‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 16 sur 62 · K G II A M MO AT · texte numérisé non relu

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pour prier M. de Sénantes de vouloir bien se mettre à table avec sa compagnie sans l’attendre, parce que le jeu ne finirait pas si tôt; mais qu’il serait à lui avant la fln du repas. Après avoir dépêché ce courrier , il mit une sentinelle à la porte de madame de Sénantes , dans l’espérance que l’éternelle Saint- Germain en sortirait avant elle ; mais ce fut inutilement , et son espion lui vint dire , au bout d’une heure d’impatience et d’agitation, qu’elles étaient sorties ensemble. Il vit bien qu’il n’y aurait pas moyen de se voir ce jour-là , tout allant de travers pour ses desseins. Il fallut donc se passer de madame pour aller trouver monsieur.

Pendant que ces choses se passaient à la ville, Matta ne se divertissait pas beaucoup à la campagne. Comme il était prévenu contre le seigneur de Sénantes , tout ce que le seigneur de Sénantes lui disait ne faisait que lui déplaire. Il maudissait de bon cœur le chevalier de Grammont du tête-à-tête qu’il lui procurait. Il fut sur le point de s’en retourner, quand il vit qu’il fallait se mettre à table sans un troisième.

Cependant , comme son hôte était assez délicat sur la bonne chère , qu’il avait le meilleur vin et le meilleur cuisinier de tout le Piémont , la vue du premier service le radoucit; et, mangeant fort et ferme, sans foire attention à Sénantes , il se flatta que le souper finirait sans avoir rien à démêler avec lui ; mais il se trompa.

Dans le temps que le chevalier de Grammont voulait le mettre bien avec M. de Sénantes , il en avait fait un portrait fort avantageux, pour lui donner

envie de le connaître : dans l’étalage de mille autres qualités , connaissant l'entêtement qu’il avait pour le nom d’érudition , il l’avait assuré que Matta était un des savants hommes de l’Europe.

Sénantes avait donc attendu , dès le commencement du souper , quelque trait d’érudition de la part de Matta , pour mettre la sienne enjeu ; mais il était bien loin de compte. Personne n’avait moins lu , et personne n’avait si peu parlé pendant un repas que lui. Comme il ne voulait point entrer en conversation, sa bouche ne s’était ouverte que pour manger ou pour demander à boire.

L’autre, s'offensant d’un silence qui lui paraissait affecte, las de l’avoir inutilement agacé sur d’autres sujets , crut qu’il en aurait quelque raison en le mettant sur l’amour et la galanterie, et l’attaqua de cette manière , pour entamer le sujet.

« Comme vous êtes le galant de ma femme. . . — Moi 1 lui dit Matta, qui voulait faire le discret; ceux qui vous l'ont dit en ont menti , morbleu 1 . . . — Monsieur, dit Sénantes , vous le prenez là d’un ton qui ne vous convient guère. Car je veux bien vous apprendre, malgré vos airs de mépris , que madame de Sénantes en est peut-être aussi digne qu’aucune de vos dames de France; et que nous en avons vu, qui vous valaient bien , qui se sont fait un honneur de la servir...— A la bonne heure! dit Matta. Je l’en crois très-digne; et puisque vous le voulez ainsi, je suis sou serviteur et son galant pour vous obliger.

« — Vous croyez peut-être, poursuivit l’autre , qu’il en va dans cc pays-ci comme dans le vôtre , et que les

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belles n’ont des amants que pour accorder des faveurs : désabusez-vous de cela, s’il vous plaît, et sachez que quand même il en serait quelque chose dans cette cour, je n’en aurais aucune inquiétude. — Rien n’est plus honnête, disait Matta; mais pourquoi n’en avoir aucune inquiétude? — Voici pourquoi , reprit-il : je connais la tendresse de madame de Sénantes pour moi; je connais sa sagesse envers tout le monde; et, plus que tout cela, je connais mon propre mérite.

