CHAPITRE IV
Son arrivée à la cour de Turin. Comme il y passe son temps.
La gloire dans les armes n’est tout au plus que la moitié du brillant qui distingue les héros ; il faut que l’amour mette la dernière main au relief de leur caractère , par les travaux , la témérité des entreprises , et la gloire des succès. Nous en avons des exemples , non-seulement dans les romans , mais dans l’histoire véritable des plus fameux guerriers et des plus célèbres conquérants.
Le chevalier de Grammont et Matta, qui ne songeaient guère à ces exemples , ne laissèrent pas de songer qu’il était bon de s’aller délasser des fatigues du siège de Trin en formant quelque siège aux dépens des beautés et des époux de Turin. Comme la campagne avait fini de bonne heure , ils crurent qu’ils auraient le temps d’y faire quelques exploits avant que la fin des beaux jours les obligeât à repasser les monts.
Ils se mirent donc en chemin , tels , à peu près , qu’Amadis ou don Galaor après avoir reçu l’accolade et l’ordre de chevalerie , cherchant les aventures et courant après l’amour, la guerre et les enchantements. Ils valaient bien ces deux frères; car s’ils ne savaient pas autrement pourfendre géants, dérompre harnois, et porter en eroupc belles damoiselles sans
leur parler (le rien, ils savaient jouer , et les autres n’y connaissaient rien.
Ils arrivèrent à Turin , ftirent agréablement reçus , et fort distingués à la cour. Cela pouvait-il manquer? Ils étaient jeunes, bien faits, ils avaient de l’esprit, et faisaient de la dépense. Dans quel pays du monde ne réussit-on pas avec de tels avantages? Comme Turin était alors celui de l’amour et de la galanterie, deux étrangers de cet air, qui n’aimaient pas à s’ennuyer, n’avaient garde d’ennuyer les dames de la cour.
Quoique les hommes y hissent faits à peindre, ils n’avaient pas trop le don de plaire. Ils avaient du respect pour leurs femmes , et de la considération pour les étrangers; et leurs femmes , encore mieux faites , avaient pour le moins autant de considération pour les étrangers , et n’en avaient que médiocrement pour eux.
Madame Royale, digne fille de Henri IV, rendait sa petite cour la plus agréable du monde : elle avait hérité des vertus de son père , à l’égard des sentiments qui conviennent au sexe ; et à l’égard de ce qu’on appelle la faiblesse des grands cœurs , sou altesse n'avait pas dégénéré.
Le comte de Tanes était son premier ministre. Les affaires d’État n’étaient pas difficiles à manier durant son ministère. Personne ne s’en plaignait; et cette princesse paraissait contente de sa capacité sur les autres; et voulant que tout ce qui composait sa cour le fût aussi , l’on y vivait assez selon l’usage et les coutumes de l'ancienne chevalerie.
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Les dames avaient chacune un amant d’obligation , sans les volontaires , dont le nombre n'était point limité. Les chevalière déclarés portaient les livrées de leurs maîtresses, leurs armes , et quelquefois leurs noms. Leur fonction était de ne les point quitter en public, et de n’en point approcher en particulier; de leur servir partout d’écuyers , et dans les carrousels de chamarrer leurs lances , leurs housses et leurs habits, des chiffres et des couleurs de chaque Dulcinée.
Matta n’était point ennemi do la galanterie; mais il l’-aurait souhaitée plus simple que celle qu’on pratiquait à Turin. Les formes ordinaires ne l’auraient pas choqué ; mais il trouvait de la superstition dans le culto et les cérémonies que l’amour semblait exiger mal à propos. Cependant, comme il avait soumis sa conduite aux lumières du chevalier de G rammont sur cet article , il fallut suivre son exemple, et se conformer aux coutumes du pays.
