‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 35 sur 54 · SOUCI · texte numérisé non relu

SOUCI

Le conseil s'était réuni, et le roi, selon son usage, ne se montrait pas; le duc de Lauderdale fut l'inviter à venir présider la réunion ; mais ses prières restèrent sans résultat. En sortant de l'appartement du monarque, il rencontra Killegrew, qui lui offrit de parier cent livres sterling que le roi serait rendu au conseil dans une demi-heure ; le duc, se croyant certain de gagner, accepta la gageure. Killegrew entra aussitôt dans la chambre du monarque et lui raconta ce qui venait de se passer. « Je sais que Votre Majesté n'aime pas Lauderdale ; c'est un avare fini, et si vous lui faites perdre son pari, il se pendra dans un accès d'humeur ; Votre Majesté sera donc débarrassée de lai. » Charles ne put s'empêcher de rire : « Eh bien, Killegrew, j'irai au conseil. » Il y fut, et le duc perdit la gageure.

Hyde ', et qui de plus étaient révoltés, avec toute la cour, contre Tinsolente autorité du premier ministre. Le duc d'York leur dit, après une espèce de préambule, que quoiqu'ils n'ignorassent pas sa tendresse pour mademoiselle Hyde , ils pouvaient ignorer à quels engagements cette tendresse l'avait porté ; qu'il se croyait obligé de tenir toutes les paroles qu'il avait pu lui donner, mais que, comme l'innocence des personnes de son âge était exposée d'ordinaire aux médisances d'une cour, et que de certains bruits, faux ou véritables, s'étaient répandus au sujet de sa conduite, il les priait comme amis, et leur ordonnait, par tout ce qu'ils lui devaient, de lui dire sincèrement ce qu'ils en savaient, d'autant qu'il était résolu de régler sur leurs témoignages les desseins qu'il avait pour elle. On se fit un peu tirer l'oreille d'abord, et l'on fit semblant de n'oser prononcer sur une matière si sérieuse et si délicate ^ mais le duc d'York ayant réitéré ses instances, chacun se mit à déduire parle menu ce qu'il

Un aulre jour Charles apprit que Killcgrew disait à toutle monde que le monarque avait terriblement mal au nez; il lui demanda ]iourquoi : « Sire, j'ai pensé que le nez devait vous faire grand mal, parce quïl y a bien longtemps que Votre Majesté se laisse mener par là. »

Encore un passage du Journal de Pepys (12 février 1668), relatif à ce personnage :

« M. Brisbane me dit que Tom Killegrew a obtenu de la garderobe du roi une rémunération pour avoir un bonnet et des ciochelles, avec le titre de fou ou bouffon" du roi, et qu'il peut impunément, par suite des privilèges de celte place, se moquer des plus grands personnages et les tourner en ridicule. »

1. Cette expression gent d*konneur est-elle une ironie? Le fait est que ces gent d'honneur agissent comme des drôles éminemment méprisables.

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savait, et peut-être ce qu'il ne savait pas, de la pauvre Hyde. On y joignit toutes les circonstances qu'i fallait pour appuyer le témoignage.

Par exemple, le comte d'Arran, qui parla le pre* mier, déposa que dans la galerie de Hons-Laerdyk, où la comtesse d'Ossory *, sa belle-sœur, et Jermyn jouaient un jour aux quilles, mademoiselle Hyde avait fait semblant de se trouver mal, et s'était retirée dans une chambre au bout de la galerie -, que lui, déposant, Favait suivie, et que, lui ayant coupé son lacet pour donner plus de vraisemblance aux vapeurs, il avait fait de son mieux pour la secourir pu pour la désennuyer.

Talbot dit qu elle lui avait donné un rendez-vous dans le cabinet du chancelier, tandis qu'il était au conseil , à telles enseignes que , n'ayant pas tant d'attention aux choses qui étaient sur la table qu'a celles qui les occupaient alors, ils avaient fait répandre toute Vencre d'une bouteille sur une dépêche de quatre pages, et que le singe du roi, qu'on accusait de ce désordre, en avait été longtemps en disgrâce.

Jermyn indiqua plusieurs endroits où il avait eu des audiences longues et favorables.

Cependant tous ces chefs d'accusation ne roulaient que sur quelques tendres privautés, ou tout au plus sur ce qu'on appelle les menus plaisirs d'un

1. Le portrait de la duchesse d'Ossory a été peint par Wissing ; il va, sous le rapport du décolleté, au-dessous des lignes déjà si basses qu'offrent les toiles où se conservent les traits de toutes ces dames anglaises dont Brantôme aurait eu tant de plaisir à écrire l'histoire.

commerce ; maïs Killegrew, voulant renchérir ^ur ces faibles dépositions, dit tout net qu'il avait eu rhonneur de ses bonnes grâces. Il avait l'esprit vif et badin, et savait donner un tour agréable à ses récits par des figures gracieuses et sensibles. 11 assura qu'il avait trouvé l'heure du berger dans un certain cabinet, construit au-dessus de l'eau à toute autre fin que d'être favorable aux empressements amoureux ^ qu'il avait eu pour témoins de son bonheur trois ou quatre cygnes, qui pouvaient bien avoir été témoins du bonheur de bien d'autres dans ce même cabinet, vu qu'elle y allait souvent et qu'elle s'y plaisait fort.

Le duc d'York trouva cette dernière accusation yutrée, persuadé qu'il avait par-devers lui des preuves suffisantes du contraire. Il remercia de leur franchise messieurs les témoins à bonne fortune, leur imposa silence à l'avenir sur ce qu'ils venaient de lui déclarer 5 et passa dans l'appartement du roi.

Dès qu'il fut dans son cabinet, mylord Falmouth, qui l'avait suivi, conta ce qui venait de se passer au comte d'Ossory, qu'il trouva chez le roi. Ils se doutèrent bien de ce qui faisait la conversation des deux frères, car elle fut longue. Le duc d'York, en sortant, parut tellement ému, qu'ils ne doutèrent point que tout n'allât mal pour la pauvre Hyde. Mylord Falmouth commençait à s'attendrir de sa disgrâce, et se repentait un peu de la part qu'il y avait eue, lorsque le duc d'York lui dit de se trouver avec le comte d'Ossory chez le chancelier dans une heure.