« — Vous avez là de belles connaissances, monsieur le marquis, dit Matta ; je les salue toutes trois. A votre santé 1 » Sénantes lui en fit raison ; mais, voyant que la conversation tombait d’abord tpi’ on ne buvait plus , après deux ou trois santés de part et d’autre , il voulut faire une seconde tentative, et provoquer Matta par son fort, c’est-à-dire du côté de l’érudition.

Il le pria donc de lui dire en quel temps il croyait que les Allobroges fussent venus s'établir dans le Piémont. Matta, qui le donnait au diable avec ses Allobroges, lui dit qu’il fallait que ce lût du temps des guerres civiles. « J’en doute , dit l’autre. — Tant qu’il vous plaira, dit Matta. — Sous quel consulat? poursuivit Sénantes.... — Sous celui de la Ligue, quand les Guise firent venir les lansquenets en France , dit Matta. Mais que diable cela fait-il? »

M. de Sénantes était passablement prompt, et volontiers brutal ; aussi Dieu sait de quelle manière la conversation se serait tournée si le chevalier de Grammont ne fut survenu pour y mettre bon ordre. Il eut assez de peine à comprendre ce que c’était que leur débat; mais l’un oublia les questions qui l’avaient

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choqué, l’autre les réponses , pour reprocher au chevalier deGramraont cette fureur éternelle pour le jeu, qui faisait qu’on ne pouvait jamais compter sur lui. Le chevalier de Grammont, qui se sentait encore plus coupable qu’ils ne disaient, prit le tout en patience, et se donna plus de tort qu’ils ne voulurent. Cela les apaisa. Le repas finit plus tranquillement qu’il n’avait commencé. L’ordre fut rétabli dans la conversation ; mais il n’y put mettre la joie, comme il avait coutume. Il était de>%très~mauvaise humeur; et comme il les pressait.à tout moment de sortir de table , M. de Sénantes jugea qjfil avait beaucoup perdu. Matta dit au contraire qu’il avait beaucoup gagné, mais que la retraite avait peut-être été malheureuse, faute de précautions; et il lui demanda s'il n’avait pas eu besoin du sergent Laplace avec son embuscade.

Ce trait d’histoire passait l’érudition de Sénantes; et de peur que Matta ne s’avisât de l’expliquer, le chevalier de Grammont changea de discours, et voulut sortir de table ; mais Matta ne le voulut pas. Cela le raccommoda dans l’esprit de Sénantes. Il prit cette complaisance pour son compte; cependant ce n’était pas lui, mais son vin que Matta trouvait à son gré.

Madame Royale, qui connaissait le caractère de Sénantes, fut charmée du récit que le chevalier de Grammont lui fit de cette fête et de cette conversation. Elle appela Matta pour en savoir la vérité de lui-méme. Il avoua qu’avant qu’il fût question des Allobroges, M. de Sénantes l'avait voulu quereller, parce qu’il n’était pas amoureux de sa femme.

Cette première connaissance faite de cette manière.

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il semblait que toute la bonne volonté que Sénantes avait d’abord eue pour le chevalier de Grammont se fût tournée vers Matta. Il était tous les joursà sa porte, et Matta tous les jours chez sa femme. Cela ne convenait point au chevalier de Grammont. Il se repentit des réprimandes qu’il s’était avisé de faire à Matta , le voyant d’une assiduité qui rompait toutes ses mesures. Madame de Sénantes en étaitencore plus embarrassée. Quelque esprit qu’on ait, on n’est point plaisant pour ceux qu’on importune ; elle eût été bien aise de n’avoir pas fait de certaines démarches inutilement.

Matta commençait à trouver des charmes dans sa personne. Il en eût trouvé dans son esprit si elle l’avait voulu ; mais il n’y a pas moyen d’ètrc de bonne humeur avec ceux qui traversent nos desseins. Tandis que son goût augmentait pour elle , le chevalier de Grammont n’était occupé que des moyens qui pouvaient mettre son aventure à fin. Voici le stratagème dont il se servit enfin pour avoir la scène libre , en éloignant l’amant et le mari tout à la fois.

