CHAPITRE X
Autres intrigues amoureuses de la cour d'Angleterre.
Tout homme qui croit que son honneur dépend de celui de sa femme est un fou qui se tourmente et qui la désespère ; mais celui qui, naturellement jaloux, a par -dessus ce malheur celui d'aimer sa femme, et de vouloir qu^elle ne respire que pour lui, est un forcené que les tourments de Tenfer ont accueilli dès ce monde sans que personne en ait pitié. Tous les raisonnements que l'on fait sur ces malheureux états du mariage vont à conclure que les précautions sont inutiles avant le mal, et la vengeance odieuse après.
Les Espagnols, tyrans de leurs femmes plutôt par tradition que par jalousie, se contentent de pourvoir à la délicatesse de leur honneur par les duègnes, les grilles et les verroux. Les Italiens, dont les soupçons sont circonspects et les ressentiments vindicatifs, ont différentes méthodes de conduite entre eux. Les uns se mettent Tesprit en repos, tenant leurs femmes sous des serrures qu'ils croient impénétrables -, d'autres renchérissent, par diverses précautions, sur tout ce que les Espagnols peuvent imaginer pour la captivité du beau sexe'. Mais la plupart tiennent
1. Hamilton veut parler ici des ceintures de chasteté. Ce fut an usage que mentionne Brantôme (Damef galantes, V discours). Mis-
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que dans un péril inévitable, ou dans une transgression manifeste, le plus sûr est d'assassiner.
0 vous, nations bénignes, qui, loin de recevoir ces
son, dans son Voyage en Italie (t. I, p. 217), dit avoir vu à Venise les ceintures dont faisait usage François de Carrare, gouverneur de Padoue. (Voir aussi les Mémoires [apocryphes] du comte de Bonneval, t. I, p. 74.) Saint-Amand s'exprime ainsi dans sa Rome ridiemU :
D*uii brayer que Martel-en-Téte De ses propres mains a forgé, Leurs femmes ont le bas chargé De peur qu'il ne face la beste ; Au moins on sait qu'en la pluspart Les maris usent de cet art, Tant Taspre soupçon les déTore.
On trouve en France peu d'exemples de ces rigueurs ultramontainés ; toutefois, il parait que le duc de Ventadour, très-laid et très-dégoûtant époux d'une des beautés les pins piquantes de la cour de Louis ÎIV, crut qu'il était prudent d'y avoir recours, et c'est ce qui explique le mot de madame Gornuel, cité dans les écrits du temps : « Il a mis un bon Suisse à la porte. >
On peut voir dans les Bisioriettei de Tallemant des Réaux (t. VU, p. 428, édit. de 1856) le récit d'une maliee faite au premier président Le Jay, et ce que gagna le bon homme pour avoir trop écouté une solliciteuse qui prétendait que son mari lui avait mis un brayer de fer.
En 1750, un procès très-étrange surgit entre une jeune fille de Toulouse, nommée Marie Lajou et son séducteur, Pierre Berlhe, lequel l'avait conduite, déguisée en homme, dans diverses villes du Languedoc, et l'avait obligée à porter une ceinture de chasteté ; cette affaire amena un Plaidoyer du sieur Freydier, avocat à Nîmes, contre l'introduction des cadenas ou ceintures de chastetéy et ce livret, impnmé à Montpellier, chez A.-F. Rochard, 1750, in-8, est recherché des curieux. Ce n'est guère qu'un amas de citations empruntées aux Pères de l'Église et aux écrivains de l'antiquité.
Il faut trouver à la fin du volume une gravure pliée en trois planches, représentant la ceinture en question, et qu'on avait fait exécuter à petit nombre pour l'instruction des juges. Ajoutons, A l'égard de l'iconographie de cet objet, qu'on le trouve représenté au frontispice d'un livret peu commun : ï École des maris jaloux, ou
habitudes féroces et ces coutumes barbares, laissez bonnement la bride sur le cou de vos heureuses moitiés, vous passez sans chagrins et sans alarmes vos paisibles jours dans toutes les douceurs d'une indolence domestique.
Chestérfield avait bien affaire de s'aller tirer du pair de ses patients compatriotes pour faire éplucher par un ridicule éclat les particularités d'une aventure qu'on aurait peut-être ignorée hors de la cqur, et qu'on aurait oubliée partout au bout d'un mois! Mais dès qu'il eut le dos tourné, pour se mettre en mar-" che avec sa prisonnière et l'attirail dont on se flattait qu'elle l'avait pourvu. Dieu sait comme on donna sur son arrière-garde! Les Rochester,lesMiddlesex*, les
hi Errewi de l'amour eonjugeU^ Nenfchâtel, 1698, in-12. M. Niel, dans sa belle collection des Portraits du seizième siècle, cite (12*> livraison) une estampe satirique très-rare, intitulée : Du coqv qui porte la clef et sa femme laserrure; il y avait là une allusion aux trahisons dont la marquise de Verneuil payait l'amour d'Henri IV.
Abandonné en Europe, nous le croyons du moins, l'usage du > cadenas subsiste encore dans les îles de la Sonde, selon le lieutenant Boudyck Bartiaansen {Voyage aux Moluqu^, 1845, p. 124).
1. Ce titre appartenait alors au comte Lionel, mort en 1674. Le personnage, dont il s'agit ici, est Charles Sackvillc, lord Buckhurst, qui devint successivement comte de Middlesex et duc de Dorsal. Né le 24 janvier 1637, il mourut le 19 janvier 1706.
Burnet le dépeint comme un homme bon et généreux : « Il était très-flegmatique et ne parlait guère à moins que le vin ne fût venu l'animer; alors il était fort aimable. Caustique dans ses écrits, il était si indulgent dans ses théories qu'il aurait voulu qu'on supprimât tous châtiments, même ceux infligés aux malfaiteurs. Il était charitable à Texcès, et sa générosité lui fît contracter des dettes ; il donnait tout ce qu'il avait sur lui, lorsque sa compassion était émue. Le roi en aurait fait son favori, mais sa paresse l'empêcha de faire ce qu'il fallait pour obtenir les bonnes grâces du souverain. Il .haïssait la cour et le roi qu'il regardait comme dur et sans générosité. »
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Sydley ^ les Étheredge^, et toute la troupe des beaux esprits mirent au jour force vaudevilles qui divertissaient le public à ses dépens. (
1. Charles Sydley, né en 1639; il se fit remarquer à la cour de ^ Charles II par ses extravagances.
Bnrnetle représente comme doué d'une verve inépuisable; Rochester le mentionne comme un irrésistible séducteur. Plus tard, il se lança dans la politique ; irrité contre Jacques II, qui avait séduit sa fille et l'avait faite comtesse de Dorchester, il seconda de toutes ses forces la révolution de 1688. Ne pouvant renoncer toutefois à ses habitudes de plaisanter à tout propos, il disait : c Je ne puis souffrir l'idée d'être ingrat; puisque le roi a fait de ma fille une comtesse, je ferai de mon mieux pour faire de la sienne une reine.. » (Marie, fille de Jacques, se trouva en effet reine, lorsque son mari parvint au trône d'Angleterre sous le nom de Guillaume III.) Il mourut en 1701, laissant diverses pièces de comédies, qui offrent lin tableau curieux des mœurs du temps : les Dameê errantes {ihe Wandering ladies); le Jardin de$ Mùrien {ihe Mulberry Garden)^ etc.
Pepys inscrit dans son Journal, le 33 octobre 1668 : « On m'a dit, entre autres nouvelles, les extravagances de sir Charles Sydley et de Buckhurst, qui ont couru les rues presque nus presque toute la nuit, et qui, après avoir fini par livrer bataille à la garde, ont été mis en prison. Le roi a pris leur parti, et le ehief-puUee, lord Keeling, a assigné à la session prochaine le constable qui a arrêté ces garnenements ; c'est une honte horrible. » Il rend ailleurs justice à l'esprit de Sydley.
( 2. Georges Ëtheredge, né vers 1636, se livra, sous le règne de
Charles, à la dissipation, en consacrant toutefois quelques instants à la culture des lettres.
Il fut, sous Jacques II, employé dans la diplomatie et devint envoyé à Hambourg, ensuite ministre à Ratisbonne. Un accident tragique mit fin à sa vie ; à la suite d'un grand dîner qu'il avait doiiné à des membres de la Diète germanique, il voulut accoiiipagner ses hôtes; mal solide sur ses jambes, et pour cause, il tomba à la renverse sur les escaliers et se brisa la tête. Il a laissé trois comédies : elles ont ce degré de mauvais ton qui appartenait alors 4 la meilleure compagnie. Rochester lui a fourni un de ses types les plus heureux, celui de Darimonif l'homme élégant, le séducteur par excellence, le modèle de la jeune noblesse sous Charles II. (Voir la comédie Sir Topling FluUert analysée par M. Forgues, fteime deê Deux-Mondei, 15 août 1857» p. 840.)
ipp
Le chevalier de Grammont les trouva spirituels et récréatifs, comme on dit -, et dans tous les lieux où ce sujet était traité, voulant produire le supplément qu'il y avait fait : « C'est une chose singulière, disaitil, que la campagne, qu'on peut appeler la potence ou les galères d'une jeune personne, ne soit faite en ce pays- ci que pour les malheureuses, et non pour les coupables ! La pauvre petite Ghesterfield , pour quelques lorgnades d'imprudence, se voit d'abord troussée par un mari fâcheux, qui vous la mène passer les fêtes de Noël dans un château de plaisance à cinquante lieues d'ici, tandis qu'il y en a mille qu'on laisse dans la liberté de tout faire, qui la prennent bien aussi, et dont la conduite enfin mériterait tous les jours vingt coups de bâton. Je ne nomme personne. Dieu m'en garde ! mais la Midleton, la Denham, les fines de la reine, celles de la duchesse, et cent autres, répandent leurs faveurs à droite et à gauche, sans qu'on en souiQe. Pour madame de Shrewsbury, c'est une bénédiction. Je m'en vais parier qu'elle ferait tous les jours tuer son homme, qu'elle n'en irait que la tête plus levée. On dirait qu'elle a des indulgences plénières pour sa conduite. Ils sont trois ou quatre qui portent chacun une aune de ses cheveux en bracelets, sans qu'on y trouve à redire. Cependant il sera permis qu'un bourru comme Chesterfield exerce une tyrannie pareille, et toute nouvelle en ce pays-ci, sur la plus jolie femme d'Angleterre, pour un rien ! Mais s'il en croit être le bon marchand, je suis son valet. Les précautions n'y font» ma foi, rien ^ et souvent une femme qui ne songerait point à mal si on la laissait en repos, s'y voit portée
par vengeance ou réduite par nécessité : c'est l'évangile. Écoutez ce qu'en dit la sarabande de Francisco :
c Jaloux, que sert tout votre effort?