Ils furent un peu surpris qu'il eût la dureté d'an-

noncer lui-même cette accablante nouvelle. Ils trou^ vèrent àrheure marquée Son Altesse dans la chambre de mademoiselle Hyde. Ses yeux paraissaient mouillés de quelques larmes, qu'elle s'efforçait de retenir. Le chancelier, appuyé contre la muraille, leur parut bouffi de quelque chose. Ils ne doutèrent point que ce ne fût de rage et de désespoir. Le duc d'York leur dit, de cet air content et serein dont on annonce les bonnes nouvelles : « Comme vous êtes les deux hommes de la cour que j'estime le plus, je veux que vous ayez les premiers l'honneur de saluer la duchesse d'York : la voilà. »

La surprise ne servait à rien, et l'étonnement n'était pas de saison dans cette conjoncture. Us. en étaient pourtant si remplis, que pour s'en cacher ils se jetèrent promptement à genoux pour lui baiser la main, qu'elle leur tendit avec autant de grandeur et de majesté que si de sa vie elle n'eût fait autre chose.

Le lendemain la nouvelle en fut publique, et toute la cour s'empressa, par devoir, à lui témoigner des respects qui devinrent très-sincères dans la suite.

Les petits-maîtres qui avaient déposé contre elle à toute autre intention que ce qu'ils voyaient, se trouvèrent fort déconcertés. Les femmes ne sont pas trop d'humeur à pardonner de certaines injures \ et quand elles se promettent le plaisir de la vengeance, elles n y vont pas de main morte : cependant ils n'en eurent que la peur.

La duchesse d'York, instruite de tout ce qui s'était dit dans le cabinet sur son chapitre, loin d'en témoigner du ressentiment, affecta de distinguer, par

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toutes sortes de gracieusetés et de bons oflSces, ceux qui Tavaient attaquée par des endroits si sensibles. Jamais elle ne leur en parla que pour louer leur aèle, et pour leur dire que rien ne marquait plus le dévouement d'un honnête homme que de prendre un peu sur sa probité pour donner aux intérêts d'un maître ou d'un ami : rare exemple de prudence et de modération, non-seulement pour le sexe> mais pour ceux qui se parent le plus de philosophie dans le nôtre ?

Le duc d'York, ayant mis sa conscience en repos par la déclaration de son mariage, crut qu'il pouvait donner un peu de bon temps à son inconstance, en vertu de ce généreux effort. Il se prit donc à ce qui se trouva d'abord sous sa main. Ce fut madame de Carnégy \ qui s'était trouvée sous la main de bien d'autres. Elle était encore assez belle, et sa bonté naturelle ne fit pas beaucoup languir son nouvel ^mant. Tout alla le mieuxdu monde pendant quelque temps. Mylord Carnégy, son époux, était encore en Ecosse ^ mais son père étant mort subitement, il en revint aussi subitement avec le nom de Southesk, que sa femme haïssait, mais qu'elle prit encore plus patiemment que son retour. Il avait eu quelque vent de l'honneur qu'on lui faisait pendant son absence. Il ne voulut point faire le jaloux d'abord^ mais comme il était bien aise de s'éclaircir sur la vérité du fait, il tenait l'œil sur ceux de sa femme. Il y avait

1. Anne, fille de William, duc d'Hamilton et femme de Roberl €arnégy, duc de Southesk. Son portrait, peint par Lely, montre qu'elle était fort digne de figurer parmi les beautés dont Charles II se plut à placer l'image dans son palais.

longtemps que les choses étaient entre elle et le duc d'York à ne plus s'amuser à la bagatelle 5 cependant comme ce retour les obligeait à quelques égards, il n'allait plus chez elle que dans les formes, c'est-àdire toujours accompagné de quelqu'un pour y donner un air de visite.

En ce temps-là Talbot revint de Portugal. Ce commerce s'était établi pendant son absence : et sans savoir ce que c'était que madame Southesk, il apprit que son maître en était amoureux.

H y fut mené, pour figurer, à quelques jours de là. Le duc le présenta-, quelques compliments se firent de part et d'autre, après lesquels il crut devoir laisser à son Altesse la liberté de faire le sien, et se retira dans l'antichambre. Cette antichambre donnait sur la rue. Talbot se mit à la fenêtre pour y regarder les passants.

Il était de la meilleure volonté du monde pour ces sortes d'occasions *, mais il était si sujet aux distractions et aux inadvertances, qu'il avait laissé bonnement à Londres la lettre de compliments dont le duc l'avait chargé pour l'infante de Portugal, et ne s'en était aperçu que dans le temps qu'on le menait à son audience.

Il était donc en sentinelle, comme nous avons dit, fort attentif à ses instructions, lorsqu'il vit arrêter un carrosse à la porte, sans s'en mettre en peine, et moins encore d'un homme qu'il en vit sortir, et qu'il entendit bientôt monter*

Le diable, qui ne devrait pas être malin dans ces rencontres, lui amenait mylord Southesk en personne.* On avait eu soin de renvoyer l'équipage de

Son Altesse, parce que la Southesk avait assuré que son époux était allé faire un tour aux dogues, aux ours et aux taureaux, spectacles qui l'amusaient agréablement, et dont il ne revenait d'ordinaire que fort tard. Il n*eut garde de s'imaginer qu'il y eût si bonne compagnie au logis, n'y voyant aucun carrosse ; mais s'il fut d'abord surpris de voir Talbot tranquillement assis dans l'antichambre de sa femme, son étonnement ne dura guère. Talbot ne l'avait point vu depuis qu'on était revenu de Flandre, et sans s'imaginer qu'il eût changé de nom : (c Eh! bonjour, Carnégy, bonjour, mon gros cochon, lui dit-il en lui tendant la main ^ d'où diable sors-tu, qu'on ne t'a point vu depuis Bruxelles ? Que viens-tu faire ici ? N'en voudrais-tu point aussi à la Southesk? Si cela est, mon pauvre ami, tu n'as qu'à tirer pays^ car je t'apprends que le duc d'York en est amoureux, et je veux bien te confier qu'à l'heure que je te parle, il e§t là dedans, qui lui dit deux mots. »

Southesk, interdit, comme on peut se l'imaginer, n'eut pas le temps de répondre à ces belles questions. Talbot le mit dehors comme son ami, et, comme son serviteur, lui conseilla de chercher fortune ailleurs. Southesk, ne sachant rien de mieux à faire pour lors, remonta dans son carrosse-, et Talbot, charmé de l'aventure, mourait d'envie que le duc sortit pour lui en faire le récit. Mais il fut bien surpris de trouver que le conte n'avait plus rien de plaisant pour ceux qui y étaient de quelque chose *, surtout il trouva fort mauvais que cet animal de Carnégy n'eût changé de nom que pour s'attirer la confidence qu'il venait de lui faire.

