délicate sur le mépris -, elle en fut affligée d'abord, indignée dans la suite, et' dans le temps que son époux commençait à lui faire voir qo^il Tairaait , elle eut le plaisir de lui faire voir qu'elle ne Taimait plus.
Ils en étaient dans ces termes , lorsqu'elle s'avisa «d'ôter Hamilton, comme elle venait de faire son époux, à tout ce qui lui restait de tendresse pour la Castelmaine. La chose ne lui fut pas difficile. Le commerce de Tune était désagréable par l'impolitesse de ses manières, ses hauteurs à contre-temps, et ses imaginations et inégalités perpétuelles. La Chersterfield, au contraire, savait armer ses attraits de tout ce qu'il y a de séduisant dans l'esprit d'une femme qui veut plaire. Elle était, outre cela, plus à portée de lui faire des avances qu'à nul autre : elle logeait chez le duc d'Ormond, à White-Hall; Hamilton, comme on a dit, y avait les entrées libres à toute heure.
Son extrême froideur,* ou plutôt le dégoût qu'elle témoignait pour les nouveaux empressements de son mari, réveillèrent le penchant naturel qu'il avait aux soupçons. Il se douta qu'elle n'avait pu tout d'un coup passer de l'inquiétude à l'indifiérence pour lui sans- quelque objet caché d'un nouvel entêtement 5 et, selon la maxime de tous les jaloux, il mit finement en campagne son expérience et son industrie pour la découverte d'une chose qui devait troubler son repos.
Hamilton , qui le connaissait, se mit de son côté 5ur ses gardes^ et plus ses affaires s'avançaient, plus
il était attentif à lui en ôter jusqu'aux moindres soupçons. Il lui faisait les confidences les plus belles et les moins sincères du monde sur sa passion pour la Castelmaine , se plaignait de ses emportements, et lui demandait à deux genoux ses conseils pour réussir auprès d'une personne dont lui seul avait véritablement possédé les affections.
Chesterfield, que ses discours flattaient, lui promit sa protection de meilleure foi qu'on ne l'avait demandée. Hamilton n'était donc plus embarrassé que de la conduite de madame Chesterfield , de qui les gracieusetés se déclaraient un peu trop hautement à son gré. Mais tandis qu'il était discrètement occupé à régler le penchant qu'elle marquait en sa faveur, et à la conjurer de tenir ses regards en bride, elle donnait audience à ceux du duc d'York, et, qui plus est, leur faisait des réponses assez favorables.
Il crut s'en apercevoir comme tout le monde, mais il crut que tout le monde s'y trompait comme lui. Le moyen de croire ses yeux sur ce que ceux ds la Chesterfield semblaient dire à ce nouveau rival ! Il ne trouvait pas de vraisemblance à se figurer qu'un esprit comme le sien pût avoir du goût pour des manières dont ils avaient mille fois ri tête à tête 5 mais ce qu'il jugeait encore moins possible était qu'elle voulût commencer une autre aventure sans avoir mis la dernière main à celle où ses avances l'avaient engagée.
Cependant il se mit à observer de plus près ^ et toutes les découvertes qu'il fit par ses observations lui firent voir que, si elle ne le trompait, elle en avait
bien envie-, il prit la liberté de lui en dire deux mots -, mais elle le prit si haut et le traita tellement de visionnaire, qu'il parut confus sans en être convaincu. Toute la satisfaction qu'elle lui fit fut de lui dire fièrement qu'il méritait que des reproches si déraisonnables fussent mieux fondés.
Mylord Chesterfield avait pris les mêmes alarmes : et ne doutant plus, par les observations qu'il avait faites de son côté, qu'il n'eût trouvé l'heureux amant qui s'était emparé du cœur de sa femme, il se le tint pour dit*, et, sans la fatiguer par d'inutiles reproches, il ne chercha plus que de quoi la confondre avant de prendre son parti.
Comment, après tout, rendre raison du procédé de madame de Chesterfield , si on ne l'attribue a cette maladie de la plupart des coquettes, qui, charmées de l'éclat, mettent tout en usage pour enlever la conquête d'une autre, et n'épargnent rien pour la retenir?
Mais, avant de passer au détail de cette aventure, jetons la vue sur les fortunes galantes de Son Altesse avant la déclaration de son mariage ; parlons même de ce qui précéda cette déclaration. Il est permis de s'écarter un peu du fil de son récit lorsque les faits véritables et peu connus répandent sur la digression une variété qui la rend excusable. Voyons ce qui en arrivera.