L*Àmour est trop fort ; Et quelque peine Que l'on prenne, Elle est vaine, Quand deux cœurs une fois sont d*accord. n faut devant vous Cacher ce qu*on fait de plus doux :
On contraint ses plus chers désirs; On prend cent plaisirs ; Mais pour les soins De cent témoins, En secret on n*aime pas moins. »
Telles étaient les paroles dont le chevalier de Grammont passait pour auteur. La justesse ni le tour n'y brillaient point excessivement^ mais comme elles contenaient quelques vérités qui flattaient le génie de la nation et de ceux qui prenaient les intérêts du beau sexe, toutes les dames les voulurent avoir pour les apprendre à leurs enfants.
Pendant tout ceci, le duc d'York, qui ne voyait plus madame de Chesterfield, ne se fit pas de grands efforts pour Toublier» Son absence avait pourtant des circonstances bien sensibles pour un homme qui causait son éloignement *, mais il y a des tempéra* ments heureux qui se consolent de tout, parce qu'ils ne sentent rien vivement. Cependant, comme son coeur ne pouvait demeurer dans l'inutilité, dès qu'il eut oublié la Chesterfield, il se ressouvint de ce qu'il avait aimé devant^ et peu s'en fallut que mademoi-
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selle d'Hamilton ne lui causât une rechute de tendresse.
Il V avait à Londres un peintre assez renommé pour les portraits. Il s'appelait Lely\ La grande quantité de peintures du fameux Van-Dyck répandues en Angleterre l'avait beaucoup perfectionné. De tous les modernes, c'est celui qui, dans le goût de tous ses ouvrages, a le mieux imité sa manière et qui en a le plus approché. La duchesse d'York voulut avoir les portraits des plus belles personnes de la 'cour-, Lely les peignit. Il employa tout son art dans l'exécution : il ne pouvait travailler à de plus beaux sujets. Chaque portrait parut un chef-d'œuvre-, et celui de mademoiselle d'Hamilton parut le plus achevé. Lely avoua qu'il y avait pris plaisir^.
Le duc d'York en eut à le regarder, et se mit à
1. Pierre van der Faes, surnommé le chevalier Lely, né en 161S en Westphalie, mort à Londres en 1680. On attribue son décès au chagrin que lui inspira le succès de Kneller, autre peintre qui fut son rival. Lely s'était consacré à la peinture du portrait, et il marcha de près sur les traces de Van-Dyck. Il avait, à l'âge de vingtcinq ans, acquis en Hollande une grande réputation ; le prince d'Orange le conduisit en Angleterre, lorsqu'il alla épouser la fille de Charles P'. L'artiste fut très-bien accueilli de ce monarque, et il peignit toute la famille royale. Sous la République, Cromweli le chargea de faire son portrait. Charles II le nomma baronnet, gentilhomme de la chambre, et le gratifia d'une forte pension, laquelle était sans doute fort inexactement payée, comme toutes celles qu'on obtenait de l'insouciante générosité de ce prince. Lely était en possession d'une fortune considérable dont il faisait un noble usage.. Ami du faste, il donnait d'excellents dîners, et ses convives en— tendaient une excellente musique. Pepys en parle souvent; il al^ lait avec empressement voir les portraits qui sortaient des mains de l'artiste.
2. Ce portrait a été gravé par Scriven; il se trouve dans les éditions données ^ Londres, des Mémoires de Grammont.
lorgner tout de nouveau Toriginal. Il n'y avait rien à faire là pour ses espérances, et dans le même temps que sa tendresse, inutilement réveillée pour elle, alarmait celle du chevalier de Grammont, la Denham s'avisa de remettre sur pied le traité qu'on avait si mal à propos interrompu. Bientôt on en vit la conclusion. Quand les deux parties sont de bonne foi dans les négociations, on ne perd pas de temps à chicaner. Tout cela alla bien d'un côté ; cependant je ne sais quelle fatalité mit obstacle aux prétentions de l'autre. Le duc pressa fort la duchesse de mettre la Denham en possession de cette charge qui faisait l'objet de son ambition*, mais comme elle n'était pas caution des articles secrets du traité, quoiqu'elle eût paru jusqu'alors commode pour les inconstances et soumise aux volontés du duc, il lui parut dur et déshonorant de recueillir chez elle une rivale qui l'exposerait à faire un assez triste personnage au milieu de sa cour. Cependant elle se vit sur le point d'y être forcée par autorité, lorsqu'un obstacle beau* coup plus funeste interdit pour jamais à la pauvre Denham l'espérance de cette charge fatale, qu'elle briguait avec empressement.
Le vieux Denham, naturellement jaloux, le devenait de plus en plus, et sentait qu'il avait raison. Sa femme était jeune et belle, lui vieux et dégoûtant. Quelle raison de se flatter que le ciel voulût le dispenser du sort des maris de son âge et de sa figure! Il se le disait continuellement-, mais aux compliments qu'on lui fit de tous les côtés sur la charge que madame sa femme allait avoir auprès de la duchesse, il se dit tout ce qu'il fallait pour se pendre.
s'il en eût eu la fermeté. Le traître aima mieux éprouver son courage contre une autre. Il lui fallait des exemples pour exercer ses ressentiments dans un pays privilégié. Celui de mylord Chesterfield ne' suffisait pas pour ce qu'il méditait ^ outre qu'il n'avait pas de maison de campagne où mener l'infortunée Denham. Ainsi le vieux scélérat lui fit faire un voyage bien plus long sans sortir de Londres. La mort impitoyable l'enleva au milieu de ses plus chères espérances et de ses plus beaux jours.
Comme personne ne douta qu'il ne Veut empoisonnée *, la populace de son quartier tint conseil pour le lapider dès qu'il sortirait -, mais il se tint renfermé pour pleurer la mort de sa femme jusqu'à ce que leur fureur fût apaisée par un enterrement magnifique, dans lequel il fit distribuer au peuple quatre fois plus de vin brûlé qu'on n'en avait bu dans aucun enterrement en Angleterre.
Pendant que la ville craignait quelque grand désastre pour l'expiation de ces funestes effets de la jalousie, Hamilton n'était pas tout à fait si content qu'il s'était flatté de l'être, après le départ de madame de Chesterfield. Il n'avait consulté que les mouvements du dépit dans ce qu'il avait fait. Sa
1. Les bruits du temps assignèrent en effet sa mort à un erime. On prétendit qu'elle avait été empoisonnée -dans une tasse de chocolat; on parla de la jalousie de la duchesse d'York comme la cause da ce forfait. Pepys dit dans son Journal, 7 janvier 1666-1667 : « Lord Brouckher me dit que lady Denham est enfin morte. Quelques personnes soupçonnent qu'elle a été empoisonnée ; cela s'éelaircira lorsque son corps sera ouvert demain. Le duc d'York la regrette, mais il a .déclaré qu'il n'aurait jamais plus de maîtresse déclarée ; j'en suis bien aise et je voudrais que le roi en fît autant.» Il paraît que le corps ne fut jamais ouvert.
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vengeance était satisfaite, mais son amour ne Tétait pas^ et depuis l^absence de ce qu'il aimait encore malgré ses ressentiments, ayant eu le loisir de faire quelques réflexions qu'une injure récente ne permet jamais d'écouter : « A quoi bon, disait-il, m'étre si fort pressé de rendre malheureuse une -personne qui, toute coupable qu'elle soit, peut seule faire mon bonheur? Maudite jalousie! poursuivit-il, plus cruelle encore pour ceux qui tourmentent que pour ceux qui sont tourmentés. Que m'importe d'avoir arraché la Chesterfield aux espérances et aux désirs d'un rival plus heureux, si je ne l'ai pu faire sans m'arracher à ce qu'il y avait de plus cher et de plus sensi* ble aux penchants de mon cœur ? »
Quantité d'autres raisonnements de cette force, et tous hors de saison, lui prouvant nettement que dans un engagement comme le sien il volait encore mieux partager avec un autre que de ne rien avoir, il se remplissait l'esprit de vains repentirs et d'inutiles remords, lorsqu'il reçut une lettrq de celle qui les causait, mais une lettre tellement propre à les augmenter, qu'il se regarda comme le plus grand scélérat de l'univers après l'avoir lue. La voici :
a Vous serez aussi surpris de cette lettre que je le a fus de l'air impitoyable dont vous vîtes mon départ. « Je veux croire que vous vous étiez imaginé des tt raisons qui justifiaient dans votre esprit un procédé « si peu concevable. Si vous êtes encore dans la du- <c reté de ces sentiments, ce sera vous faire plaisir « que de vous apprendre ce que je souflfredans la « plus aflreuse des prisons. Tout ce qu'une campa- « gne a de plus triste dans cette saison s'offre par*
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« tout à ma vue. Assiégée par d'impénétrables « boues, d'une fenêtre je vois des rochers,, de l'au- « tre des précipices ; mais, de quelque côté que je « tourne mes regards dans la maison, j'y rencontre ■ ceux d'un jaloux, moins supportables encore que « les tristes objets qui m'environnent. J'ajouterais « aux malheurs de ma vie celui de paraître erimitt nelle aux yeux d'un homme qui devrait m'avoir «justifiée contre les apparences convaincantes, si (i par une innocence avérée j'étais en droit de me « plaindre ou de faire des reproches. Mais comment « se justiQer de si loin, et comment se flatter que la « description d'un séjour épouvantable ne vous ema pochera pas de m'écouter ? Mais êtes-vous digne « que je le souhaite P Ciel ! que je vous haïrais si je « ne vous aimais à la fureur! Venez donc me voir a une seule fois pour entendre ma justification; et « je suis persuadée que si vous me trouvez coupable « après cette visite, ce ne sera pas envers vous. « Notre argus part demain i)our un procès qui le « retiendra huit jours àChester. Je ne sais s'il le ga- « gncra ; mais je sais bien qu'il ne tiendra qu'à vous K qu'il n'en perde un qui lui tient pour le moins au- B tant au cœur que celui qu'il va solliciter. »
Il y avait dans cette lettre de quoi faire donner tête baissée dans une aventure plus téméraire que reWe qu'on lui proposait, quoiqu'elle fût assez gailarde, Il ne voyait pas trop bien comment elle ferait tour se justifier; mais elle l'assurait qu'il serait lontent du voyage, et c'était tout ce qu'il demandait wurlors. '
Il avait une parente auprès de madame de Chester-
field. Cette parente, qui Favait bien voulu suivre dans son exil, était entrée quelque peu dans leur confidence. Ce fut par elle qu'il reçut cette lettre, avec toutes les instructions nécessaires sur son départ et sur son arrivée. Dans ces sortes d'expéditions le secret est nécessaire, du moins avant que d'avoir mis l'aventure à fin. Il prit la poste, et partit de nuit, animé d'espérances si tendres et si flatteuses, qu'en moins de rien, en comparaison du temps et des chemins, il eut fait cinquante mortelles lieues. A la dernière poste il renvoya discrètement son postillon. Il n'était pas encore jour-, et, de peur des rochers et des précipices dont elle avait fait mention, il marchait avec assez de prudence pour un homme amoureux.