Ils s’enrôlèrent eu même temps au service de deux beautés, que les premiers chevaliers d’honneur cédèrent aussitôt par politesse. Le chevalier de Grammont choisit mademoiselle de Saint-Germain, et dit à Matta d’offrir ses services à madame de Sénantes. Matta le voulut bien, quoiqu’il eût mieux aimé Pautre ; mais le chevalier de Grammont lui lit entendre que madame de Sénantes lui convenait mieux. Comme il s’était bien trouvé de la capacité du chevalier, dans les première projets qu’ils avaient formés ensemble , il suivit ses instructions en amour comme il avait fait de ses conseils sur le. jeu.
Mademoiselle de Saint-Germain , dans le premier printemps de son Age, avait les yeux petits, mais fort brillants et fort éveillés : ils étaient noirs comme ses cheveux. Elle avait le teint vif et frais, quoiqu’il ne fût pas éclatant par sa blancheur; elle avait la bouche agréable, les dents belles, la gorge comme on la demande, et la plus aimable taille du monde. Elle avait les bras bien formés , une beauté singulière dans le coude, qui ne lui servait pas de grand’chose; ses mains étaient passablement grandes , et la belle se consolait de ce que le temps de les avoir blanches n’était pas encore venu. Ses pieds n’étaient pas des plus petits, mais ils étaient bien tournés. Elle laissait aller cela tout comme il plaisait au Seigneur, sans employer l’art pour faire valoir ce qu’elle tenait de la nature ; mais, malgré cette nonchalance pour ses attraits, sa ligure avait quelque chose de si piquant, que le chevalier de Grammont s’y laissa prendre d’abord. Son esprit etson humeur étaient faits pour assortir le reste. Tout y était naturel , et tout en était agréable : c’é^tait de l’enjouement, de la vivacité, de la complaisance et de la politesse : tout cela coulait de source ; point d’inégalité.
Madame la marquise de Sénantes passait pour blonde : il n’eût tenu qu’à elle de passer pour rousse ; mais elle aimait mieux se conformer au goût du siècle que respecter celui des anciens; elle avait tous les avantages dont les cheveux roux sont accompagnés, sans aucun de leurs dégoûts. Une attention continuelle corrigeait ce qu'il pouvait y avoir de trop à ses agréments. Qu’importe , après tout, quand on est propre.
si c’est par art ou naturellement? Il faut être bien malin pour y regarder de si près. Elle avait beaucoup d’esprit , autant de mémoire, plus de lecture, et beaucoup plus de penchant à la tendresse.
Elle avait un mari que la sagesse même eût fait conscience d’épargner : il se piquait d’être stoïcien ; il faisait gloire d’être salope et dégoûtant en honneur de sa profession. 11 y réussissait parfaitement ; car il était fort gros, et suait en hiver comme en été.
L’érudition et la brutalité semblaient être ses talents favoris; l’une et l’autre brillaient dans sa conversation, tantôt ensemble , tantôt tour à tour, mais toujours mal à propos. Il n’était point jaloux ; cependant il ne laissait pas d’être incommode. Il voulait bien qu’on çùt de l’attention pour sa femme , pourvu qu’on en eût davantage pour lui.
Dès que nos aventuriers furent déclarés , le chevalier de Grammont prit le vert, et farcit Matta de bleu. C’étaient les couleurs que donnaient leurs nouvelles maltresses. Ils entrèrent d’abord en fonctions. Le chevalier de Grammont apprit et pratiqua tout le cérémonial de cette galanterie , comme s’il n’eût jamais fait autre chose. Matta d’ordinaire en oubliait une moitié, et ne s’acquittait pas trop bien de l'autre ; il ne pouvait se souvenir que sa charge était de servir à la gloire et non pas à l’utilité de sa maîtresse.
Madame de Savoie donna, dès le lendemain, une fête à la Vénerie : toutes les dames eu étaient. Le chevalier de Grammont disait tant de choses agréables et divertissantes à sa maîtresse, qu'elle en riait à gorge déployée. Matta, menant La sienne à sou carrosse,
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lui serra la main , et au retour (le cette promenade il la pria d’avoir pitié de ses souffrances.
