‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 38 sur 54 · I. Miss Blague ; il en a déjà été question · texte numérisé non relu

I. Miss Blague ; il en a déjà été question

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lieu de le souhaiter. La jalousie, jadis inconnue dans ces innocents climats-ci, devient à la mode. Vous en savez des exemples. De quelque brillante apparence qu'on veuille vous éblouir, n'allez pas de votre esclave ^ faire votre tyran. Maîtresse de votre liberté, vous le serez toujours des autres. Je vais vous donner des preuves assez récentes de la perfidie des hommes pour notre sexe, et de l'impunité qu'ils trouvent dans tous leurs attentats contre notre innocence.

(( Le comte d'Oxfoid devint amoureux d'une comédienne de la troupe du duc, belle, gracieuse, et qui jouait dans la perfection ^ Le râle de Roxane, dans une pièce nouvelle, l'avait mise en vogue, et le nom lui en était resté. Cette créature, pleine de

1. Ânbery do Yere, dernier comte d'Oxford; il était grand-mattre des eaux et forêts, et, sons Charles II, il obtint des faveurs multipliées ; il devint gentil liomme de la chambre, membre du conseil privé, commandant du régiment des gardes à cheval, lord-lieutenant du comté d'Essex ; sous Guillaume III, auquel il se rallia, lorsqu'il le vit le plus Jfort, il fut nommé lieutenant général des forces du royaume et chevalier de la Jarretière. Il mourut le 1^ mars 1702, âgé de plus de quatre-vingts ans. L'auteur d'une Histoire du ihiâlre anglais, publiée en 1741 , dit que madame Marshalls, actrice célèbre, plus connue sous le nom de Roxane, dont elle jouait le rôle (dans la tragédie des Reineg rivales de Lee), fut trompée par le comte d'Oxford, d'une manière qui ne diffère pas du récit de nos Mémoires, Madame Dunois, dans ses Mémoires de la cour d^ Angleterre f parle aussi de toute cette intrigue. Nous lisons dans le Journal d'Evelyn : « Je vis la belle et fameuse Roxelane jouer dans le Siège de Rhodes, et je crois que ce fut la dernière fois qu'elle joua, car elle quitta le théâtre pour être la maîtresse du comte d'Oxford. » Pepys dit de son côté, dans son Journal (27 décembre 1662) : « Je fus avec ma femme au théâtre du duc, et j'y vis la seconde partie du Siège de Rhodes (tragi-comédie de Davenant)» où jouait la nouvelle Roxelane; sous le rapport de la voix, du jugement et de la personne, elle est, selon moi, bien supérieure à Ul première Roxelane. »

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vertu, de sagesse, ou, si vous voulez, d'obstination, rdusa âèrement les offre de services et les présents du comte d'Oxford. Cette résistance irrita sa passion. 11 eut recouri^aux invectives, et même aux charmes, le tout en vain. Il en perdit le boire et le manger. Ce n'était pas grand'chose pour lui *, mais sa passion devint si violente, qu'il ne jouait ni ne fumait plua. Dans cette extrémité, l'amour eut recours à l'hymen. Le comte d'Oxford, premier pair du royaume, a bonne mine, comme vous voyez; il est de l'ordre de la Jarretière, (pii relève un air assez noble qu'il a naturellement-, enfin, à le voir, on dirait que c'est quelque chose, mais à l'entendre on voit bien que ce n'est rien. Cet amant passionné lui fit présenter une belle promesse de mariage authentiquement signée de sa main. Elle ne voulut pçint tàter de cet expédient; mais elle crut qu'elle ne risquait rien lorsqu'il vint le lendemain accompagné d'un ministre et d'un témoin. Une autre comédienne de ses amies signa le contrat, comme témoin pour elle. Le mariage fut fait et parfait de cette sorte. Vous croyez peut-être que la nouvelle comtesse n'avait plus qu'à se faire présenter à la cour, y prendre son rang, et arborer les armes d'Oxford? Point du tout. Quand il en fut question, on trouva qu'elle n'était point mariée 5 c'est-à-dire, on trouva que le prétendu ministre était un trompette du mylord, et le témoin son timbalier. Cet ecclésiastique et ce témoin ne parurent plus après la cérémonie, et l'on soutint à l'autre témoin que la sultane Roxane avait apparemment cru se marier réellement dans quelque rôle de comédie. j