Il fit entendre à Matta qu’il fallait donner à souper chez eux à M. de Sénantes, et se chargea de pourvoir à tout. Matta lui demanda si c’était pour jouer au quinze, et l’assura qu’il aurait beau faire, qu’il mettrait ordre pour cette fois qu’il nés’ engageât pas au jeu, poulie laisser tête-à-tète avec le plus sot gentilhomme de l’Europe. Le chevalier de Grammont n’avait garde d’y songer, persuadé qu’il serait impossible de profiter de cette occasion, de quelque manière qu’il s’y prit, et qu’on le relancerait dans tous les coins de la ville, plutôt que de le laisser en repos. Toutcson attention fut

donc de rendre le repns agréable, de le faire durer et d’y faire survenir quelques contestations entre Sénantes et Matta. Pour cet effet, il se mit d'abord do la plus belle humeur du monde ; les autres s’v mirent à force de vin.

Le chevalier de Grammont témoigna qu’il était bien malheureux de n’avoir pu donner un petit concert de musique à M. de Sénantes , comme il l’avait résolu le matin, mais que les musiciens s’étaient engagés. Le marquis de Sénantes se lit fort de les avoir à sa maison de campagne le lendemain au soir, et pria la compagnie d’y souper. Matta leur demanda que diable ils voulaient faire de musique , et soutint que cela n’était bon dans ces occasions que pour des femmes qui avaient quelque chose à dire à leurs amants pendant que les violons étourdissaient les autres, ou pour des sots qui ne savaient que dire quand les violons ne jouaient pas. On se moqua de ces raisonnements; la partie fut liée pour le lendemain , et les violons passèrent à la pluralité des voix. Sénantes, pour en consoler Matta , eoVnme pour faire honneur au repos, porta force santés. Il aima mieux lui faire raison de cette manière que sur la dispute.

Le chevalier de Grammont , voyant qu’il ne fallait pas grand’ chose pour lui échauffer la tête , ne demandait pas mieux que de les voir aux mains par quelque nouvelle dissertation. Il avait inutilement jeté de temps en temps quelque propos dans la conversation pour parvenir à ses fins. S’étant heureusement avisé de lui demander le nom de famille de madame son épouse , Sénantes , fort en généalogie , comme tous les

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sots qui ont de la mémoire , se mil à faire celle de madame de Séuautes , par un embrouillement de filiations qui ne finissaient point. Le chevalier de Grammont fit semblant de l’écouter avec une grande attention ; et, voyant que Matta commençait à perdre patience, il le pria d’écouter bien ce que monsieur disait, et qu’il n’y avait rien de plus beau. « Cela est bien galant , dit Matta ; mais , pour moi , j’avoue que si j’étais marié j’aimerais mieux m’informer du véritable père de mes enfants que de savoir quels sont les grandspères de ma femme. » Sénantes , se moquant de sa grossièreté , ne cessa point qu’il n’eût conduit les ancêtres de son épouse, de branche en branche, jusqu’à Yolande de Sénantes. Cela fait , il offrit de faire voir , en moins d’une demi-heure , que les Grammont venaient d’Espagne. « Eh! que nous importe d’où les Grammont viennent? lui dit Matta. Savez-vous bien , monseigneur le marquis , qu’il vaut mieux ne rien savoir que de savoir trop de choses ? »

L’autre lui soutint le contraire avec chaleur , et préparait un argument en forme pour prouver qu’un ignorant est un sot. Mais le chevalier de Grammont, qui connaissait Matta , ne douta point qu’il n’envoyât promener le logicien s’il en venait à la conclusion du syllogisme : c’est pourquoi , se mettant entre deux , comme leurs voix commençaient à s’élever , il leur dit que c’était se moquer que de s’échauffer ainsi pour rien , cl traita la chose sérieusement , afin qu’elle fût plus marquée. Le souper finit donc tranquillement , par le soin qu’il eut de supprimer les disputes , et d’admettre force vin en leur place.

Le lendemain Matta fut à la chasse , le chevalier de Grammont chez le baigneur , et Sénantes à sa maison de campagne. Tandis qu’il y préparait toutes choses , sans oublier les violons , et que Matta chassait dans la plaine pour gagner de l’appétit , le chevalier de Grammont pensait à l’exécution de son projet.