C’était aller un peu vite; et quoique madame de. Sénantes ne fût pas plus inhumaine qu’une autre, elle ne laissa pas d’être choquée qu’on s’y prit si cavalièrement : elle se crut obligée d’en témoigner quelque peu de ressentiment ; et, retirant sa main, qu’on lui serrait de plus belle à cette déclaration, elle monta ehezMadame Royale, sans regarder son nouvel amant. Mat ta, sans s’imaginer qu'il l’eût offensée, la laissa faire, et fut chercher quelqu’un dans la ville qui voulût souper avec lui. Rien n’était plus facile pour un homme de son caractère. 11 trouva bientôt ce qu’il cherchait, fut longtemps à table pour se remettre des fatigues de l’amour , et se coucha fort content de sa journée.
Pendant tout cela, le chevalier de Grammont faisait parfaitement son devoir auprès de mademoiselle de Saint-Germain ; et, sans préjudice à ses assiduités, il trouvait le moyen de briller, en chemin faisant, par mille petits récits qu’il mêlait à la conversation générale.
Madame de Savoie les écoutait avec plaisir, et la solitaire Sénantes y donnait son attention. 11 s’en aperçut, et quitta sa maîtresse pour lui demander ce qu’elle avait fait de Matta. « Moi I dit-elle, je n’en ai rien fait; mais je ne sais ce qu’il n’aurait pas fait de moi si j’avais eu la bonté d’écouter ses très-humbles propositions, d Et là-dessus elle se mit à lui conter de quelle manière son ami l’avait traitée dès le second jour de leur connaissance.
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Le chevalier de Grammont ne put s’empêcher d’en rire. Il lui dit qu’il était un peu naïf, mais qu'elle en serait contente dans la suite ; et, pour la consoler , il l’assura qu’il n’aurait pas autrement parlé quand son altesse royale eût été dans sa place ; mais qu’il ne laisserait pas de lui en laver la tête.
Il fut le lendemain dans sa chambre pour cela ; mais il était parti dès le matin pour une partie de chasse où ses connaissances de table l’avaient engagé la veille.
A son retour , il prit deux perdrix de sa chasse , et fut chez sa maltresse. On lui demanda si c’était monsieur qu’il venait voir; il dit que non ; et le suisse lui dit que madame n’y était pas. Matta lui laissa ses deux perdrix , et le pria de lui en faire présent de sa part.
La Sénantes était à sa toilette , qui se coiffait de toute sa force en faveur de Matta , tandis qu’on lui refusait la porte. Elle n’en savait rien , mais monsieur son mari le savait à merveille. Il avait trouvé fort mauvais que la première visite ne fût pas pour lui ; c’est pourquoi , résolu qu’elle ne serait pas pour sa femme , le suisse en avait reçu ses ordres , et pensa bien être battu pour le présent qu’on avait laissé. Les perdrix furent renvoyées sur l’heure ; et Matta , sans examiner pourquoi , ne fut pas fâché de les revoir. Il partit pour la cour sans changer d’habit. Il n’avait garde de songer qu’il n’y fallait pas paraître sans les couleurs de sa dame. Il l’y trouva parée. Ses yeux lui parurent brillants , et sa personne ragoûtante. 11 commença dès ce moment à se savoir bon gré de sa complaisance pour le chevalier de Grammont; cependant
il remarqua qu’elle avait l’air assez froid pour lui. Cela lui parut extraordinaire , après avoir tant fait pour elle. S'imaginant qu’elle ignorait toutes ces obligations , il fut l’en entretenir , et la gronda fort d’avoir renvoyé ses perdrix avec tant d’indifférence.