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Cet incident rompit un commerce auquel le due d'York n'eut pas grand regret : et bienjui prit de son indifférence, car ce traître de Southesk se mit à préparer une vengeance par laquelle, sans employer le fer et le poison, il eût tiré quelque satisfaction de •ceux qui Tavaient offensé, pour peu que leur intrigue eût encore duré.

Il chercha dans les lieux les plus infâmes le mal le plus infâme qu'ils pussent fournir*, et le trouva, mais sans être vengé qu'à demi ^ car, après avoir passé par les remèdes extrêmes pour s'en défaire, madame sa femme ne fit que lui rendre son présent, n'ayant plus de commerce avec celui pour lequel on l'avait industrieusement préparé.

Madame Robarts* brillait en ce temps-là. Sa beauté frappait d'abord ^ cependant, avec tout Téclat des plus vives couleurs, avec tout celui de la jeunesse,

1. L'évéque Barnet parle de cette scandaleuse affaire dans Tiïù- Unre de son temps (t. I, p. 395, de l'édition d'Oxford, 1823). Le bruit «ourut que les clioses ne s'étaient pas passées comme le raconte Hamilton, et que le mal donné à lady Southesk avait atteint le duc •d'York, qui l'avait communiqué à la duchesse; le prélat ajoute : « Lord Southesk ne fut pas, pendant plusieurs années, fâché qu'on fît ce récit; cela ressemblait à une vengeance extraordinaire dont il semblait charmé, mais je sais qu'il a solennellement déclaré à quelques-uns de ses amis que tous ces bruits étaient sans fondement. » Ajoutons que le passage ci-dessus a été retranché dans plusieurs éditions de nos Mémoires,

^. Lord Orford dit qu'elle était fille de John Bodville ; mais il paraît qu'il s'était trompé, et que lady Robarts était Isabelle Smith, laquelle fut la seconde femme de John, second comte de Robarts. Clarendon s'exprime ainsi sur le compte de cet époux malheureux: « Ceux qui le connaissaient parfaitement savaient qu'il était d'un caractère insupportable; ceux qui le connaissaient peu le regardaient comme un homme très-éclairé, et prenaient son humeur bourrue pour de la gravité. »

avec tout ce qui rend une femme ragoûtante , elle ne touchait pas *. Le duc d'York n'aurait pas laissé d'y trouver son compte, si des difficultés presque invincibles n'eussent fait échouer ses bonnes intentions pour elle. Mylord Robarts, mari de la belle, était un vieux sacripant, incommode et revèche au possible, amoureux à la désespérer, et, pour surcroît de malédiction, résident perpétuel auprès de sa personne.

Elle s'aperçut de l'attention que son Altesse avait pour elle, et laissa voir qu'elle était assez portée à la reconnaissance. Gela redoubla les empressements et toutes les marques de tendresse qu'il put lui donner de loin \ mais l'éternel Robarts, redoublant de vigilance et d'assiduité à mesure que les approches se faisaient, on eut recours à tout ce qui pouvait le rendre traitable. On tâcha de l'émouvoir par l'avarice et l'ambition. Des personnes qui avaient sa confiance lui dirent qu'il ne tiendrait qu'à lui que madame Robarts, si digne d'être à la cour, n'y fût reçue dans un poste considérable auprès de la reine et de la duchesse. On le sonda sur un gouvernement dans sa province -, on lui proposa de vouloir bien se charger de 1 admiri/itration du bien que le duc d'York avait en Irlande, dont on lui laissait la disposition absolue, moyennant qu'il partît en diligence pour n'y rester qu'autant qu'il le jugerait à propos.

Il entendit parfaitement ce que voulaient dire ces propositions, il en comprit tout l'avantage^ mais

1. Nous Ignorons pourquoi. Son portrait, peint par Lely et gravé par Scriven, donne en effet l'idée d'une femme fort ragoMante^ grasse et d'une beauté imposante.

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Tambîtion et Favarice eurent beau le tenter, il ne les écouta pas, et jamais le maudit vieillard ne voulut être. cocu. Ce n'est pas toujours Taversion ni la peur qu'on en a qui garantissent de la destinée. Le vilain le savait à merveille : c'est pourquoi, sous prétexte d'un pèlerinage à Sainte-Winyfrède, vierge et martyre, qui communiquait la fécondité aux femmes, il n'eut point de repos qu'il n'eût mis les plus hautes montagnes du pays de Galles entre la sienne et le dessein qu'on avait eu de faire ce miracle à Londres après son départ.

Le duc fut quelque temps occupé des seuls plaisirs de la chasse, ou du moins ce ne fut que par des amusements passagers qu'il donna dans ceux de l'amour. Mais ces goûts s'étant passés avec le souvenir de madame Robarts, ses regards et ses vœux se tournèrent yers mademoiselle Brook \ et ce fut au fort de cette pom^uite que madame de Chesterfield se mit d'ellemême entre ses mains, comme nous allons dire en reprenant la suite de son histoire.

Le comte de Bristol, * ambitieux et toujours inquiet, avait essayé toutes sortes de moyens pour se mettre en crédit auprès du roi. Comme c'était ce même Digby dont Bussy fait mention dans ses An-

1. George Digby, secrétaire d'Ëtat du temps de la guerre civile. Il ménageait au roi, selon Glarendon, des parties de plaisir et de débauche. Sa vie fut un tissu de contradiction. 11 écrivit contre le catholicisme, et il en embrassa l«s doctrines; il faisait de l'opposition à la cour et il ne pouvait s'en passer. Quoique doué d'une grande habileté, il se fit toujours tort à lui-même et à ses amis; doué d'une bravoure héroïque, il fut toujours malheureux à la guerre. Quoique catholique, il soutint l'acte du Test, et il s'adonna à Tastrologie au moment où les saines études philosophiques preck aient faveur.