Il évita donc heureusement tous les mauvais pas ; et, suivant ses instructions, il mit pied à terre à certaine petite cabane qui joignait les murs du parc. Le lieu n'était pas magnifique ^ mais comme il avait besoin de repos, il y trouva ce qu'il fallait pour cela. Il ne se souciait point de voir le jour, et se souciait encore moins d'en être vu ; c'est pourquoi, s'étant renfermé dans cette retraite obscure, il y dormit d'un profond sommeil jusqu'à la moitié du jour. Comme il sentait une grande faim à son réveil , il mangea fort et ferme-, comme c'était l'homme de la cour le plus propre, et que la femme d'Angleterre la plus propre l'attendait, il passa le reste de la journée à se décrasser et à se faire toutes les préparations que le temps et le lieu permettaient, sans daigner ni mettre la tête un moment dehors ni faire la moindre question à ses hôtes. Enfin, les ordres qu'il attendait
avec impatience arrivèrent à l'entrée de la n^uit, par une espèce de grison qui, lui servant de guide, après avoir erré pendant une demi-heure dans les boues d'un parc de vaste étendue, le fit entrer dans un jardin où donnait la porte d'une salle basse. Il fut posté vis-à-vis de cette porte, par laquelle on devait bientôt l'introduire dans des lieux plus agréables. Son guide lui donna le bonsoir. La nuit se ferma, mais là porte ne s'ouvrit point.
On était à la fin de Fhiver ; cependant il semblait qu'on ne fût qu'au commencement du froid. Il était crotté jusqu'aux genoux, et sentait que pour peu qu'il prit encore l'air dans ce jardin, la gelée mettrait toute cette crotte à sec. Ce commencement d'une nuit fort âpre et fort obscure eût été rude pour un autre \ mais ce n'était rien pour un homme qui se flattait d'en passer si délicieusement la fin. II ne laissa pas de s'étonner de tant de précautions dans Tabsence du mari. Son imagination, que mille tendres idées réchauffaient, le soutint quelque temps contre les cruautés de l'impatience et contre les rigueurs du froid; Eaais il la sentit petit à petit refroidir, et deux heures, qui lui parurent deux siècles, s'étant passées sans qu'on lui donnât le' moindre signe de vie, ni de la porte ni des fenêtres, il se mit à faire quelques raisonnements en lui-même sur l'état présent de ses affaires, et sur le parti qu'il y avait à prendre dans cette conjoncture, (c Si nous frappions à cette maudite porte, disait-il -, car encore est-il plus honorable, si le malheur m'en veut, de périr dans la maison que de mourir de froid dans le jardin. Il est vrai, reprenait-il, que ce parti peut
exposer une personne que quelque accident imprévu met peut-être, à l'heure qu'il est, encore plus au désespoir que moi. »
Cette pensée le munit de tout ce qu'il pouvait avoir de patience et de fermeté contre les ennemis qui le combattaient. Il se mit à se promener à grands pas, résolu d'attendre le pTus longtemps qu'il serait possible, sans en mourir, la fin d'une aventure qui commençait si tristement. Tout cela fut inutile; et quelque mouvement qu'il se donnât, enveloppé d'un gros manteau, l'engourdissement commençait à le saisir de tous côtés, et le froid dominait en dépit de tout ce que les empressements de Tamour ont de plus vif.
Le jour n'était pas loin-, et dans l'état où la nuit l'avait mis, jugeant que ce serait désormais inutilement que cette ensorcelée porte s'ouvrirait, il regagna du mieux qu'il put l'endroit d'où il était parti pour cette merveilleuse expédition.
Il fallut tous les fagots de la petite maison pour le dégeler. Plus il songeait à son aventure, plus les circonstances lui en paraissaient bizarres et incompréhensibles. Mais, loin de s'en prendre à la charmante Chesterfield, il avait mille différentes inquiétudes pour elle. Tantôt il s'imaginait que son mari pouvait être inopinément revenu ; tantôt que quelque mal subit l'avait saisie-, enfin que quelque obstacle s'était malheureusement mis à la traverse pour s'opposer à son bonheur, justement au fort des bonnes intentions qu'on avait pour lui. « Mais, disait-il, pourquoi m'avoir oublié dans ce maudit jardin? Quoi ! ne pas trouver un petit moment pour me faire
au moins quelque signe, puisqu'on ne pouvait ni me parler ni me recevoir ! »
Il ne savait à laquelle de ces conjectures s'en tenir, ni que répondre aux questions qu'il s'était faites ; mais comme il se flatta que tout irait mieux la nuit suivante, après avoir fait vœu de ne plus remettre le pied dans ce malencontreux jardin, il ordonna qu'on l'avertît d'abord qu'on demanderait à lui parler, se coucha dans le plus méchant lit du monde, ot ne laissa pas de s'endormir comme il eût fait dans le meilleur.
Il avait compté de n'être réveillé que par quelque lettre ou quelque message de madame de Ghester* field ^ mais il n'avait pas dormi deux heures qu'il le fut par un grand bruit de cors et de chiens. La chaumière qui lui servait de retraite touchait, comme nous avons dit, les murailles du parc. Il appela son hôte pour savoir un peu que diable c'était que cette chasse qui semblait être au milieu de sa chambre, tant le bruit augmentait en approchant. On lui dit que c'était monseigneur qui courait le lièvre dans son parc. « Quel monseigneur? dit-il tout étonné* — Monseigneur le comte de Chesterfield 5 » répondit le paysan. Il fut si frappé de cette nouvelle, que, dans sa première surprise, il mit la tète sous les couvertures, croyant déjà le voir entrer avec tous ses chiens. Mais dès qu'il fut un peu revenu de son étonnement, il se mit à maudire les caprices de la fortune, ne doutant pas que le retour inopiné d'un jaloux importun n'eût causé toutes les tribulations de la nuit précédente.
Il n'y eut plus moyen de se rendormir après une
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telle alarme. Il se leva pour repasser dans son esprit tous les stratagèmes qu'on a coutume d'employer pour tromper ou pour éloigner un vilain mari qui s'avisait de négliger son procès pour obséder sa femme. Il achevait de s'habiller, et commençait à questionner son hôte, lorsque le même grison qui l'avait conduit au jardin, lui rendit une lettre et disparut sans attendre de réponse. Cette lettre ét^t de sa parente, et voici ce qu'elle contenait.
« Je suis au désespoir d'avoir innocemment con- « tribué à vous attirer dans un lieu oi Ton ne vous « fait venir que pour se moquer de vous. Je m'étais « opposée au projet de ce voyage, quoique je fusse « persuadée que sa tendresse seule y eût part, mais « elle vient de m'en désabuser. Elle triomphe dans le « tour qu'elle vous a joué. Non-seulement son mari (( n'a bougé d'ici , mais il y reste par complaisance. « Il la traite le mieux du monde, et c'est dans leur « raccommodement qu'elle a su que vous lui aviez (( conseillé de la mener à la campagne. Elle en a « conçu tant de dépit et d'aversion pour vous que, « de la manière dont elle m'en vient de parler, ses (( ressentiments ne sont pas encore satisfaits. Gonsoc( lez-vous de la haine d'une créature dont le cœur ne 1 méritait pas votre tendresse. Partez ^ un plus long « séjour ici ne ferait que vous attirer quelque nou- « velle disgrâce. Je n'y resterai pas longtemps ^ je la « connais, Dieu merci. Je ne me repens pas de la a compassion que j'en ai d'abord eue 5 mais je suis a dégoûtée d'un commerce qui ne convient guère à a mon humeur. )>
L'étonnement, la honte, le dépit et la fureur s'em-
parèrent de son cœur après cette lecture. Les menaces ensuite, les invectives et les désirs de vengeance excitèrent tour à tour son aigreur et ses ressentiments^ mais, après y avoir bien pensé, tout cela se réduisit à prendre doucement son petit cheval de poste pour remporter à Londres un bon rhume pardessus les désirs et les tendres empressements qu'il en avait apportés. Il s'éloigna de ces perfides lieux avec un peu plus de vitesse qu'il n'y était arrivé, quoiqu'il n'eût pas, à beaucoup près, la tête remplie d'aussi agréables pensées.
Cependant, quand il se crut hors déportée de rencontrer mylord Chesterfield et sa chasse, il voulut un peu se retourner, pour avoir au moins le plaisir de voir la prison où cette méchante béte était renfermée -, mais il fut bien plus surpris de voir une trèsbelle maison, située sur le bord d'une rivière, au milieu d'une campagne la plus agréable et la plus riante qu'on pût voir. Au diable le précipice ou le rocher qu'il y vit ! ils n'étaient que dans la lettre de la perfide. Nouveau sujet de ressentiment et de confusion, pour un homme qui s'était cru savant dans les ruses aussi bien que dans les faiblesses du beau sexe, et qui se voyait la dupe d'une coquette qui se raccommodait avec un époux pour se venger d'un amant.
Il regagna la bonne ville, prêt à soutenir contre tous qu'il faut être de bon naturel pour se fier à la tendresse d'une femme qui nous a déjà trompé, mais qu'il faut être fou pour courir après.
