INTRODUCTION. II
« Meurs n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause? » Le roi trouva la raison bonne et se rendit.
La faveur usurpée lui causait un dépit qu'il ne savait cacher à personne. On sait que, dans la malheureuse guerre de la Succession, presque tous les emplois furent donnés à des hommes sans talent, parents ou amis des ministres incapables dont Louis XIV s'était entouré. Un jour que ce prince s'étonnait de la profonde stupidité d*un ambassadeur qu'on avait envoyé à sa cour : a Vous verrez, Sire, lui dit « Grammont^ que ce sera le parent de quelque ministre. »
Tout le monde connaît sa lettre de compliment à M. de Ro« chefort, qui venait d'être fait maréchal.
« Monseigneur, « La faveur Ta pu faire autant que le mérita. « C'est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage*
a Adieu, Rochefort.
€ Le comte de Grahhont. »
Cette épigramme épistolaire ne peut se comparer, pour le laconisme, qu'à la réponse qu'il fît un jour à certain marquis dont l'âge, ainsi que la noblesse, étaient d'assez fraîche date, t Bonjour, vieux comte, lui dit cèlui-d d'un ton leste. — Cl Bonjour, jeune marquis. »
Langlée, courtisan subalterne, et homme d'une familiarité de mauvais ton, faisait quelquefois bi partie du roi, qui appa« remment lui pardonnait ses manières. Ce même Langlée, jouant au brelan avec le comte de Grammont, crut pouvoir traiter le sujet avec aussi peu de façon que le monarque : « M. de Langlée, dit le comte, gardez ces familiarités-là pour « quand vous jouerez le roi. »
Rien n'est plaisant^ dans son apparente naïveté, comme les conseils que Grammont donna au prince de Conti, qui venait d'épouser mademoiselle de Blois, fille naturelle du roi et de madame de La Vallière ; « Monsieur, dit-il, je me réjouis < de votre mariage ; croyez-moi , ménagez le beau-père ; ne « le chicanez point ; ne prenez point garde à peu de chose avec « lui ; vivez bien dans cette famille , et je vous réponds que • vous vous trouverez fort bien de cette alliance. » On croirait lire un passage des Mémoires de Granmonti et si Hamillon
X d;troduction.
n*a point écrit sous la dictée de son héros les conversations qu'il lui fait soutenir, il avait parfaitement attrapé le ton sérieusement comique de ses discours.
Le comte de Grammont disait qu'il ne mourrait jamais, et il était presque arrivé à se le persuader. Dans cette confiance, il se livrait toujours à cet épicurisme dont Saint-Èvremond, son philosophe, lui avait donné des leçons; et les exhortations de sa femme, devenue très-dévote, ne pouvaient obtenir de lui qu'il songeât à son salut. Il tomba sérieusement malade, à l'âge de soixante-quinze ans. Le roi, qui savait combien sa foi était légère, lui envoya Dangeau pour l'avertir de sa part qu'il était temps de penser à Dieu. Grammont, s'apercevant du dessein qui l'amenait, se tourna du côté de sa femme, et hii dit : « Comtesse , si vous n'y prenez garde , Dangeau vous f escamotera ma conversion. » Il se releva de celte maladie, et ne s'en crut que plus assuré de son immortalité. Il finit pour« tant par mourir, le 40 janvier 4707, à l'âge de quatre-vingtsix ans.
Ninon de L'Enclos a dit du comte de Grammont, que c'était le seul vieillard qui ne fût pas ridicule à la cour, et Turenne ne désirait vivre que pour le voir vieux.
Les écrivains de l'époque parlent souvent du comte. Madame de Sévigné en fait mention à diverses reprises*, mais il serait bien inutile de rapporter ici des passages connus de tous les lecteurs. Adressons-nous à des ouvrages moins répandus; ils nous apprendront que le comte avait agi auprès du roi, afm qu'il obligeât le duc de Mazarin à remettre entre ses mains les pierreries de la duchesse, qui était toujours en Angleterre. Le comte s'était chargé de cette négociation, parce qu'il était un des amis de la duchesse, qu'il venait de voir longtemps à Londres ( Mémoires du marquis de Sourches , 4 836 , 1. 1 ,
On lit dans les mêmes Mémoiresy t. I, p. 355, que Grammont aida à l'évasion du chevalier de Busca, exempt des gardes du corps qui, de garde dans l'antichambre du roi, à
i. Voir t. I, p. 420; II, 297; IV, 21, 24, 333, édit. de M. Lefèvrc, 1843. Il est aussi question à diverses reprises de madame de Grammont dans la correspondance de la célèbre marquise.
ITCTRODUCTION. XI
répoquede la faveur de mademoiselle de La Vallière, se prit de querelle avec un lieutenant des gardes, et, sans songer au lieu où il était, IuL donna un coup d*épée. Grammont eut bien de la peine à se sauver de cette affaire , quoique dans son cœur le roi lui sût bon gré de ce qu*il avait fait.
Quelques extraits de la correspondance du comte de Gomminges, ambassadeur de France à Londres, ont été publiés en Angleterre; nous leur emprunterons ce qui concerne Grammont.
€ Calais, 20 décembre 1662.
«Vous n'auriez jamais pensé que les folies du chevalier de Grammont eussent pu servir une seule fois en sa vie à Favancement des affaires du roi. Néanmoins il est vrai que sans son arrivée en ce port, j'y étois retenu par le mauvais temps qui ne m'eût pas permis de m*embarquer dans le paquebot. Je pars à quatre heures dans le yacht de M. le duc d'York, qui me conduira jusqu'à Londres; la voiture sera plus honnête, pVus sûre, et même plus prompte pour donner commencement aux affaires de Sa Majesté que je traiterai avec tout soin. »
« Londres, 5-15 janvier 1662-63.
« Le chevalier deGrammont arriva hier, fort content de son voyage. Il a été reçu ici le plus agréablement du monde. Il est de toutes les parties du roi, et commande chez madame de
CasUemaine. »
• Londres, 12-22 février 166^-63.
f Le bruit ayant couru dans Londres des raisons qui retardaient mon entrée , le chevalier de Grammont et le sieur de Saint-Évremond me sont venus trouver comme bons François et zélés pour la gloire et Tautorité de Votre Majesté. Je me servirai de l'un et de l'autre, selon que j'en jugerai à propos; et 8*ils font leur devoir, comme je suis persuadé qu'ils feront, j'espère que Votre Majesté aura la bonté de les ouïr nommer et permettre qu'ils méritent par leurs services qu'elle leur pardonne après une pénitence conforme à la faute. »
« Londres, 10-20 décembre 1663.
« Le chevalier deGrammont a été ravi de la nouvelle que je lui ai donuéei et il m'a dit plus de mille fois qu'il aimoit miteux