Elle ne savait ce qu’il voulait dire; et , choquée de ce qu’il ne s’humiliait pas , après la réprimande qu’elle comptait qu’on lui eût faite , elle lui dit qu’il fallait qu’il eût trouvé des personnes de bonne composition en son chemin , puisqu’il prenait des manières auxquelles on n’était pas encore accoutumé chez elle. Matta lui demanda comme quoi ses manières étaient donc si nouvelles. « Comme quoi 1 dit-elle ; le second jour que vous m’honorez de votre attention , vous me traitez comme si j'étais à votre service depuis mille ans. La première fois que je vous donne la main , vous me la serrez de toute votre force. Après ce début, je monte en carrosse , et vous à cheval ; mais , loin de vous tenir à la portière, comme les autres, il ne part pas un lièvre que vous ne poussiez après ; et vous étant bien amusé, durant la promenade, à prendre du tabac sans songer à moi , vous ne vous en souvenez, au retour, que pour me prier de mon déshonneur, en termes honnêtes, mais fort intelligibles; aujourd’hui vous me parlez de chasse, de perdrix , et d’une visite que vous avez apparemment rêvée comme tout le reste. »
Le chevalier de Grammont arriva comme ils en étaient là. Matta fut grondé de ses empressements. Son ami se tuait de lui dire qu’ils étaient insolents plutôt que familiers ; Matta s’excusait du mieux qu’il
pouvait, mais toujours fort mal. Sa maîtresse en eut pitié, voulut bien recevoir ses excuses sur la manière, plutôt que son repentir sur le fait, et témoigna qu’il n’y avait que l’intention qui pût justifier ou condamner ces transgressions ; qu’on pardonnait ce que les mouvements de tendresse faisaient hasarder, mais qu’on ne pardonnait point les témérités, qui n’étaient fondées que sur la facilité qu’on se promettait de trouver. Matta jura qu’il ne lui avait serré la main que par un excès d'amour; qu’il ne lui avait demandé du secours que par nécessité; qu’il ne savait pas la manière de demander des grâces; qu’ir'tjeda trouverait pas plus digne d’être aimée au bout d’uff mois de service, qu’elle le paraissait dans Ce frioment, et qu’il la priait de se souvenir de lui quand f occasion s’en présenterait. La Sénantes ne s’en offensa pas ; elle vit bien qu’il ne fallait pas s’arrêter aux formalités de la sévère bienséance en écoutant un homme de son caractère ; et le chevalier de Grammont , après cette espèce de raccommodement, fut songer à ses propres affaires auprès de mademoiselle de Saint-Germain.
Ce n’était pas tout à fait sou bon naturel qui le portait à se mêler de celles de Matta. Bien au con • traire; dès qu’il' s’aperçut que les penchants de madame de Sénantes devenaient favorables pour luimême , comme cette conquête lui parut plus facile que l’autre, il crut qu’il fallait s’en saisir, de peur qu’on ne la laissât échapper , et pour ne pas perdre tout son temps , en cas qu’il ne pût rien gagner auprès de la petite Saint-Germain.
Cependant, dès le même soir, pour conserver l’air
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de supériorité qu'il avait usurpé sur la conduite do. son ami , malgré qu’il en eût , il lui fit des reproches d’avoir bien osé se montrer à la cour en habit de campagne , et sans les couleurs de sa maîtresse ; de n’avoir pas eu l’esprit ou la prudence de rendre la première visite à M. de Sénantes, au lieu de s'amuser à demander madame ; et , pour toute conclusion , lui demanda de quoi diable il s'avisait de lui faire présent de deux méchantes perdrix rouges? a Et pourquoi non? lui dit Matta; ne faudrait-il point qu’elles fussent bleues aussi , à cause de la cocarde et du nœud d’épée bleu que tu m’avais mis l’autre jour? Eh 1 va te promener , mon pauvre chevalier , avec tes niaiseries. Je me donne au diable si dans quinze jours tu ne deviens plus sot que tous les benêts de Turin ; mais , pour répondre à toutes