Comme cette aventure n'avait pas beaucoup de beaux endroits pour lui, le voyage et ses circons-
tances furent supprimés, autant qu'il lui fut possible -, mais comme on peut croire que la Chesterfield n'en garda pas le secret, le roi Fapprit, et, lui ayant fait son compliment, il voulut un ample détail de cette expédition. Le chevalier de Grammont était présent â ce récit, et n'ayant que fort peu déclamé contre la trahison qu'on lui avait faite : « Si elle a eu tort, dit-il, de pousser la chose si loin, vous avez eu tort aussi de revenir sur vos pas comme un étourdi. Je m'en vais vous parier cent pistoles qu'elle s'est repentie plus d'une fois d'un ressentiment que vous méritiez assez pour le tour que vous lui aviez joué. Les femmes aiment assez la vengeance, mais elles ne tiennent pas toujours leur colère, et si vous eussiez resté dans le voisinage jusqu'au lendemain, je veux avoir les bras cassés si on ne vous eût fait amende honorable pour l'affront de la première nuit. »
Hamilton n'en tomba pas d'accord. Le chevalier de Grammont voulut soutenir sa thèse par un exemple 5 et, s'adressant au roi : « Sire, dit-il, Votre Majesté peut avoir connu Marion de l'Orme ^ La créature de France qui avait le plus de charmes était celle-là. Quoiqu'elle eût de l'esprit comme les anges, elle était capricieuse comme un diable. Cette princesse m'ayant donné un rendez- vous, s'était avisée
1. Nous pouvons nous dispenser de parler de cette fameuse Phryné du dix-septième siècle, il a déjà été beaucoup trop question d'elle. On s'est plu à la faire figurer dans une foule de récits dénués de toute vraisemblance et de toute vérité. Ce que Tallemant des Réaux a dit d'elle (t. V, p. 99, édition DeUoye; t. IV, p. 62, édition de M. P. Paris, dont il faut lire les notes), est sans doute ce qu'il y a de plus exact, mais encore doit-il s'y trouver bien des rumeurs sans fondement.
de me l'ôterpour le donner à un autre. Elle m'écrivit le plus joli billet du monde, tout rempli du désespoir où elle était d'un mal de tête qui Tobligeait à garder le lit, et qui la privait du plaisir de me voir jusqu'au lendemain. Ce mal de tête soudainement arrivé me parut suspect -, et, ne doutant point que ce ne fût une défaite : « Oh, parbleu, madame la coquette! dis-je en moi-même, si vous ne jouissez pas du plaisir de me voir aujourd'hui, vous ne jouirez pas de celui d'en voir un autre. »
« Voilà tous mes grisons en campagne, dont les uns battaient l'estrade autour de sa maison, tandis que les autres assiégeaient sa porte. Un de ces derniers me vint dire que personne n'était entré chez elle de tout l'après-midi, mais qu'un petit laquais en était sorti sur la brune, et qu'il l'avait suivi jusque dans la rue Saint-Antoine, où ce laquais en avait rencontré un autre, auquel il avait dit seulement un mot ou deux. Il ne m'en fallut pas davantage pour me confirmer dans mes soupçons, et pour former le dessein d'être de la partie ou bien de la rompre.
<c Comme il y avait fort loin du baigneur où je logeois jusqu'au fond du Marais, dès que la nuit fut venue je montai à cheval, sans vouloir qu'on me suivît.
« Dès que j'eus gagné la Place-Royale , le grison en sentinelle m'assura qu'il n'était encore entré personne chez mademoiselle de l'Orme. Je poussai vers la rue Saint-Antoine-, et justement comme je sortais de la Place-Royale, j'y vis entrer un homme à pied qui se cachait de moi tant qu'il pouvait , mais
îl eut beau faire, je le Ifeconnus. C'était le duc de Brîssac * .
« Je ne doutai point que ce ne fût le rival de cette nuit. Je m'approchai donc de lui, faisant semblant de douter si je ne me trompais point -, et mettant pied à terre d'un air fort empressé : « Brissac, mon ami, lui dis-je, il faut que tu me fasses un plaisir de la dernière importance : j'ai un rendez-vous pour la première fois chez une personne à quatre pas d'ici ; comme ce n'est que pour prendre des mesures, je n'y serai pas longtemps. Préte-moi ton manteau si tu m'aimes, et promène un peu mon cheval en attendant mon retour; surtout ne t' éloigne pas d'ici. Tu vois que j'en use librement ; mais c'est, comme tu sais, à la charge d'autant. » Je pris son manteau sans attendre sa réponse. Il prit la bride de mon cheval et me conduisit de l'œil.
« Cela ne lui servit de rien -, car, après avoir fait
1. Louis de Cossé-Brissac ; il ne portait pas alors le titre de duc, le<piel appartenait à son père le duc François de Cossé« né vers 1580, mort en 1651 (c'est-à-dire un an après le décès de la pauvre Harion), et qui figure dans les Bislori^llei de Tallemant des Réaux. On lit, dans ces mêmes HislorieUetj que la célèbre courtisane convenait avoir eu du goût pour sept ou huit hommes et pas davantage. Brissac était du nombre. Victor Hugo, dans son drame de MaHon de l'Orme^ a tiré parti de l'aventure racontée par Hamilton, mais qui n'est peut-être pas vraie ; car, ainsi que le remarque fort bien H. Paulin Paris dans une de ses notes sur Tallemant, il ne faut croire à l'exactitude des Mémoires de Grammont que sous bénéfice d'inventaire. Plus tard, le rival de notre chevalier se maria, et sa femme, née Saint-Simon, se livra fort à la galanterie, au dire des écrits du temps ; les chansons, dont il existe des recueils manuscrits, lui attribuent, entre autres amants, le comte de Guiche, le duc de longueville, tué au passage du Rhin, l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, etc., etc., mais ce n'est pas d'elle qu'il doit être gestion ici.
semblant d'entrer dans une^orte vis-à-vis de lui, j& me coulai par-dessous les arcades jusqu'à la porte de la nymphe de TOrme. On l'ouvrit d'abord que j'eus frappé. J'étais si bien enveloppé du manteau de Brissac, qu'on me prit pour lui. La porte se referma .sans qu'on m'eût fait la moindre question -, et comme je n'en avais point à faire, je fus droit à la chambre de la demoiselle. Je la trouvai sur un lit de repos, dans le déshabillé le plus galant et le plus agréable du monde.
(c Jamais elle n'avait été si belle ni si surprise •, et la voyant tout interdite : « Qu'est-ce, ma belle ? lui dis-je. Il me paraît que voilà une petite migraine bien parée. Le mal de tète est apparemment passé ? — Point du tout, me dit-elle ; je n'en puis plus, et vous me ferez plaisir de vous en aller et de me laisser mettre au lit. — Pour vous laisser mettre au lit, oui, lui dis-je ; mais pour m'en aller, non, ma petite infante. Le chevalier de Grammont n'est pas un sot : on ne se pare pas avec tant de soin pour rien. — Vous verrez pourtant que c'est pour rien, me dit-elle; car assurément il n'en sera pas autre chose pour vous. — Quoi !. dis-je, après m'avoir promis un rendez-vous ?... — Eh bien ! me dit-elle brusquement, quand je vous en aurais promis cinquante, c'est à moi de les tenir si je veux, et à vous de vous en passer si je ne le veux pas. — Cela serait bon, lui dis-je, si ce n'était pour le donner à un autre. » EUe^ aussi fière que celles qui ont le plus d'innocence, et aussi prompte que celles qui en ont le moins y s'emporta sur un soupçon qui lui donnait plus de chagrin que de confusion ^ et voyant qu'elle montait
DE GRÀMMONT. 22 f
sur ses grands chevaux : « Mademoiselle, lui dis-je^ ne le prenons pas, s'il vous plaît, sur ce ton. Je sais ce qui vous inquiète. Vous avez peur que Brissac ne me trouve avec vous^ mais ayez sur cela l'esprit en repos. Je l'ai rencontré près de chez vous ; et Dieu merci, j'ai mis bon ordre à ce qu'il ne vous rende pas si tôt visite. » Je lui dis cela d'un air un peu tragique.
(( Elle en parut troublée d'abord \ et me regardant avec surprise : a Que voulez-vous donc dire du duc de Brissac ?... me dit-elle. — Je veux dire, répondisje, qu'il est au bout de la rue qui promène mon cheval ; et si vous ne voulez pas m'en croire, vous n'avez qu'à y envoyer un de vos gens, ou voir son manteau que je viens de laisser dans votre antichambre. )) Voilà l'éclat de rire qui la prend au fort de son étonnement *, et, me jetant les bras au cou : « Mon chevalier, me dit-elle, je n'y saurais plus tenir ; tu es trop aimable et trop extraordinaire pour ne te pas tout pardonner. » Je lui racontai comme la chose s'était passée. Elle en pensa mourir de rire; et, nous étant séparés fort bons amis, elle m'assura que mon rival n'avait qu'à promener des chevaux tant qu'il lui plairait, qu'il ne mettrait de la nuit le pied chez elle.
« Je le trouvai fidèlement dans l'endroit où je l'avais laissé. Je lui fis mille excuses de l'avoir fait attendre si longtemps, et mille remercîments de sa complaisance. Il me dit que je me moquais -, que ces compliments ne se faisaient point entre amis-, et pour me convaincre qu'il m'avait rendu ce petit service de bon cœur, il voulut à toute force tenir la têt&
de mon cheval tandis que j'y remontais. Je lui donnai bien le bonsoir en lui rendant son manteau, et je me rendis chez mon baigneur, également content de la maîtresse et du rival.
; « Voilà, poursuivit-il, comme il ne faut qu'un peu de patience et d'adresse pour désarmer la colère des belles, et pour mettre jusqu'à leurs supercheries à profit. »
Le chevalier de Grammont avait beau divertir par ses récits, instruire par ses exemples, et ne paraître à la cour que pour y répandre une joie universelle, il y avait trop longtemps qu'il était le seul étranger à la mode. La Fortune, jalouse de la justice qu'cm rend au mérite, et qui veut que les félicités dépendent de ses caprices, lui suscita deux compétiteurs dans la possession où il était de charmer toute l'Angleterre 5 et ces compétiteurs étaient d'autant plus dangereux, que le bruit de leurs différents mérites était arrivé devant eux pour disposer les suffrages de la cour en leur faveur.
Ils venaient faire voir en leur personne ce qu'il y avait de plus accompli dans la robe et dans l'épée. L'un était le marquis de Flamarens, triste objet des tristes élégies de la comtesse de la Suze ' ^ l'autre
1. Henriette de Goligny, comtesse de La Suze, née en 1618» morte à Paris le 10 mars 1673, célèbre par sa beauté, ses aventures et son talent pour la poésie. L'amiral de Coligny était son aïeul En 1643, elle épousa un Écossais, Tbomas Hamilton, comte de Hudington, mais elle devint veuve au bout d'un an, € car il était pulmonique, et je crois qu'elle ne l'épargna guère. » (Talle* mant des Réaux.) Elle se remaria au comte de La Suze, calviniste, « borgne , ivrogne, endetté, » et jaloux, qui voulut l'éloigner de la cour et la confiner à la campagne. Elle embrassa le catholicisme en 16&3 , afin de ne I70tr son mari ni dan$ «•
DE GRAHMONT. 223
était le président Tambonneau \ très-humble et trèsmonde ni dam Vautré. Ce mot a été prêté à la reine Christine, et répété en maint recueil ; mais M. YiHeneuve; qui a inséré dans la i
Biographie wniverselle (t. XLIY) une notice intéressante sur madame \
de La Snze, prouve qu'il est permis de donner des motifs plus se- \
rieux à cette conversion ; ce fut un événement à cette époque.' Le mariage fut ensuite cassé ; vingt-cinq mille écus donnés au comte \
le décidèrent à ne pas mettre d'obstacles à la rupture de ces chat- ^
nés, qui lui déplaisaient peut-ètre autant qu'à la comtesse. Celleci passa le reste de sa vie dans la société des beaux esprits du temps qui la comblaient d'éloges, tout occupée à faire des vers et i
à célébrer la galanterie plus ou moins platonique, alors fort à la mode. Quoique le sévère Boileau ait dit que ses étigies étaient d'un agrément infini, la postérité a trouvé les vers de madame de La Suze , .
assez médiocres, un peu fades dans leur douceur et apprêtés dans leur naturel. Ses écrits ont été publiés sous le titre de Recueil de pièeei galantei en prose et en ver<, 1678, volume rare, et que les bibliophiles recherchent, parce qu'on le joint à la collection des Elsevier, bien qu'il ait été très-probablement imprimé à Rouen. Il existe d'autres éditions de ce recueil : Paris, 1684 et 1695 ; Lyon, 1695; Paris, 1698, 4 vol. in-12; Trévoux, 1725 et 1741, 5 vol. in-12; il faut observer d'ailleurs que cette collection renferme des morceaux sortis de la plume de divers auteurs du temps (Quinault, Bussy, Bachaumont, mademoiselle de Scudéry, etc.), et que la part de chacun est parfois difficile à faire. Un choix des poésies de madame de La Suze a été inséré dans le tome XXIII des Ànnale$ poétiques, publiées par Sautreau de Marsy et Imbert, Paris, 1*778- 1787, 40 vol. in-12. Nous aimons à croire qu'il y a énormément d'exagération dans ce que l'indiscret Tallemant raconte des galanteries de cette comtesse. (Voir l'édition des Bistorieiies, due à M. P. Paris, t. lY, p. 228.) En parlant de Ninon, Tallemant se ressoavient de madame de La Suze, et il dit que dans les derniers jours de sa vie elle devint amoureuse de Jésus-Christ, qu'elle se figurait comme un grand garçon, brun, de fort bonne mine (t. YI, p. 12).