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nales *, il suffira de dire qu'il n'avait pas changé de caractère. Il savait que Vamour et les plaisirs gouvernaient un mattre qu'il gouvernait à F exclusion du chancelier -, ainsi c'étaient fêtes sur fêtes chez lui ; le luxe et la délicatesse régnaient dans ces repas nocturnes, qui sont Venchataemeat des autres voluptés. De tous ces repas étaient mesdemoiselles Brook, ses parentes. Elles étaient toutes faites pour donner de l'amour et pour en prendre. C^était bien ce qu'il fallait au roi. Bristol voyait les choses en train de lui donner bonne opinion de son projet •, mais la Castelmaine, nouvellement en possession de toute la tendresse du roi, ne fut pas d'humeur alors de la partager avec une autre, comme elle fit sottement depuis, en méprisant mademoiselle Stewart. Dès qu'elle eut le vent de ces menées, sous prétexte de vouloir être de toutes les parties, elle les troubla. Le comte de Bristol n'eut qu'à rengainer ses desseins , mademoiselle Brook ses avances. LiC roi n'osait plus y songer \ mais monsieur son frère voulut bien se charger de son relus ^ et mademoiselle Brook accepta l'offre de son cœur, en attendant qu'il plût au ciel de disposer autrement d'elle, ce qui arriva bientôt de cette manière.

Le chevalier Denham ^, comblé de richesses aussi

1. C'est-à-dire dans son BUtoire amoureme des Goulet ; il le mon- .tre fier, brave, plein d'ambition, et l'un des nombreux amants de madame de Ghàtillon.

2. Ou plutôt Brooks. L'une devint lady Whitmore ; il va élre question de l'autre.

3. John Denham, né à Dublin en 1615; son père exerçait des fonctions importantes dans l'administration des finances ; après a%oir rendu d'importants services à Charles l*^ &t à ses fils, il était

bien que d'années, avait passé sa jeunesse au milieu de tous les plaisirs que sans scrupule on se permet à cet âge. C'était un des plus beaux génies que l'Angleterre ait produits pour les ouvrages d'esprit ; satirique et goguenard dans ses poésies, il n'y pardonnait ni aux froids écrivains, ni aux maris jaloux, ni à leurs épouses. Tout y respirait les bons mots et les contes agréables ; mais sa raillerie la plus fine et la plus piquante roulait d'ordinaire sur les aventures du mariage : et comme s'il eût voulu soutenir la vérité de ce qu'il en avait écrit dans sa jeune3se, il prit pour femme, à l'âge de soixantedix-neuf ans, cette mademoiselle Brook dont nous parlons, qui n'en avait que dix-huit '•

Le duc d'York l'avait un peu négligée quelque temps auparavant ^ mais les circonstances d'un mariage si mal assorti réveillèrent ses empressements. Elle, de son côté, lui laissa concevoir des espérances prochaines d'un bonheur auquel mille égards s'é-

tombé dans la misère ; mais à la Restauration, il fut l'objet de faveurs bien méritées; il devint inspecteur des bâtiments du roi, «bevalier de Tordre du Bain et membre de la Société royale. Peu <le temps après, de violents chagrins, résultant de son second ma> riage, altérèrent momentanément sa raison, mais il eut le bonheur de guérir. Il mourut en mars 1668, et fut enterré dans l'abbayo de Westminster. Ses pièces de poésie, la plupart de peu d'étendue, ont de la régularité et de la correction, mais Tinspiratioii y fait défaut. Sa traduction de Virgile, sa tragédie intitulée le Sophi, sont tombées dans l'oubli, après avoir joui d'une grande renommée, à l'époque de leur apparition. Denham est un de ces poètes qu'on estime sur parole mais qu'on ne lit plus.

1. Parmi les portraits de Lely gravés par Scriven, et qui représentent tant de femmes charmantes, il en est peu qui offrent des traits aussi gracieux, aussi jeunes que ceux de maflemoiselle Brook.

taient opposés avant son mariage. Elle voulait être de la cour-, et, pour la promesse qu'elle exigeait d'être dame du palais de la duchesse, elle était sur le point de lui en faire une autre, ou de payer comptant, lorsque la Chesterfield, au milieu de ce traité, fut tentée par son mauvais destin de lui ôter son amant pour inquiéter tout le monde.

Cependant, comme elle ne pouvait voir le duc qu'aux assemblées publiques, il fallait de nécessité qu'elle y fît de grands frais en avances pour le séduire -, et comme c'était le lorgneur le moins circonspect de son temps, toute la cour fut instruite d'un commerce à peine ébauché.

Ceux qui parurent les plus attentifs à cette conduite n'étaient pas les moins intéressés. Hamilton et mylord Chesterfield les observaient de près 5 mais la Denham, piquée de ce qu'on avait couru sur son marché, prit la liberté de se déchaîner de toute sa force contre sa rivale. Hamilton s'était flatté jusquelà que la vanité seule intéressait le cœur de ma^ dame de Chesterfiel dans cette aventure -, mais il fut bientôt détrompé : de quelque indifiérence qu'elle eût d'abord donné dans cette intrigue, elle n'e» sortit pas de même. On fait souvent plus de chemin qu'on ne veut, quand on se permet des agaceries qu'on croit sans conséquence. Le cœur a beau ne pas y avoir de part au commencement, il n'est pas sûr qu'il n'en prenne dans la suite.

Tout respirait à la cour, comme on l'a déjà dit, les jeux, les plaisirs, et tout ce que les penchant» d'un prince tendre et galant inspirent de magnificence et de politesse. Les beautés voulaient charmer,.

et les hommes ne cherchaient qu'à plaire. Chacun enfin faisait valoir ses talents le mieux qu'il pouvait. Les uns se signalaient par la danse, d'autres par Tair de magnificence, quelques-uns par l'esprit, beaucoup par la tendresse, et peu par la constance.

Il y avait un certain Italien à h, cour, fameux pour la guitare. Il avait du génie pour la musique, et c'est le seul qui de la guitare ait pu faire quelque chose ; mais sa composition était si gracieuse et' si tendre, qu'il aurait donné de l'harmonie au plus ingrat des instruments. La vérité est que rien n'était plus^difficile que de jouer à sa manière. Le goût du. roi pour ses compositions avait tellement mis cet instrument à la mode, que tout le monde en jouait bien ou mal ; et sur la toilette des belles on était aussi sûr de voir une guitare que d'y trouver du rouge et des mouches.