La pauvre créature eut beau prendre à partie les lois

et la religion violées, aussi bien qu'elle, par cette supercherie-, elle eut beau se jeter aux pieds du roi pour en demander justice : elle n'eut qu'à se relever, trop heureuse d'avoir une pension de mille écus pour douaire, et de reprendre le nom de Roxane au lieu de celui d'Oxford * . Vous me direz que ce n'était qu'une comédienne,. que tous les hommes n'ont pas les mêmes sentiments, et qu'on peut au moins les écouter quand ils ne font que rendre justice au mérite d'une personne faite comme vous : mais ne vous y fiez pas, quoique vous soyez à même*, car je sais que tout le monde ne donne pas dans la prévention nouvelle où l'on est pour la Jennings. Le beau Sydney vous lorgne ; .mylord Rochéster se plaît à vous entretenir -, et le très-sérieux chevalier Ly ttleton sent dégourdir sa gravité naturelle en faveur de vos attraits.

« Pour le premier, j'avoue qu'il est d'une figure toute propre à séduire les penchants d'une personne de votre âge ; mais quand cette figure serait accompagnée de quelque chose, comme elle ne. l'est pas, et qu'il songerait aussi sérieusement à vous qu'il veut vous le persuader et que vous le méritez, je ne vous conseillerais pas de songer à lui, pour des raisons qu'il ne m'est pas permis de vous dire à présent.

« Le chevalier Ly ttleton y va sans doute de bonne foi, puisqu'il paraît honteux de l'état où vous l'avez mis-, et je crois que s'il pouvait tant faire que d'oublier les chimères dont il a l'imagination remplie

1. D'après les Mémoirei de la eour d'Angleterre que nons aVon'i déjà cités, le parlement condamna le comte à ne point se marier sans le consentement de l'actrice, et à lui donner une pension considérable ; elle eut un fils qu'il fut obligé de reconnaître.

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sur ce qu'on appelle vulgairement être cocu, le bon homme vous épouserait, et vous iriez représenter dans son petit gouvernement, où vous passeriez gaiement vos jours à tenir les comptes du ménage et à raccommoder ses serviettes. Quelle gloire d'avoii pour époux un Caton, dont les discours sont pleins de censures et les censures remplies de travers * ?

« Mylord Rochester est sans contredit Thomme d'Angleterre qui a le plus d'esprit et le moins d'honneur. Il n'est dangereux que pour notre sexe^ mais il l'est au point qu'il n'y a pas de femme qui l'écoute trois fois qui n'en soit pour sa réputation. C'est une bonne fortune qui ne peut lui échapper de façon ou d'autre, puisqu'il la possède dans ses écrits, s'il n'en peut avoir autre chose ; et dans le siècle où nous vivons, l'un vaut l'autre à l'égard du public. Cependant rien n'est si dangereux que les insinuations avec lesquelles il s'empare de l'esprit. Il entre dans vos goûts, dans tous vos sentiments^ et tandis qu'il ne dit pas un seul mot de ce qu'il pense, il vous fait croire tout ce qu'il dit. Je m'en vais parier que, de la manière dont il vous a parlé, vous l'avez cru le plus honnête homme du monde et le plus sincère. Je ne saurais comprendre ce qu'il vous veut dans les soins qu'il affecte de vous rendre. Ce n'est pas que vous ne soyez faite de manière à mériter tous les empressements du monde -, mais quand il vous aurait tourné la tête, il ne saurait que faire de la plus jolie créature de la cour, car il y a longtemps que ses