1. Tambonneau, président de la chambre des comptes. Tallemant parle avec trop de détail des tours que lui jouait sa femme, laquelle, très-jolie, n'avait que quatorze ans lorsqu'elle se maria Si la présidente trompait le président, celui-ci le lui rendait bien. Tallemant le signale comme un des amants ie passage de madame Lévêque, femme très-galante d'an avocat au parlement.
obéissant serviteur et berger de la belle Luynes*^ ' Comme ils arrivèrent ensemble, ils firent ce qu'ils purent pour briller de concert. Leurs talents étaient aussi différents que leurs figures. Tambonneau, passablement laid, fondait ses espérances sur beaucoup <i'esprit, qu'on ne lui trouva pas-, et Flamarens, par son air et par sa taille, briguait une admiration» qu'on lui refusait tout net.
Ils étaient convenus de se prêter mutuellement du secours pour réussir. C'est pourquoi dans leurs premières visites, l'un représentait et l'autre portait la parole, mais il s'en fallut beaucoup qu'ils ne trouvassent les dames en Angleterre du goût de celles qui rendaient leurs noms fameux en France. La rhétorique de l'un ne fit que blanchir auprès du beau sexe; et la bonne mine de Tautre ne le distingua que pour le menuet, dont il fut l'introducteur en Angleterre et qu'il dansait avec assez de succès. On était trop accoutumé dans cette cour à l'esprit de
Les chansonniers da temps se moquèrent maintes fois de ce ménage, et, au sujet de la présidente et d'un fils qu'elle eut on ne sait comment, Louis XIV daigna faire un couplet trop plat pour que nous le reproduisions ici. H a d'ailleurs été inséré dans les QEu-' wei de Louis XIV, 1806, t. VI, p. 264, et dans une note des BUtortetlet de Tallemant, 1840, t. IX, p. 160. (Voir aussi l'édition que M. P. Paris a donnée des Historielies, t. VII, p. 90.)
1. Jeanne-Marie Colbert, fille aînée du célèbre ministre et mariée à Charles-Honoré d'Albert, duc de Luynes. D'après un écrit du temps (le Palait-Royal ou les Àmoun de madame de La Vallière), la duchesse de Chevreuse, si connue dans l'histoire anecdotique de l'époque, devenue vieille, « et ne pouvant plus rien pour elle, » voulut faire un métier auquel on donne un vilain nom, et procurer à Louis XIV pour maîtresse, au détriment de La Valliére, madame de Luynes, «c une des plus belles femmes de France, mais peu ou point d'esprit. » Cette intrigue ne réussit pas.
Saint-Evremond et aux agréments naturels et singuliers de son héros, pour être séduit par les appa» renées. Cependant, comme les Anglais, en général, ont une espèce de penchant pour ce qui sent le gladiateur, on fit grâce à Flamarens en faveur d'un duel qui, le chassant de son pays, lui servait de recommandation chez eux*.
Mademoiselle d'Hamilton eut d'abord l'honneur d'être distinguée par Tambonneau. Il crut qu'elle avait tout l'esprit qu'il fallait pour démêler la délicatesse du sien -, et, charmé de voir qu'il n'y avait rien de perdu dans sa conversation, ni pour le tour, ni pour l'expression, ni pour la finesse des pensées, il lui faisait souvent la grâce de causer avec elle ; et peut-être ne se fût-il jamais aperçu qu'il l'ennuyait, si,, s'en tenant à cet étalage d'éloquence, il ne se fût mis en tête d'assaillir son cœur. C'était un peu trop pour la complaisance de mademoiselle d*Hamilton, qui croyait n'en avoir déjà que trop eu pour les figures de son discours. On le pria de faire ailleurs l'essai de ses fleurettes séduisantes, et de ne pas perdre le mérite de sa première constance par une infidélité qui serait très-inutile.
Il suivit ce conseil en homme sage et docile \ et quelque temps après, retournant aux pieds de ses
1. Les JUémoires du comte de Roche fort (Ck)logne, 1688, réimprimés en 1694, 1703 et 1710), composés par Gatien de Courtilz (mémoires supposés, mais où il y a bien des récits dont le fond est vrai), donnent des détails sur ce duel. Il fut la suite d'une querella entre le chevalier de la Fretle et le prince de Chalais. On se battit çnatre contre (piatre; le marquis d'Antin, frère de madame de- Montespan, fut tué. Le roi fut très-courroucé, et les duellistes s'enfuirent hors de France»
226 MÉMomES
premières habitudes en France, il se mît à faire provision de politique pour ces négociations importantes auxquelles il s'est vu depuis employé.
Ce ne fut qu'après son départ que le chevalier de Grammont fut informé de la déclaration galante qu'il avait faite*, la confidence n'en valait pas la peme. Cependant cela ne laissa pas de lui sauver quelque peu du ridicule avant son départ. Son collègue Flamarens, dénué de ce support, s'aperçut qu'il ne ferait plus en Angleterre les progrès qu'il avait espérés de l'amour et de la fortune. Mais mylord Falmouth, toujours attentif à la gloire de son maître pour le secours des illustres affligés, pourvut à sa subsistance, et madame de Southesk à ses plaisirs. £1 eut une pension du roi, et d'elle tout ce qu'il voulut : trop heureux qu'elle n'eût plus de présents à lui faire que celui de son cœur.
Ce fut en ce temps-là que Talbot, dont on a fait mention, et qu'on a vu depuis duc de Tyrconnel, devint amoureux de mademoiselle d'Hamilton. II n'y avait point à la cour d'homme de meilleur air. Il n'était que cadet d'une maison, à la vérité fort ancienne, mais peu considérable par l'éclat et les biens. Cependant quelque distrait qu'il fût d'ailleurs, comme il était bien appliqué à sa fortune, qu'il était bien avant dans la faveur du duc d'York, qu'il avait mis cette faveur à profit, et que la fortune lui avait été favorable au jeu, il avait si bien fait, qu'il se voyait en possession de quarante mille livres de rente en fonds de terre. Il s'oflfrit à mademoiselle d'Hamilton avec cet établissement et des espérances presque certaines d'être pair du royaume, par le
crédit de son maître ; et par-dessus tout cela, tant de sacrifices qu'il lui plairait des lettres, des portraits et des cheveux de la Shrewsbury, curiosites qui véritablement ne sont comptées pour rien en ménage, mais qui faisaient foi de son mérite en
amour.
Cette concurrence n'était pas à mépriser ^ et le chevalier de Grammont la jugea d'autant plus dangereuse pour les intérêts de son cœur, qu'il voyait Talbot passionnément amoureux, qu'il n'était pas homme à se rebuter pour un refus, qu'il n'était pas fait de manière à s'attirer du mépris ou des froideurs pour ses empressements, et qu'outre cela ses frères commençaient à fréquenter la maison. De ces frères, l'un était aumônier de la reine, jésuite intrigant, et grand faiseur de mariages \ l'autre était ce qu'on appelle moine séculier, qui n'avait de son ordre que le libertinage et la réputation qu'on leur attribue ; du reste, libre partout, divertissant par rencontre, mais en possession de dire des vérités offensantes et de rendre de bons offices *.
Dans les réflexions du chevalier de Grammont sur toutes ces choses, il y avait de quoi donner de l'inquiétude. Le peu de disposition que témoignait mademoiselle d'Hamilton pour les prétentions de ce rival n'était pas capable de le rassurer : elle ne pouvait répondre que de ses intentions, et
1. Glarendon parle de ces deux frères en termes qui confirment ce que dit Hamilton. U représente Thomas Talbot, le cordelier, comme ayant assez d'esprit, mais comme étant d'une inconduite notoire. Le jésuite se nommait Pierre Talbot, et Pepys inscrit dans son Journal (4 juillet 1668) qu'on lui raconta des moqueries qu» cet aumônier de la reine faisait du chancelier.
dépendait absolument de celles de ses parents •, mais la fortune, qui semblait l'avoir mis sous sa protection «n Angleterre, le délivra de ces nouvelles inquiétudes.
Talbot s'était dès longtemps porté pour patron des Irlandais opprimés. Ce zèle pour sa nation était fort louable •, mais il n'était pas tout à fait désintéressé. De tous ceux que son crédit avait rétablis dans une partie de leurs biens, il avait écorné quelque petite chose 5 mais comme chacun y trouvait ^on compte, personne n'y trouvait à redire.
Cependant, comme il est difficile de se contenir quand la fortune ou la faveur se môle de tout ce qu'on entreprend, il y eut quelques airs d'indépendance dans son procédé, qui choquèrent l'autorité •du duc d'Ormond, pour lors vice-roi d'Irlande. D lui fit connaître avec assez de hauteur qu'il n'en était pas content. Il y avait assurément quelque différence entre le crédit et le rang de l'un et de l'autre. Le parti le plus prudent pour Talbot était la ^soumission et les déférences ; mais comme ce parti lui parut le moins généreux, il fit le fier et ne s'en trouva pas bien, car, s'étant emporté mal à propos à quelques discours, qu'il ne lui convenait pas de tenir, ni au duc d'Ormond de pardonner, on le mit à la Tour -, d'où voyant bien qu'il ne sortirait pas qu'il n'eût fait toutes les soumissions qu'il fallait au duc d'Ormond, il y employa ses amis, et fit beaucoup plus pour sortir de ce pas qu'il n'eût fallu pour s'en garantir ^ Il perdit parce démêlé
1. On trouve dans Clarendon un long récit de cette affaire. Tall)ot fui enfermé à la Tour pour avoir menacé le duc d'Ormond de le tuer.