Le duc d'York en jouait passablement, et le comte d'Arran comme Francisco lui-même. Ce Francisque venait de faire une sarabande qui charmait ou désolait tout le monde ^ car toute la guitarerie de la cour se mit à l'apprendre, et Dieu sait la râclerie universelle que c'était.

Le duc d'York prétendait ne la pas bien savoir, et pria mylord d'Arran de la jouer devant lui. Madame de Chesterfield avait la meilleure guitare d' Angleterre. Le comte d'Arran, qui voulait jouer de son mieux, mena Son Altesse à l'appartement de madame sa sœur. Elle était logée à la cour, chez le duc d'Ormond, son père, et cette merveilleuse guitare y logeait avec elle. Je ne sais si la chose avail»été concertée; mais il est certain qu'ils trouvèrent la dame

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et la guitare au logis. Ils y trouvèrent aussi uaylord Chesterfield , tellement effrayé de cette visite inopinée, qu'il fut quelque temps avant de songer à se lever pour la recevoir avec le respect qu'il lui devait.

La jalousie lui monta d'abord à la tête comme une vapeur maligne. Mille soupçons, plus noirs que Tencre, s'emparèrent de son imagination. Ils ne firent que croître et embellir-, car, tandis que le frère jouait •de la guitare, la sœur jouait de la prunelle comme s'il n'y eût point eu d'ennemi en campagne. Cette sarabande fut répétée plus de vingt fois. Le duc assura qu'on ne pouvait mieux jouer. La Chesterfield se récria sur la pièce ^ mais son époux, qui vit bien que c'était à lui qu'on la jouait, la trouva détestable.

Cependant, quoiqu'il souffrit mort et passion de ce qu'il fallait se contraindre, tandis qu'on se contraignait si peu devant lui, il était résolu de voir à quoi cette visite aboutirait *, mais il n'en fut pas le maître. Comme il avait l'honneur d'être chambellan de la reine, on vint lui dire qu'elle le demandait. Son premier mouvement fut de dire qu'il était malade; le second, de croire que la reine, qui l'envoyait chercher si mal à propos, était du complot. Enfin, après toutes ^les extravagantes idées d'un homme soupçonneux et toutes les irrésolutions d'un jaloux rétif dans le péril, il fallut partir.

Il était de la plus jolie humeur du monde en arrivant chez la reine. Les alarmes sont pour les jaloux ce queies désastres sont pour les malheureux : ils arrivent rarement seuls, et ne cessent jamais de per-

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sécuter. Il apprit qu'on Favait mandé pour une audience que la reine donnait à sept ou huit ambassadeurs de Moscovie. A peine commençait-il à maudire les Moscovites, que son beau-frère parut, et s*attira toutes les imprécations qu'il donnait à l'ambassade. Il ne douta plus qu'il ne fût d'intelligence avec ceux qu'il venait de laisser ensemble, et dans son cœur il lui en sut le gré que méritait ce bon of&ce. Il eut bien de la peine a s'empêcher de lui témoigner surle-champ ce qu'il pensait d'une telle conduite. Il ne crut pas qu'il fût besoin d'autre preuve du commerce de sa femme que ce qu'il venait de voir-, mais avant la fin de ce même jour, il trouva de quoi se persuader qu'on avait profité de son absence et de l'honnêteté de son officieux beau-frère.

Il passa tranquillement cette nuit^ et comme il fallait ou crever ou communiquer ses chagrins et ses conjectures, il ne fit que rêver et se promener le lendemain jusqu'à l'heure du Park. Il fut à la cour ^ il cherchait quelqu'un, et s'imaginait qu'on devinait le sujet qui l'agitait. II évitait tout le monde; mais à la fin, Hamilton se trouvant sur son chemin, il crut que c'était tout ce qu'il lui fallait. L'ayant prié qu'ils pussent faire un tour de promenade ensemble à Hyde-Park, il le prit dans son carrosse, et ils arrivèrent au cours en grand silence de part et d'autre.

Hamilton, qui le vit tout jaune et tout rêveur, s'imagina qu'il ne venait que de s'apercevoir de ce que tout le monde voyait depuis longtemps. Chesterfield, après un petit préambule qui ne signifiait pas grand'chose, lui demanda comme ses affaires allaient

auprès de madame de Castelmaine. Hamilton, qui vît bien que cette question n'allait pas au fait, ne laissa pas de l'en remercier ; et comme il méditait quelque réponse : « Madame votre cousine, lui dit Chesterfield, est extrêmement coquette, et il ne tiendrait qu'à moi de croire qu'elle n'est pas extrêmement sage . )) Hamiltôn trouva ce dernier article un peu fort , et s'étant mis aie réfuter : « Mon Dieu, lui dit mvlord Chesterfield, vous voyez aussi bien que toute la cour les airs qu'elle se donne. Les maris sont toujours le$ derniers à qui l'on parle de ce qui les regarde -, mais ils ne sont pas toujours les derniers à s'en apercevoir. Je ne suis pas surpris que, m^ayant fait d'autres confidences, vous m'ayez caché celle-là-, mais, comme je me flatte de quelque part dans votre estime, je serais fâché que vous crussiez que je suis assez sot pour ne rien voir, quoique je sois assez honnête pour ne rien dire. Cependant, on outre tellement les choses, qu'il faut à la fin prendre un parti. Dieu me préserve de faire le jaloux -, ce personnage est odieux , mais aussi je ne prétends pas qu'une patience ridicule me rende la fable de la ville. Soyez donc juge, parles choses que je vais vous dire, si je dois m'armer d'indolence ou si je dois prendre des mesures pour m'en garantir. »

« Son Altesse me fit hier l'honneur de venir voir ma femme. » Hamiltôn tressaillit à ce début. « Oui, poursuivit l'autre, il se donna cette peine, et M. d' Arran prit celle de nous l'amener. N'admirez-vous pas qu'un homme de sa naissance fasse un tel personnage ? Quelle fortune peut-il espérer auprès de celui qui l'emploie à ces indignes services ? Mais il y a

longtemps que nous le connaissons pour la plus pauvre espèce d'Angleterre, avec sa guitare et ses autres nigauderies. )>