Dès que la manière en fut réglée dans sa tête , on fut avertir sous main l'officier des gardes qui servait auprès de son altesse, que M. de Sénantes avait eu quelques paroles avec M. de Matta, la nuit précédente en soupant ; que l’un était sorti dès le matin , et qu’on ne trouvait point l’autre dans la ville.

Madame Royale, alarmée de cet avis, envoya promptement chercher le chevalier de Grammont. Il parut surpris quand son altesse en parla. Il avoua bien qu’ils avaient eu quelques paroles ; mais qu’il n’avait pas cru que l’un ou l’autre s’en fût souvenu le jour d’après. 11 dit que, si le mal n’était déjà fait, le plus court serait de s’en assurer jusqu’au lendemain; et que si on pouvait les trouver il se faisait fort de les recommander, sans qu’il en fût autre chose. Cela n’était pas difficile. On apprit chez M. de Sénantes qu’il était à sa maison de campagne. On y fut, on le trouva ; l’officier lui donna des gardes , sans lui dire autre chose , et le laissa fort étonné.

Dès que Matta fut revenu de sa chasse , Madame Royale envoya ce même officier le prier de lui donner sa parole qu’il ne sortirait pas jusqu’au lendemain. Ce compliment le surprit. On ne lui en rendit aucune raison, lin bon repas l’attendait; il mourait de faim,

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et rien ne lui paraissait si déraisonnable que de l'obliger à la résidence dans cette conjoncture : mais il avait donné sa parole; et, ne sachant ce que cela voulait dire, toute sa ressource fut d’ envoyer chercher son ami.

Mais son ami ne le vint trouver qu’au retour de la campagne. Il y avait trouvé Sénantes au milieu de ses violons , fort indigné de se voir prisonnier dans sa maison sur le compte de Matta , qu’il attendait- pour faire bonne chère : il s’en plaignit aigrement au chevalier de Grammont , et lui dit qu’il ne croyait pas l’avoir offensé ; mais que , s’il aimait tant le bruit , il le priait de l’assurer que, pour peu que le cœur lui en dit, il aurait contentement à la première occasion. Le chevalier de Grammont l’assura que Matta n’y avait jamais songé ; qu’il savait , au contraire , qu’il l’estimait infiniment; qu’il fallait que ce fût la tendresse extrême de madame sa femme, qui, s’étant alarmée sur le rapport des laquais qui les avaient servis à table, serait allée chez Madame Royale pour prévenir quelque accident funeste ; qu’il le croyait d’autant plus , qu’il avait souvent dit à madame de Sénantes, en parlant de Matta, que c’était la plus rude épée de France ; comme en effet ce pauvre garçon ne se battait jamais sans avoir le malheur de tuer son homme.

M. de Sénantes, un peu radouci, dit qu’il était fort son serviteur, qu’il gronderait bien sa femme de son impertinente tendresse, et qu’il mourait d’envie de se revoir avec le cher Matta.

Le chevalier de Grammont l’assura qu'il y allait travailler, et recommanda bien à ses gardes de ne

point le laisser échapper qu’ils n'eussent des ordres de la cour , parce qu’il paraissait qu'il mourait d’envie de se battre, et qu’ils en répondaient. Il n’en fallut pas davantage pour le faire garder à vue, quoiqu’il n’en fût pas besoin.