DE GRAIMMONT. 229
tout eépoir d'entrer dans une famille qui n'avait garde après cela d'écouter aucune proposition de sa part
Il fallut un peu prendre sur lui pour se défaire d'une passion qui avait fait dans son cœur beaucoup plus de progrès que cette brouillerie n'avait fait de bien à ses affaires. Il crut qu'elles avaient besoin de sa présence en Irlande, et qu'il n'avait plus que faire de celle de mademoiselle d'Hamilton, pour oublier une tendresse qui troublait encore son repos. Son départ suivit de près cette résolution.
n était gros joueur et raisonnablement distrait. Le chevalier de Gramraont lui avait gagné trois ou quatre cents guinées la veille de son emprisonnement. Cette aventure lui avait ôté de la tête l'exactitude de payer dès le lendemain, selon sa coutume, et cela lui^était tellement sorti de l'esprit, qu'il ne s'en souvint pas après qu'il fut en liberté. Le chevalier de Grammont, voyant qu'il partait sans lui donner le moindre signe de vie sur sa dette, crut qu'il fallait lui souhaiter un bon voyage -, et, l'ayant rencontré chez le roi, comme il venait d'en prendre congé : <c Talbot, lui dit-il, si vous aviez besoin de mes services ici pendant votre absence, vous n'avez qu'à dire. Vous savez que le vieux Russel a laissé son neveu pour solliciter ses intérêts auprès de mademoiselle d'Hamilton -, si vous voulez, je prendrai soin des vôtres. Adieu*) bon voyage. N'allez pas tomber malade par les chemins -, mais si cela vous arrivait, souvenez-vous de moi dans votre testament. » Talbot, que ce compliment fit d'abord sou-
venir de la dette, en fit un grand éclat de rire, et lui dit en l'embrassant : « Mon cher chevalier, je vous sais si bon gré de Toffre que vous venez de me faire, que je vous laisse ma maîtresse et vais vous envoyer votre argent. »
Le chevalier de Grammont était tout plein de ces façons honnêtes de rafraîchir la mémoire de ceux qui l'avaient un peu tardive sur le payement. Voici comme il s'y prit, longtemps après, au sujet de mylord Cornwallis. Ce mylord Cornwallisi avait épousé la fille de Fox ^, trésorier de la maison du roi, rhomme d'Angleterre le plus riche et le plus réglé. Son beau-fils, au contraire, était un petit hanneton, grand dissipateur, qui jouait volontiers, qui perdait tant qu'on voulait, mais qui ne payait pas de même. Son beau-père, qui n'avait garde d'approuver sa conduite, ne laissait pas de payer en la redressant. Le chevalier de Grammont lui avait gagné mille ou douze cents gainées qui n'arrivaient
1. Charles, troisième lord Cornwallis, né en 1655. 11 épousa, en 1673, Elisabeth, fille aînée de sir Stephen Fox, dont il va être question, et, devenu veuf, il se maria, en secondes noces, à la veuve du duc de Monmouth. Il mourut le 29 avril 1698.
2. Sir Stephen Fox entra, en 1652, à Paris au service de Charles, alors exilé. A la Restauration, il passa dans l'administration des finances ; après avoir été payeur général de l'armée, il devint, en 1680, un des lords de la Trésorerie. Quoiqu'il eût été l'objet des faveurs de Jacques II, il vota, en 1688, pour la vacance du trône, et il fut placé à la tête de la Trésorerie, place qu'il conserva jusqu'en 1701 ; son âge avancé (soixante-quatorze ans) le fit alors renoncer aux affaires publiques. Il se remaria toutefois deux ans après. Sa première femme lui avait donné dix enfants (sept fils et trois filles); la seconde lui donna deux fils et deux filles; les deux fils furent l'un et l'autre élevés à la pairie, sous les noms de comte d'Ilchester et de U rd HoUand. Il mourut, en 1716, à Tâge de quatrevingt-neuf ans.
point, quoiqu'il fût sur son départ et qu'il eût pris congé de Cornwallîs préférablement aux autres. Cela l'obligea d'écrire un billet que Ton trouvera laconique. Le voici :
(( Mylord, souvenez-vous du comte de Grammont, «c et n'oubliez pas le chevalier Fox. »
Pour en revenir à Talbot, il partit plus touché que ne le parait un homme qui fait présent de sa maîtresse. Son séjour en Irlande ni le soin de ses affaires ne le guérirent pas tout à fait ; et s'il se trouva dégagé des fers de mademoiselle d'Hamilton à son retour, ce ne fut que pour en prendre d'autres. Le changement qu'il trouva dans l'une et dans l'autre cour causa le sien. Disons comment.
Nous n'avons parlé des filles de la reine jusqu'à présent que pour faire mention de mademoiselle Stewart et de mademoiselle de Warmestré. Les autres étaient mademoiselle Bellenden , mademoiselle de La Garde * et mademoiselle Bardou, toutes filles d'honneur, comme il plaisait à Dieu.
La Bellenden n'avait point de beauté. C'était une bonne créature, à qui l'embonpoint et quelque fraîcheur tenait lieu de mérite, et qui, n'ayant pas l'esprit d'être coquette dans les formes, faisait tout de son mieux pour contenter le monde par sa complaisance. Mademoiselle de La Garde et mademoiselle
1. Fille de Charles Peliot de La Garde; sa sœur aînée avait épousé sir Thomas Bond, contrôleur de la maison de la reine-mére \ un des fils de Bond épousa la nièce de Jermyn, un des héros de ces Mémoires. Mademoiselle de La Garde devint la femme de Gabriel Sylvius, qui fut plus tard chevalier et qui alla, comme ambassadeur, auprès du roi de Danemark et du duc de Brunswick. Elle mourut, dans un âge fort avancé, en 1730.
Bardou, toutes deux Françaises, avaient été placées par la reine-mère. La première était une petite moricaude qui s'entremettait des affaires de ses compagnes, et Tautre voulait à toute force être admise au rang des filles d'honneur, quoiqu'elle ne fût que logée parmi les autres et qu'on lui en contestât è tout moment les titres et les fonctions.
On ne pouvait guère être plus laide avec une aussi jolie taille *, mais, en récompense, sa laideur était rehaussée par tout ce qui pouvait y donner de réclat. On se servait d'elle pour danser avec Flamarens 5 et quelquefois, sur la fin d'un bal, armée de castagnettes et d'effronterie, elle se mettait à danser une sarabande figurée qui faisait rire la cour, n faut maintenant voir ce que devint tout cela.
Comme mademoiselle Stewart ne servait que rarement auprès de la reine, on ne comptait plus sur elle. Les autres défilèrent presque en même temps par différentes aventures. Voici celle de mademoiselle Warmestré, dont on a dit quelque chose au sujet du chevalier de Grammont.
Mylord Taaffe *, fils aîné du comte de Carlingford, s'était imaginé qu'il était amoureux d'elle ; et la Warmestré, non -seulement s'imagina qu'il était vrai, mais elle compta qu'il ne manquerait pas de l'épouser à la première occasion, et, en attendant, elle crut qu'il fallait le recevoir tout de son mieux.
1. Nicolas, vicomte Taaffe, et comte de Carlingford après la mort de son père. Jacques II le fit membre de son conseil privé, et le chargea, en 1689, d'une mission auprès de Tempereur Léopold. Il fut tué, en 1690, à la bataille de la Boyne.
DE 6RAMM0INT. 233
n avait fait confidence de ses affaires au duc de Richmond. Ils s'aimaient beaucoup , mais ils aimaient encore plus le vin. Le duc de Richmond, malgré sa naissance, ne brillait que médiocrement à la cour ^ et le roi le considérait encore moins que ne faisaient les courtisans. Ce fut apparemment pour se mettre mieux dans son esprit qu'il s'avisa de devenir amoureux de mademoiselle Stewart. La confidence fut mutuelle entre Taaffe et lui sur leurs engagements. Voici les mesures qu'ils prirent pour leur conduite.
La petite La Garde fut chargée de dire à mademoiselle Stewart que le duc de Richmond mourait d'amour pour elle, et que toutes les fois qu'il la lorgnait en public , cela voulait dire qu'il était tout prêt à l'épouser dès qu'elle en aurait le loisir. Taaffe n'eut point de commission à donner pour mademoiselle Warmestré à la petite ambassadrice» Tout était réglé de ce côté-là -, mais elle fut chargée de ménager certaines facilités qui manquaient encore à la liberté de leur commerce, comme par exemple, de la voir à toute heure du jour et de la* nuit chez elle. Cela paraissait difficile, mais on en vint à bout.
La gouvernante des filles, qui pour toutes choses au monde n'aurait Voulu faire la commode qu'en tout bien et tout honneur, consentit qu'on souperait tant qu'on voudrait chez mademoiselle Warmestré, pourvu que ce fût à bonne intention et qu'elle fût de la partie. La bonne dame aimait les huîtres vertes et ne haïssait pas le vin d'Espagne : elle trouvait donc à coup sûr, dans chacun de ses repas, deux
barils d'huttres, l'un pour manger avec la compagnie , et Taùtre pour emporter -, et dès qu'elle avait pris sa dose de vin, elle prenait congé de l'assemblée.
C'était à peu près du temps que M. lé chevalier de Grammont avait jeté les yeux sur la Warmestré, qu'on menait ce petit train de vie dans sa chambre. Dieu sait les pâtés de jambon, les bouteilles de vin, et les autres provisions de sa libéralité qui s'y consommaient.
Au milieu de ces bombances nocturnes et de cet innocent commerce, un parent de Killegrew vînt solliciter un procès à Londres. Il le gagna, mais il y pensa perdre l'esprit.
C'était un gentilhomme de campagne, veuf depuis six mois et possesseur de quinze à seize mille livres de rente. Le pauvre homme, qui n'avait que faire à la cour, y fut voir son cousin Killegrew, qui n'avait que faire de sa visite. Il y vit mademoiselle Warmestré, et, dès cette première vue, en devint amoureux. Cela ne fit qu'augmenter-, si bien que, n'ayant plus de repos ni le jour ni la nuit, il fallait avoir recours aux remèdes extrêmes, c'est-à-dire qu'un beau matin il fut trouver son cousin Killegrew, lui conta sa chance, et le pria bien instamment de demander mademoiselle Warmestré en mariage, de sa part.