Chesterfield, après cette légère ébauche du mérite de son beau-frère, se mit à conter les observations qu'il avait faites pendant sa visite, et lui demanda ce qu'il croyait de son cousin d'Arran, qui les avait si bonnement laissés ensemble. « Cela vous surprend donc? poursuivit-il. Or, écoutez si j'ai raison de croire que la fin de cette belle visite se soit passée dans la dernière innocence. Madame de Chesterfield est aimable, il en faut convenir-, mais il s'en faut de^ beaucoup qu'elle soit aussi merveilleuse qu'elle se l'imagine. Vous savez qu'elle a le pied vilain ; mais vous ne savez pas qu'elle a la jambe encore plus vilaine. — Pardonnez-moi, » disait Hamilton en luimême. Et l'autre, continuant sa description : « Elle Ta grosse et courte, poursuivit-il, et pour diminuer ces défauts, autant que cela se peut, elle ne porte presque jamais que des bas verts. »

Hamilton ne pouvait deviner à quoi diable tout cela visait^ et Chesterfield, devinant sa pensée : « Donnez-vous un peu de patience, lui dit-il : je me trouvai hier chez mademoiselle Stewart, après l'audience de ces damnés Moscovites. Le roi venait d'y arriver-, et comme si le duc eût juré de me poursuivre partout ce jour-là, il vint un moment après. La conversation roula sur la figure extraordinaire des ambassadeurs. Je ne sais où ce fou de Crofts * avait

i. William, baron de Crofts, chambellan du duc dTork et groom of ihe ttole (titre singulier qu'on peut traduire par valet de la ehaite-^ percée), H obtint plus tard des emplois plus éclatants ; il devint

pris que les Moscovites avaient tous de belles femmes •et que leurs femmes avaient toutes la jambe belle. Le roi soutint qu'il n'y en avait point de si belle que •celle de mademoiselle Stewart. Elle, pour soutenir Ja gageure, se mit à la montrer jusqu'au dessus du genou. On. était près de se prosterner pour en adorer la beauté, car effectivement il n'y en a point de plus belle-, mais le duc tout seul se mit à la criti- -quer : il soutint qu'elle était trop menue, et prononça qu'il n'y avait rien de tel qu'une jambe plus grosse et moins longue; et conclut enfin qu'il n'y avait point de salut pour une jambe sans bas verts. C'était, selon moi, déclarer qu'il en venait de voir, «t qu'il en avait encore la mémoire toute fraîche, » Hamilton ne savait quelle contenance tenir pendant un récit qui lui donnait à peu près les mêmes conjectures. Il haussa les épaules en disant faiblement que les apparences étaient souvent trompeuses ; que madame de Ghesterfield avait la faiblesse de toutes les belles, qui croient que leur mérite s'établit sur le nombre des adorateurs, et que, quelques airs qu'elle se fût imprudemment donnés pour ne pas rebuter Son Altesse, il n'y avait point d'apparence qu'elle voulût consentir à de plus grandes complaisances pour l'engager. Il avait beau donner des consolations qu'il ne sentait pas, Ghesterfield vit bien qu'il ne pensait rien moins que ce qu'il disait; mais il lui sut bon gré de la part qu'il lui voyait prendre à ses intérêts.

capitaine des gardes de la reine, chambellan de Charles II, ambassadeur en Pologne. Le duc d'York l'envoya en France pour féliciter Louis XIV Aur la naissance du Dauphin.

DE GRAMMONT. 19f

Hamîlton eut hâte de se trouver chez lui pour écrire pis que pendre à madame sa cousine. Le style de ce billet ne ressemblait en rien à celui des premiers qu41 lui avait écrits. Les reproches, Taigreur, la tendresse, les menaces, et tout l'attirail d'un amant qui croit gronder avec raison, composaient cette épttre. Il fut la rendre en main propre, de peur d'accident.

Jamais elle ne lui parut si belle que dans ce moment, et jamais ses yeux ne lui témoignèrent tant de bonne volonté. Son cœur en fut attendri ; mais il ne voulut pas perdre les jolies choses qu'il avait mises dans sa lettre. Elle lui serra la main en la recevant. Cette action acheva de le désarmer. Il eût donné toutes choses pour ravoir cette lettre. Il lui semblait dans ce moment qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'il lui reprochait. Son mari lui parut un visionnaire, un imposteur, et rien moins que ce qu'il avait cru quelques moments auparavant •, mai» ces remords venaient un peu tard. Il venait de ren* dre son billet, et la Ghesterfield avait marqué tant d'impatience et tant d'empressement de trouver un moment pour le lire après l'avoir reçu, que tout semblait la justifier et le confondre. Elle se défit tellement quellement d'une visite sérieuse qui l'assiégeait, pour passer dans son cabinet. Il se crut trop coupable pour oser attendre son retour. Il sortit avec la compagnie -, mais il n'osa jamais se présenter devant elle le lendemain , pour avoir une réponse à sa lettre.

Il la trouva pourtant à la cour, et cela fut la première fois depuis leur commerce qi^'il ne l'avait

point cherchée. Il se tenait à l'écart, n'osait lever les yeux sur elle, et paraissait d'un embarras à faire rire ou à faire pitié, lorsque, s'étant approchée de lui : (( N'est-il pas vrai, dit-elle, que vous voilà dans la situation du monde la plus sotte pour un homme d'esprit? Vous voudriez n'avoir point écrite vous voudriez une réponse, vous n'en espérez pas-, cependant vous la souhaitez et la craignez également. Je vous en ai pourtant fait une. )> Elle n'eut que le temps de lui dire ces trois ou quatre mots ^ mais ce fut d'un air et d'un regard à lui faire croire que c'était Vénus, avec toutes ses grâces, qui venait de lui parler. Il était auprès d'elle quand le jeu de la reine commença. Elle s'y mit. Il était en peine de savoir ^uand ou par où sortirait cette réponse, lorsqu'elle le pria de vouloir bien mettre quelque part ses gants et son éventail. Il les reçut avec le billet dont il était question. Il n'avait rien trouvé de sévère ni d'ennemi dans le discours qu'elle lui avait tenu-, c'est pourquoi il se hâta d'ouvrir son billet 5 voici ce qu'il y trouva :