Son homme étant en toute assurance de cette manière, il fallut pourvoir à ses sûretés à l’égard de l’autre. Il regagna la ville; et dès que Matta le vit : « Quel diable est-ce, lui dit-il, que cette belle farce qu’on me fait jouer? Pour moi, je ne connais plus rien aux sottes manières de ce pays-ci. D’où vient qu’on me met prisonnier sur ma parole? — D’où vient? dit le chevalier de Grammont : c’est que tu es encore plus extraordinaire toi-mème que tout cela. Tu ne saurais t'empêcher d’entrer en dispute avec un bourru dont tu ne devrais faire que rire. Quelque valet officieux aura sans doute été redire le beau démêlé d’hier au soir. On t’a vu sortir de la ville dès le matin , Sénantes quelque temps après : en faut-il davantage pour que son altesse royale se soit crue obligée de prendre ces précautions. Sénantes est aux arrêts; on ne te demande que ta parole ; ainsi , bien loin de prendre la chose comme tu fais , j’enverrais très-humblement remercier son altesse de la bonté qu’elle a eue de te faire arrêter , puisque ce n’est qu’à ta considération qu’elle s’intéresse dans la chose ; je m’en vais faire un tour au palais , où je tâcherai d’éclaircir ce mystère. Cependant , comme il n’y a guère d’apparence que cela se puisse raccommoder de cette nuit , tu feras bien de commander à souper, car je suis à toi dans un moment. »

DE (îUAMMONT.

Matta le chargea de ne pas manquer à témoigner sa très-humble reconnaissance à Madame Royale de ses bontés, quoiqu’il ne craignit pas plus Sénantes qu’il ne l’aimait ; c’est toutdire.

. Le chevalier de Grammont revint , au bout d’une demi-heure, avec deux ou trois des connaissances (jue Matta avait faites à la chasse. Ces messieurs avaient voulu venir, sur le bruit de la querelle , et chacun offrit ses services séparément à Matta contre l’unique et paisible Sénantes. Matta, les ayant remerciés , les retint à souper , et se mit en robe de chambre.

Sitôt que les choses furent dans le train que souhaitait le chevalier de Grammont, et que, vers lafln du repas , il vit trotter les santés , il se tint assuré de son homme jusqu’au lendemain. Ce fut alors que le tirant à l’écart , avec la permission des conviés , il hii fit une fausse confidence pour déguiser une trahison véritable , et lui dit, après avoir exigé plusieurs serments de n’en jamais parler, qu'il avait enfin obtenu de la petite Saint-Germain qu’elle le verrait cette nuit ; c’est pourquoi il allait quitter la compagnie , sous prétexte d’aller jouer à la cour ; qu’il le priait de leur faire bien entendre qu’il ne les quittait que pour cela , parce que les Piémontais étaient volontiers soupçonneux.

Matta lui promit de s’en acquitter discrètement, lui dit qu’il ferait ses excuses sans qu’il fût besoin de prendre congé de la compagnie ; et , l’ayant embrassé jK)ur le féliciter sur l’heureux état de ses affaires , il le congédia le plus tôt et le plus secrètement qu’il put , tant il eut peur qu’il ne manquât cette occasion.

Il se remit à table, charmé de la confidence qu’on

venait de lui faire , et de la part qu'il avait au succès de cette aventure. Il fit fort le plaisant pour donner le change à ses hôtes ; fit mille invectives contre la fureur du jeu , qui possédait tellement ceux qui s’y livraient , qu’ils quittaient tout pour y passer les nuits. Il se moquait tout haut de la folie du chevalier de Grammont sur cet article , et tout bas de la crédulité des Piémontais , qu’il trompait si finement.

Le repas ne finit que bien avant dans la nuit; et Matta se coucha très-content de ce qu’il avait fait pour son ami. Cet ami cependant jouissait du fruit de sa perfidie, s’il en faut croire les apparences. La tendre Sénantes l’avait reçu chez elle , dans l’état où sc met une personne qui veut rehausser le prix de sa reconnaissance. Scs charmes n’étaient point négligés ; et s’il y a des occasions où l’on déteste le traître , tandis qu’on profite de la trahison , celle-là n’en était pas ; et , quelque discret que fût le chevalier de Grammont sur ses bonnes fortunes , il ne tint pas à lui qu’on ne crût le contraire. Quoi qu’il en soit , persuadé qu’en amour on gagne toujours de bonne guerre ce qu’on peut obtenir par adresse , on ne voit pas qu’il ait jamais témoigné le moindre repentir de cette supercherie.

Mais il est temps que nous le tirions de la cour de Savoie pour le voir briller dans celle de France.

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