Killegrew pensa tomber de son haut en apprenant son dessein. Il ne pouvait cesser d'admirer quelle créature, entre toutes celles de Londres, il s'était fourrée dans la tête pour en faire sa femme. Il fut quelque temps sans le vouloir croire-, mais
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quand il vît que c'était tout de bon, il se mit à lui faire le dénombrement des dangers et des inconvénients qu'il y avait dans une entreprise si téméraire. Il lui dit qu'une fille élevée à la cour était un terrible, meublé pour la campagne -, que ce serait en troubler le repos par tous les vacarmes de l'enfer, que de l'y mener malgré qu'elle en eût ^ que s'il consentait à ne l'y pas mener, il n'avait qu'à faire un petit calcul de ce qu'il faudrait en équipage, en table, en habits et en frais de jeu pour l'entretenir à Londres, mais selon ses caprices -, qu'il n'avait qu'à supputer ensuite combien lui dureraient ses quinze mille livres de rente.
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L'autre avait déjà supputé tout cela 5 mais, trouvant sa raison moins pressante que son amour, il denfïeura ferme dans sa résolution, et Killegrew, cédant à ses importunités, fut offrir son cousin pieds et poings liés à la victorieuse Warmestré. Comme il n'avait rien tant appréhendé qu'une complaisance de sa part, rien ne l'étonna tant que le mépris avec lequel elle reçut sa proposition. La hauteur avec laquelle elle le refusa lui fit croire qu'elle était bien sûre de son fait avec mylord Taaffe, et lui fit admirer tout de nouveau comment cette princesse avait pu trouver deux hommes d'humeur à l'épouser. Il se pressa d'annoncer ce refus avec toutes ses circonstances les plus ofifensantes, comme la nouvelle la plus salutaire qu'il pût apprendre à son tendre et malheureux cousin.
Mais son cousin ne se le tint pas pour dit. Il s'imagina que Killegrew lui déguisait la vérité par les raisons qu'il lui avait déjà exposées-, et, n'osant plus
lui en parler, il prit la résolution de la voir luimême. Il réveilla tout son courage pour cette entreprise, et médita son compliment 5 mais dès qu'il eut ouvert la bouche pour le faire, elle lui dit qu'il aurait pu s'épargner la peine de venir dans sa chambre pour lui parler d'une sotte afiTaire dont elle avait donné la réponse à Killegrew 5 qu'elle n'en avait ni n'en aurait de sa vie d'autre à lui faire. Cela fut dit avec toute la dureté dont on accompagne les refus qu'on fait aux importuns»
Il en fut plus affligé qu'il n'en fut confias. Tout lui devint odieux dans Londres, et lui-même plus que tout le reste. Il en partit sans voir son cousin, regagna sa maison de campagne; et, croyant qu'il lui serait impossible de vivre sans l'inhumaine, il résolut de faire son possible pour mourir.
Mais tandis que, pour vaquer à sa douleur, il s'était soustrait au commerce des chiens et des chevaux, c'est-à-dire qu'il renonçait aux plus chères délices d'un gentilhomme de campagne, la dédaigneuse Warmestré, surprise apparemment pour avoir mal compté, prit la liberté d'accoucher au beau milieu de la cour.
Une aventure si publique fit l'éclat qu'on peut s'imaginer. Toute la pruderie de la cour en fut déchaînée ; celles principalement qui n'étaient plus d'âge ou de figure à donner ces scandales, en demandaient justice. Mais la gouvernante des filles, à qui l'on aurait pu s'en prendre, assura que ce n'était rien, et qu'elle avait de quoi fermer la bouche aux médisants. Elle eut une audience de la reine ppur en développer le mystère; et elle exposa comme quoi
h chose s'était passée de son aveu, c'est-à-dire en tout bien et tout honneur.
La reine envoya demander à mylord Taafi^<5 s'il reconnaissait mademoiselle Warmestré pour ia femme. Il assura très-respectueusement qu'il ne reconnaissait ni mademoiselle Warmestré ni son enfant^ qu'il s'étonnait comment on voulait plutôt lui en faire honneur qu'à un autre. La malheureuse Warmestré^ plus indignée de cette réponse qu'affligée de la perte d'un tel amant, quitta la cour dès qu'elle le put, résolue de quitter le monde à la première occasion.
Killegrew, sur le point de faire un voyage quand cette aventure arriva, crut qu'il ne ferait point mal de prendre son chemin par la maison de son déplorable cousin, pour lui en faire part-, et dès qu'il le vit, sans ménager la délicatesse de son amour ou de ses sentiments, il lui en fit durement le récit. Toutes les couleurs qui peuvent donner de l'indignation y furent employées pour le faire crever de honte et de ressentiment.
Nous lisons que l'officieux Tiridate se laissa doucement mourir au récit de la mort de Mariamne-, mais le tendre cousin de Killegrew, s'étant dévotement mis à genoux, leva les yeux au ciel, et fit cette oraison :
<i Loué soit le Seigneur d'une petite disgrâce qui fera peut-être le bonheur de ma vie! Que sait-on si ia belle Warmestré ne voudra point de moi à présent, et si je n'aurai point le bonheur de passer mes jours avec une femme que j'adore et dont je puis espérer des héritiers ? — Oui-dà? dit Killegrew, plus confondu que l'autre n'aurait dû l'être : vous pouvez
compter sur l'un et sur Tautre. Je ne doute pas qu'elle ne vous donne la main dès qu'elle sera relevée \ et ce serait une grande malice à elle, qui en sait faire, de vous laisser manquer d'enfants. Je vous conseille de prendre toujours celui qu'elle vient d'avoir, en attendant les autres. »
Ce qui fut dit fut fait, nonobstant la raillerie. Cet amant fidèle la rechercha comme il eût pu faire la chaste Lucrèce ou la belle Hélène. Sa passion ne fit qu'augmenter après l'avoir épousée -, et la généreuse Warmestré, touchée d'abord de reconnaissance, le fut enfin d'inclination, ne lui donna pas un enfant dont il ne fût le père -, et depuis qu'il y a des ménages heureux et tranquilles en Angleterre, jamais il n'y en a eu de si fortuné.
Quelque temps après, mademoiselle Bellenden, que cet exemple n'avait point effrayée, eut la prudence de quitter la cour avant que d'en être chassée. La désagréable Bardou la suivit de près-, mais ce ne fut que pour d'autres raisons. On s'ennuya de sa sarabande comme de son visage. Le roi, pour ne plus les revoir ni l'une ni l'autre, leur fit donner une petite pension. Il ne restait donc plus que la petite mademoiselle de La Garde à pourvoir. Elle n'avait ni assez de vices ni assez de vertus pour être chassée de la cour ou pour y rester. Dieu sait ce qu'elle serait devenue, si le seigneur Sylvius, personnage qai n'avait rien de ce que promettait le nom romain qu'il avait pris, n'eût aussi pris pour femme l'infante de La Garde.
On a fait voir que toutes ces princesses méritaient qu'on les chassât, ou pour leurs dérèglements, ou
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pour leur laideur : cependant celles qui les remplacèrent trouvèrent le moyen de les faire regretter, si Ton en excepte mademoiselle Wells*.
C'était une grande fille faite à peindre, qui se mettait bien, qui marchait comme une déesse, et dont le visage, fait comme ceux qui plaisent le plus, était un de ceux qui plaisent le moins. Le ciel y avait répandu certain air d'incertitude qui lui donnait la physionomie d'un mouton qui rêve. Cela donnait mauvaise opinion de son esprit; et, par malheur, son esprit faisait bon sur tout ce qu'on en croyait. Cependant, comme elle était fraîche et qu'elle paraissait neuve, le roi, que la belle Stewart ne gâtait pas sur la finesse des pensées, voulût voir si les sens ne trouveraient pas mieux leur compte avec mademoiselle Wells que les sentiments avec son esprit. Cette épreuve ne lui fut pas difficile : elle était d'une famille royaliste-, et comme son père avait fidèlement servi Charles PS elle crut qu'il ne fallait pas se révolter contre Charles II. Ce commerce n'eut pas des suites fort avantageuses pour elle. On prétendait qu'elle avait fait un peu moins de défense qu'il ne fallait-, qu'elle s'était rendue à discrétion sans être vivement pressée-, et d'autres disaient que Sa Majesté se plaignait de quelques autres facilités encore moins
1. Le Journal de Pepys (12 février 1663) parle de miss Wells comme élauf fortement soupçonnée d'avoir eu un enfant; le 33 février, elle reparaît à la cour et elle a bonne mine; ainsi ce qu'on a dit sur son compte est peut-être faux. En juin 1666, elle i se montre en costume de cheval, avec une perruque, un chapeau
et un habit boulonné jusqu'au menton ; costume bizarre et que Pepys trouve fort laid. Le 30 mai 1669, il la rencontre et vante sa beauté.
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engageantes. Le due de Buckingham fit un couplet de chanson sur ce sujet; dans lequel le roi parle à ProgersS confident de ses menus plaisirs. L'allusion de Wells^ qui signifie puii'S^ fait toute la pensée da couplet. En voici le sens :
Quand le roi de ce puits sentit Thorreur profonde, Progers, s'écria-t-il, que suis-je devenu ?
Ah ! depuis que j*y sonde, Si je n'avais cherché que le centre du monde,
J*y serais parvenu.
Mademoiselle Wells , avec cette espèce d'anagramme sur son nom, et ces remarques sur sa personne, ne laissait pas de briller entre toutes ses nouvelles compagnes. C'étaient mesdemoiselles Le-
1. Edouard Progers était fils d'un eolonel qui avait été écuyer de Jacques P*". U fut lui-même page de Charles I*' et valet de chambre de Charles II , alors prince de Galles. Il servit avec zèle les intérêts du prince pendant la République, et il est signalé dans des chansons du temps comme étant un des ministres de ses plaisirs.
Les États d'Ecosse le bannirent, en 1650, de la présence du roi, « comme étant un mauvais instrument et un conseiller pernicieux. » Il paraît que le prince lui avait fait des dons qui devaient se réaliser à l'époque de la Restauration, mais qui restèrent dans le néant.
En 1660, il fut nommé un des chevaliers du Chêne royal, ordre que Charles avait l'idée d'instituer. Il siégea dix-sept ans au parlement, et, à la mort de son maître, il se retira des affaires ptibliques. Il mourut, à l'âge de quatre-vingt-seize ans, de la douleur que lui causa l'inflammation survenue par le percement de quatre dents nouvelles.
A l'époque de sa mort, il était tombé dans la misère ; sa femme, Elisabeth Wells, lui donna plusieurs enfants, et les amateurs de scandale du temps faisaient observer que Philippa, sa fille aînée, reproduisait, d'une façon remarquable, les traits de Charles II. Pepys qui la connaissait, la nomme parfois dans son /ouma^, mais sans rien dire de particulier à son égard.
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yingston, Fielding, et Boynton^ peu dignes qu'on en fasse mention dans ces Mémoires 5 et nous les laisserons dans Tobscurité, jusqu'à ce qu'il plaise à la fortune de les en retirer.