« Vos emportements sont si ridicules, que c'est <( vous faire grâce que de les attribuer à un excès de « tendresse qui vous tourne la tête. Il faut avoir bien « envie d'être jaloux pour le devenir de celui dont « vous me parlez. Bon Dieu! quel amant pour dona ner de l'inquiétude à un homme d'esprit! et quel « esprit pour s'être emparé du mien! N'avez-vous a point de honte de donner dans les visions d'un ja- « loux, qui n'a rapporté que cela d'Italie ? La fable « des bas verts, qui s'est trouvée l'objet de ses ca- « priées, vous a pu séduire par des circonstances si

DE GRAHMOMT. 493

« pitoyables! Que ne s'est-il vanté, dans les confia- « dences qu'il vous a faites, d'avoir mis en pièces ma « pauvre guitare ! Cet exploit vous aurait peut-être « plus convaincu que tout le reste. Rentrez en vous- « même -, et si vous m'aimez , louez la fortune de <( ce qu'une jalousie si mal fondée djétourne l'attente tion qu'on devrait avoir sur mes sentiments pour « l'homme le plus aimable et le plus dangereux de « la cour. »

Hamilton pensa pleurer de tendresse à ces marques d'une bonté dont il se croyait indigne. Il ne se contenta pas de porter la bouche avec transport sui toutes les parties de ce billet*, il baisa trois ou quatre fois les gants et l'éventail. Le jeu fini, la Chesterfield les reçut de ses mains, et lut dans ses yeux toute la joie que son billet avait répandue dans son àme. Il n'avait garde de se contenter de ce que les regards avaient pu lui marquer; il courut chez lui pour lui en écrire quatre fois autant.

Que cette lettre fut différente de l'autre ! Peut-être ne valait-elle pas tant , car on n'a pas tant d'esprit quand on demande pardon que quand on offense; et il s'en faut bien que le style des douceurs soit aussi touchant dans une lettre que celui des invectives.

Quoi qu'il en soit , sa paix fut faite , leur intelligence devint plus vive après cette querelle , et la Chesterfield, pour le rendre aussi tranquille qu'il avait été défiant, se parait à tout moment d'un feint mépris pour son rival et d'une aversion sincère pour son mari.

La confiance qu'il en prit fut telle qu'il consentit qu'elle donnerait au public quelques apparences en

faveur du duc, pour sauver celle de leur commerce secret. Ainsi, rien ne troublait le repos de son cœur, que Vimpatience de trouver une occasion favorable pour mettre le comble à ses vœux. Il semblait qu'il ne tenait qu'à elle de la faire naître. Elle s'en défendait par les obstacles dont elle faisait le dénombrement, et qu'elle ne demandait pas mieux que de lui voir lever avec toute son industrie et tous ses empressements.

Cela lui fermait la bouche , et tandis qu'il y travaillait, et qu'il était dans l'admiration comment deux personnes qui se voulaient tant de bien, et qui étaient d'accord, ne pouvaient parvenir qu'aux souhaits , la fortune fit éclater une aventure imprévue qui ne lui permit plus de douter ni du bonheur de son rival ni des perfidies de sa maîtresse.

Les revers de la fortune épargnent souvent lorsqu'on les craint le plus 5 souvent ils accablent lorsqu'on les mérite et qu'on les prévoit le moins. Hamilton était au milieu de la lettre « plus tendre et la plus passionnée qu'il eût jamais écrite à madame de Chesterfield, lorsque son mari vint lui annoncer ies particularités de cette dernière découverte. D n'eut que le temps de cacher cet ouvrage galant parmi d'autres papiers , tant on était venu dans sa chambre avec précipitation. Il avait encore le cœur et l'esprit si remplis de ce qu'il écrivait à madame de Chesterfield , que son mari fut d'abord mal reçu dans ses accusations 5 outre qu'il arrivait mal à propos, à son gré, de toutes les façons. Il fallut pourtant l'écouter-, et le premier moment d'attention lui fit bien changer de sentiment. Il ouvrait de grands

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yeux à mesure qu'on lui contait des circonstances d'une indiscrétion si outrée, qu'elles lui paraissaient incroyables, malgré les particularités du fait. « Vous avez raison d'en être surpris , lui dit Chesterfield en finissant^ mais, pour peu que vous doutiez de ce que je viens de dire , il ne vous sera pas difficile de trouver des témoins pour le confirmer, car la scèn^î de ces tendres familiarités n'a pas été moins publique que l'est la chambre où l'on joue chez la reine; «t cette chambre était alors. Dieu merci, honnêtement remplie de monde. La Denham s'est aperçue la première de ce qu'ils croyaient finement cacher dans la foule. Vous jugez bien comme la Denham a tenu le cas secret. La vérité est qu'elle s'est adressée à moi, tout le premier, comme j'entrais, pour me dire d'avertir ma femme que d'autres pourraient s'apercevoir de ce qu'il ne tenait qu'à moi d'aller voir. »

« Madame votre cousine jouait, comme je vous ai dit. Le duc était assis auprès d'elle. Je ne sais ce que sa main était devenue -, mais je sais bien qu'il s'en fallait jusqu'au coude qu'on ne lui vît le bras tout entier. J'étais derrière eux dans la place que la Denham venait de quitter. Il me vit en se retournant, et fut si troublé de ma présence, qu'il pensa déshabiller madame de Chesterfield en retirant sa main. Je ne sais s'ils se sont aperçus qu'on les ait décoïiverts ; mais je sais bien que madame Denham mettra bon ordre à ce que personne ne l'ignore. Je vous avoue que je suis dans un embarras que je ne puis vous exprimer. Je ne balancerais pas à prendre mon parti si les ressentiments m'étaient permis

196 MÉMOmES.

contre celui cpii m'outrage. Pour elle, je saurai» bien m'en faire raison, si, tout indigne qu'elle est d'aucun ménagement, je n'avais des égards pour une famille illustre, qu'un éclat digne d'une telle injure mettrait au désespoir. Vous y avez par là quelque intérêt-, vous êtes de mes amis, et je vous ouvre mon cœur sur la chose du monde la plus délicate. Voyons donc ensemble ce que je dois faire dans une occasion si désagréable. »

Hamilton . plus interdit et plus confondu que lui, n'était pas trop en état de lui donner des conseils. Il n'écoutait que la jalousie, et ne respirait que la vengeance. Mais ces mouvements s'étant un peu calmés sur l'espoir qu'il y avait de la calomnie, ou du moins de l'exagération dans ce que Ton imputait à la Chesterfield, il pria son mari de suspendre ses résolutions jusqu'à ce qu'il fût plus amplement informé du fait. Il l'assura pourtant, s'il trouvait que les choses fussent comme il venait de le dire , qu'il fermerait les yeux à tous autres intérêts que les siens.