tes questions , je n’ai point été voir le mari de madame de Sénantes parce que je n’ai que faire à lui , que c’est un animal qui me déplaît et me déplaira toujours. Pour toi , te voilà ravi d’être empanaché de vert , d’écrire des billets à ta maîtresse, d’emplir tes poches de cédrats, de pistaches et d’autres rogatons, dont tu farcis la pauvre fille, malgré qu’elle en ait. Tu crois trouver la pie au nid , et qu’en lui chantant quelque chanson faite du temps de Corizande et de Henri IV , tu peux lui jurer que tu l’as faite pour elle. Heureux de pouvoir mettre le cérémonial de la galanterie en pratique, tu n’as point d’ambition pour l’essentiel. A la bonne heure; chacun a sa façon de faire , aussi bien que son goût : le tien est de baguenauder en amour; et pourvu que tu fasses bien rire la Saint-Germain , tu ne lui en de
mandes pas davantage. Pour moi , qui suis persuadé que les femmes sont ici ce qu’elles sont ailleurs , je ne croirai jamais qu’elles s’offensent qu’on quitte quelquefois la bagatelle pour en venir au sérieux. En tout cas , si madame de. Sénantes n'est pas de cette humeur , elle n’a qu'à se pourvoir ailleurs; car je lui réponds bien que je ne ferai pas longtemps le personnage d’estafier auprès de sa personne. »
Cette menace était des plus inutiles. Madame, de Sénantes le trouvait à son gré , pensait à peu près de même, et ne demandait pas mieux que d’en venir aux preuves ; mais Mattas’y prit tout de travers. Il était prévenu d’une telle aversion pour son mari, qu’il ne pouvait se vaincre sur la moindre avance pour l’apprivoiser. On lui faisait entendre qu’il fallait commencer par endormir le dragon avant de posséder le trésor ; cela fut inutile, quoiqu’il ne put voir madame de Sénantes que dans les assemblées publiques. Il en était impatient; et lui faisant un jour ses plaintes : « Ayez la bonté , madame , lui dit-il , de me faire savoir où vous logez. Il n’y a point de jour où je n’aille trois fois chez vous , pour le moins, sans vous y avoir encore pu trouver. — J’y couche pourtant d'ordinaire, lui dit-elle en riant ; mais je vous avertis que vous ne m’y trouverez jamais que vous n’y ayez trouvé M. de Sénantes : je n’en suis pas la maîtresse. Je ne vous le donne pas , poursuivit-elle, pour un homme dont on voulût rechercher le commerce pour son agrément; au contraire, je conviens que son humeur est assez bizarre, et ses manières peu gracieuses; mais il n’y a rien de si farouche qu’on ne puisse apprivoiser avec
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un peu de soin et de complaisance. Il faut que je vous répète un rondeau fait à ce sujet : je i’ai retenu, parce qu’il donne un petit conseil, dont vous userez comme il vous plaira.
Mettez-vous bien dans la mémoire ,
Et retenez ces documents ,
Vous qui vous piquez de la gloire De réussir en faits galants , >
Ou qui voulez le faire croire :
En équipage , en airs bruyants ,
En lieux communs, en faux serments,
En habits, bijoux, dents divoire,
Mettez-vous bien.
Ayez pour plaire aux vieux parents Toujours en main nouvelle histoire,
Pour les valets force présents;
Mais, eût-il l’humeur sombre et noire,
Avec l’époux , malgré ses dents ,
Mettez-vous bien.
« — Mafoi, madame, dit Matta, le rondeau dira tout ce qu'il lui plaira, mais il n’y a pas moyen; l’époux est trop sot. Quelle diable de cérémonie ! poursuivit-il. Quoi ! dans ce pays-ci l’on ne saurait voir la femme sans être amoureux du mari ? »
Madame de Sénantes trouva cette manière de répondre très-offensante; et comme elle crut en avoir assez fait pour le mettre dans le bon chemin, s’il en eût été digne, elle jugea qu’il ne valait pas la peine qu’elle s’expliquât davantage, puisqu’il ne pouvait se
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contraindre sur si peu de chose ; et dés ce moment elle eut fait avec lui.