Telle était, en filles d'honneur, la nouvelle cour de la reine. Celle de la duchesse dTork fut presque renouvelée dans le même temps ^ mais, quant au choix qu'elle en fit, cette princesse montra bien, par une recrue brillante, que TAngleterre avait de grandes ressources en beautés. Avant que d'en parler, voyons un peu ce que c'était que les premières filles d'honneur, et par quel hasard elles sortirent de chez Son Altesse.
Outre mademoiselle Blague et mademoiselle Price, dont on a déjà parlé, la chambre avait été composée de mademoiselle Bagot et de mademoiselle Hobart, doyenne de la communauté.
La Blague, qui n'avait jamais véritablement su ce qui l'avait brouillée avec le marquis de Brisacier, s'en était prise à cette lettre fatale qu'elle avaitreçue de sa part, dans laquelle, sans l'avertir que la Price devait porter des gants et du ruban jaunes comme elle, il ne lui parlait que de sa blonderie et de ses yeux marcassins. Elle s'imagina que c'était quelque chose de bien merveilleux, puisqu'on y comparait ses regards^ et voulant, à quelque temps de là, savoir toute la vertu de l'expression, elle demanda ce que voulait dire marcassin. Il n'y a pas de sangliers en Angleterre, et ceux à qui elle s'adressa lui dirent que
1. Fille de Matthieu, second fils de Matthieu Boynton, de Barn^ stos, dans la province d'York. La sœur de mademoiselle Boynton épousa le fameux comte de Roscommon.
c'était un cochon de lait. Cette injure la confirma dans tout ce qu'elle avait soupçonné de sa perfidie. Brisacier, plus étonné de son changement qu'elle n'était indignée de sa prétendue noirceur, la regarda comme une créature encore plus capricieuse qu'elle n'était fade, et la planta là. Mais le chevalier Yarborough, aussi blond qu'elle, s'ofifrit au fort de son dépit, en fut écouté favorablement, et le sort fit ce mariage pour voir ce que produirait une union si blafarde.
Mademoiselle Price avait de l'esprit-, et comme elle n'était pas d'une figure à s'attirer beaucoup de vœux, et qu'elle voulait pourtant en avoir, loin de faire la renchérie quand l'occasion s'en présentait, elle ne marchandait seulement pas. Elle avait de l'emportement dans sa colère aussi bien que dans sa tendresse. Cela l'avait exposée à quelques inconvénients. Elle avait très-mal à propos pris querelle avec une jeune créature que mylord Rochester aimait. Ce commerce avait été jusque alors assez secret : elle eut l'imprudence de faire tout de son mieux pour le rendre public, et s'attira le plus dangereux ennemi qu'il y eût dans l'univers. Jamais homme n'a écrit avec plus d'agrément, de délicatesse et de facilité 5 mais la plus implacable des plumes, en fait de satire, était la sienne.
La pauvre Price, qui l'avait bien voulu mériter, y paraissait chaque jour sous une figure nouvelle. Tout était plein de vaudevilles dont son nom était le refrain et sa conduite le sujet. Quel moyeu d'y tenir, dans une cour où Ton était avide des moindres choses qui venaient de mylord Rochester! Il ne lui fallut
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plus que la perte d'un amant, et la découverte quî s'ensuivit, pour mettre le comble aux persécutions qu'on lui faisait.
Dongan* mourut en ce temps-là. C'était un garçon de mérite, auquel Durfort, depuis comte de Feversham^, succéda dans la charge de lieutenant des gardes du corps de Son Altesse. Mademoiselle Price l'avait tendrement aimé. Sa mort la mit au désespoir; mais son inventaire pensa la faire devenir folle. Certaine cassette, cachetée de tous côtés, en était. Elle était adressée de la main du défunt à mademoiselle Price; mais, loin de la recevoir, elle n'eut pas seulement le courage de la regarder. La gouvernante crut qu'il était de sa prudence de la recevoir, au refus de la Price, et de son devoir de la remettre entre les mains de la duchesse, comptant bien qu'elle était remplie de choses curieuses et utiles dont il pourrait lui revenir quehpie petit profit. Quoique la duchesse ne crût pas tout à fait cela, la curiosité la prit de voir ce que pouvait contenir une cassette si merveilleuse et si soigneusement cachetée; et l'ouverture s'en fit
1. Ce personnage est peu connu. Une lettre de sir Richard Fansliaw, du 4 juin 1664, le montre comme se trouvant alors à Cadix et prêt à se rendre bravement à Tanger.
% Louis de Duras, comte de Feversbam, fils du duc de ce nom, et frère du duc de Lorgne. Sa mère était sœur de Turenne. Il se rendit en Angleterre après la Restauration, se fit naturaliser et servit avec distinction. Il épousa Marie, fille atnée de sir George Sondes, et fut l'objet de faveurs multipliées de la part de Charles II, qui le créa commandant des gardes à cheval, grand écuyer de la reine Catherine, et premier chambellan. Jacques II l'admit au conseil privé , il commanda les troupes envoyées contre Monmouth. Après la Révolution , il resta chambellan de la rein* douairière; il mourut, en 1700, âge de soixante-huit ans.
en présence de quelques dames qui se trouvèrent alors dans son éabinet.
Tous les brimborions d*amour, que Fou peut imaginer, y étaient-, et toutes ces faveurs étaient de la tendre Price. On ne pouvait comprendre comment une seule personne y avait pu fournir-, car, sans compter les portraits, il y avait des cheveux de toutes sortes, et mis en bracelets de tant de manières, que c'était une merveille. Après cela venaient trois ou quatre paquets de lettres d'une tendresse si vive, u*on n'osa jamais lire que les deux premières, tant es transports et les langueurs y étaient naturellement représentés.
La duchesse se repentit d'avoir fait ouvrir cette cassette en si bonne compagnie; car avec de pareils témoins elle jugea bien qu'il n'y avait pas d'apparence que l'aventure fût supprimée-, mais comme il n'y en avait pas aussi de retenir une telle fille d'honneur, on rendit à mademoiselle Price ce qui lui appartenait, avec ordre d'aller achever de pleurer ailleurs la perte de son amant ou de s'en consoler.
Mademoiselle Hobart était d'un caractère aussi nouveau pour lors en Angleterre que sa figure paraissait singulière dans un pays où d'être jeune et de n'être pas plus ou moins belle est un reproche. Elle avait de la taille, quelque chose de fort délibéré dans l'air, beaucoup d'esprit, et cet esprit était fort orné sans être fort discret. Elle avait beaucoup de vivacité dans une imagination peu réglée, et beaucoup de feu dans des yeux peu touchants. Son cœur était tendre, mais on prétendait que ce n'était qu'en faveur du beau sexe.
Mademoiselle Bagot*, qui mérita là première ses soins et ses empressements, y répondit d*abord de bon cœur et de bonne foi -, mais, s'étant aperçue que c'était trop peu de toute son amitié pour toute celle de la Hobart, elle laissa cette conquête à la nièce de là gouvernante, qui s'en trouva fort honorée, comme madame sa tante fort obligée du soin qu'elle avait de la petite fille.
Bientôt le bruit véritable ou faux de cette singularité se répandit dans la cour*. On y était assez gros-
1. Elisabeth, fille d'Hervey Bagot; elle épousa d'abord le comte de Falmouth, et, devenue veuve, elle se remaria à Charles Sackville, qui porta le premier le titre de duc de Dorset.
Dryden et Mulgrave en parlent d'une façon fort peu respectueuse dans leur Essai sur la satire :
« Dorset la prit veuve féconde mais épouse stérile ; enflé au contact de ce dégoûtant crapaud, il tratna péniblement le boulet conjugal, jusqu'à ce que la fortune, aveugle dans sa générosité, lui rendit une liberté dont il fit usage comme jadis, sommeillant tout le jour, buvant toute la nuit. »
• À teeming "widow, but a barren vf'iSe; SwellM by contact of sucfa a fulsome toad, He lugg'd about the matrimonial load ; Till fortune, blindiy kind as -well as he, Has 111 restored him to bis liberty ; Which be -woald use in bis old sneaking way, 'Drinking ail nigbt, and dosing ail tbe day. »
2. On comprend que nous ne voulons pas nous arrêter sur une pareille singularité; nous dirons seulement que relativement 4 la cour de Louis XIV, il y a d'étonnantes indiscrétions (sans doute dénuées de vérité) dans la correspondance parfois si étrange de la princesse Palatine, duchesse d'Orléans. La mère du Régent dans un mauvais allemand qui brave l'honnêteté tout comme le latin, nomme madame de Monaco et Henriette d'Angleterre, la charmante belle-sœur de Louis XIV, celle dont le mari renouvelait sans scrupule les scandales de l'antiquité (Saint-Simon est à ce propos, brutal en son langage) ; elle parle aussi de la reine Christine et de madame de Maintenon. Au sujet de cette dernière, lire une anec-
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sier pour n'avoir jamais entendu parler de ce raffinement de l'ancienne Grèce sur les goûts de la tendresse, et Ton se mît en tête que Tillustre Hobart, qui paraissait si tendre pour lès belles, était quelque chose de plus que ce qu'elle paraissait.
Les chansons commencèrent à lui faire compliment sur ces nouveaux attributs*, et ses compagnes commencèrent à la craindre sur la foi de ces chansons. La gouvernante, tout alarmée de ces bruits, consulta mylord Rochester sur le péril oix sa nièce paraissait exposée. Elle ne pouvait mieux s'adresser. Il lui conseilla de la retirer des mains de mademoiselle Hobart, et fit si bien qu'elle tomba dans les siennes. La duchesse, trop généreuse pour ne pas traiter de vision ce que l'on imputait à cette fille, et trop équitable pour la condamner sur des chansons, l'ôta de la chambre pour la faire servir auprès de sa personne.
Mademoiselle Bagot était la seule qui véritablement eût quelque air de sagesse et de beauté dans cette première chambre. Elle avait les traits beaux et réguliers. Elle avait ce teint rembruni qui plaît tant quand il plaît. Il plaisait beaucoup en Angleterre, parce qu'il y était rare. Elle rougissait de tout, sans rien faire dont elle eût à rougir. Mylord Falmouth jeta les yeux sur elle. Ses vœux furent mieux reçus que n'avaient été ceux de mademoiselle Hobart-, et quelque temps après Tamourl' éleva, du poste de fille
dote curieuse dans les Higlorietiet de Tallcmant des Réaux, édit. de M. P. Paris, t. VII, p. 40. Deux des filles du Régent, celle qui fut abbesse de Chelles et celle qui devint p^ri*A<v»«« des ÂslurieSi furent aussi exposées à de vilains propos..
d*honneur de la duchesse, à un rang que toutes les filles d'Angleterre auraient pu envier.