Ils se séparèrent là-dessus-, et dès les premières enquêtes Hamilton trouva presque tout le monde instruit d'une aventure à laquelle chacun ajoutait quelque chose en la contant. Le dépit et le ressentiment s'allumaient dans son cœur, à mesure que toute sa tendresse pour elle s'y éteignait.

Il ne tenait qu'à lui de la voir pour lui faire tous les reproches qu'on est pressé de faire dans ces occasions ^ mais il était trop en colère pour en donner des marques qui eussent attiré quelque éclaircissement. Il se considérait comme le seul qui fût véritablement outragé dans cette aventure , ne comptant

pour rien Tinjure d'un époux en comparaison de

celle d'un amant. '*

Il courut chez mylord Chesterfield dans le transport qui Taveuglait, et lui dit « qu'il en avait assez appris pour lui donner enfin un conseil qu'il suivrait j

lui-même en pareil cas*, qu'il n'y avait pas à balan- ':!

cer, s'il voulait sauver une femme si sottement pré- 1

venue, et qui peut-être n'avait pas encore perdu toute son innocence en perdant toute sa raison ; qu'il fallait incessamment la mener à la campagne, ^ \

et que, pour ne pas lui donner le temps de se reconnaître, le plus tôt serait le meilleur. »

Mylord Chesterfield n'eut pas de peine à suivre un conseil qu'il avait déjà regardé comme le seul qu'on lui pAt donner en ami. Mais sa femme, qui ne se doutait pas encore qu'on eût fait cette nouvelle découverte sur sa conduite, crut qu'il se moquait lorsqu'il lui dit de se préparer à partir pour la campagne dans deux jours. Elle se l'imagina d'autant plus, qu'on était au cœur d'un hiver extrêmement rude, mais elle s'aperçut bientôt que c'était tout de bon. Elle connut à l'air et aux manières de son mari qu'il croyait avoir quelque sujet bien fondé de la traiter avec cette hauteur -, et, voyant tous ses parents froids et sérieux sur les plaintes qu'elle leur en fit, elle n'espéra plus, dans cet abandon universel, qu'en la • tendresse d'Hamilton. Elle comptait bien qu'elle serait éclaircie par lui d'un malheur dont elle ignorait la cause, et que sa passion trouverait enfin un moyen de rompre un voyage dont elle se flattait qu'il serait encore plus outré qu'elle , mais c'était s'attendre à la pitié d'un crocodile.

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Enfin, comme elle vit arriver la veille de son départ, que tous les préparatifs d'un long voyage étaient faits, qu'elle recevait des visites d'adieu dans les formes, et que cependant elle n'avait aucune nouvelle d'Hamilton, sa patience et son espoir furent à bout. Dans cet état funeste, quelques larmes Tauraient soulagée; mais elle aima mieux se contraindre sur ce soulagement, que d'en donner le plaisir à son époux. Le procédé d'Hamilton lui paraissait inconcevable ; et, ne le voyant pas paraître, elle trouva moyen de lui faire tenir ce billet.

« Seriez-vous du nombre de ceux qui, sans dai- « gner m'apprendre pour quel crime on me traite en « esclave, consentent à mon enlèvement? Que veulent « dire votre silence et votre inaction dans une con- «joncture où votre tendresse devrait être la plus « vive ? Je touche au moment de mon départ, et j'ai « honte de sentir que vous me le faites envisager « avec horreur, puisque j'ai raison de croire que vous a en êtes moins touché qu'aucun autre. Faites-moi « du moins savoir où l'on m'entraîne, ce qu'on veut « faire de moi dans les déserts, et pourquoi vous pa- « raissez, avec toute la terre, changé pour une per- « sonne que toute la terre n'obligerait pas à changer, « si votre faiblesse ou votre ingratitude ne vous ren- « dait indigne de ma tendresse. )>

Ce billet ne fit que l'endurcir et le rendre plus fier de sa vengeance. Il avalait à longs traits le plaisir de lavoir au désespoir, parce qu'il ne doutait pas que sa douleur et le regret de son départ ne fussent pour un autre. Il se complaisait merveilleusement dans la part qu'il avait à son afQiction, et se savait bon gré du

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conseil qu'il avait imaginé pour la séparer d'un rival peut-être sur le point d'être heureux. Ainsi fortifié qu'il était contre sa propre tendresse, par tout ce que les ressentiments jaloux ont de plus impitoya* l)!e, il la vit partir d'une indifférence qu'il n'eut garde de lui cacher. Ce traitement imprévu, se joignant à tant de disgrâces réunies pour l'accabler tout d'un coup, pensa véritablement la mettre au désespoir.

La cour fut remplie du bruit de cet événement. Personne n'ignorait le motif de ce prompt départ \ mais peu de gens approuvèrent le procédé de mylord Chesterfield. On regardait avec étonnement en Angleterre un homme qui avait la malhonnêteté d'être jaloux de sa femme , mais dans la ville ce fut un prodige inconnu jusque alors de voir un mari reoou-* rir à ces moyens violents, pour prévenir ce que craint et ce que mérite la jalousie. On excusait pourtant le pauvre Chesterfield, autant qu'on l'osait sans s'attirer la haine publique, en accusant la mauvaise éducation qu'il avait eue. Toutes les mères promirent bien à Dieu que leurs enfants ne mettraient jamais le pied en Italie pendant leur vie, pour en rapporter cette vilaine habitude de contraindre leurs femmes.

Comme ce fut longtemps l'entretien de la cour, le chevalier de Grammont, qui ne savait pas l'histoire à fond, parut plus déchaîné contre cette tyrannie que tous les bourgeois de Londres ensemble ; et ce fut à ce sujet qu'il produisit des paroles nouvelles sur cette fatale sarabande qui malheureusement avait eu tant de part à l'aventure. Elles passaient pour être de lui -, mais si Saint-Évremond y avait travaillé, ce n'était pas assurément le plus beau

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