Le chevalier de Grammont avait donné congé à sa maîtresse à peu près dans le même temps ; il était tout à fait refroidi sur cette poursuite. Ce n’est pas que mademoiselle de Saint-Germain ne fût plus digne que jamais de sa persévérance ; au contraire, ses agréments se multipliaient à vue d’œil. Elle se couchait avec mille charmes, et le lendemain paraissait avec quelque chose de nouveau : la phrase croître et embellir semblait n’avoir été faite que pour elle. Le chevalier de Grammont ne pouvait disconvenir de ces vérités; mais il n’y trouvait pas son compte. Un peu moins de mérite avec un peu moins de sagesse eût été plus son fait. Il s’aperçut qu’elle l’écoutait avec plaisir, qu’elle riait tant qu’il voulait de ses contes, et qu’elle recevait ses billets et ses présents sans scrupule, mais qu’elle en voulait demeurer là. Son adresse l’avait tournée de toutes les manières sans avoir pu lui tourner la tête. Sa femme de chambre était gagnée ; ses parents, charmés de ses bons mots et de son assiduité, n’étaient jamais plus aises que quand ils le voyaient chez eux ; bref, il avait mis les préceptes du rondeau de la Sénantes en usage, et tout livrait la petite Saint-Germain à ses embûches, si la petite Saint-German eût été d’humeur à se livrer; mais elle ne le voulut jamais. Il avait beau lui dire que la grâce qu’il lui demandait ne coûtait rien ; que , puisque ces trésors se trouvaient rarement compris dans le bien qu’une fille apportait en mariage, elle ne trouverait personne qui, par une tendresse éternelle et par une discrétion inviolable, en
fût plus (ligne que lui. H lui contait ensuite que jamais mari n'avait su donner la moindre idée de ce que l’amour a d’agréable , et qu’il n’y avait rien de si différent que les empressements d’un amant toujours tendre , toujours passionné, mais toujours respectueux , ^et la nonchalance indifférente d’un époux.
Mademoiselle de Saint-Germain , ne voulant pas prendre la chose sérieusement , pour n’être pas obligée de s’en offenser, lui dit « que comme c’était assez la coutume de son pays de se marier, elle serait bien aise d’en passer par là avant de prendre connaissance de ces distinctions et de ces détails merveilleux qu’elle ne comprenait pas extrêmement et dont elle ne voulait pas de plus grandes explications; qu'elle l’avait bien voulu écouter pour cette fois . mais qu’elle le suppliait de ne lui plus parler sur ce ton, puisque ces sortes de conversations n’étaient point divertissantes pour elle, et qu’elles seraient très-inutiles pour lui. » La belle , qui riait plus volontiers qu’une autre , savait prendre un air fort sérieux dès qu’il en était question. Le chevalier de Grammont vit bien qu’elle lui parlait tout de bon ; et voyant qu’il lui faudrait un temps infini pour lui faire changer de sentiment , il s’était tellement ralenti sur cette poursuite , qu’il ne la servait plus que pour cacher les desseins qu’il avait sur madame de Sénantes.
11 voyait cette princesse fort choquée du peu de complaisance de Matta. Cette apparence de mépris pour elle rebuta ce qu’elle avait eu de plus favorable pour lui. Dans ces intentions, le chevalier de Grammont lui dit qu’elle avait raison, exagéra la perte que
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son umi faisait, la mit mille fois au-dessus des charmes de la petite Saint-Germain, et demanda la grâce pour lui-même , puisque son ami ne la méritait pas. Il fut bientôt écouté favorablement sur cette proposition ; et dès qu’ils furent d’accord ils songèrent aux mesures qu’il fallait prendre , l’une pour tromper son époux , et l’autre son ami. Cela n’était pas fort difficile ; Matta n’était point déliant, et le gros Sénantes, auprès de qui le chevalier de Grammont avait déjà fait tout ce que l’autre n’avait pas voulu faire, ne pouvait se passer de lui. C’était beaucoup plus qu’il ne lui demandait ; car dès que le chevalier de Grammont était chez madame son mari s’y trouvait par politesse ; et pour toute chose au monde il ne les aurait laissés ensemble, de peur qu’ils ne s’ennuyassent sans lui.
Matta, qui ne savait cependant pas qu’il fût disgracié, continuait à servir sa maîtresse à sa manière. Elle était eonvenue avec le chevalier de Grammont que les choses iraient eh apparence selon le premier établissement; et de cette manière la cour croyait toujours que madame de Sénantes ne songeait qu’à Matta , tandis que son ami ne songeait qu’à mademoiselle de Saint-Germain.