1. Nous avons déjà fait observer qu'en fin de compte miss Temple devint l'épouse de ce Caton. Nous ignorons s'ils'vécurenf heureux, mais nous savons du moins qu'ils eurent treize enfants.

débauches y ont mis ordre, avec le secours et les faveurs de toutes les coureuses de la ville. Voyez donc, ma chère Temple, ce que c'est que cette hsîbitude effroyable de malignité qui le possède, à la ruine et à la confusion de l'innocence. Un scélérat qui n'a des soins et des empressements pour mademoiselle Temple que pour donner plus de vraisemblance aux calomnies dont il Ta déchirée. Vous me regardez avec étonnement, et semblez douter de la vérité de ce que j'avance •, mais je ne veux pas que vous m'en croyiez. Tenez, dit-elle, tirant un papier de sa poche-, voyez les vers qu'il a faits à votre louange, tandis qu'il endort votre crédulité par des discours flatteurs et de feints respects. »

En disant cela , la perfide Hobart lui fit voir une demi-douzaine de couplets outrés que Rochester avait faits contre les filles d'honneur précédentes. C'était la Price qu'il attaquait principalement par des traits sanglants et par la plus hideuse anatomie de sa personne qu'on pût imaginer. Hobart n'avait fait que substitue? le nom de Temple à celui de Price. Cela s'accordait avec le chant et la mesure.

Il n'en fallut pas davantage. La crédule Temple n'eut pas plutôt entendu chanter ce couplet qu'elle ne douta plus qu'il ne fût fait pour elle*, et dans le premier mouvement de sa colère, n'ayant rien plus à cœur que d'en donner le démenti sur-le-champ aux impostures du poète : « Ah! pour celui-là, ma chère Hobart, je n'y puis plus tenir. Je ne me pique point d'être aussi belle qu'une autre -, mais pour les défauts dont parle ce coquin-là, ma chère Hobart, j'ose dire que personne n'en est plus éloigné. Nous sommes

. seules, et j'aurais presque envie de vous en convaincre. »

La complaisante Hobart le voulut bien*, mais, quoi(ju'elle lui mît l'esprit en repos, en se récriant avec éloge sur tout ce qui réfutait la chanson de Rochester, la Temple pensa se désespérer de rage et d'étonnement de ce que le premier homme qu'elle eût écouté, non-seulement ne lui eût pas dit un mot de vrai, mais eût la cruauté de Taccuser à faux^ et, ne trouvant point d'expressions capables de remplir son dépit et la violence de ses ressentiments, elle se mit à pleurer comme une folle.

La Hobart la consola le plus tendrement qu'elle put, la gronda de ce qu'elle prenait si fort à cœur les noirceurs d'un homme dont on connaissait trop l'infamie pour que de telles impostures eussent lieu : mais elle lui conseilla de ne lui plus jamais parler^ que c'était l'unique moyen de rendre ses projets inutiles, et lui fit voir que le mépris et le sérieux étaient beaucoup plus utiles dans ces occasions qu'un éclaircissement ; que s'il obtenait une fois qu'elle récojitàt, il serait justifié, mais qu'elle était perdue.

Mademoiselle Hobart n'avait pas tort de donner ces conseils. Elle savait qu'un éclaircissement la livrait, et qu'il n'y avait plus de quartier pour elle si Rochesler avait un sujet si juste de renouveler ses premiers panégyriques pour elle-, mais la précaution fut vaine. Cette conversation avait été entendue d'un bout à l'autre par la nièce de la gouvernante. Cette nièce avait la mémoire du monde la plus fidèle -, et comme elle devait voir Rochester ce même jourj elle répéta trois ou quatre fois cette conversa-

tîon, pour n'en perdre pas un seul mot lorsqu'elle se donnerait Thonneur d'en faire le récit à son amant. Nous verrons dans l'autre chapitre comme la chose tourna.

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