On faisait de temps en temps de petites loteries de bijoux. . Le chevalier de Grammont y mettait toujours, en retirait par hasard quelque chose ; et, sous prétexte des lots qu’il gagnait , il achetait mille choses qu’il donnait imprudemment à la Sénantes, et la Sénantes les recevait imprudemment encore. La petite Saint- Germain n’en tâtait plus que bien rarement. Il y a des tracassiers partout. On fit des remarques sur ce pro-
cédé; ceux qui les firent les communiquèrent à mademoiselle de Saint-Germain. Elle fit semblant d'en rire ; mais elle ne laissa pas d'en être piquée. Rien n’est si commun au beau sexe que de ne vouloir pas qu’une autre profite de ce qu’on refuse. Elle n’en sut pas bon gré à madame de Sénantes. D'un autre côté, on fut demander à Matta s’il n’était pas assez grand pour faire lui-même ses présents à madame de Sénantes, sans les envoyer par le chevalier de Grammont. Gela le réveilla; car il ne s’en serait jamais aperçu : il n'en eut pourtant que des soupçons assez légers; et, voulant s’en éclaircir : « Il faut avouer, dit-il au chevalier de Grammont , que l’amour se fait ici d’une façon toute nouvelle. On y sert sans gages; on s’adresse au mari quand on est amoureux de la femme ; et l’on fait des présents à la mal tresse d’un autre pour se mettre bien avec la sienne. Madame de Sénantes t’est fort obligée de... — C’est toi-même, répondit le chevalier de Grammont, puisque c’est sur ton compte. J’étais honteux de voir que tu ne t’étais jamais avisé de Ici faire le moindre petit présent. Sais-tu bien que les gens sont faits si extraordinairement à cette cou r, qu’on croit que c’est plutôt par vilenie que par inadvertance que tu n’as pas eu le courage de donner la moindre bagatelle à ta maîtresse? Fil que cela est ridicule, qu’il faille qu’on songe toujours pour toi 1 »
Matta se laissa gronder, sans qu’il en fût autre chose, persuadé qu’il l’avait un peu mérité ; outre qu’il n’était ni assez défiant ni assez épris pour y faire plus de réflexion. Cependant, comme il convenait aux affaires du chevalier de Grammont qu’il fit eonuais-
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sauce avec M . de Sénantes, il en fut tellemeut persécuté, qu’il le fit à la fin. Son ami fut l’introducteur de cette première visite; sa maltresse lui sut bon gré de cet effort de complaisance, résolue pourtant qu’il n’en profiterait pas ; et l’époux, ayant l’esprit en repos sur une civilité qu’il attendait depuis longtemps , voulut dès le même soir leur donner à souper dans une petite maison qu’il avait à la campagne, au bord de la rivière, à deux pas de la ville.
Le chevalier de Gramraont répondit pour tous deux , accepta l’offre ; et comme c’était la seule que Matta n’eût pas refusée de Sénantes, il y consentit. Le mari vint chez eux pour les prendre à l’heure marquée ; mais il n’y trouva que Matta. Le chevalier de Grammont s’était mis à jouer tout exprès pour les laisser partir sans lui. Matta voulait l’attendre , tant il avait peur de se trouver seul avec M. de Sénantes ; mais le chevalier de Grammont les ayant envoyé prier d’aller toujours devant , et qu’il serait à eux dès que son jeu serait fini , le pauvre Matta fut obligé de s’embarquer avec l’homme du monde qui lui revenait le moins. Ce n’était pas l’intention du chevalier de Grammont de le tirer si tôt de cet embarras ; et le perfide ne les sut pas plus tôt en campagne qu’il fut chez madame de Sénantes , sous prétexte d’y trouver encore son mari , pour aller ensemble où ils devaient souper.
La trahison était en beau train ; et comme il paraissait à madame de Sénantes que l’indifférence de Matta ne méritait pas autre chose de sa part , elle n’avait pas de scrupule d’en être. Elle attendait doue le